les degrés de la bastide Saint-Antoine, s'en fût volontiers fui, s'il
eût pu: mais il fut si hâté que il ne put; car messire Jean de Charny
le férit d'une hache en la tête et l'abattit à terre, et puis fut féru
de maître Pierre de Fouace et autres qui ne le laissèrent jusques à
tant que il fut occis, et six de ceux qui étoient de sa secte, entre
lesquels étoient Philippe Guiffart, Jean de Lille, Jean Poiret, Simon
le Paonnier et Gille Marcel; et plusieurs autres, traîtres furent pris
et envoyés en prison. Et puis commencèrent à courir et à chercher
parmi les rues de Paris, et mirent la ville en bonne ordonnance, et
firent grand guet toute nuit.
Vous devez savoir que sitôt que le prévôt des marchands et les autres
dessus nommés furent morts et pris, ainsi que vous avez ouï, et fut le
mardi dernier jour de juillet, l'an mil trois cent cinquante huit,
après dîner, messages partirent de Paris très hâtivement pour porter
ces nouvelles à monseigneur le duc de Normandie qui étoit à Meaux,
lequel en fut très-grandement réjoui, et non sans cause. Si se ordonna
pour venir à Paris. Mais avant sa venue, Josseran de Mascon, qui était
trésorier du roi de Navarre, et Charles Coussac, échevin de Paris,
lesquels avoient été pris avecques les autres, furent exécutés et
eurent les têtes coupées en la place de Grève, pour ce qu'ils étoient
traîtres et de la secte du prévôt des marchands. Et le corps du dit
prévôt et de ceux qui avecques lui avoient été tués, furent atraînés
en la cour de l'église de Sainte-Catherine du val des écoliers; et
tout nus, ainsi qu'ils étoient, furent étendus devant la croix de la
dite cour, où ils furent longuement, afin que chacun les pût voir qui
voir les voudroit; et après furent jetés en la rivière de Seine.
Le duc de Normandie, qui avoit envoyé à Paris de ses gens et grand
foison de gens d'armes, pour reconforter la ville et aider à la
défendre contre les Anglois et Navarrois qui étoient environ et y
faisoient guerre, se partit de Meaux, où il étoit, et s'en vint
hâtivement à Paris, à noble et grand compagnie de gens d'armes; et fut
reçu en la bonne ville de Paris de toutes gens à grand joie; et
descendit pour lors au Louvre. Là étoit Jean Maillart de lez lui, qui
grandement étoit en sa grâce et en son amour; et au voir dire, il
l'avoit bien acquis, si comme vous avez ouï ci-dessus recorder;
combien que par avant il fût de l'alliance au prévôt des marchands, si
comme l'on disoit.
Assez tôt après, manda le duc de Normandie la duchesse sa femme, les
dames et les damoiselles qui se tenoient et avoient été toute la
saison à Meaux en Brie. Si vinrent à Paris; et descendit la duchesse
en l'hôtel du duc, que on dit à Saint-Pol, où il étoit retrait; et là
se tinrent un grand temps.
Or vous dirai du roi de Navarre comment il persévéra, qui pour le
temps se tenoit à Saint-Denis, et messire Philippe de Navarre son
frère de lez lui.
Comment le roi de Navarre défia le duc de Normandie et ceux de
Paris; et comment il pilla et prit plusieurs villes du royaume
de France.
