[238] La maltôte était un impôt extraordinaire levé pour la

première fois en 1296, par Philippe le Bel. C'était d'abord le

centième, puis le cinquantième des biens des laïques et du

clergé. (_Note de Buchon._)

Si se accordèrent que les prélats éliroient douze personnes bonnes et

sages entre eux, qui auroient pouvoir, de par eux et de par le clergé,

de ordonner et aviser voies convenables pour faire ce que dessus est

dit. Les barons et les chevaliers ainsi élurent douze autres

chevaliers entre eux, les plus sages et les plus discrets, pour

entendre à ces besognes; et les bourgeois, douze en telle manière.

Ainsi fut confirmé et accordé de commun accord: lesquelles trente-six

personnes devoient être moult souvent à Paris ensemble, et là parler

et ordonner des besognes du dit royaume. Et toutes manières de choses

se devoient déporter par ces trois états; et devoient obéir tous

autres prélats, tous autres seigneurs, toutes communautés des cités et

des bonnes villes, à tout ce que ces trois états feroient et

ordonneroient. Et toutesfois, en ce commencement, il en y eut

plusieurs en cette élection qui ne plurent mie bien au duc de

Normandie, ni à son conseil.

Au premier chef, les trois états défendirent à forger la monnoye que

on forgeoit, et saisirent les coins. Après ce, ils requirent au duc

qu'il fût si saisi du chancelier le roi de France son père[239], de

monseigneur Robert de Lorris, de monseigneur Simon de Bucy[240], de

Poillevilain[241], et des autres maîtres des comptes et conseillers du

temps passé du dit roi, par quoi ils rendissent bon compte de tout ce

que on avoit levé et reçu au royaume de France par leur conseil. Quand

tous ces maîtres conseillers entendirent ce, ils ne se laissèrent mie

trouver; si firent que sages; mais se partirent du royaume de France,

au plus tôt qu'ils purent; et s'en allèrent en autres nations

demeurer, tant que ces choses fussent revenues en autre état.

[239] Pierre de La Forest, archevêque de Rouen.

[240] Premier président du parlement de Paris.

[241] Jean Poillevilain, bourgeois de Paris, souverain maître des

monnaies et maître des comptes.

Comment les trois états firent faire monnoie de fin or; et

comment ils envoyèrent gens d'armes contre messire Godefroy de

Harecourt.

Après ce, les trois états ordonnèrent et établirent, de par eux et en

leurs noms, receveurs pour lever et recevoir toutes mal-toultes,

impositions, dixièmes, subsides et toutes autres droitures appartenans

au roi et au royaume; et firent forger nouvelle monnoie de fin or, que

on appeloit moutons[242]. Et eussent volontiers vu que le roi de

Navarre fût délivré de prison du châtel de Arleux en Cambrésis, là où

on le tenoit; car il sembloit à plusieurs de ceux des trois états que

le royaume en seroit plus fort et mieux défendu, au cas qu'il voudroit

être bon et féal: pourtant que il y avoit petit de seigneurs au dit

royaume à qui l'on se pût rallier, que tous ne fussent morts ou pris à

la besogne de Poitiers. Si en requirent le duc de Normandie que il le

voulsist délivrer; car il leur sembloit que on lui faisoit grand tort,

ni ils ne savoient pourquoi on le tenoit. Le duc de Normandie répondit

adonc moult sagement, que il ne l'oseroit délivrer, ni mettre conseil

à sa délivrance, car le roi son père l'y faisoit tenir; si ne savoit

mie la cause pourquoi. Et ne fut point adoncques le roi de Navarre

délivré.

[242] Cette monnaie était en usage dès le temps de saint Louis;

elle dura jusqu'au règne de Charles VII.

