nommé Le Roi, fils d'un huissier au conseil, dont la femme avoit été
galante. Ce garçon trouva le moyen d'avoir l'abbaye du Landaye dans le
voisinage de cette madame de La Hillière, et c'est de là que vint la
connoissance. Elle en étoit folle. Il étoit le maître de tout, et elle
lui donnoit tout ce qu'il vouloit. Ses fils, dont l'un étoit
mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, et d'Amboise, qui l'étoit
aussi, se résolurent de se défaire de M. l'abbé. Ils étoient d'autant
plus irrités que le galant homme s'étoit vanté que la vieille lui
livreroit une jeune fille fort jolie qu'elle avoit. Un soir, ils
l'attrapèrent sur le Pont-au-Double[63]. La Hillière et d'Amboise
avoient avec eux quinze ou vingt de leurs soldats; ils n'osèrent le
jeter dans la rivière, mais ils résolurent de lui couper le nez, et
donnèrent pour cela un couteau à un soldat. L'abbé ne perdit point le
jugement, et dit à La Hillière: «Monsieur, c'est vous que j'ai
offensé; c'est à vous à me punir, et non pas à vos soldats; que ce
soit, je vous prie, de votre main.» La Hillière prit le couteau, mais
il n'eut pas l'inhumanité de lui couper le nez, et le galant en fut
quitte pour une petite balafre.
[63] Pont situé au midi de l'église de Notre-Dame; il est adossé
aux bâtiments de l'Hôtel-Dieu qui traversent la rivière.
DU BURCQ.
Du Burcq est un garçon de Bordeaux, fils d'un trésorier de France, qui
étoit riche. Pour son malheur, il s'est mis de tout temps dans la tête
qu'il avoit bien de l'esprit et bien du mérite. Dès qu'il fut arrivé
ici, il voulut plaider, pour montrer son éloquence, quoiqu'il eût la
plus pitoyable voix du monde. Un jour, il commença son plaidoyer par
ces mots: «_Messieurs, à juger par les apparences, qui ne prendroit
Jésus-Christ pour un imposteur, les apôtres pour des séducteurs et la
Vierge pour une femme de mauvaise vie?_»
Son père avoit soin des affaires de madame d'Aiguillon, en Guyenne;
cela fut cause qu'elle lui fit donner la présentation au parlement de
Bordeaux du comte d'Harcourt pour gouverneur de la province. Elle et
madame Du Vigean voulurent voir ce qu'il avoit fait, et, en un
endroit, elle avoit mis: _Cui bono_. Je ne sais comment elles y
avoient pu rien comprendre, car quand il montra son ouvrage à M.
Conrart, ce ne fut que par lambeaux, non que ce ne fût l'ouvrage
entier, mais il étoit écrit par-ci par-là sur des chiffons de papier;
cela réussit de sorte qu'il n'y eut que son père qui en fut content.
C'est le plus gascon de tous les hommes. Il pria Conrart de le mener
chez Patru: «Bien, lui dit l'autre, j'aurai un carrosse (ni l'un ni
l'autre n'en avoient en ce temps-là).--Oh! j'en aurai un moi, dit-il,
et je vous viendrai prendre, car il m'est bien plus aisé qu'à vous.
J'en sais un dont je dispose absolument.» Devinez quel carrosse
c'étoit, dont il disposoit absolument. C'étoit celui de mon père, qui
en avoit assez affaire. Et voyez la discrétion de cet homme: il le lui
emprunta un dimanche, et il fallut remettre au carrosse des chevaux
qui venoient de Charenton; il ne le put avoir qu'à cinq heures. Il va
quérir Conrart, et se mit toujours à la place la moins honorable, afin
qu'on crût que le carrosse étoit à lui.
