La veuve du baron de Montandre est une petite femme qui peut encore

passer pour belle; mais, ce qu'elle a de plus beau, c'est les mains.

La Reine, qui s'en pique, et avec raison, les voulut voir. Entre

autres belles choses qu'elle dit à Sa Majesté, elle lui dit: «Ah!

madame, que vous avez l'esprit _pénétratif_.» Il n'y a jamais eu de

plus extravagante créature. Elle va par pays avec des habits de

Cléopâtre, je veux dire de la force de ceux des comédiennes, quand

elles représentent quelque grande reine. Elle a quelquefois dix ou

douze officiers vêtus de velours ou de satin noir, avec de petites

bottes comme des gens de ville, et ils la suivent à cheval à ses

journées; l'un est joueur de luth, l'autre violon, l'autre musicien,

parfumeur, distillateur, etc. Sur son lit, dans les hôtelleries, elle

a plus de vingt carreaux. Elle fut une fois deux jours à un petit

bourg du bas Poitou, nommé Bressuire, où il n'y a qu'un cabaret

borgne; elle s'y promenoit en carrosse avec une femme-de-chambre laide

comme le diable au côté d'elle et un joueur de luth au-devant, et

changeoit trois fois d'habit par jour. La dernière fois qu'elle vint à

Paris, l'argent lui manqua dès Orléans; comme elle s'en retournoit à

la province, elle fit marché à un batelier pour la conduire et la

nourrir elle et tout son monde, jusqu'à Ussé, entre Tours et Saumur.

Le batelier, qui savoit qu'elle avoit la moitié à cette terre, s'y

accorda. Le fermier vint au-devant d'elle et capitula à quatre-vingts

pistoles, pourvu qu'elle n'entrât point dans le château. Elle n'a pas

plus tôt l'argent, qu'elle y entre, fait battre les grains, et en vend

le plus qu'elle peut. Son mari l'avoit fort tenue de court. On le

blâmoit; mais, à cette heure, on l'excuse.

MADAME DE CHAMPRÉ

ET LES AUTRES DAMES DE NOYON.

Madame de Champré est fille d'un conseiller au parlement, nommé Henri;

mais il portoit le nom de la terre de Gerniou. Sa mère avoit été

mariée en premières noces avec un secrétaire du Roi, si je ne me

trompe, qu'on appeloit La Fontaine, et en avoit eu deux garçons. La

mère fut galante en son temps; mais non pas en comparaison de la

fille; car, dès treize ans, elle fut débauchée par un homme qui lui

montroit à jouer du luth, et on dit que le père, à la chaude, intenta

un procès contre cet homme qu'il ne poursuivit pas ensuite.

Après la mort de son père, elle fut mariée au fils de Ferrier, qui

avoit été ministre; ce garçon étoit lieutenant de l'artillerie.

Ferrier s'en contenta, et lui fit de grands avantages en l'épousant.

Elle étoit belle et friande.........; cela ne dura guère. Les

parents, qui, comme vous avez vu, sont fort avares, enrageoient de

payer un gros douaire à une si jeune femme; il y eut procès. En voyant

ses juges, un d'eux devint amoureux d'elle, c'est Mesnardeau Champré.