En ce temps nouvelles vinrent au duc de Normandie et aux trois états

que messire Godefroy de Harecourt harioit et guerroyoit malement le

bon pays de Normandie; et couroient ses gens, qui n'étoient mie

grand'foison, deux ou trois fois la semaine jusques aux faubourgs de

Caen, de Saint-Lô en Cotentin, d'Évreux, d'Avranches et de Coutances;

et si ne leur alloit nul au devant. Adoncques ordonnèrent et mirent

sus le duc et les dits trois états une chevauchée de gens d'armes de

bien trois cents lances et cinq cents autres armures de fer; et y

établirent quatre capitaines, le seigneur de Reneval, le seigneur de

Cauny, le seigneur de Ruilli et le seigneur de Freauville. Si

partirent ces gens d'armes de Paris, et s'en vinrent à Rouen, et là

assemblèrent-ils de tous côtés. Et y eut plusieurs chevaliers et

écuyers d'Artois et de Vermandois, tels que le seigneur de Maunier, le

seigneur de Créqui, messire Louis de Haveskierque, messire Oudart de

Renty, messire Jean de Fiennes, messire Enguerrant d'Eudin, et

plusieurs autres; et aussi de Normandie moult de appertes gens

d'armes; et exploitèrent tant ces seigneurs et leurs gens qu'ils

vinrent en la cité de Coutances et en firent leur garnison.

Comment le Roi Jean fut mené en Angleterre.

1357.

Les trois états entendirent toute celle saison aux ordonnances du

royaume; et étoit le dit royaume de France tout gouverné par eux.

Tout cel hiver en suivant se tint le prince, et la plus grand partie

des seigneurs d'Angleterre qui à la bataille de Poitiers avoient été,

à Bordeaux sur Gironde, en grand revel et ébattement; et entendirent

tous ces temps à pourveoir navire et à ordonner leurs besognes bien et

sagement, pour emmener le roi de France et son fils et toute la plus

grand partie des seigneurs qui là étoient, en Angleterre.

Quand ce vint que la saison approcha que le prince dut partir et que

les besognes étoient ainsi que toutes prêtes, il manda tous les plus

hauts barons de Gascogne, le seigneur de Labret premièrement, le

seigneur de Mucident, le seigneur de l'Esparre, le seigneur de

Langueren, le seigneur de Pommiers, le seigneur de Courton, le

seigneur de Rosem, le seigneur de Condon, le seigneur de Chaumont, le

seigneur de Montferrant, le seigneur de Landuras, messire Aymeri de

Tarse, le captal de Buch, le soudich de l'Estrade et tous les autres;

et leur fit et montra pour lors très grand signe d'amour, et leur

donna et promit grands profits, c'est tout ce que Gascons aiment et

désirent, et puis leur dit finablement qu'il s'en vouloit aller en

Angleterre et y mèneroit aucuns d'eux, et laisseroit les autres au

pays de Bordelois et de Gascogne pour garder la terre et les

frontières contre les François. Si leur mettoit en abandon cités,

villes et châteaux, et leur recommandoit à garder ainsi comme leur

héritage. Quand les Gascons entendirent ce que le prince de Galles,

ainsné fils au roi leur seigneur, en vouloit mener hors de leur

puissance le roi de France que ils avoient aidé à prendre, si n'en

furent mie de premier bien d'accord, et dirent au prince: «Cher sire,

nous vous devons en quant que nous pouvons toute honneur, toute

obéissance et loyal service, et nous louons de vous en quant que nous

pouvons ni savons; mais ce n'est pas notre intention que le roi de

France, pour lequel nous avons eu grand travail à mettre au point où

il est, vous nous éloigniez ainsi; car, Dieu mercy! il est bien, et en

bonne cité et forte, et sommes forts et gens assez pour le garder

contre les François, si de puissance ils le vous vouloient ôter.»

Adonc répondit le prince: «Chers seigneurs, je le vous accorde moult

bien: mais monseigneur mon père le veut avoir et voir; et du bon

service que fait lui avez et à moi aussi, vous en savons gré, et sera

grandement reméri.»

Néantmoins ces paroles ne pouvoient apaiser les Gascons que le prince

leur éloignât le roi de France, jusques à ce que messire Regnault de

Cobehen et messire Jean de Chandos y trouvèrent moyen; car ils

sentoient les Gascons convoiteux. Si lui dirent: «Sire, sire, offrez

leur une somme de florins, et vous les verrez descendre à votre

requête.» Adoncques leur offrit le prince soixante mille florins. Ils

n'en voulurent rien faire. Finablement, on alla tant de l'un à l'autre

que un accord se fit, parmi cent mille francs que le prince dut

délivrer aux barons de Gascogne, pour départir entre eux; et en fit sa

dette, et leur fut la dite somme payée et délivrée ainçois que le

prince partît.

