Ainsi passa le roi d'Angleterre parmi Cambrésis et s'envint en

Thierasche; mais ses gens couroient partout à dextre et à senestre, et

prenoient vivres partout où ils les pouvoient trouver et avoir. Donc

il avint que messire Berthelemieu de Bruves couroit devant

Saint-Quentin: si trouva et encontra d'aventure le capitaine et

gardien pour le temps de Saint-Quentin, messire Baudouin d'Ennekins;

si férirent eux et leurs gens ensemble, et y eut grand hutin et

plusieurs renversés d'un lez et de l'autre. Finablement les Anglois

obtinrent la place, et fut pris le dit messire Baudouin et prisonnier

à monseigneur Berthelemieu de Bruves, à qui il l'avoit été autrefois

de la bataille de Poitiers. Si retournèrent les dits Anglois devers

l'ost du roi d'Angleterre, qui étoit logé pour ce jour en l'abbaye de

Femy, où ils trouvèrent grand foison de vivres pour eux et pour leurs

chevaux; et puis passèrent outre et exploitèrent tant par leurs

journées, sans avoir nul empêchement, que ils s'en vinrent en la

marche de Reims. Je vous dirai par quelle manière. Le roi fit son

logis à Saint-Bâle outre Reims, et le prince de Galles et ses frères à

Saint-Thierry. Le duc de Lancastre tenoit en après le plus grand

logis. Les comtes, les barons et les chevaliers étoient logés ès

villages entour Reims. Si n'avoient pas leurs aises ni le temps à leur

volonté; car ils étoient là venus au cœur d'hiver, environ la

Saint-Andrieu que il faisoit laid et pluvieux; et étoient leurs

chevaux mal logés et mal livrés, car le pays deux ans ou trois par

avant avoit été toujours si guerroyé que nul n'avoit labouré les

terres: pourquoi on n'avoit nuls fourrages, blés, avoines, en gerbes

ni en estrains, car ceux de Reims, de Troyes, de Châlons, de

Sainte-Maneholt et de Hans n'avoient rien laissé ès villages, mais

fait amener toutes garnisons ès bonnes villes et châteaux; et

convenoit les plusieurs aller fourrager dix ou douze lieues loin. Si

étoient souvent rencontrés des garnisons françoises; pour quoi il y

avoit hutins, combats et noises et mêlées. Une heure perdoient les

Anglois, et l'autre gagnoient.

De la bonne cité de Reims étoient capitaines, à ce jour que le roi

d'Angleterre y mit le siége, messire Jean de Craon, archevêque du dit

lieu, monseigneur le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien,

son frère, le sire de la Bove, le sire de Chavency, le sire Dennore,

le sire de Lor et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers de la

marche de Reims. Si s'embesognèrent si bien, ce siége durant, que nul

dommage ne s'en prit à la ville; car la cité est forte et bien fermée

et de bonne garde. Et aussi le roi d'Angleterre n'y fit point

assaillir, pour ce qu'il ne vouloit mie ses gens travailler ni

blesser, et demeurèrent le roi et ses gens à siége devant Reims sur

cel état que vous avez ouï, dès la fête Saint-Andrieu jusques à

l'entrée de carême. Si chevauchèrent les gens du roi souvent en grands

routes, et couroient pour trouver aventures les aucuns par toute la

comté de Retel jusques à Montfaucon[261], jusques à Maisières, jusques

à Donchéry et à Mouson; et logeoient au pays deux jours ou trois, et

déroboient tout sans défense ni contredit. Auques en ce temps que le

dit roi étoit venu devant Reims, avoit pris messire Eustache

d'Aubrecicourt la bonne ville de Athigny sur Aisne, et dedans trouva

grand foison de vivres, et par espécial plus de trois mille tonneaux

de vin. Si en départit au roi grandement et à ses enfans, dont il l'en

sçut grand gré.

[261] Bourg près de Verdun.