Il étoit veuf, et n'avoit pas été trop heureux en premières noces. Sa

femme, qui étoit demoiselle, l'avoit toujours méprisé, et il n'en

avoit point eu d'enfants; il étoit riche; il avoit cinquante ans,

petit, de fort mauvaise mine, et à tel point, qu'un laquais lui donna

un soufflet au Palais, le prenant pour un huissier de la chambre des

eaux et forêts. Il le fit emprisonner, et lui pardonna lorsqu'il ne

tenoit qu'à lui de le faire pendre; c'étoit un bon conseiller, mais

c'étoit tout. Un jour il dit à la belle veuve qu'il falloit qu'elle se

remariât, et que si elle l'en vouloit croire l'affaire seroit bientôt

faite. «Je connois, dit-il, un conseiller....» Il se dépeint. Elle vit

facilement que c'étoit de lui-même qu'il vouloit parler; et, après y

avoir pensé, elle accepta le parti. Je pense que ce qui la fit

résoudre, ce fut qu'un conseiller accrédité viendroit à bout de toutes

les affaires qu'elle avoit, bien mieux qu'un autre homme. Ce qui

arriva. Un an, ou environ, après, elle alla faire une promenade à

Courance[51], où étoit Poinville, cadet de Gallard, maître de cette

maison. Ce garçon ne faisoit que sortir du collége, et ne demandoit

qu'à faire galanterie; il étoit riche. Elle, par je ne sais quelle

gaillardise, alla avec madame Aubert, des Gabelles, et quelques autres

jouer du luth, dont elle jouoit aussi bien que personne, dans la

chambre de Poinville qui dormoit; cela l'acheva de vaincre, car déjà

il l'avoit trouvée fort à son gré. Elle avoit bonne mine, n'étoit

point trop grosse en ce temps-là, aux tétons près, grande, fort

blanche par la gorge et par le visage, même trop pâle, le reste n'est

pas de même; et, avec cela, elle dansa bien. Il est vrai que ses

tétons marquoient un peu trop la cadence. Pour la voix, elle l'avoit

d'une harangère ivre, et médiocrement d'esprit. Elle vouloit être

brave; Poinville donnoit; l'affaire fut bientôt conclue. Le mari

amoureux d'elle lui donnoit les violons pour la voir danser.

[51] Courance étoit un très-beau château du Gâtinois. Il a été

gravé.

Les frères s'aperçurent bientôt de cette galanterie, et en conscience

cela n'étoit pas difficile; en sorte que Poinville n'osoit plus aller

chez elle. Cela ne plaisoit guère aux amants, qui, pour se voir plus à

leur aise, se mirent d'une partie de promenade qui a bien fait du

bruit. Une madame d'Ecquevilly et une madame de Turgis, toutes deux

jolies, mouroient d'envie d'aller voir Liancourt et Blérancourt[52].

Elles en parlent à leurs galants, Mandat et La Barroullière, tous deux

conseillers au Grand-Conseil. On y ajoute madame de Champré et

Poinville, et pour grands chaperons mesdemoiselles Ogier, deux filles

d'esprit, déjà âgées, sœurs de cet Ogier dont nous avons parlé

ailleurs[53]; point de demoiselles, point de femmes-de-chambre. Les

voilà tous huit dans un carrosse à six chevaux. On dit, pour faire le

conte bon, que madame de Turgis dit à son mari, le plus ancien des

maîtres des comptes, que M. de Champré seroit du voyage, et que les

deux autres dirent à leurs maris que ce seroit Turgis qui les

accompagneroit.

[52] Le château de Liancourt, auprès de Clermont-Oise, et le

château de Blérancourt, bâti par Bernard Potier, près de Noyon.

[53] C'étoient sans doute les sœurs d'Ogier _le Danois_, et du

prieur Ogier, le prédicateur, dont il a été parlé plus haut dans

l'article de M. d'Avaux, (tome 3, page 385).

On ajoutoit que quand elles furent parties, les trois maris se

rencontrèrent au palais, et qu'ils furent aussi étonnés que si cornes

leur fussent venues. Comme cette partie étoit faite avec beaucoup de

prudence, elle ne manqua pas d'avoir le succès qu'elle devoit avoir.

La compagnie de M. d'Orléans étoit logée à Noyon. Les officiers, qui

virent de jolies femmes avec des jeunes gens, et qui ne vivoient point

comme s'il y eût eu quelque mari dans la troupe, ne les traitèrent pas

avec tout le respect imaginable. Sur cela on dit à Paris qu'elles

avoient passé par les piques, que les Ogier avoient été pour les

gendarmes, et les trois dames pour les officiers, et que les galants

avoient été malmenés, et avoient eu bien de la peine à retirer leurs

belles des mains des soldats à force d'argent. On en fit une chanson

qui commençoit ainsi:

Trois jeunes dames

Sont allées à Noyon;

Trois forts gendarmes

Leur y ont pris...

Les pauvres dames!

On leur a pris...

Dedans Noyon[54].

