tuèrent grand foison des Jacques; et comment le duc de
Normandie défia le prévôt des marchands et ses alliés; et
comment Paris fut close.
1358.
Quand les gentilshommes de Beauvoisin, de Corbiois[249], de
Vermandois, de Valois et des terres où ces méchans gens conversoient
et faisoient leurs forcéneries, virent ainsi leurs maisons détruites
et leurs amis tués, ils mandèrent secours à leurs amis, en Flandre, en
Hainaut, en Brabant et en Hesbaing. Si en y vint tantôt assez de tous
côtés. Si s'assemblèrent les gentilshommes étrangers et ceux du pays
qui les menoient. Si commencèrent aussi à tuer et à découper ces
méchans gens sans pitié et sans merci; et les pendoient par fois aux
arbres où ils les trouvoient. Mêmement le roi de Navarre en mit un
jour à fin plus de trois mille, assez près de Clermont en
Beauvoisin[250]. Mais ils étoient jà tant multipliés que, si ils
fussent tous ensemble, ils eussent bien été cent mille hommes. Et
quand on leur demandoit pourquoi ils faisoient ce, ils répondoient
qu'ils ne savoient, mais ils le véoient aux autres faire, si le
faisoient aussi, et pensoient qu'ils dussent en tel manière détruire
tous les nobles et gentilshommes du monde, par quoi nul n'en pût être.
[249] Des environs de Corbie.
[250] Guillaume Caillet, leur chef, y fut pris, et le roi de
Navarre lui fit couper la tête à Clermont.
En ce temps se partit le duc de Normandie de Paris, et se douta du roi
de Navarre, du prévôt des marchands et de ceux de son accord, car ils
étoient tous d'une alliance; et s'en vint au pont de Charenton sur
Marne, et fit un grand mandement de gentilshommes où il les put
avoir, et défia le prévôt des marchands et ceux qui le vouloient
aider. Quand le prévôt des marchands entendit que le duc de Normandie
étoit au pont de Charenton et qu'il faisoit là son amas de chevaliers
et d'écuyers, et qu'il vouloit guerroyer ceux de Paris, si se douta
que grand mal ne lui en avînt, et que de nuit on ne vînt courir Paris,
qui à ce temps n'étoit point fermée. Si mit ouvriers en œuvre, quant
qu'il en put avoir et recouvrer de toutes parts, et fit faire grands
fossés autour de Paris, et puis chaingles, murs et portes; et y
ouvroit-on nuit et jour. Et y eut, le terme d'un an, tous les jours
trois mille ouvriers. Dont ce fut un grand fait que de fermer sur une
année et d'enclorre et avironner de toute défense une telle cité comme
Paris est et de tel circuit. Et vous dis que ce fut le plus grand bien
que oncques le prévôt des marchands fit en toute sa vie; car autrement
elle eût été depuis courue, gâtée et robée par trop de fois, et par
plusieurs actions, si comme vous orrez ci-après. Or vueil-je retourner
à ceux et à celles qui étoient fuis à Meaux en Brie à sauveté.
Comment le comte de Foix et le captal de Buch vinrent à Meaux
pour reconforter la duchesse de Normandie et celle d'Orléans et
les autres dames qui là étoient fuies pour les Jacques.
En ce temps que ces méchans gens couroient, revinrent de Prusse le
comte de Foix et le captal de Buch, son cousin; et entendirent sur le
chemin, si comme ils devoient entrer en France, la pestillence et
l'horribleté qui couroit sur les gentilshommes. Si en eurent ces deux
seigneurs grand pitié. Si chevauchèrent par leur journée tant qu'ils
vinrent à Châlons en Champagne, qui rien ne se mouvoit du fait des
vilains, ni point n'y entroient. Si leur fut dit en la dite cité que
la duchesse de Normandie et la duchesse d'Orléans et bien trois cents
dames et damoiselles, et le duc d'Orléans aussi, étoient à Meaux en
Brie, en grand meschef de cœur pour celle Jacquerie. Ces deux bons
chevaliers s'accordèrent que ils iroient voir les dames et les
reconforteroient à leur pouvoir, combien que le captal fût
Anglois[251]. Mais ils étoient pour ce temps trèves en ce royaume de
France et le royaume d'Angleterre; si pouvoit bien le dit captal
chevaucher partout; et aussi là il vouloit remontrer sa gentillesse,
en la compagnie du comte de Foix. Si pouvoient être de leur route
environ quarante lances, et non plus; car ils venoient d'un
pélerinage, ainsi que je vous l'ai dit.