Quand le roi de Navarre sçut la vérité de la mort du prévôt des
marchands, son grand ami, et ceux de son alliance, si fut durement
courroucé et troublé en deux manières. La première raison fut, pour
tant que le dit prévôt lui avoit été très-favorable et secret en tous
ses affaires, et avoit mis grand peine à sa délivrance: l'autre raison
étoit telle qui moult lui touchoit quand il pensoit sur ce pour son
honneur; car fame couroit communément parmi Paris et le royaume de
France que il étoit chef et cause de la trahison que le prévôt des
marchands et ses alliés, si comme ci-dessus est dit, vouloient faire,
laquelle chose lui tournoit à grand préjudice. Si que le roi de
Navarre imaginant et considérant ces besognes, et lui bien conseillé à
monseigneur Philippe son frère, ne pouvoit voir nullement qu'il ne fît
guerre au royaume de France et par espécial à ceux de Paris, qui lui
avoient fait si grand dépit. Si envoya tantôt défiances au duc de
Normandie et aux Parisiens et à tout le corps du royaume de France. Et
se partit de Saint-Denis. Et coururent ses gens, au département, la
dite ville de Saint-Denis, et la pillèrent et robèrent toute. Et
envoya gens d'armes le dit roi de Navarre à Melun sur Seine, où la
roine Blanche sa sœur étoit, qui jadis fut femme au roi Philippe. Si
les reçut la dite dame liement, et leur mit en abandon tout ce qu'elle
y avoit.
Si fit le roi de Navarre d'une partie de la ville et du châtel de
Melun sa garnison; et retint partout gens d'armes et soudoyers,
Allemands, Hainuyers, Brabançons et Hasbegnons[252] et gens de tout
pays qui à lui venoient et le servoient volontiers; car il les payoit
largement. Et bien avoit de quoi; car il avoit assemblé si grand avoir
que c'est sans nombre, par le pourchas et aide du prévôt des
marchands, tant de ceux de Paris comme des villes voisines. Et messire
Philippe de Navarre se trait à Mantes et à Meulan sur la rivière de
Seine; et en firent leurs garnisons il et ses gens; et tous les jours
leur croissoient gens et venoient de tous côtés, qui désiroient à
profiter et à gagner.
[252] Gens de la Hasbaigne ou Hasbaine, partie du Brabant et du
comté de Namur.
Ainsi commencèrent le roi de Navarre, et ses gens que on appeloit
Navarrois, à guerroyer fortement et durement le royaume de France, et
par espécial la noble cité de Paris; et étoient tous maîtres de la
rivière de Seine dessous et dessus, et aussi de la rivière de Marne et
de Oise. Si multiplièrent tellement ces Navarrois que ils prirent la
forte ville et le châtel de Creel, par quoi ils étoient maîtres de la
rivière d'Oise, et le fort châtel de la Harelle, à trois lieues
d'Amiens, et puis Mauconseil, que ils réparèrent et fortifièrent
tellement, que ils ne doutoient ni assaut ni siége. Ces trois
forteresses firent sans nombre tant de destourbiers au royaume de
France, que depuis en avant cent ans ne furent réparés ni restaurés.
Et étoient en ces forteresses bien quinze cents combattans, et
couroient par tout le pays; ni nul ne leur alloit au-devant. Et
s'épandirent tantôt partout, et prirent les dits Navarrois la bonne
ville et assez tôt après le fort châtel de Saint-Valery, dont ils
firent une très-belle garnison et très-forte, de quoi messire
Guillaume Bonnemare et Jean de Ségure[253] étoient capitaines. Si
avoient bien ces deux hommes d'armes cinq cents combattans, et
couroient tout le pays jusques à Dieppe et environ la ville de
Abbeville, et tout selon la rivière de Somme jusques au Crotoi, à Rue
et Montreuil sur mer. Et faisoient ces Navarrois les plus grands
appertises d'armes, tellement que on se pouvoit émerveiller comment
ils les osoient entreprendre: car quand ils avoient avisé un châtel ou
une forteresse, si forte qu'elle fût, ils ne se doutoient point de
l'avoir; et chevauchoient bien souvent sur une nuit trente lieues, et
venoient sur un pays qui n'étoit en nulle doute; et ainsi
exilloient-ils et embloient les châteaux et les forteresses parmi le
royaume de France, et prenoient à la fois sur l'ajournement les
chevaliers et les dames en leurs lits; dont ils les rançonnoient, ou
ils prenoient tout le leur, et puis les boutoient hors de leurs
maisons.
[253] Jean de Ségure, capitaine anglais.
INVASION D'ÉDOUARD III ET TRAITÉ DE BRETIGNY.
1359-1360.