Cette aventure fit tant de bruit, que, pour dire une gaillarde, on

disoit: _Une dame de Noyon_. Pour madame de Turgis, je ne voudrois pas

assurer qu'elle ait conclu; mais c'étoit une des plus fines coquettes

de Paris. Il y avoit un vaudeville qui tranchoit le mot avec La

Barroullière; mais quelquefois les vaudevilles sont aussi mal informés

que les autres gens. Elle eut du déplaisir de ce voyage; mais pour

cela elle n'en fut pas plus prude; à la vérité elle ne fut plus tant

dans le grand monde; elle est morte jeune.

[54] Il y avoit encore un couplet sur l'air: _La, sol, fa, mi,

ré, Jacquet_.

Vous, coquettes de Paris,

Qui n'êtes pas satisfaites

De vos cocus de maris,

En savez-vous la défaite?

Il faut aller à Noyon

Avec chacun son mignon.

D'Ecqvilly, Turgis, Champré

Vous en diront des nouvelles.

Qui font la, sol, fa, mi, ré

Sans en demander congé.

(T.)

Turgis étoit et est encore la plus grosse bête de toute la chambre. Sa

femme le traitoit fort de haut en bas, ne vouloit point coucher avec

lui. Tous les vingt mois la famille s'assembloit pour l'y obliger, et

c'étoit un enfant fait sans y manquer. Le soir elle l'envoyoit souper,

et elle soupoit seule, sous le prétexte de quelque indisposition; car

elle étoit fort délicate. Il laissoit les gens avec elle, revenoit

après souper et s'endormoit fort souvent. Durant ce temps-là elle

faisoit quelque petite coquetterie; mais elle ne concluoit pas. Lui,

comme elle causoit avec Rambouillet, et ceux au milieu desquels elle

étoit, couloit sa main tout doucement pour lui toucher le bras, et ne

disoit jamais un mot. C'est pour elle que Sarrasin a fait _la

Souris_[55]. Elle étoit jolie; mais elle n'avoit point de belles

dents. Le chagrin du voyage de Noyon l'a tuée; elle n'eut plus de

santé depuis.

[55] La pièce est intitulée: _Galanterie à une dame à qui on

avoit donné, en raillant, le nom de Souris_. (_Œuvres de

Sarrasin_; Paris, 1685, t. 2, p. 146.)

Pour madame d'Ecquevilly, elle avoit aimé Mandat étant fille; et l'on

dit que, dans une grande maladie qu'il eut, elle alla plus de six fois

le voir, la nuit, et, pour cela, il falloit passer le Pont-Neuf; car

M. Sarus, conseiller au Parlement, son père, logeoit sur le quai de la

Mégisserie, et le galant vers les Augustins. Perrachon[56], partisan

huguenot, n'étoit pas mal avec elle. Elle étoit cajolée d'assez de

gens. Ecquevilly, fils de ce M. de Boinville (Hennequin) qui fut

trouvé caché sous le lit de la Reine-mère, dont il étoit amoureux[57],

l'épousa; il portoit l'épée. Au retour, je vous laisse à penser si

Poinville voyoit facilement sa dame. Ils n'eurent pas l'esprit de

trouver une confidente, et cette sottise fit un jour un grand

scandale. Madame de Champré, qui apparemment avoit eu des nouvelles de

son galant, alla exprès jouer chez la présidente de La Barre, sa

voisine, qui alors étoit retirée chez M. de La Gallissonnière, son

père, au coin de la rue du Bouloi dans la rue Coquillière; car tout

cela est nécessaire à savoir: c'étoit un peu après la Saint-Martin.

Sur les sept heures du soir un petit laquais lui vint dire un mot à

l'oreille; il avoit un flambeau. Elle se lève aussitôt, dit qu'elle

avoit un peu affaire, et donne son jeu à un autre. La présidente, qui

lui portoit envie, fit appeler un de ses cousins, nommé le chevalier

Barin (c'est le nom de la famille de La Gallissonnière), jeune garçon

plein de cœur, et qui en avoit voulu conter à la dame, et le prie de

la suivre. Il part un moment après, et la trouve le dos contre le coin

de la rue Coq-Héron, contiguë à celle du Bouloi, et Poinville........

devant elle. Il fit semblant de venir de la ville, et lui dit d'un

ton étonné: «Jésus! madame, que faites-vous là?» Poinville, qui

l'avoit d'abord reconnu, car il le craignoit, et la nuit étoit

assez claire, s'étoit avancé vers la rue du Bouloi qui va à la

Croix-des-Petits-Champs, et elle le suivit sans rien répondre. Le

chevalier lui offrit la main; elle ne voulut pas qu'il la menât, et,

ainsi dans la crotte, et sans flambeau, ils allèrent jusqu'à la Croix.