[251] C'est-à-dire dans le parti anglais.
Tant chevauchèrent que ils vinrent à Meaux en Brie. Si allèrent tantôt
devers la duchesse de Normandie et les autres dames, qui furent moult
lies de leur venue; car tous les jours elles étoient menacées des
Jacques et des vilains de Brie, et mêmement de ceux de la ville, ainsi
qu'il fut apparent. Car encore pour ce que ces méchans gens
entendirent que il avoit là foison de dames et de damoiselles et de
jeunes gentils enfans, ils s'assemblèrent ensemble, et de ceux de la
comté de Valois aussi, et s'envinrent devers Meaux. D'autre part, ceux
de Paris, qui bien savoient cette assemblée, se partirent un jour de
Paris, par flottes et par troupeaux, et s'en vinrent avecques les
autres. Et furent bien neuf mille tous ensemble, en très grand volonté
de mal faire. Et toujours, leur croissoient gens de divers lieux et de
plusieurs chemins qui se raccordoient à Meaux. Et s'en vinrent jusques
aux portes de la dite ville. Et ces méchans gens de la ville ne
voulurent contredire l'entrée à ceux de Paris, mais ouvrirent leurs
portes. Si entrèrent au bourg si grand plenté que toutes les rues en
étoient couvertes jusques au marché. Or regardez la grand grâce que
Dieu fit aux dames et aux damoiselles; car, pour voir, elles eussent
été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu'elles fussent, si
ce n'eût été les gentilshommes qui là étoient, et par espécial le
comte de Foix et le captal de Buch; car ces deux chevaliers donnèrent
l'avis pour ces vilains déconfire et détruire.
Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d'Orléans
déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de
Meaux.
Quand ces nobles dames, qui étoient herbergées au marché de Meaux, qui
est assez fort, mais qu'il soit gardé et défendu, car la rivière de
Marne l'avironne, virent si grand quantité de gens accourir et venir
sur elles, si furent moult ébahies et effrayées; mais le comte de Foix
et le captal de Buch et leurs routes, qui jà étoient tous armés, se
rangèrent sur le marché et vinrent à la porte du marché, et firent
ouvrir tout arrière; et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs
et petits et très-mal armés, et la bannière du comte de Foix et celle
du duc d'Orléans et le pennon du captal, et les glaives et les épées
en leurs mains, et bien appareillés d'eux défendre et de garder le
marché. Quand ces méchans gens les virent ainsi ordonnés, combien
qu'ils n'étoient mie grand foison encontre eux, si ne furent mie si
forcenés que devant; mais se commencèrent les premiers à reculer et
les gentilshommes à eux poursuivir et à lancer sur eux de leurs lances
et de leurs épées et eux abattre. Adonc ceux qui étoient devant et qui
sentoient les horions, ou qui les redoutoient à avoir, reculoient de
hideur tant à une fois qu'ils chéoient l'un sur l'autre. Adonc
issirent toutes manières de gens d'armes hors des barrières et
gagnèrent tantôt la place, et se boutèrent entre ces méchans gens. Si
les abattoient à grands monceaux et tuoient ainsi que bêtes; et les
reboutèrent tous hors de la ville, que oncques en nul d'eux n'y eut
ordonnance ni conroy; et en tuèrent tant qu'ils en étoient tous lassés
et tannés; et les faisoient saillir en la rivière de Marne.
Finablement ils en tuèrent ce jour et mirent à fin plus de sept mille:
ni jà n'en fût nul échappé, si ils les eussent voulu chasser plus
avant. Et quand les gentilshommes retournèrent, ils boutèrent le feu
en la désordonnée ville de Meaux et l'ardirent toute et tous les
vilains du bourg qu'ils purent dedans enclorre. Depuis cette
déconfiture qui fut faite à Meaux, ne se rassemblèrent-ils nulle part;
car le jeune sire de Coucy, qui s'appeloit messire Enguerrand, avoit
grand foison de gentilshommes avec lui, qui les mettoient à fin
partout où ils les trouvoient, sans pitié et sans merci.
Comment le duc de Normandie assiégea Paris par devers
Saint-Antoine; et comment le roi de Navarre se partit de Paris
et s'en alla à Saint-Denis.