Pour se vanter en Gascogne qu'il avoit traité les beaux esprits, il
convia Conrart, Patru et Darbo à dîner. Ils prirent jour après en
avoir été pressés un mois d'avance. Le pauvre M. Conrart arriva tout
en eau, tant il s'étoit hâté d'aller à une affaire importante, afin de
ne pas manquer à ce beau repas. Les voilà tous. Il n'y avoit rien de
prêt. Ils dînèrent d'une soupe de la vierge Marie, dont le diable
avoit emporté la graisse, et d'un misérable chapon, sec comme du
bois, qu'on alla quérir à la rôtisserie.
Quelque temps après, il lui arriva une terrible aventure. Lui et un
autre Gascon, nommé Desrain, avoient emprunté cinquante pistoles
solidairement, car le père de Du Burcq étoit avare. Le terme étant
échu, on met Du Burcq en prison; il disoit que Desrain en devoit payer
la moitié; l'autre répondoit: «C'est un ingrat, je lui ai fait cinq
plaidoyers; ils valent bien peu s'ils ne valent cinq pistoles pièce.»
Ainsi Du Burcq paya tout. Par fanfare, il avoit marchandé toutes les
charges d'avocat-général l'une après l'autre, et il sembloit qu'il fût
fâché qu'on ne se fût pas assez moqué de lui, tant il avoit envie de
parler encore en public. Balzac n'a pourtant pas laissé de le traiter
de grand personnage dans ses _Lettres choisies_, car notre Gascon
n'avoit garde de manquer à lui envoyer du galimatias de sa façon.
Depuis, dans les troubles, la charge du président d'Affis, de
Bordeaux, qui étoit venu à mourir, lui fut donnée ici moyennant tant
qu'en tiroit le cardinal. Lui voulut traiter avec la veuve qui n'y
voulut point entendre. A Bordeaux, on lui fit cent affronts. La cour,
voyant cela, supprima la charge.
Pour Desrain, il étoit parent d'un Gascon nommé La Borde, qui étoit
argentier du cardinal de Richelieu. Son parent le fit prêcher, et le
fit entendre au cardinal. Notre homme, comme étant d'un pays dont les
gens disent: _Nous autres nous avons du feu, mais du plus brillante,
pour le jugement, nous n'en tenons compte_, ne manqua de débiter
hardiment bien des sottises. Mais, comme le cardinal aimoit assez les
grotesques, il ne lui déplut pas, et il semble qu'il en vouloit faire
un prédicateur à sa mode. Quoi qu'il en soit, Desrain en eut un bon
prieuré de huit cents écus de rente. Le cardinal mourut peu de temps
après. Notre Gascon se mit à cajoler la servante de M. Mulot, qui fit
tant que son maître résignait son galant sa prébende de la
Sainte-Chapelle; et lui après fut si bon que de la donner au fils
d'une femme dont il devint amoureux.
MADAME CORNUEL.
Madame Cornuel étoit fille unique d'un M. Bigot, qu'on appeloit Bigot
de Guise, parce qu'il étoit intendant de feu M. de Guise. Cette fille
avoit été furieusement dorlotée. Le père, qui étoit riche, fit quelque
méchante affaire; il fut tout glorieux de la donner à Cornuel, frère
du président Cornuel, dont nous avons parlé. Cet homme en devint
amoureux à l'enterrement de sa première femme, et l'épousa peu de
temps après. C'étoit une jolie personne et fort éveillée. Il n'y avoit
pas long-temps qu'ils étoient ensemble quand elle s'avisa d'une
plaisante folie. Un soir, qu'elle avoit fait semblant d'aller dehors à
une assemblée du voisinage, elle s'habille comme on représente les
âmes qui reviennent, et sur le minuit va tirer les rideaux de ce
pauvre homme, et lui fit des reproches de son ingratitude, et après
elle se mit à rire comme une folle.
Elle a été galante, et elle fut cruellement déferrée par Francinet.