Là un homme de Poinville lui vint dire: «Madame, on vous attend.» Le

chevalier lui dit: «Que son maître la vînt chercher s'il vouloit, et

qu'il n'étoit guère civil.» Voyant cela, elle fut contrainte de

revenir chez elle, et le chevalier la quitta quand elle fut près de

son logis. Les gens de Poinville l'avoient toujours côtoyé jusque là,

et la belle, quoi qu'il fît, ne lui voulut jamais dire une parole. La

servante, qui lui vint ouvrir, s'écria, la voyant ainsi crottée, et

elle, qui n'eut pas l'esprit de se laisser tomber, comme si elle eût

fait un faux pas, lui dit qu'elle avoit tant tournoyé, pour trouver la

porte, qu'elle s'étoit ainsi gâtée. Notez qu'il n'y avoit qu'une

maison entre deux, et qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on l'eût

laissée sortir sans lui éclairer; mais, comme j'ai remarqué, son

laquais avoit un flambeau.

[56]

La Sarus aime Perrachon,

Encor qu'il ait l'œil de cochon.

Cette fille aime qui la paie;

Daye dandaye,

Daye dandaye.

(T.)

[57] C'étoit un maître des requêtes. Il faisoit des présents à la

Reine, qui les renvoyoit à sa femme. Une fois il se fit mener

dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le découvrît, à

une maison où étoit la Reine. Elle ne voulut pas qu'on lui fît

rien quand on le trouva sous son lit.

(T.)

La présidente de La Barre conta cela à tout le monde. Un maître des

requêtes crut être obligé d'en avertir le bonhomme Champré, qui s'en

plaignit aux deux frères de sa femme; et, comme l'aîné lui eut

remontré qu'il étoit trop bon, il lui promit de faire tout ce qu'il

voudroit. Ce garçon lui fit promettre de ne parler à sa femme de six

jours, et de lui témoigner, par toutes ses actions, qu'il étoit fort

en colère: «Et cependant, lui dit-il, je parlerai à ma sœur.» Trois

jours ne furent pas plus tôt passés, que ce pauvre homme alla trouver

son beau-frère, et le pria de se dépêcher: «Car, lui dit-il, je ne

saurois bouder si long-temps.» Le frère lui promit de voir la dame

avant midi. Il y fut, et la fit pleurer. Le mari, qu'elle appeloit

_Petit-Cœur_, survint, la belle étant encore en larmes. A ce

spectacle le cœur grossit à _Petit-Cœur_, et, pleurant à son tour,

il lui dit qu'il la prioit de lui pardonner sa cruauté, et que c'étoit

son frère qui lui avoit fait faire.

La crainte que le galant avoit des frères lui fit trouver un lieu où

la voir; mais comme cette femme lui coûtoit furieusement, car elle

étoit magnifique, et jouoit gros jeu, il se lassa de la dépense, et

ensuite il se fit conseiller à Toul, où j'ai ouï dire qu'il étoit

aussi sot qu'à Paris. Depuis elle se vantoit que Toré lui avoit voulu

donner un collier de douze mille écus, mais je n'en crois rien; elle

n'étoit pas si sotte que de le refuser. Elle alla quelque temps après

à La Chapelle[58], entre Lagny et Coulommiers, chez la veuve de Camus,

procureur-général de la cour des aides, celle qui entretenoit Tillier,

aujourd'hui intendant des finances, qu'elle a épousé depuis. Elle y

perdit tout son argent, à un quart d'écu près. Il lui prit une vision

de dire qu'elle donneroit ce quart d'écu à celui de tous les jeunes

gens qui étoient là, qui auroit le plus beau c... Aussitôt les voilà

tous chausses bas. Elle jugea que Bermont, conseiller au

Grand-Conseil, méritoit le quart d'écu. Il y a eu un vaudeville:

Qui veut avoir empire

Sur la Champré,

Il ne faut, sans lui dire,

Que lui montré

Que lui montrer le c..,

Que lui montrer.