Comment le roi d'Angleterre se partit de devant Reims sans rien

faire; et comment il prit la ville de Tonnerre.

1360.

Le roi d'Angleterre se tint à siége devant Reims bien le terme de sept

semaines et plus, mais oncques n'y fit assaillir, ni point ni petit,

car il eût perdu sa peine. Quand il eut là tant été que il lui

commençoit à ennuyer, et que ses gens ne trouvoient mais rien que

fourrer, et perdoient leurs chevaux, et étoient en grand mésaise de

tous vivres, ils se délogèrent et se arroutèrent comme par avant, et

se mirent au chemin pardevers Châlons en Champagne. Et passa le dit

roi et tout son ost assez près de Châlons; et se mit par devers

Bar-le-Duc, et après pardevers la cité de Troyes et vint loger à Méry

sur Seine; et étoit tout son ost entre Méry et Troyes, où on compte

huit lieues de pays. Pendant ce qu'il étoit à Méry sur Seine, son

connétable chevaucha outre, qui toujours avoit la première bataille,

et vint devant Saint-Florentin, dont Messire Oudart de Renty étoit

capitaine, et y fit un moult grand assaut, et fit devant la porte de

la forteresse développer sa bannière, qui étoit faissée d'or et d'azur

à un chef pallé, les deux bouts géronnés à un écusson d'argent en-my

la moyenne; et là eut grand assaut et fort, mais rien n'y conquirent

les Anglois. Si vint le dit roi d'Angleterre et tout son ost, et se

logèrent entour Saint-Florentin sur la rivière d'Armençon; et quand

ils s'en partirent, ils vinrent pardevant Tonnerre, et là eut grand

assaut et dur; et fut la ville prise par force, et non le châtel: mais

les Anglois gagnèrent au corps de la ville plus de trois mille pièces

de vin. Adonc étoit dedans la cité d'Auxerre le sire de Fiennes,

connétable de France, à grand foison de gens d'armes.

Comment le roi d'Angleterre se partit de Tonnerre et s'en vint

loger à Montréal, et puis de là à Guillon sur la rivière de

Sellettes.

Le roi d'Angleterre et son ost reposèrent dedans Tonnerre cinq jours,

pour la cause des bons vins qu'ils avoient trouvés, et assailloient

souvent au châtel; mais il étoit bien garni de bonnes gens d'armes,

desquels messire Baudouin d'Ennekins, maître des arbalétriers, étoit

leur capitaine. Quand ils furent bien refraîchis et reposés en la

ville de Tonnerre, ils s'en partirent et passèrent la rivière

d'Armençon; et laissa le roi d'Angleterre le chemin d'Aucerre à la

droite main et prit le chemin de Noyers[262]; et avoit telle intention

que d'entrer en Bourgogne et d'être là tout le carême. Et passa lui et

tout son ost dessous Noyers, et ne voulut oncques que on y assaillit,

car il tenoit le seigneur prisonnier de la bataille de Poitiers. Et

vint le roi et tout son ost à gîte à une ville qu'on appelle

Mont-Réal, sur une rivière que on dit Sellettes[263]. Et quand le roi

s'en partit, il monta celle rivière et s'en vint loger à Guillon sur

Sellettes[264]; car un sien écuyer qu'on appeloit Jean de Arleston, et

s'armoit d'azur à un écusson d'argent, avoit pris la ville de

Flavigny, qui sied assez près de là, et avoit dedans trouvé de toutes

pourvéances pour vivre, le roi et tout son ost, un mois entier. Si

leur vint trop bien à point, car le roi fut en la ville de Guillon dès

la nuit des cendres[265] jusques en-my carême. Et toujours couroient

ses maréchaux et ses coureurs le pays, ardant, gâtant et exillant

tout entour eux; et refraîchissoient souvent l'ost de nouvelles

pourvéances.

[262] Petite ville sur la rivière de Serin.

[263] Mont-Réal est situé près de la rivière de Serin ou Serain.