Assez tôt après celle avenue, le duc de Normandie assembla tous les
nobles et gentilshommes qu'il put avoir, tant du royaume que de
l'Empire, parmi leurs soudées payant; et étoient bien sept mille
lances. Et s'en vint assiéger Paris par devers Saint-Antoine contre
val la rivière de Seine. Et étoit logé à Saint-Mor, et ses gens là
environ, qui couroient tous les jours jusques à Paris. Et se tenoit le
dit duc une fois au pont de Charenton et l'autre à Saint-Mor; et ne
venoit rien ni entroit à Paris de ce côté, ni par terre ni par eau,
car le duc avoit pris les deux rivières Marne et Seine. Et ardirent
ses gens autour de Paris tous les villages qui n'étoient fermés, pour
mieux châtier ceux de Paris; et si Paris n'eût été adonc fortifiée,
ainsi qu'elle étoit, elle eût été sans faute détruite. Et n'osoit nul
issir hors de Paris, pour la doutance du duc de Normandie et de ses
gens, qui couroient d'une part et d'autre Seine; car ils véoient que
nul ne leur alloit au devant. D'autre part le prévôt des marchands,
qui se sentoit en la haine et indignation du duc de Normandie, tenoit
à amour le roi de Navarre ce qu'il pouvoit, et son conseil et la
communauté de Paris, et faisoit, si comme ci-dessus est dit, de jour
et de nuit ouvrer à la fermeté de Paris; et tenoit en la dite cité
grand foison de gens d'armes et de soudoyers Navarrois et Anglois,
archers et autres compagnons, pour être plus assur contre ceux qui les
guerrioient. Si avoit-il adonc dedans Paris aucuns suffisans hommes,
tels que messire Pepin des Essars, messire Jean de Charny, chevaliers,
et plusieurs autres bonnes gens, auxquels il déplaisoit grandement de
la haine au duc de Normandie, si remède y pussent mettre. Mais nennil;
car le prévôt des marchands avoit si attrait à lui toutes manières de
gens et à sa cordelle, que nul ne l'osoit dédire de chose qu'il dit,
s'il ne se vouloit faire tantôt tuer, sans point de merci.
Le roi de Navarre, comme sage et subtil, véoit les variemens entre
ceux de Paris et le duc de Normandie, et supposoit assez que cette
chose ne se pouvoit longuement tenir en tel état; et n'avoit mie trop
grand fiance en la communauté de Paris. Si se partit de Paris, au plus
courtoisement qu'il put, et s'en vint à Saint-Denis; et là tenoit-il
aussi grand foison de gens d'armes aux sols et aux gages de ceux de
Paris. En ce point furent-ils bien six semaines, le duc de Normandie
atout grand foison de gens d'armes, au pont de Charenton, et le roi de
Navarre au bourg de Saint-Denis. Si mangeoient et pilloient le pays
de tous côtés; et si ne faisoient rien l'un sur l'autre.
Comment le roi de Navarre jura solemnellement à tenir paix envers
le duc de Normandie, et sur quelle condition.
Entre ces deux seigneurs, le duc de Normandie et le roi de Navarre,
s'embesognoient bonnes gens et bons moyens, l'archevêque de Sens,
l'évêque d'Aucerre, l'évêque de Beauvais, le sire de Montmorency, le
sire de Fiennes, le sire de Saint-Venant; et tant allèrent de l'un à
l'autre et si sagement exploitèrent, que le roi de Navarre, de bonne
volonté, sans nulle contrainte, s'en vint près de Charenton devers le
duc de Normandie, son serourge. Et là eut grand approchement d'amour;
car le dit roi s'excusa au duc de ce dont il étoit devenu en la haine
de lui; et premièrement de la mort de ses deux maréchaux, monseigneur
Robert de Clermont et le maréchal de Champagne, et messire Regnault
d'Acy, et du dépit que le prévôt des marchands lui avoit fait dedans
le palais à Paris; et jura solemnellement que ce fut sans son sçu, et
promit au dit duc qu'il demeureroit de-lez lui à bien et à mal de
celle emprise. Et fut là entre eux la paix faite et confirmée; et dit
le roi de Navarre qu'il feroit amender à ceux de Paris la félonnie
qu'ils avoient faite, parmi tant que la communauté de Paris
demeureroit en paix. Mais le duc devoit avoir le prévôt des marchands
et douze bourgeois, lesquels qu'il voudroit élire dedans Paris, et
iceux corriger à sa volonté. Ces choses ordonnées et confirmées, et
sur la fiance de celle paix, le roi de Navarre se partit du duc de
Normandie aimablement et retourna à Saint-Denis; et le duc s'en vint
en la cité de Meaux en Brie, où madame sa femme étoit, fille au duc de
Bourbon, et donna congé à aucuns de ses gens d'armes. Et fut adoncques
prié d'aucuns bourgeois de Paris, qui ces traités avoient aidé à
entamer, et de l'archevêque de Sens, qui grand peine y mettoit, et de
l'évêque d'Aucerre, que il vînt à Paris sûrement et que on lui feroit
toute la fête et honneur que on pourroit. Le duc répondit que il
tenoit bien la paix à bonne, qu'il avoit jurée, ni jà par lui, si Dieu
plaisoit, ne seroit enfreinte ni brisée, mais jamais à Paris
n'entreroit, si auroit eu pleine satisfaction de ceux qui courroucé
l'avoient. Ainsi demeura la chose en tel état un temps que point ne
vint le duc de Normandie à Paris.