Ce fut à la Chapelle

Chez la Camus,

Que Bermont devant elle

Montra son c..,

Montra son c.. camus,

Montra son c...

[58] A cette maison de la Chapelle, il arriva une fois une assez

plaisante chose. Un curé de Montevrin, vers Lagny, y étoit soir

et matin; c'étoit un homme qui faisoit des malices à tout le

monde, et tout le monde lui en faisoit aussi. En badinant on lui

mit un casque qui fermoit avec je ne sais quel ressort; et après

on envoya à Paris un valet qui le savoit ouvrir; de sorte que le

pauvre curé fut vingt-quatre heures, mangeant, buvant, disant son

bréviaire, l'armet en tête. (T.)

Peut-être cela se fit-il d'une façon moins gaillarde qu'on ne le

conte; mais il y a fondement à l'histoire. Elle eut pour le jeu une

grande querelle avec madame d'Ecquevilly. Elles aimoient à jouer gros

jeu, et, de peur qu'on ne grondât, la d'Ecquevilly lui dit: «Faisons

semblant de jouer la moitié moins que nous ne jouerons.--Mais vous

n'en tomberez pas d'accord, dit l'autre.--Monsieur, répliqua la

d'Ecquevilly, en sera témoin.» C'étoit un ami commun. La Champré gagne

mille écus; l'autre ne lui veut donner que cent pistoles, et encore en

nippes. Elle en vouloit pour trois cents, et encore, disoit-elle, que

c'étoit assez de grâce de prendre ainsi des bagatelles. Elles se

séparèrent assez mal; et la Champré, s'en allant, disoit: «Cette

petite p..... ne me paiera pas.» Et l'autre disoit: «Cette grosse

tripière ne me quittera rien.» Depuis, elles s'accommodèrent. Je ne

sais si elle gagna davantage depuis; mais elle fit faire un carrosse

si beau, que la Reine s'arrêta en passant devant la boutique du

sellier pour le voir. Le mari, ayant su cela, dit qu'il y vouloit

mettre le feu. Elle fut contrainte de le revendre.