En 1359, le roi Jean, prisonnier des Anglais et voulant recouvrer
sa liberté à tout prix, signa à Londres un traité dont les
conditions étaient désastreuses pour le royaume. Son fils, le
régent, convoqua les états généraux, et leur fit rejeter le
traité de Londres.
Comment le duc de Normandie et le conseil de France ne voulurent
mie tenir le traité fait entre le roi Jean de France et le roi
d'Angleterre.
Je me suis longuement tenu à parler du roi d'Angleterre, mais je n'en
ai point eu de cause de parler jusques à ci; car tant comme les
trèves durèrent entre lui et le royaume de France, à son titre, ses
gens ne firent point de guerre. Mais elles étoient faillies le premier
jour de mai l'an cinquante neuf; et avoient guerroyé toutes ces
forteresses angloises et navarroises, au nom de lui, et guerroyoient
encore tous les jours.
En ce temps étoient venus à Wesmoutier, en la cité de Londres, le roi
d'Angleterre et le prince de Galles son fils d'un lez, et le roi de
France et messire Jacques de Bourbon de l'autre part; et là furent
ensemble ces quatre tant seulement, en secret conseil, et firent un
certain accord de paix sans moyen sur certains articles et paroles que
ils jetèrent et ordonnèrent. Et quand ils les eurent tous proposés,
ils les firent écrire en une lettre ouverte, et les scellèrent les
deux rois de leurs sceaux; et tout ce fait, ils mandèrent le comte de
Tancarville et monseigneur Arnoul d'Andrehen, qui étoient nouvellement
venus, et leur chargèrent cette lettre pour apporter en France au duc
de Normandie et à ses frères et au conseil de France.
Si passèrent le dit comte de Tancarville et le dit maréchal la mer, et
arrivèrent à Boulogne, et exploitèrent tant qu'ils vinrent à Paris. Si
trouvèrent le duc de Normandie et le roi de Navarre qui nouvellement
s'étoient accordés. Si leur montrèrent les lettres devant dites.
Adoncques en demanda le duc de Normandie conseil au roi de Navarre
comment il s'en pourroit maintenir. Le roi conseilla que les prélats
et les barons de France et le conseil des cités et des bonnes villes
fussent mandés; car par eux et leur ordonnance convenoit cette chose
passer. Ainsi fut fait. Le duc de Normandie manda sur un jour la plus
grand partie des nobles et des prélats du royaume de France et le
conseil des bonnes villes[254]. Quand ils furent tous venus à Paris,
ils entrèrent en conseil. Là étoient le roi de Navarre, le duc de
Normandie, ses deux frères, le comte de Tancarville et messire Arnoul
d'Andrehen, qui remontrèrent la besogne et sur quel état ils étoient
venus en France. Là furent les lettres lues et relues, et bien ouïes
et entendues, et de point en point considérées et examinées. Si ne
purent adonc être les conseils en général du royaume de France
d'accord, et leur sembla cil traité trop dur[255]; et répondirent
d'une voix aux dits messagers que ils auroient plus cher à endurer et
porter encore le grand meschef et misère où ils étoient, que le noble
royaume de France fût ainsi amoindri ni deffraudé; et que le roi Jean
demeurât encore en Angleterre; et que quand il plairoit à Dieu, il y
pourverroit de remède et mettroit attemprance. Ce fut toute la réponse
que le comte de Tancarville et messire Arnoul d'Andrehen en purent
avoir[256]. Si se partirent sur cel état et retournèrent en
Angleterre; et se retrairent premièrement devers le roi de France,
leur seigneur, et lui contèrent comment ils n'avoient pu rien
exploiter. De ces nouvelles fut le roi de France moult courroucé; ce
fut bien raison, car il désiroit sa délivrance, et dit: «Ha! Charles,
beau fils, vous êtes conseillé du roi de Navarre, qui vous deçoit, et
decevroit tels soixante que vous êtes.»