Comment le roi de Navarre promit au prévôt des marchands qu'il
lui aideroit de tout son pouvoir; et comment ceux de Paris
tuèrent les soudoyers anglois qui à Paris étoient.
Le prévôt des marchands et ceux de sa secte, qui se sentoient en la
haine et indignation du duc de Normandie leur seigneur, et qui les
menaçoit de mourir, n'étoient point à leur aise; et visitoient souvent
le roi de Navarre, qui se tenoit à Saint-Denis, et lui remontroient
bellement et doucement le péril où ils gisoient, dont il étoit cause;
car ils l'avoient de prison délivré et à Paris amené; et l'eussent
volontiers fait leur roi et leur gouverneur si ils pussent; et avoient
voirement consenti la mort des trois dessus dits, qui furent occis au
Palais à Paris, pourtant qu'ils lui étoient contraires; et que pour
Dieu il ne les voulût mie faillir et ne voulût mie avoir trop grand
fiance au duc de Normandie ni en son conseil. Le roi de Navarre, qui
sentoit bien que le prévôt des marchands et ceux de son alliance ne
reposoient mie à leur aise, et que du temps passé ils lui avoient fait
trop grand courtoisie, ôté de danger et délivré de prison, les
reconfortoit ce qu'il pouvoit, et leur disoit: «Chers seigneurs et
amis, vous n'aurez jà nul mal sans moi; et quand vous avez maintenant
le gouvernement de Paris et que nul ne vous y ose courroucer, je vous
conseille que vous faites votre attrait, et vous pourvéez d'or et
d'argent tellement que, s'il vous besogne, vous le puissiez retrouver;
et l'envoyez hardiment ci à Saint-Denis sur la fiance de moi; et je le
vous garderai et en retiendrai toujours gens d'armes secrètement et
compagnons, dont au besoin vous guerroyerez vos ennemis.» Ainsi fit
depuis le prévôt des marchands: toutes les semaines il envoyoit deux
fois deux sommiers chargés de florins à Saint-Denis, devers le roi de
Navarre, qui les recevoit liement. Or advint que il étoit demeuré à
Paris grand foison de soudoyers Anglois et Navarrois, ainsi que vous
savez, que le prévôt des marchands et la communauté de Paris avoient
retenus à Paris à soudées et à gages, pour eux aider à défendre et
garder contre le duc de Normandie. Et trop bien et trop loyaument s'y
étoient portés, la guerre durant; si que, quand l'accord fut fait
d'eux et du dit duc, les aucuns partirent et les autres non. Ceux qui
partirent s'en vinrent devers le roi de Navarre, qui tous les retint;
et encore en demeura-t-il à Paris plus de trois cents, qui là
s'ébattoient et rafraîchissoient, ainsi que compagnons soudoyers font
volontiers en tels villes et dépendent leur argent liement. Si s'émut
un débat entre eux et ceux de Paris, et en y eut bien de morts, sur
les rues que en leurs hôtels, plus de soixante: de quoi le prévôt des
marchands fut durement courroucé, et en blâma et vilena ceux de Paris
moult yreusement. Et toutes fois pour apaiser la communauté, il en
prit plus de cent et cinquante et les fit mettre en prison au Louvre,
et dit à ceux de Paris, qui tous émus étoient d'eux occire, que il les
corrigeroit et puniroit selon leur forfait. Parmi tant se rapaisèrent
ceux de Paris. Quand ce vint à la nuit, le prévôt des marchands, qui
voulut complaire à ces Anglois soudoyers, leur élargit leurs prisons
et les fit délivrer et aller leur voie; si s'en vinrent à Saint-Denis
devers le roi de Navarre, qui tous les retint.