C'étoit le fils d'une m........., ou au moins d'une femme qui avoit
passé pour cela dans le monde; mais quoique petit, il est bien fait,
avoit de l'esprit, dansoit bien, et étoit bien venu partout, à la cour
et à la ville. Il devint fou tout-à-coup, lui qui n'avoit eu aucune
pente à la folie; il commença par mettre sa tête en un seau d'eau, en
disant qu'il falloit quitter les vanités: il mourut fou quelque temps
après. Or, comme toutes les personnes de sa connoissance y alloient,
madame Cornuel y fut aussi: elle voulut faire la rieuse, et
l'interroger pour se divertir: «Hé! madame, lui dit-il, vous ne me
connoissez plus? Je suis Genlis, madame; je suis Genlis, ce garçon si
bien fait, qui a de si belles dents.» Elle demeura muette, car on
avoit fort parlé de ce Genlis avec elle. C'étoit un gentilhomme de
qualité, de Picardie.
Elle a de l'esprit autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses
plaisamment et finement[64]. Une fille de la première femme de son
mari, qu'on appelle mademoiselle Le Gendre, et une fille de M. Cornuel
et de cette première femme qu'on appelle encore aujourd'hui _Margot
Cornuel_[65], ont aussi toutes deux bien de l'esprit, et de cet esprit
un peu malin, qui est celui qui plaît le plus. Tout cela attiroit bien
du monde chez elle, car ces trois personnes étoient toutes trois
jolies[66].
[64] Les bons mots de madame Cornuel sont épars dans tous les
ouvrages du temps. Madame de Sévigné en rapporte les plus
saillants.
[65] L'abbé de La Victoire l'appelle, à cette heure, _la reine
Marguerite_. (T.)--Il existe un portrait de mademoiselle Cornuel,
sous le nom de la reine Marguerite, composé par M. de Vineuil, et
adressé au duc de La Rochefoucauld. On le trouve à la suite des
_Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, tome 7, page 22;
édition de Londres, 1746.
[66] Il est fait allusion à l'esprit fin et caustique de madame
Cornuel, et des deux autres dames qui demeuroient avec elle, dans
les vers suivants, tirés d'une épître anonyme adressée à
mademoiselle de Vandy. Elle est dans la manière de Benserade:
Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
Où gens fâcheux passent par l'étamine,
Tant et si bien qu'après que criblés sont,
Se trouve en eux cervelle s'ils en ont;
Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre
Que fats céans onc ne se doivent rendre,
Et six yeux fins, par s'entre-regarder,
Semblent leur dire: Allez-vous poignarder.
(_Nouveau Recueil des plus belles poésies_; Paris, Loyson, 1654;
in-12, p. 352.)
Le mari, qui se voyoit fort riche en rentes sur l'Hôtel-de-Ville, ne
prévoyant pas qu'elles seroient réduites, négligea son cadet, le
président, qui avoit pris Margot chez lui, à dessein de la faire son
héritière. La femme, aussi peu sage que lui, se brouilla aussi avec
cet homme, et ils retirèrent cette fille. Il ne laissa pas en mourant
de lui donner dix mille écus. Le mari de notre madame Cornuel a été
étourdi en toutes choses, et a bâti à la campagne le plus mal propos
du monde.
On a fort médit du marquis de Sourdis. Autrefois elle faisoit la
maîtresse chez lui, et d'une manière assez haute. La marquise en
enrageoit. Il prit une vision à madame de Bonnelle, quelques années
après son mariage, de s'en aller à minuit heurter chez madame Cornuel,
et demander M. de Sourdis. «Il n'y est pas.--Je sais bien qu'il couche
céans cette nuit, dit-elle; qu'on me fasse parler à lui.» Et après
elle s'en alla. On croyoit que madame Cornuel se vengeroit de cela,
mais elle avoit fait le calus sur cette amourette, il y avoit
long-temps, et n'en fit ni mise ni recette. Une fois qu'elle le fit
trop attendre, pour se désennuyer, il engrossa sa femme-de-chambre.
Elle ne la chassa point, la fit accoucher secrètement, et entretint
l'enfant, en disant: «Il a été fait à mon service.» Enfin, cette
amourette s'est changée en une bonne amitié, car elle dure encore.