Après tout ce, il institua quatre barons de Gascogne à garder tout le

pays jusques à son retour, le seigneur de Labret, le seigneur de

l'Esparre, le seigneur de Pommiers et le seigneur de Rosem. Tantôt ces

choses faites, le dit prince entra en mer, à belle navie et grosse de

gens d'armes et d'archers; et emmena avecques lui grand foison de

Gascons, le captal de Buch, messire Aimery de Tarse, le seigneur de

Landuras, le seigneur de Mucident, le soudich de l'Estrade, et

plusieurs autres. Si mirent en un vaissel, tout par lui, le roi de

France pour être mieux à son aise.

En cette navie avoit bien cinq cents hommes d'armes et deux mille

archers, pour les périls et les rencontres de sur mer; car ils étoient

informés, avant leur département à Bordeaux, que les trois états par

lesquels le royaume étoit gouverné avoient mis sus en Normandie et au

Crotoy deux grosses armées de soudoyers pour aller au devant des

Anglois et eux tollir le roi de France. Mais oncques ils n'en virent

apparant: si furent-ils onze jours et onze nuits sur mer, et

arrivèrent au douzième au havre de Zanduich: puis issirent les

seigneurs hors des navires et des vaisseaux et se herbergèrent en la

dite ville de Zanduich et ès village environ. Si se tinrent illec deux

jours pour eux rafraîchir et leurs chevaux. Au tiers jour ils se

partirent et s'en vinrent à Saint-Thomas de Cantorbie. Ces nouvelles

vinrent au roi d'Angleterre et à la roine que leur fils le prince

étoit arrivé et avoit amené le roi de France: si en furent grandement

réjouis, et mandèrent tantôt aux bourgeois de Londres que ils

s'ordonnassent si honorablement comme il appartenoit à tel seigneur

recevoir que le roi de France. Ceux de la cité de Londres obéirent au

commandement du roi, et se vêtirent par connétablies très richement,

et se ordonnèrent de tous points pour le recueillir; et se vêtirent

tous les métiers de draps différens l'un de l'autre.

Or vint le roi de France, le prince et leurs routes à Saint-Thomas de

Cantorbie, où ils firent leurs offrandes, et y reposèrent un jour. A

l'endemain ils chevauchèrent jusques à Rocestre; et puis reposèrent là

un jour: au tiers jour ils vinrent à Dardefort, et au quart jour, à

Londres, où ils furent très-honorablement reçus; et aussi avoient-ils

été par toutes villes où ils avoient passé. Si étoit le roi de France,

ainsi que il chevauchoit parmi Londres, monté sur un grand blanc

coursier, très bien arréé et appareillé de tous points, et le prince

de Galles sur une petite haquenée noire de lez lui. Ainsi fut-il

convoyé tout au long de la cité de Londres jusques à l'hôtel de

Savoye, lequel hôtel est héritage au duc de Lancastre. Là tint le roi

de France un temps sa mansion; et là le vinrent voir le roi

d'Angleterre et la roine, qui le reçurent et fêtoyèrent grandement,

car bien le savoient faire; et depuis moult souvent le visitoient et

le consolaçoient de ce qu'ils pouvoient.

Assez tôt après vinrent en Angleterre, par le commandement du pape

Innocent VI, les deux cardinaux dessus nommés, messire Tallerant de

Pierregort et messire Nicolle, cardinal d'Urgel. Si commencèrent à

proposer et à entamer traités de paix entre l'un et l'autre, et moult

y travaillèrent[243], mais rien n'en purent exploiter. Toutes fois,

ils procurèrent tant parmi bons moyens que unes trèves furent données

entre les deux rois et leurs confortans, à durer jusques à la

Saint-Jean-Baptiste, l'an mil trois cent cinquante neuf. Et furent mis

hors de la trève messire Philippe de Navarre et tous ses alliés, les

hoirs le comte de Montfort et la duché de Bretagne.