On ne connaît dans ce canton aucune rivière nommée _Sellettes_.

(_Note de Buchon._)

[264] Guillon est sur la rivière de Serin.

[265] Le 19 février.

Cy dit comment les seigneurs d'Angleterre menoient avec eux

toutes choses nécessaires; et de leur manière de chevaucher.

Vous devez savoir que les seigneurs d'Angleterre et les riches hommes

menoient sur leurs chars, tentes, pavillons, moulins, fours pour cuire

et forges pour forger fers de chevaux et toutes autres choses

nécessaires; et pour tout ce étoffer, il menoit bien huit mille chars

tous attelés, chacun de quatre roncins bons et forts, que ils avoient

mis hors d'Angleterre. Et avoient encore sur ces chars plusieurs

nacelles et batelets faits et ordonnés si subtivement de cuir boullu

que c'étoit merveilles à regarder; et si pouvoient bien trois hommes

dedans, pour aider à nager parmi un étang ou un vivier tant grand

qu'il fût, et pêcher à leur volonté. De quoi ils eurent grand aise

tout le temps et tout le carême, voire les seigneurs et les gens

d'État; mais les communes se passoient de ce qu'ils trouvoient. Et

avec ce, le roi avoit bien pour lui trente fauconniers à cheval

chargés d'oiseaux, et bien soixante couples de forts chiens et autant

de lévriers, dont il alloit chacun jour ou en chasse ou en rivière,

ainsi qu'il lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des seigneurs et des

riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien

comme le roi. Et étoit toujours leur ost parti en trois parties, et

chevauchoit chacun ost par soi, et avoit chacun ost avant-garde et

arrière-garde, et se logeoit chacun ost par lui une lieue arrière de

l'autre: dont le prince en menoit l'une partie, le duc de Lancastre

l'autre, et le roi d'Angleterre la tierce et la plus grande. Et ainsi

se maintinrent-ils dès Calais jusques adonc que ils vinrent devant la

cité de Chartres.

Pour quelle cause le roi d'Angleterre ne courut point le pays de

Bourgogne; et comment il s'en vint loger au

Bourg-la-Roine-lez-Paris.

Nous parlerons du roi d'Angleterre qui se tenoit à Guillon sur

Sellettes et vivoit, il et son ost, des pourvéances que Jean de

Arleston avoit trouvées à Flavigny. Pendant que le roi séjournoit là,

pensant et imaginant comment il se maintiendroit, le jeune duc de

Bourgogne qui régnoit pour le temps et son conseil, par la requête et

ordonnance de tout le pays de Bourgogne entièrement, envoyèrent devers

le dit roi d'Angleterre suffisans hommes, chevaliers et barons, pour

traiter à respiter et non ardoir ni courir le pays de Bourgogne. Si

s'embesognèrent adonc de porter ces traités les seigneurs qui ci

s'ensuivent. Premièrement, messire Anceaulx de Salins grand chancelier

de Bourgogne, messire Jacques de Vienne, messire Jean de Rye, messire

Hugues de Vienne, messire Guillaume de Toraise et messire Jean de

Montmartin. Ces seigneurs exploitèrent si bien et trouvèrent le roi

d'Angleterre si traitable, que une composition fut faite entre le dit

roi et le pays de Bourgogne que, parmi deux cent mille francs qu'il

dut avoir tous appareillés, il déporta le dit pays de Bourgogne à non

courir, et l'assura le dit roi de lui et des siens le terme de trois

ans. Quand cette chose fut scellée et accordée, le roi se délogea et

tout son ost, et prit son retour et le droit chemin de Paris, et s'en

vint loger sur la rivière d'Yonne à Kou[266] dessous Vezelay. Si

s'étendirent ses gens sur cette belle rivière que on dit Yonne, et

comprenoient tout le pays jusques à Clamecy, à l'entrée de la comté de

Nevers; et entrèrent les Anglois en Gastinois; et exploita tant le roi

d'Angleterre par ses journées qu'il vint devant Paris et se logea à

deux petites lieues près, au bourg la Roine.