[254] Cette assemblée était indiquée pour le dimanche 19 mai;
mais les chemins étaient si infestés par les Anglais et les
Navarrais qui occupaient plusieurs forteresses de tous les côtés
par où on pouvait venir à Paris, et par les garnisons françaises,
qui pillaient autant que les Anglais, qu'un grand nombre de
personnes ne purent s'y rendre, quoiqu'on eût prolongé jusqu'au
samedi 25 mai le jour de l'ouverture des états. (_Note de Buchon._)
[255] Par ce traité, Jean cédait à Édouard la Normandie, la
Saintonge, l'Agénois, le Quercy, le Périgord, le Limousin, la
Touraine, etc.; en un mot, les deux tiers de la France, pour les
posséder en toute souveraineté.
[256] Il fut aussi réglé dans ces états que les nobles
serviraient un mois à leurs dépens, non compris dans ce mois le
temps qu'ils seraient en route pour se rendre à l'armée et pour
en revenir; et qu'ils payeraient les impositions octroyées par
les bonnes villes. Les gens d'église offrirent aussi de les
payer. La ville de Paris s'engagea pour elle et pour la vicomté
d'entretenir six cents glaives, quatre cents archers et mille
brigands. Les députés des autres villes ne voulurent rien
octroyer sans _parler à leurs villes_, parce qu'apparemment on ne
leur avait pas donné pouvoir d'accorder un subside. On ordonna
qu'ils s'en retourneraient dans leurs villes et qu'ils
enverraient leur réponse avant le lundi qui suit la Trinité.
Plusieurs villes envoyèrent cette réponse, qui fut, que le plat
pays étant détruit par les Anglais et le Navarrais et par les
garnisons françaises, elles ne pouvaient accomplir le nombre des
1,200 glaives qui avaient été accordés. (_Préface du t. III des
Ordonnances._)
Comment le roi d'Angleterre fit faire grand appareil pour venir
en France.
Ces deux seigneurs dessus nommés retournés en Angleterre, le roi
Édouard, ainsi comme il appartenoit, sçut la réponse, car ils lui
relatèrent tout ainsi, ni plus ni moins, qu'ils en étoient chargés des
François. Quand le roi d'Angleterre eut entendu ces nouvelles, il fut
durement courroucé; et dit devant tous ceux qui le pouvoient ouïr que
ainçois que hiver fût entré il entreroit au royaume de France si
puissamment et y demeureroit tant qu'il auroit fin de guerre, ou bonne
paix à son honneur et plaisir. Si fit commencer à faire le plus grand
appareil que on eût oncques mais vu faire en Angleterre pour
guerroyer.
Ces nouvelles issirent par tous pays, si que partout chevaliers et
écuyers et gens d'armes se commencèrent à pourvoir grossement et
chèrement de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu'il put, selon
son état; et se trait chacun, du plus tôt qu'il put, par devers
Calais, pour attendre la venue du roi d'Angleterre; car chacun pensoit
à avoir si grands bienfaits de lui, et tant d'avoir à gagner en
France que jamais ne seroient povres, et par espécial ces Allemands,
qui sont plus convoiteux que autres gens.
Comment tant de gens d'armes étrangers vinrent à Calais qu'on ne
se savoit où loger et y furent les vivres moult chers.
Le roi d'Angleterre toute celle saison faisoit un si très-grand
appareil pour venir en France que par avant on n'avoit point vu le
semblable. De quoi plusieurs barons et chevaliers de l'empire
d'Allemagne, qui autrefois l'avoient servi, s'avancèrent grandement en
celle année, et se pourvurent bien et étoffément de chevaux et de
harnois, chacun du mieux qu'il put selon son état, et s'envinrent du
plus tôt qu'ils purent, par les côtières de Flandre, devers Calais, et
là se tinrent en attendant le roi. Or avint que le roi d'Angleterre ni
ses gens ne vinrent mie à Calais que on pensoit; dont tant de manières
de gens étrangers vinrent à Calais que on ne se savoit où herberger,
ni chevaux establer. Et avecques ce, pains, vins, fuerres, avoines et
toutes pourvéances y étoient si grandement chères que on n'en pouvoit
point recouvrer pour or ni pour argent; et toujours leur disoit-on:
«Le roi viendra à l'autre semaine.» Ainsi attendoient tous ces
seigneurs allemands miessenaires Hesbegnons, Brabançons, Flamands et
Hainuyers, povres et riches, la venue du roi d'Angleterre dès l'entrée
d'août jusques à la Saint-Luc, à grand meschef et à grands coûts, et à
si grand danger qu'il convint les plusieurs vendre la plus grand
partie de leurs chevaux. Et si le roi d'Angleterre fut adonc venu à
Calais, il ne se sçut où herberger, ni ses gens, fors au châtel; car
le corps de la ville étoit tout pris; et si y avoit encore une doute
par aventure que ces seigneurs qui avoient tout dépendu ne se
voulussent point partir, pour roi ni pour autre, de Calais, si on ne
leur eût rendu leurs dépens en deniers appareillés.