Elle conte de plaisantes choses de cet homme, car elle dit les choses
d'une manière toute particulière. «C'est, dit-elle, un gouverneur
d'eau douce. J'appelle ainsi les gouverneurs de la rivière de Loire,
car hors Saumur il n'y en a pas un qui soit le plus fort dans sa
ville[67].» A Orléans, il s'est rendu ridicule; il y vit mesquinement,
et cependant il est constant qu'il dépense plus qu'il ne devroit
dépenser: il aime le grand train, et donne terriblement dans la
livrée. Il n'iroit pas à Jouy, qui n'est qu'à quatre lieues de Paris,
sans tous ses mulets, son chariot et son fourgon, et je ne sais
combien de gens à cheval. «Que vous voilà aise! lui dit un jour madame
Cornuel, il me semble que c'est Jacob et ses chameaux.» Il laisse des
valets dans ses maisons jusques à la quatrième génération, et ne
daigne pas faire la moindre réparation. Lui, sa femme et son fils ont
tous leurs officiers séparés, et sont presque toujours ensemble. Pour
revenir à Orléans, il n'y donne jamais à manger à qui que ce soit, et
n'y a jamais brûlé de bougies. Il y devint amoureux d'une fille de
quinze ans, car il dit qu'à vingt les esprits d'Orléans ne sont plus
traitables. Il la menoit à la promenade avec d'autres fillettes de
marchands, et jamais la collation ne passoit le biscuit. L'hiver, la
mère de la fille s'ennuya de voir tant de gens chez elle, car il y
avoit bien de la petite jeunesse qui s'y rendoit. Le marquis trouva
une veuve qui lui prêta une arrière-boutique, pour y faire leurs
gambades, mais à condition que chacun paieroit deux sols marqués pour
le bois. M. le gouverneur avoit beau trembler, la veuve ne faisoit
point allumer le fagot qu'il n'y eût nombre compétent, «car,
disoit-elle, l'argent n'y suffiroit pas.» Là, il dansoit _grand
Guénippe_, _la Diablesse_, _etc._, jouoit au _gage touché_ et _à votre
place me plaît_: les courtauts lui donnoient de grands coups de
chapeau; et au _roi Artus_, ils lui donnoient d'une serviette mouillée
par le nez. Au carnaval il alloit en masque avec un habit loué à la
fripière d'Orléans. Une fois on tira un coup de pistolet dans son
carrosse, et on coupa le nez à un de ses gens. Ses enfants ayant un
peu maltraité à la chasse quelque jeunesse de la ville, ils les
envoyèrent appeler en duel par un hobereau. Lui les fit prendre par le
prévôt des maréchaux. Le lieutenant-général, homme sage et aimé du
peuple, lui dit que s'il ne les faisoit point mettre en prison, il lui
promettoit de lui faire faire toutes les satisfactions imaginables. Le
marquis ne le voulut pas croire: il vouloit les faire traiter
prévôtalement, et se porta partie faute d'autre. Il ne l'eut pas plus
tôt fait que le peuple s'émut, mit ces gens hors de prison hautement.
«Je lui disois, ajoutoit madame Cornuel: Depuis que vous avez pris
l'aune, tout le monde vous mesure à la sienne.» Mademoiselle, quand
elle escalada Orléans, en 1652, se moqua fort de lui, l'hiver suivant,
d'aller en masque à la campagne avec un habit fourré chez une dame
dont il étoit amoureux. «J'écrivis sur cela à une de mes amies, disoit
madame Cornuel, et, je l'appelois Cupidon. Ce Cupidon, disois-je,
n'avoit qu'une seringue pour tout carquois. Il en bouda longuement,
et, comme je prétendois me retirer à Orléans, à cause des troubles,
lui et sa femme l'empêchèrent de peur que je ne les tournasse en
ridicule.» Il avoit raison le marquis, car feu La Feuillade disoit que
si elle vouloit elle tourneroit la bataille de Rocroy en ridicule, qui
étoit, disoit-il, la plus belle chose qui se soit faite depuis les
Romains. Elle dit que les cornes sont comme les dents; elles font du
mal à percer, et après on en rit. Ce fut elle qui donna le nom
d'_Importants_ aux gens de la cabale de M. de Beaufort, parce qu'ils
disoient toujours qu'ils s'en alloient pour une affaire d'importance.