[266] _Coulanges_, où le roi d'Angleterre passa l'Yonne.

Comment le duc de Normandie, par grand sens et avis ne voulut mie

consentir bataille au roi d'Angleterre; et comment messire

Gautier de Mauny et autres chevaliers anglois vinrent

escarmoucher jusqu'aux barrières de Paris.

Le roi dessus nommé étoit logé au Bourg la Roine, à deux petites

lieues près de Paris, et tout son ost contre mont en allant devers

Montlhéry. Si envoya le dit roi, pendant qu'il étoit là, ses hérauts

dedans Paris au duc de Normandie, qui s'y tenoit atout grands gens

d'armes, pour demander bataille; mais le duc ne lui accorda rien;

ainçois retournèrent les messagers sans rien faire. Quand le roi vit

que nul n'istroit de Paris pour le combattre, si en fut tout

courroucé. Adonc s'avança cil bon chevalier messire Gautier de Mauny,

et pria au roi son seigneur que il lui voulsist laisser faire une

chevauchée et envaye jusques aux barrières de Paris. Et le roi le lui

accorda, et nomma personnellement ceux qu'il vouloit qui allassent

avec lui; et fit là le roi plusieurs chevaliers nouveaux, desquels le

sire de La Ware en fut l'un, et le sire de Fit Vautier, et messire

Thomas Balastre[267], et messire Guillaume de Toursiaux, messire

Thomas le Despensier, messire Jean de Nuefville et messire Richard

Stury, et plusieurs autres. Et l'eût été Colart d'Aubrecicourt, fils à

monseigneur Nicole, s'il eût voulu, car le roi le vouloit, pourtant

qu'il étoit à lui et son écuyer de corps; mais le dit Colart s'excusa,

et dit qu'il ne pouvoit trouver son bassinet. Le sire de Mauny fit son

emprise, et amena ces nouveaux chevaliers escarmoucher et courir

jusques aux barrières de Paris. Là eut bonne escarmouche et dure, car

il avoit dedans la cité de bons chevaliers et écuyers qui volontiers

fussent issus, si le duc de Normandie l'eût consenti. Toutefois ces

gentilshommes qui étoient dedans Paris gardèrent la porte et la

barrière tellement que ils n'y eurent point de dommage; et dura

l'escarmouche du matin jusques à midi, et en y eut de navrés des uns

et des autres. Adonc se retraist le sire de Mauny et en ramena ses

gens à leur logis; et se tinrent là encore ce jour et la nuit en

suivant. A l'endemain se délogea le roi d'Angleterre, et prit le

chemin de Montlhéry.

[267] Sire Thomas Banaster.

Or vous dirai quel propos aucuns seigneurs d'Angleterre et de Gascogne

eurent à leur délogement. Ils sentoient dedans Paris tant de

gentilshommes: si supposèrent, ce qu'il avint, que ils en videroient

aucuns, jeunes et aventureux, pour leurs corps avancer et pour gagner.

Si se mirent en embûche bien deux cents armures de fer, toutes gens

d'élite, Anglois et Gascons, en une vide maison à trois lieues de

Paris. Là étoient le captal de Buch, messire Aymemon de Pommiers et

messire de Courton, Gascons; et Anglois, le sire de Neufville, le sire

de Moutbray et messire Richart de Pontchardon: ces six chevaliers

étoient souverains de cette embûche. Quand les François qui se

tenoient dedans Paris virent le délogement du roi d'Angleterre, si se

recueillirent aucuns jeunes seigneurs et bons chevaliers, et dirent

entr'eux: «C'est bon que nous issions hors secrètement et poursuivions

un petit l'ost du roi d'Angleterre, à savoir si nous y pourrions rien

gagner. Ils furent tantôt tous d'un accord, tels que messire Raoul de

Coucy, messire Raoul de Rayneval, le sire de Montsaut, le sire de

Helly, le châtelain de Beauvais, le Bègue de Vilaines, le sire de

Wasières, le sire de Waurin, messire Gauvain de Bailloel, le sire de

Vaudeuil, messire Flamans de Roye, messire le Haze de Chambli,

messire Pierre de Sermaise, messire Philippe de Savoisy, et bien cent

lances en leur compagnie.