[243] Knyghton rapporte un trait assez singulier, à l'occasion

des mouvements que se donna le pape pour procurer la paix entre

la France et l'Angleterre après la bataille de Poitiers, et de la

partialité qu'il montrait pour la France, sa patrie. Pour

insulter aux Français, dit-il, qui s'étaient laissé battre par

une poignée d'Anglais, on afficha en plusieurs lieux ces mots:

_Ore est le pape devenu Franceys e Jesu devenu Engley: Ore sera

veou qe fra plus ly pape ou Jesus_. (_Note de Buchon._)

Un peu après fut le roi de France translaté de l'hôtel de Savoye et

remis au châtel de Windesore, et tous ses hôtels et gens. Si alloit

voler, chasser, déduire et prendre tous ses ébatements environ

Windesore, ainsi qu'il lui plaisoit, et messire Philippe son fils

aussi; et tout le demeurant des autres seigneurs, comtes et barons, se

tenoient à Londres: mais ils alloient voir le roi quand il leur

plaisoit, et étoient recrus sur leur foi tant seulement.

Comment le prévôt des marchands et ses alliés tuèrent au palais

trois chevaliers en la présence du duc de Normandie.

En ce temps que les trois états gouvernoient, se commencèrent à lever

tels manières de gens qui s'appeloient Compagnies, et avoient guerre à

toutes gens qui portoient malettes. Or vous dis que les nobles du

royaume de France et les prélats de sainte Église se commencèrent à

tanner de l'emprise et ordonnance des trois états. Si en laissoient

le prévôt des marchands convenir et aucuns des bourgeois de Paris,

pource que ils s'en entremettoient plus avant qu'ils ne voulsissent.

Si avint un jour que le duc de Normandie étoit au palais à Paris,

atout grand foison de chevaliers et nobles et de prélats, le prévôt

des marchands de Paris assembla aussi grand foison des communes de

Paris qui étoient de sa secte et accord, et portoient iceux chaperons

semblables afin que mieux se reconnussent; et s'en vint le dit prévôt

au Palais avironné de ses hommes; et entra en la chambre du duc, et

lui requit moult aigrement que il voulsist entreprendre le faix des

besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui lui

devoit parvenir fût si bien gardé, que tels manières de compagnies qui

régnoient n'allassent mie gâtant ni robant le pays. Le duc répondit

que tout ce feroit-il volontiers, si il avoit la mise parquoi il le

pût faire; mais celui qui faisoit lever les profits et les droitures

appartenans au royaume, le devoit faire; si le fît. Je ne sais

pourquoi ni comment, mais les paroles multiplièrent tant et si haut

que là endroit furent, en la présence du duc de Normandie, occis trois

des grands de son conseil, si près de lui que sa robe en fut

ensanglantée[244], et en fut-il même en grand péril; mais on lui donna

un des chaperons à porter; et convint qu'il pardonnât là celle mort de

ses trois chevaliers, les deux d'armes et le tiers de loi. Si

appeloit-on l'un monseigneur Robert de Clermont, gentil et noble homme

grandement, et l'autre le seigneur de Conflans[245], et le chevalier

de loi, maître Regnault d'Acy, avocat[246]. De quoi ce fut grand

pitié, quand pour bien dire et bien conseiller leur seigneur, ils

furent là ainsi occis.

[244] Froissart intervertit l'ordre des faits en plaçant

celui-ci, qui est du 22 février 1357 (1358), suivant les autres

historiens contemporains, avant la délivrance du roi de Navarre,

que les mêmes historiens fixent à la fin de l'année précédente.

(_Note de Buchon._)

[245] Le premier était maréchal du duché de Normandie et le

second du comté de Champagne.

[246] Renaud d'Acy, avocat général, fut tué non dans la chambre

du dauphin, mais dans la boutique d'un pâtissier, près de

l'église de la Magdeleine, en retournant du palais vers

Saint-Landry, où sa maison était située. Froissart paraît avoir

été assez mal informé des circonstances de cet événement. (_Note

de Buchon._)

Comment le roi de Navarre fut délivré de prison par le confort du

prévôt des marchands.

Après cette avenue, avint que aucuns chevaliers de France, messire

Jean de Péquigny et autres, vinrent, sur le confort du prévôt des

marchands et du conseil d'aucunes bonnes villes, au fort châtel

d'Arleux en Pailluel séant en Picardie, où le roi de Navarre étoit

pour le temps emprisonné et en la garde de monseigneur Tristan Dubois.