Quand ce vint au matin que ceux de Paris sçurent l'affaire et la
délivrance de ces Anglois, et comment le prévôt s'en étoit acquitté,
si en furent durement courroucés sur lui, ni oncques depuis ils ne
l'aimèrent tant comme ils faisoient auparavant. Le prévôt, qui étoit
un sage homme, s'en sçut bien adonc ôter et dissimuler tant que cette
chose s'oublia.
Or vous dirai de ces soudoyers Anglois et Navarrois comment ils
persévérèrent. Quand ils furent venus à Saint-Denis et remis ensemble,
ils se trouvèrent plus de trois cents: si se avisèrent qu'ils
contrevengeroient leurs compagnons et les dépits qu'on leur avoit
faits. Si envoyèrent tantôt défier ceux de Paris et commencèrent à
courir aigrement et faire guerre à ceux de Paris et à occire et
découper toutes gens de Paris qui hors issoient: ni nul n'osoit vider
des portes, tant les tenoient les Anglois en grand doute: de quoi le
prévôt des marchands en étoit demandé et en derrière encoulpé.
Comment les compagnons des soudoyers anglois qui furent tués à
Paris occirent grand foison de ceux de Paris à la porte
Saint-Honoré.
Quand ceux de Paris se virent ainsi hériés et guerroyés de ces
Anglois, si furent tous forcennés; et requirent au prévôt des
marchands qu'il voulsist faire armer une partie de leur communauté et
mettre hors aux champs, car ils les vouloient aller combattre. Le dit
prévôt leur accorda, et dit qu'il iroit avec eux; et fit un jour armer
une partie de ceux de Paris, et un jour partir jusques à vingt-deux
cents. Quand ils furent aux champs, ils entendirent que ceux qui les
guerrioient se tenoient devers Saint-Cloud. Si se avisèrent qu'ils se
partiroient en deux parties et prendroient deux chemins, afin qu'ils
ne leur pussent échapper. Si s'ordonnèrent ainsi; et se devoient
retrouver et rencontrer en un certain lieu assez près de Saint-Cloud.
Si se dessevrèrent les uns des autres, et se mirent en deux parties;
et en prit le prévôt des marchands la moindre partie. Si tournoyèrent
ces deux parties tout le jour environ Montmartre; et rien ne
trouvèrent de ce qu'ils demandoient.
Or avint que le prévôt des marchands, qui étoit ennuié d'être sur les
champs, et qui nulle rien n'avoit fait, entour remontée, rentra à
Paris par la porte Saint-Martin. L'autre bataille se tint plus
longuement sur les champs, et rien ne savoit du retour du prévôt des
marchands ni de sa bataille que ils fussent rentrés à Paris; car si
ils l'eussent sçu, ils y fussent rentrés aussi. Quand ce vint sur le
vespre, ils se mirent au retour, sans ordonnance ni arroy, comme ceux
qui ne cuidoient avoir point de rencontre ni d'empêchement; et s'en
revenoient par troupeaux, ainsi que tous lassés et hodés et ennuiés.
Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre à son col, les
autres, par laschetés et ennui, traînoient leurs épées, ou les
portoient en écharpe; et tout ainsi se maintenoient-ils; et avoient
pris le chemin pour entrer à Paris par la porte Saint-Honoré. Si
trouvèrent de rencontre ces Anglois au fond d'un chemin, qui étoient
bien quatre cents tous d'une sorte et d'un accord, qui tantôt
écrièrent ces François et se férirent entr'eux de grand volonté, et
les reboutèrent trop durement et diversement; et en y eut de première
venue abattus plus de deux cents.
Ces François qui furent soudainement pris et qui nulle garde ne s'en
donnoient furent tout ébahis et ne tinrent point de conroy, ains se
mirent en fuite et se laissèrent occire, tuer et découper, ainsi que
bêtes; et rafuioient qui mieux pouvoient devers Paris; et en y eut de
morts en celle chasse plus de sept cents; et furent tous chassés
jusques dedans les barrières de Paris. De cette avenue fut trop
durement blâmé le prévôt des marchands de la communauté de Paris; et
disoient que il les avoit trahis.