Si issirent hors, tous bien montés et en grand volonté de faire aucune

chose, mais qu'ils trouvassent à qui; et chevauchèrent tout le chemin

du Bourg la Roine, et passèrent outre, et se mistrent aux champs sur

le froye des gens le roi d'Angleterre, et passèrent encore outre la

dessus dite embûche du captal et de sa route.

Assez tôt après ce que ils furent passés, l'embûche des Anglois et des

Gascons issit hors et saillit avant, leurs glaives abaissés, en

écriant leur cri. Les François se retournèrent, et eurent grand

merveille que c'étoit, et connurent tantôt que c'étoient leurs

ennemis. Si s'arrêtèrent tous cois et se mirent en ordonnance de

bataille, et abaissèrent les lances contre les Anglois et les Gascons

qui tantôt furent venus. Là y eut de première encontre forte joûte, et

rués plusieurs par terre d'un lez et de l'autre; car ils étoient tous

fort montés. Après celle joûte, ils sachèrent leurs épées et entrèrent

l'un dedans l'autre, et se commencèrent à battre et à férir et à

donner grands horions; et là eut faites maintes belles appertises

d'armes; et dura cil débat une grand espace; et fut tellement démené

que on ne sçut à dire un grand temps: «Les François ni les Anglois en

auront le meilleur;» et par espécial là fut le captal de Buch très-bon

chevalier, et y fit de sa main maintes grandes appertises d'armes.

Finablement les Anglois et Gascons se portèrent si bien de leur côté,

que la place leur demeura; car ils étoient tant et demi que les

François. Et là fut du côté des François bon chevalier le sire de

Campremy, et se combattit vaillamment dessous sa bannière; et fut cil

qui la portoit occis, et la bannière abattue, qui étoit d'argent à une

bande de gueules à six merlettes noires, trois dessus et trois

dessous; et fut le sire de Campremy pris en bon convenant.

Les autres chevaliers et écuyers françois qui virent la mésaventure et

qu'ils ne pouvoient recouvrer, se mirent au retour devers Paris tout

en combattant, et Anglois et Gascons poursuivirent après de grand

volonté. En celle chasse, qui dura jusques outre le Bourg la Roine, y

furent pris neuf chevaliers, que bannerets que autres; et si les

Gascons et les Anglois qui les poursuivoient ne se fussent doutés de

l'issue de ceux de Paris, jà nul n'en fût échappé qu'ils ne fussent

tous morts ou tous pris. Quand ils eurent fait leur emprise, ils

retournèrent devers Montlhéry, où le roi d'Angleterre chevauchoit, et

emmenèrent leurs prisonniers, auxquels ils firent bonne compagnie, et

les rançonnèrent courtoisement ce propre soir, et les renvoyèrent

arrière à Paris, ou là où il leur plut à aller, et les reçurent

courtoisement sur leur foi.

Comment le duc de Normandie et son conseil envoyèrent légats pour

traiter de la paix entre le roi de France et le roi

d'Angleterre; et comment la paix fut faite.

L'intention de Édouard, roi d'Angleterre, étoit telle que il entreroit

en ce bon pays de Beauce et se trairoit tout bellement sur celle bonne

rivière de Loire, et se viendroit, tout cel été jusques après août,

refraîchir en Bretagne, et tantôt sur les vendanges, qui étoient moult

belles apparents, il retourneroit et viendroit de rechef en France

mettre le siége devant Paris; car point ne vouloit retourner en

Angleterre, pour ce qu'il en avoit au partir parlé si avant, si auroit

eu son intention dudit royaume; et lairoit ses gens par ces

forteresses qui guerre faisoient pour lui en France, en Brie, en

Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vismeu, en Veuguecin et en

Normandie, guerroyer et hérier le royaume de France, et si tanner et

fouler les cités et les bonnes villes, que de leur volonté elles

s'accorderoient à lui.