Elle a dit depuis que les Jansénistes étoient des _importants
spirituels_. Il n'y a pas long-temps que son mari prit la peine de se
laisser mourir. Madame Pilou l'alla voir, et lui dit: «Ma mie, ne vous
affligez point, votre mari est mort bien gentiment, et bien gentiment
on l'a enterré.» Par ce _gentiment_ elle vouloit dire bien
chrétiennement. Toute la cour y alla.
[67] Voyez le portrait que madame Cornuel a tracé du marquis de
Sourdis, dans la Lettre adressée à la comtesse de Maure, que nous
plaçons à la suite de cet article.
LETTRE DE MADAME CORNUEL
A LA COMTESSE DE MAURE[68].
Ce 23 octobre 1659.
«Nous avons vu le marquis de Sourdis céans; si M. le comte de
Maure se récria du portrait que j'en fis il y a quinze jours, ce
n'est rien de le peindre de mémoire, il en faut faire un sur
l'original. Vous savez, madame, qu'il n'y avoit pas trois
semaines qu'il étoit parti de Paris, dimanche qu'il arriva céans
le matin. Il a donc vu quatre de ses maisons, Amboise, Tours, des
religieuses proche de Tours; affermé et rehaussé des terres,
vendu des hauts bois[69], gagné (cela entre nous) cent mille
francs sur le marché avec le Roi; mais, s'il vous plaît, n'en
dites rien. Il a bâti en deux maisons, abattu à Amboise, ordonné
des levées de la rivière de Loire, avancé pour cela son argent,
fait sa provision de vin, de bougie, et enfin tant de choses que
_reçu de l'argent_ m'échappe de la mémoire, aussi bien que
quelques légers arbitrages. Vous croyez donc, madame, qu'à tout
cela et n'être que deux jours en chaque lieu, il n'a pas eu de
temps de reste, excusez: il a fait un roman, vers, prose,
aventures. Je vous ai souhaitée à la lecture qu'il en fit, car
rien n'est pareil à un homme âgé et veuf qu'il décrit, dont toute
la contrée est dépendante par la considération de son âge et de
ses richesses. Sa femme est morte d'une maladie incurable, et,
dès son vivant, chacun songeoit à l'épouser. Il le fait amoureux
d'une personne qui se marie en diligence sans qu'il en sache
rien. Cela est plaisant à nous qui savons l'histoire de madame Le
Coigneux[70]. Mais lui se remarie à une personne représentée
comme vous ou madame de Rambouillet. Ce n'est qu'une des dix ou
douze histoires de ce roman.
[68] Nous croyons faire plaisir aux lecteurs en plaçant à la
suite de cet article une lettre de madame Cornuel, qui est
vraisemblablement la seule que l'on ait conservée. C'est encore
une obligation que nous avons à Conrart; il a copié lui-même
cette lettre qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal dans le
manuscrit nté 902, in-folio. (_Belles-Lettres françoises_, t. 11,
p. 1293.)
[69] _Des hauts bois_: des bois de futaie.
[70] La sœur de l'avocat Galland, qui épousa, en secondes noces,
le président Le Coigneux. Tallemant a parlé fort au long, ainsi
que Conrart, des orages qui ne tardèrent pas à troubler cette
union.
«De la même plume il prend un autre portefeuille, et a écrit même un
traité de la grâce, un de la médecine, et quelqu'autre de la physique.