Encore à l'endemain au matin avint que les prochains et les amis de
ceux qui morts étoient issirent de Paris pour eux aller querre à chars
et à charrettes et les corps ensevelir. Mais les Anglois avoient mis
une embûche sur les champs: si en tuèrent et mes-haignèrent de rechef
plus de six vingt. En tel trouble et en tel meschef étoient échus ceux
de Paris, et ne se savoient de qui garder. Si vous dis qu'ils
murmuroient et étoient nuit et jour en grands soupçons; car le roi de
Navarre se refroidoit d'eux aider, pour la cause de la paix jurée à
son serourge le duc de Normandie, et pour l'outrage aussi qu'ils
avoient fait des soudoyers anglois qu'il avoit envoyés à Paris. Si
consentoit bien que ceux de Paris en fussent châtiés, afin que ils
amendassent plus grandement ce forfait.
D'autre part aussi le duc de Normandie le souffroit assez, pour la
cause de ce que le prévôt des marchands avoit encore le gouvernement
d'eux; et leur mandoit et escripsoit bien généralement que nulle paix
ne leur tiendroit jusques à tant que douze hommes de Paris, lesquels
qu'il voudroit élire, il auroit à sa volonté. Si devez savoir que le
dit prévôt des marchands et ceux qui se sentoient forfaits n'étoient
mie à leur aise. Si véoient-ils bien et considéroient, tout imaginé,
que cette chose ne pouvoit longuement durer en cel état; car ceux de
Paris commençoient jà à refroidir de l'amour qu'ils avoient eu en lui
et à ceux de sa sorte et alliance; et le déparloient vilainement, si
comme il étoit informé.
Comment le prévôt des marchands et ses alliés avoient proposé de
courir et détruire Paris; et comment le dit prévôt fut mis
mort; et comment le duc de Normandie vint à Paris.
Le prévôt des marchands de Paris et ceux de son alliance et accord
avoient souvent entr'eux plusieurs secrets conseils pour savoir
comment ils se pourroient maintenir; car ils ne pouvoient trouver par
nul moyen mercy ni remède au duc de Normandie; dont ce les ébahissoit
plus que autre chose. Si regardèrent finablement que mieux valoit
qu'ils demeurassent en vie et en bonne prospérité du leur et de leurs
amis que ce qu'ils fussent détruits; car mieux leur valoit à occire
que être occis. Si s'arrêtèrent du tout sur cel état, et traitèrent
secrètement devers ces Anglois qui guerroyoient ceux de Paris; et se
porta certain traité et accord entre les parties, que le prévôt des
marchands et ceux de sa secte devoient être tous prêts et ordonnés
entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Antoine, tellement que,
à heure de minuit, Anglois et Navarrois devoient tous d'une sorte y
venir, si pourvus que pour courir et détruire Paris, et les devoient
trouver toutes ouvertes; et ne devoient les dits coureurs déporter
homme ni femme, de quelque état qu'ils fussent, mais tout mettre à
l'épée, excepté aucuns que les ennemis devoient connoître par les
signes qui seroient mis à leurs huis et fenêtres.
Celle propre nuit que ce devoit avenir inspira Dieu et éveilla aucuns
des bourgeois de Paris qui étoient de l'accord, et avoient toujours
été, du duc de Normandie; desquels messire Pépin des Essarts et
messire Jean de Charny se faisoient chefs: et furent iceux par
inspiration divine, ainsi le doit-on supposer, informés que Paris
devoit être courue et détruite. Tantôt ils s'armèrent et firent armer
tous ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en
plusieurs lieux, pour avoir plus de confortans.
Or s'en vint le dit messire Pépin et plusieurs autres, bien pourvus
d'armures et de bons compagnons, et prit le dit messire Pépin la
bannière de France, en criant: «Au roi et au duc!» et les suivoit le
peuple; et vinrent à la porte Saint-Antoine, où ils trouvèrent le
prévôt des marchands qui tenoit les clefs de la porte en ses mains. Là
étoit Jean Maillart, qui pour ce jour avoit eu débat au prévôt des
marchands et à Josseran de Mascon, et s'étoit mis avecques ceux de la
partie du duc de Normandie. Et illecques fut le dit prévôt des
marchands fortement argué, assailli et débouté; et y avoit si grand
noise et criée du peuple qui là étoit, que l'on ne pouvoit rien
entendre; et disoient: «A mort! à mort! tuez, tuez le prévôt des
marchands et ses alliés, car ils sont traîtres.»