Au mois de novembre 1658, madame de Champré alla avec Ninon chez

madame Burin; le luth et l'humeur _vituperosa_ ont fait leur amitié,

car Ninon a trop d'esprit pour faire aucun cas de cette balourde, qui

pourtant, à cause de l'abbé Du Buisson, son galant, garçon rimant, se

veut mêler de parler de vers; elles avoient vingt-quatre chevaux et

l'équipage de Termes. Boyer, ci-devant capitaine aux gardes, étoit

avec elles. Dès le soir même, Ninon demanda du papier et écrivit à

Termes et à l'abbé Du Buisson, qui étoient à Fromont, chez Nouveau, à

la chasse: «Ne fatiguez point trop votre équipage; venez ici; il y a

de toutes sortes de bêtes: vous n'aurez qu'à vous garantir de prendre

le change.» Elle demande quelqu'un pour porter cette lettre. La Cour

Des Bois-Girard, frère du président de Tillet, qui est galant de la

Burin, en donna un; mais il ouvrit la lettre, car il avoit remarqué

que Ninon avoit assez méprisé les gens. Madame Burin, voyant cela, dit

qu'elle avoit partie faite pour le lendemain chez Bregis à Tigery, où

il y devoit avoir une chasse; elle fait dîner, déjeûner et part avec

ordre à ses gens de ne rien donner. Termes et l'abbé arrivent. Madame

de Champré veut qu'il y ait à souper; elle eut prise avec la femme de

charge, et même lui donna un soufflet. L'autre le lui rendit en

quelque sorte, au moins elle tendit le coude de façon que madame de

Champré s'y heurta bien fort. Voilà les galants et Ninon qui disent

qu'il la falloit abandonner à leurs laquais. Cependant les gens de la

maison et du voisinage s'échauffent, et madame de Champré fut toute

heureuse de se mettre en chemin, quoiqu'il fût déjà assez tard; elle

arriva à Paris à minuit. Burin, qui a des affaires au parlement, fit

satisfaction à M. Mesnardeau; mais madame Burin ne voulut jamais aller

voir madame Champré. Quelqu'un avertit Burin (on dit que cela vient

d'elle) que La Cour Des Bois étoit à pot et à rôt avec sa femme; il

alla à La Grange, où il ne le trouva plus; il entra dans la chambre,

l'épée à la main; la femme se sauva du lit, et voilà tout. Elle vit à

son ordinaire. C'est une impertinente, une folle; mais elle est

obligeante au dernier point. Burin y est retourné depuis dans la

maison à Paris; pour La Grange, la femme n'y a pas été. Ce fut Burin

qui mena Montreuil[59] à sa femme, disant qu'il falloit attirer les

gens d'esprit. Elle ne songeoit pas avant cela à la galanterie.

[59] Mathieu de Montreuil, auteur de quelques madrigaux pleins de

délicatesse.

Mademoiselle lui dit une fois: «Madame, quand vous vendrez votre

garde-robe, faites-moi la grâce de m'en faire avertir; j'y enverrai

acheter vos nippes.» Depuis, elle corrompit son mari qui, jusque là,

étoit en assez bonne réputation dans le Palais; durant la _fronderie_,

elle le fit _Mazarin_. Il y a gagné, comme nous verrons dans les

Mémoires de la Régence; car alors on tendoit les bras à tout le monde.

Elle disoit: «Il faut bien que je fasse encore une jupe, car, que

diroit la Reine?» Elle est présentement plus magnifique en toutes

choses que jamais, mais plus grosse et plus pâle sans comparaison.

Elle entretient l'abbé Du Buisson à cent livres par mois. C'est le

fils de Du Buisson, qui étoit gouverneur de Ham, petit homme assez

étourdi, qui fait des chansonnettes et des vers burlesques assez

méchants. Il dit qu'il ne conçoit pas pourquoi on a imprimé Malherbe;

il est amoureux d'une autre bonne dame à qui il porte ce qu'il peut

tirer de la _grosse dame de Noyon_. Mais je pense qu'il est souvent

court d'argent et d'autre chose.

On faisoit encore un conte de madame d'Ecquevilly. En passant dans le

bois de Boulogne, on dit que son carrosse rompit, et que M. le Prince,

qui revenoit de Saint-Cloud, la trouvant la plus jolie (il y en avoit

d'autres avec elle), la prit et la mena dans le bois. Les petits

messieurs s'accommodèrent des autres. Il y avoit une madame De Séve,

de l'île[60], la femme de Coquerel, et une veuve, aussi de l'île,

appelée madame de Bourneuf. Pour faire le conte meilleur, on disoit

que madame d'Ecquevilly crioit à Le Prestre, son galant et son cousin

germain:

Mon cousin, mon cousin, ôte-moi, je te prie,

Du malheur où je suis[61];

et qu'après, madame de Bourneuf disoit: «Pour vous autres, vous avez

des maris; mais, pour moi, quel scandale seroit-ce?» Ce Le Prestre est

ce grand joueur, ci-devant conseiller à la cour des aides; constamment

il a vécu avec la d'Ecquevilly. C'est une grande coquette; mais c'est

en même temps une grande ménagère. Elle paroît autant qu'une autre qui

fera trois fois plus de dépense qu'elle; elle est adroite; elle se

lève à Paris à sept heures tous les jours, quelque tard qu'elle se

couche: à la campagne, c'est bien pis. Elle eut, il y a six ans, une

grande maladie; elle disoit à la cadette Ogier, sa confidente: «Je

n'ai nul regret à quitter le monde, moi qui semblois tant l'aimer.--Et

vos enfants?--M. d'Ecquevilly les aime; il en aura soin.» On n'a

jamais rien vu de si constant; cependant son mari est mort devant

elle. Depuis Le Prestre, et cela a cessé il y a long-temps, je n'ai

pas ouï dire qu'elle eût aucun galant. Le jeu est sa passion

dominante.

[60] Du quartier de l'île Saint-Louis.