Adonc étoit à Paris le duc de Normandie et ses deux frères, et le duc

d'Orléans leur oncle, et tout le plus grand conseil de France, qui

imaginoient bien le voyage du roi d'Angleterre, et comment il et ses

gens fouloient et apovrissoient le royaume de France; et que ce ne se

pouvoit longuement tenir ni souffrir, car les rentes des seigneurs et

des églises se perdoient généralement partout. Adoncques étoit

chancelier de France un moult sage et vaillant homme, messire

Guillaume de Montagu, évêque de Thérouenne, par qui conseil on ouvroit

en partie en France; et bien le valoit en tous états, car son conseil

étoit bon et loyal. Avecques lui y étoient encore deux clercs de grand

prudence, dont l'un étoit abbé de Clugny[268] et l'autre maître des

frères prêcheurs; et l'appeloit-on frère Simon de Langres, maître en

divinité. Ces deux clercs dernièrement nommés, à la prière, requête et

ordonnance du duc de Normandie et de ses frères et du duc d'Orléans,

leur oncle, et de tout le grand conseil entièrement, se partirent de

Paris sur certains articles de paix, et messire Hugues de Genève,

seigneur d'Antun, en leur compagnie, et s'en vinrent devers le roi

d'Angleterre, qui cheminoit en Beauce par-devers Galardon. Si

parlèrent ces deux prélats et le chevalier[269] au dit roi

d'Angleterre, et commencèrent à traiter paix entre lui et ses alliés,

et le royaume de France et ses alliés, auxquels traités le duc de

Lancastre, le prince de Galles, le comte de la Marche[270] et

plusieurs autres barons d'Angleterre furent appelés.

[268] Il s'appelait Audouin de La Roche.

[269] Ces trois personnages étaient les médiateurs nommés par le

pape: les plénipotentiaires du régent étaient Jean de Dormans,

élu évêque de Beauvais, chancelier de Normandie, Charles de

Montmorency, Jean de Melun, comte de Tancarville, le maréchal de

Boucicaut, Aymart de la Tour sire de Vinay, Simon de Bucy,

premier président du parlement, et plusieurs autres, tant de

l'ordre de la noblesse que du clergé et de la bourgeoisie. Ces

plénipotentiaires partirent de Paris le lundi 27 avril, passèrent

à Chartres, et allèrent jusque auprès de Bonneval, où était le

roi d'Angleterre, qui leur fit dire de retourner à Chartres et

qu'il se rendrait bientôt dans le voisinage de cette ville. (_Note

de Buchon._)

[270] Le comte de March avait été tué un mois avant ce traité, le

26 février, à Rouvray en Bourgogne. (_Note de Buchon._)