Dans le carrosse il fait des devises avec D. André, lesquelles mon
ignorance ne connut que pour emblêmes très-chétives. Je m'enhardis de
le lui dire; il en convint, mais disant qu'elles étoient meilleures
ainsi qu'autrement pour mettre sur les cheminées.
«Vous ne vous étonnez pas s'il ne m'a pas demandé comme je me portois,
ni dit un mot de ma maladie en sorte quelconque. M. l'évêque d'Orléans
et M. d'Entragues dînèrent céans comme lui. Il arriva trois heures
avant eux, et coucha céans deux nuits; les deux autres n'y firent que
dîner. Ce fut pour traiter du raccommodement avec Monsieur[71] que je
ne vois pas si aisé à cause des gens qui l'approchent, et qui ont des
vues d'en éloigner le marquis de Sourdis, pour profiter de
quelques-unes de ses dépouilles. Mais il vivra long-temps, quoique je
l'aie trouvé aussi changé qu'il m'a pu trouver changée, s'il y a
regardé; mais il y a lieu d'en douter, ne m'en ayant pas dit un mot.
D. André m'en voulut parler, il coupa le discours pour dire ce qu'il
avoit dans sa tête. Vous le connoissez assez bien, et ne vous étonnez
donc plus, ni moi aussi, s'il ne vous a jamais parlé de votre
raccommodement avec M. le cardinal, et de tout ce qui s'en est suivi;
car à la quantité de choses qui lui passent dans la tête, rien ne peut
y demeurer assez de temps pour passer au cœur; les frivoles bouchent
le passage aux sérieuses.»
[71] Gaston de France, duc d'Orléans.
BOUTARD.
Boutard, dont nous avons parlé dans l'historiette de Gombauld, est de
Chartres; c'est un petit homme qui a un fort grand nez, mais il a la
langue encore plus longue. Il disoit un jour que dans sa famille ils
aiment tous à parler, et faisoit un conte d'une de ses tantes qui,
étant au sermon, et voyant que le prédicateur ne pouvoit trouver le
nom d'un instrument à cultiver la terre, et qu'il avoit dit plusieurs
fois une...., une....., se leva enfin, et dit: «Là, là, mon père,
n'annonez point tant, c'est une pioche.--Une pioche donc, dit le père,
puisque pioche y a. Nous l'eussions bien trouvée sans vous.» Cela me
fait souvenir d'un miroitier de Châlons, qui entendoit un sot
prédicateur qui, faisant le panégyrique de saint Étienne dans l'église
de ce saint, disoit: «Où mettrons-nous ce protomartyr? A la dextre, ou
à la senestre de Dieu, etc.--Mettez-le en ma place, s'écria le
miroitier, aussi bien suis-je las d'y être,» et il s'en alla. Le
chapitre de saint Étienne, par calomnie ou autrement, tint cet homme
quatre ans en prison, et, pour l'en tirer, il le fallut déclarer fou.
Boutard est un homme à faire peur aux gens. Vous avez vu la méchanceté
qu'il fit à Gombauld[72]. Il étoit plaisant; il n'y avoit que lui qui
se divertît de l'Académie de la vicomtesse d'Auchy[73]; il harangua
le jour du mardi-gras dès l'escalier; feignant d'avoir rencontré
quelqu'un de la compagnie, il entre dans la chambre tout en parlant,
se sied sans cesser; il y avoit un gros quart d'heure qu'il haranguoit
sans qu'on s'aperçût qu'il haranguât: il traita des diverses façons de
cracher; il en trouva cinquante-deux, dont il fit la démonstration aux
dépens du tapis de pied de la vicomtesse.
[72] _Voyez_ l'article de Gombauld, t. 2, p. 389.
[73] _Voyez_ son article, t. 1.
Il s'étoit si bien accoutumé à prendre des lavements qu'il n'alloit
point où vous savez sans cela, ou du moins bien rarement. Il avoit un
certain laquais qu'il vouloit chasser: «Ah! monsieur, lui dit ce
garçon, si vous saviez combien je vous ai épargné d'argent, vous ne me
chasseriez pas! car souvent j'ai fait mes affaires dans votre bassin,
afin que vous crussiez que vous aviez fait quelque chose; et, ainsi,
je vous ai sauvé bien des clistères.»