[61] Vers de Malherbe. (T.)

Pour mesdemoiselles Ogier, la cadette a bien plus d'esprit que

l'aînée; elle fait des bagatelles en vers fort joliment. Ceux qui les

connoissent disent que ce sont d'honnêtes filles, mais peu

scrupuleuses, et qui, faute de bien, ont été contraintes de se fourrer

dans les compagnies qui les ont bien voulu recevoir, sans regarder

trop exactement si les choses s'y faisoient dans l'ordre.

D'AMBOISE, PÈRE ET FILS.

M. d'Amboise étoit maître des requêtes. Son père avoit été premier

chirurgien du Roi. Un jour, le feu président de Mesmes lui reprocha en

bonne compagnie que son père étoit chirurgien. «Il est vrai,

répondit-il, et il me souvient qu'il me disoit qu'il n'avoit jamais pu

vous guérir de la ladrerie, ni votre père, ni vous[62].» Ce bon M.

d'Amboise ne rencontroit pas si bien en toutes choses, témoin la

préface qu'il a mise au-devant des œuvres d'Abailard. Il avoit une

grande bibliothèque. Un jour, comme il changeoit de logis, et qu'il

faisoit emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avoit un peu trop

chargé, lui dit: «Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en

faut.--Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir

porter ce peu de volumes; je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma

tête.--Saint Jean, dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une

belle paire de cornes!» Le crocheteur disoit mieux qu'il ne pensoit;

car madame d'Amboise se réjouissoit, et principalement avec un jeune

homme, dont le mari étoit si jaloux qu'enfin il se résolut de la

mettre en procès, et faisoit tous les jours interroger ses valets pour

la convaincre. Un de ses amis lui en fit honte, et le fit résoudre à

cesser ses poursuites, pourvu que ce galant ne vît plus sa femme. On y

fit consentir le jeune homme, qui chercha fortune ailleurs.

[62] Ils en sont accusés; et le plus fâcheux, c'est qu'une de

leurs sœurs mourut, il y a quelques années, toute dévisagée de

ladrerie.

(T.)

Son fils ne fut pas plus heureux en mariage; aussi ne prit-il pas trop

garde où il se mettoit, comme vous verrez par la suite. Il prit

l'épée, et, pour s'appuyer d'une bonne alliance, il épousa

mademoiselle de La Hillière de Touraine. Mais soit qu'elle le

méprisât, ou qu'elle ne voulût pas dégénérer, elle se mit à faire

galanterie. Son mari, pour faire le petit seigneur, acheta auprès

d'Amboise une maison de plaisance que Le Gast, favori de Henri III,

avoit fait bâtir pendant qu'il en étoit gouverneur; et, afin qu'un

jour lui et ses descendants pussent passer pour des gens de la

véritable maison d'Amboise, il prêta de l'argent au comte d'Aubijoux,

qui en est, afin qu'il lui permît de faire enterrer un de ses enfants

dans une certaine cave où l'on mettoit les seigneurs d'Amboise. Il

étoit d'ailleurs fort civil; mais cette sotte vanité le rendoit

ridicule.

Il s'avisa que la fille d'un nommé Floriot, beau-frère de feu Lambert

le riche, qui, en mourant, laissa beaucoup à sa nièce, seroit bien le

fait d'un fils de treize ans qu'il avoit; et, comme le père et la

fille passoient entre Orléans et Blois, Amboise enleva cet enfant, qui

n'avoit que dix ans, et retint le père et une tante. Le marquis de

Sourdis, gouverneur de Beauce, et aussi gouverneur d'Amboise, étoit

avec son ordre à la tête des enleveurs. Il fallut composer à vingt

mille livres. Floriot donna une partie de l'argent pour ravoir sa

fille, et quand il fut à Paris, il présenta requête au parlement. Mais

M. de Beaufort, à cause du marquis d'Aluye, qui étoit du parti de

Paris (c'étoit durant la _Fronderie_), l'intimida, et il fallut donner

le reste. Depuis, d'Amboise est mort, et sa veuve s'est fait épouser

par un Crevant que son père a déshérité à cause de cela.

L'ABBÉ DU LANDAYE.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 3 / 28 段