Comment le roi, ainçois qu'il partît d'Angleterre, fit mettre en
prison le roi Jean et monseigneur Philippe son fils et les
autres barons de France.
Ainçois que le roi d'Angleterre partît de son pays, il fit tous les
comtes et barons de France, qu'il tenoit pour prisonniers, départir et
mettre en plusieurs lieux et en forts châteaux parmi son royaume, pour
mieux être au-dessus d'eux; et fit mettre le roi de France au châtel
de Londres[257], qui est grand et fort, séant sur la rivière de
Tamise, et son jeune fils avecques lui, monseigneur Philippe, et les
restreignit et leur tollit moult de leurs déduits, et les fit garder
plus étroitement que devant. Après, quand il fut appareillé, il fit à
savoir partout que tous ceux qui étoient appareillés et pourvus pour
venir en France avecques lui se traissent par devers la ville de
Douvre, car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour passer. Chacun
s'appareilla au mieux qu'il put, et ne demeura nul chevalier, ni
écuyer, ni homme d'honneur, qui fût haitié, de l'âge d'entre vingt ans
et soixante, que tous ne partissent: si que presque tous les comtes,
barons, chevaliers et écuyers du royaume vinrent à Douvre, excepté
ceux que le roi et son conseil avoient ordonnés et établis pour garder
ses châteaux, ses bailliages et ses mairies, ses offices et ses ports
sur mer, ses havelles et ses passages. Quand tous furent assemblés à
Douvre, et ses navées appareillées, le roi fit toutes ses gens partir
et assembler, petits et grands, en une place au dehors de Douvre, et
leur dit pleinement que son intention étoit telle, que il vouloit
passer outre mer au royaume de France, sans jamais repasser, jusques à
ce qu'il auroit fin de guerre, ou paix à sa suffisance et à son grand
honneur, ou il mourroit en la peine; et s'il y en avoit aucuns
entr'eux qui ne fussent de ce attendre confortés et conseillés, il
leur prioit qu'ils s'en voulsissent r'aller en leur pays à bon gré.
Mais sachez que tous y étoient venus de si grand volonté que nul ne
fut tel qu'il s'en voulsist r'aller. Si entrèrent tous en nefs et en
vaisseaux qu'ils trouvèrent appareillés, au nom de Dieu et de
Saint-Georges, et arrivèrent à Calais deux jours devant la fête de
Toussaints[258], l'an mil trois cent cinquante-neuf.
[257] Froissart se trompe sur le lieu où le roi Jean fut mis en
prison avant le départ d'Édouard pour la France. Il paraît, par
plusieurs pièces que Rymer a recueillies, que ce prince fut
enfermé vers le mois d'août au château de Sommerton, qu'il y
resta jusqu'au mois de mars de l'année suivante, et qu'alors
seulement il fut transféré à la Tour de Londres. (_Note de
Buchon._)
[258] Cette date n'est pas tout à fait exacte: Édouard arriva à
Calais le 28 octobre. (_Note de Buchon._)
Comment le roi d'Angleterre se partit de Calais, ses batailles
bien ordonnées.