Si ne fut mie cil traité si tôt accompli, quoiqu'il fût entamé; mais

fut moult longuement démené; et toujours alloit le roi d'Angleterre

avant quérant le gras pays. Ces traiteurs, comme bien conseillés, ne

vouloient mie le roi laisser ni leur propos anientir, car ils véoient

le royaume de France en si povre état et si grevé que en trop grand

péril il étoit, si ils attendoient encore un été. D'autre part, le roi

d'Angleterre demandoit et requéroit des offres si grandes et si

préjudiciables pour tout le royaume, que envis s'y accordoient les

seigneurs pour leur honneur; et convenoit par pure nécessité qu'il fût

ainsi, ou auques près, s'ils vouloient venir à paix. Si que tous leurs

traités et leurs parlements durèrent sept jours[271]; toudis en

poursuivant le roi d'Angleterre les dessus nommés prélats et le sire

d'Antun, messire Hugues de Genève; qui moult étoit bien ouï et

volontiers en la cour du roi d'Angleterre. Si renvoyoient tous les

jours, ou de jour à autre, leurs traités et leurs parlemens et procès

devers le duc de Normandie et ses frères en la cité de Paris, et sur

quel forme ni état ils étoient, pour avoir réponse quelle chose en

étoit bonne à faire, et du surplus comment ils se maintiendroient. Ces

procès et ces paroles étoient conseillés secrètement, et examinées

suffisamment en la chambre du duc de Normandie, et puis étoit rescrit

justement et parfaitement l'intention du duc et l'avis de son conseil

aux dits traiteurs; parquoi rien ne se passoit de l'un côté ni de

l'autre qu'il ne fût bien spécifié et justement cautelé.

[271] Les négociations recommencèrent le vendredi 1er mai, et le

traité de paix fut signé le 8.

Là étoient en la chambre du roi d'Angleterre, sur son logis, ainsi

comme il chéoit à point et qu'il se logeoit en la cité de Chartres

comme ailleurs, des dessus dits traiteurs françois grands offres mises

avant pour venir à conclusion de guerre et à ordonnance de paix;

auxquelles choses le roi d'Angleterre étoit trop dur à entamer. Car

l'intention de lui étoit telle que il vouloit demeurer roi de France,

combien qu'il ne le fût mie, et mourir en cel état; et vouloit

hostoier en Bretagne, en Blois et en Touraine cel été, si comme dessus

est dit. Et si le duc de Lancastre, son cousin, que moult aimoit et

créoit, lui eût autant déconseillé paix à faire que il lui

conseilloit, il ne se fût point accordé. Mais il lui montroit moult

sagement et disoit: «Monseigneur, cette guerre que vous tenez au

royaume de France est moult merveilleuse et trop fretable pour vous;

vos gens y gagnent, et vous y perdez et allouez le temps. Tout

considéré, si vous guerroyez selon votre opinion, vous y userez votre

vie, et c'est fort que vous en viengniez jà à votre intention. Si vous

conseille, entrementes que vous en pouvez issir à votre honneur, que

vous prenez les offres qu'on vous présente, car, monseigneur, nous

pouvons plus perdre en un jour que n'avons conquis en vingt ans.»

Ces paroles et plusieurs autres belles et soutilles que le duc de

Lancastre remontroit fiablement, en instance de bien, au roi

d'Angleterre, convertirent le dit roi, par la grâce du Saint-Esprit

qui y ouvroit aussi; car il avint à lui et à toutes ses gens un grand

miracle, lui étant devant Chartres, qui moult humilia et brisa son

courage; car pendant que ces traiteurs françois alloient et prêchoient

le dit roi et son conseil, et encore nulle réponse agréable n'en

avoient, un temps et un effoudre et un orage si grand et si horrible

descendit du ciel en l'ost du roi d'Angleterre, que il sembla bien

proprement que le siècle dût finir; car il chéoit de l'air pierres si

grosses que elles tuoient hommes et chevaux, et en furent les plus

hardis tout ébahis. Et adonc regarda le roi d'Angleterre devers

l'église Notre-Dame de Chartres, et se rendit et voua à Notre-Dame

dévotement, et promit, si comme il dit et confessa depuis, que il

s'accorderoit à la paix.

Adoncques étoit-il logé en un village assez près de Chartres qui

s'appelle Bretigny; et là fut certaine ordonnance et composition faite

et jetée de paix, sur certains articles qui ci en suivant sont

ordonnés. Et pour ces choses plus entièrement faire et poursuir, les

traiteurs d'une part, et autres grands clercs en droit du conseil du

roi d'Angleterre, ordonnèrent sur la forme de la paix, par grand

délibération et par bon avis, une lettre qui s'appelle la chartre de

la paix, dont la teneur est telle.

Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance de la paix faite entre le

roi d'Angleterre et ses alliés, et le roi de France et les

siens.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 33 / 36 段