Il fut secrétaire de M. de Fontenay-Mareuil[74], en l'ambassade de
l'Angleterre. On l'accusoit d'avoir, là et ailleurs, fait quelques
petites gaillardises: il étoit avare, et, dès qu'il vit Paris bloqué,
lui qui est garçon, il se défit d'une partie de ses valets. Je trouve
cela bien inhumain. Il est aujourd'hui président des trésoriers de
France à Montpellier; c'est quelque charge nouvelle, je pense qu'il y
a de la maltôte à son affaire. Il demeure, nonobstant cette charge, à
Paris; je crois qu'il cherche à la vendre.
[74] François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil. (_Voyez_
précédemment la note 2 de la p. 69 du t. I.)
Il contoit que la _Pecque_[75] Cornuel, c'est ainsi qu'il l'appeloit,
l'avoit voulu marier avec Marion (mademoiselle Legendre), et qu'elle
lui avoit fait un grand dénombrement des avantages qu'il auroit. «Je
lui ris au nez, disoit-il, et lui dis qu'elle oublioit la faveur de M.
de La Rivière.» Or, La Rivière concubinoit et concubine, je pense,
encore avec elle. Elle est à cette heure comme sa ménagère, et, à
Petit-Bourg[76], on l'a vue quelquefois avec un trousseau de clefs.
Autrefois il y avoit un couplet qui disoit:
Il court un bruit par la ville,
Que Marion Cornuel
Voudroit bien faire un duel
Avec monsieur de Rouville;
Qu'ils aillent chez la Sautour[77];
C'est là que l'on fait l'amour.
[75] _Pecque_: Expression de mépris, pour dire une femme
ridicule, et qui fait l'entendue. (_Dict. de Trévoux._)
[76] Le beau château de Petit-Bourg, auprès de Corbeil, construit
par Galland, secrétaire du conseil, appartenoit alors à l'abbé de
La Rivière, favori de Gaston. Il étoit avant la révolution à la
duchesse de Bourbon; il est aujourd'hui propriété de M. Aguado.
[77] Mère de madame de Boudarnau et de madame de Beaujeu. (T.)
MADAME D'AMET.
Madame d'Amet est fille de M. de Favas, homme de qualité d'auprès de
Bordeaux; elle est veuve d'un cadet de La Force: ç'a toujours été une
enragée. Du vivant de son mari, elle se mit tellement en colère contre
la nourrice de sa fille, que cette femme tenoit alors, qu'elle lui
donna un coup de pied. La nourrice pare de l'enfant, qui reçut le coup
dans l'estomac, et dont la petite-fille pensa mourir. Madame de Favas
prit cette petite. Le mari mort, ce fut encore bien pis. Un jour,
étant logée en une maison garnie au faubourg Saint-Germain, elle
battit sa demoiselle à outrance, et, non contente de cela, elle
l'enferma dans un grenier, à dessein de la revenir battre au retour de
la ville. Cette fille cria, et ceux qui logeoient dans cette maison
attachèrent deux échelles ensemble, et la tirèrent de là. Depuis cette
fille se revengea, et, à son tour, elle battit sa maîtresse; cela les
mit si bien ensemble qu'elles ne pouvoient plus se quitter. Elle
battit tant, il y a dix ou onze ans, le seul fils qu'elle a, qui
pouvoit alors avoir neuf ans, qu'on crut qu'il le faudroit trépaner.
Quand il fut guéri, il s'enfuit chez son grand-père de La Force, où il
a toujours demeuré jusqu'à la mort du bonhomme, et depuis, avec le
fils, car sa mère a changé de religion.
La mine de cette femme est la plus trompeuse du monde; elle paroît
douce; elle est naïve avec cela.