Quand le roi d'Angleterre fut arrivé à Calais, et le prince de Galles,
son fils ainsné, et encore trois de ses enfans, messire Leonnel, comte
d'Ulnestre, messire Jean comte de Richemont, et messire Aymon le plus
jeune des quatre, et tous les seigneurs en suivant et toutes leurs
routes, ils firent décharger leurs chevaux, leurs harnois et toutes
leurs pourvéances, et séjournèrent à Calais pour quatre jours; puis
fit le roi commander que chacun fût appareillé de mouvoir, car il
vouloit chevaucher après son cousin le duc de Lancastre. Si se partit
le dit roi l'endemain au matin de la ville de Calais atout son grand
arroy, et se mit sur les champs atout le plus grand charroy et le
mieux attelé que nul vit oncques issir d'Angleterre. On disoit qu'il
avoit plus de six mille chars bien attelés, qui tous étoient apassés
d'Angleterre. Puis ordonna ses batailles si noblement et si richement
parés, uns et autres, que c'étoit soulas et déduit au regarder; et fit
son connétable, qu'il moult aimoit, le comte de la Marche,
premièrement chevaucher atout cinq cents armures et mille archers, au
devant de sa bataille. Après, la bataille des maréchaux chevauchoit où
il avoit bien trois mille armures de fer et cinq mille archers; et
chevauchoient eux et leurs gens toujours rangés et serrés, après le
connétable, et en suivant la bataille du roi. Et puis le grand charroy
qui comprenoit bien deux lieues de long; et y avoit plus de six mille
chars tous attelés, qui menoient toutes pourvéances pour l'ost et
hôtels, dont on n'avoit point vu user par avant de mener avec gens
d'armes, si comme moulins à la main, fours pour cuire et plusieurs
autres choses nécessaires. Et après, chevauchoit la forte bataille du
prince de Galles et de ses frères, où il avoit bien vingt-cinq cents
armures de fer noblement montés et richement parés; et toutes ces gens
d'armes et ces archers rangés et serrés ainsi que pour tantôt
combattre, si mestier eût été. En chevauchant ainsi ils ne laissoient
mie un garçon derrière eux qu'ils ne l'attendissent; et ne pouvoient
aller bonnement pas plus de trois lieues le jour.
En cet état et en cet arroy furent-ils encontrés du duc de Lancastre
et des seigneurs étrangers, si comme ci-dessus est dit, entre Calais
et l'abbaye de Likes[259] sur un beau plein. Et encore y avoit en
l'ost du roi d'Angleterre jusques à cinq cents varlets, atout pelles
et coingnées qui alloient devant le charroy et ouvroient les chemins
et les voies, et coupoient les épines et les buissons pour charrier
plus aise.
[259] Licques, ancienne abbaye de Prémontrés dans le diocèse de
Boulogne.
Comment le roy d'Angleterre, en gâtant le pays de Cambrésis, vint
assiéger la cité de Reims.
Tant exploitèrent le dessus dit et son ost que ils passèrent Artois,
où ils avoient trouvé le pays povre et dégarni de vivres, et entrèrent
en Cambrésis où ils trouvèrent la marche plus grasse et plus
plantureuse; car les hommes du plat pays n'avoient rien bouté ès
forteresses, pourtant que ils cuidoient être tous assurés du roi
d'Angleterre et de ses gens. Mais le dit roi ne l'entendit mie ainsi,
combien que ceux de Cambrésis fussent de l'Empire; et s'en vint le dit
roi loger en la ville de Beaumes[260] en Cambrésis et ses gens tous
environ. Là se tinrent quatre jours pour eux rafraîchir et leurs
chevaux, et coururent la plus grand partie du pays de Cambrésis.
L'évêque Pierre de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et des
bonnes villes envoyèrent, sur sauf-conduit, devers le roi et son
conseil, certains messages pour savoir à quel titre il les guerrioit.
On leur répondit que c'étoit pour ce que du temps passé ils avoient
fait alliance et grands conforts aux François, et soutenu en leurs
villes et forteresses, et fait aussi avant partie de guerre comme
leurs ennemis: si devoient bien pour cette cause être guerroyés; et
autre réponse n'emportèrent ceux qui y furent envoyés. Si convint
souffrir et porter les Cambrésiens leur dommage au mieux qu'ils
purent.
[260] Village entre Bapaume et Cambray.