Si apportèrent les dits exploiteurs tels enseignes et si certaines au

châtelain, et si bien épièrent que messire Tristan Dubois n'y étoit

point, si fut par l'emprise dessus dite le roi de Navarre délivré hors

de prison et amené à grand joie en la cité d'Amiens, où il bien et

liement fut reçu et conjoui; et descendit chez un chanoine qui

grandement l'aimoit, que on appeloit messire Guy Quieret. Et fut le

roi de Navarre en l'hôtel ce chanoine quinze jours, tant que on lui

eût appareillé tout son arroy et qu'il fût tout assuré du duc de

Normandie, car le prévôt des marchands, qui moult l'aimoit et par quel

pourchas délivré étoit, lui impétra et confirma sa paix devers le duc

et ceux de Paris. Si fut le dit roi de Navarre amené par monseigneur

Jean de Péquigny et aucuns de la cité d'Amiens à Paris; et y fut pour

lors reçu à grand joie, et le virent moult volontiers toutes manières

de gens; et mêmement le duc de Normandie le fêta grandement. Mais

faire le convenoit, car le prévôt des marchands et ceux de son accord

le ennortèrent à ce faire. Si se dissimuloit le duc au gré du dit

prévôt et d'aucuns de ceux de Paris.

Comment le roi de Navarre prêcha devant le peuple à Paris et

montra les grands torts qu'on lui avoit faits.

Quand le roi de Navarre eut été une pièce à Paris, il fit un jour

assembler toutes manières de gens, prélats, chevaliers, clercs de

l'université de Paris, et tous ceux qui y voulurent être; et là

prêcha, et remontra premièrement en latin, moult courtoisement et

moult sagement, présent le duc de Normandie, en lui complaignant des

griefs et des villenies qu'on lui avoit faites à tort et sans raison.

Et dit que nul ne se voulsist de lui douter; car il vouloit vivre et

mourir en défendant le royaume de France; et le devoit bien faire, car

il en étoit extrait de père et de mère et de droite ancestrie; et

donna adoncques par ses paroles assez à entendre que, s'il vouloit

chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit que il

en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que

ses sermons et ses langages furent volontiers ouïs et moult

recommandés. Ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et

tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avoient

au régent le duc de Normandie, et aussi de plusieurs autres bonnes

villes et cités du royaume de France. Mais quel semblant ni quelle

amour que le prévôt des marchands ni ceux de Paris montrassent au roi

de Navarre, oncques messire Philippe de Navarre, son frère, ne se put

assentir ni ne voult venir à Paris; et disoit que en communauté

n'avoit nul arrêt certain, fors pour tout honnir.

Comment les communes de Beauvoisin et en plusieurs autres parties

de France mettoient à mort tous gentils hommes et femmes qu'ils

trouvoient.

Assez tôt après la délivrance du roi de Navarre[247], advint une

grand'merveilleuse tribulation en plusieurs parties du royaume de

France, si comme en Beauvoisin, en Brie, et sur la rivière de Marne,

en Valois, en Laonois, en la terre de Coucy et entour Soissons. Car

aucunes gens des villes champêtres, sans chef, s'assemblèrent en

Beauvoisin; et ne furent mie cent hommes les premiers; et dirent que

tous les nobles du royaume de France, chevaliers et écuyers,

honnissoient et trahissoient le royaume, et que ce seroit grand bien

qui tous les détruiroit. Et chacun d'eux dit: «Il dit voir! il dit

voir! honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentils

hommes ne soient détruits!» Lors se assemblèrent et s'en allèrent,

sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés

et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demeuroit.

Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfans,

petits et grands, et ardirent la maison. Secondement ils s'en allèrent

en un autre fort châtel et firent pis assez; car ils prirent le

chevalier et le lièrent à une estache bien et fort, et violèrent sa

femme et sa fille les plusieurs, voyant le chevalier: puis tuèrent la

femme qui étoit enceinte et grosse d'enfant, et sa fille, et tous les

enfans, et puis le dit chevalier à grand martyre, et ardirent et

abattirent le châtel. Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes

maisons. Et multiplièrent tant que ils furent bien six mille; et

partout là où ils venoient leur nombre croissoit, car chacun de leur

semblance les suivoit. Si que chacun chevalier, dames et écuyers,

leurs femmes et leurs enfans, les fuyoient; et emportoient les dames

et les damoiselles leurs enfans dix ou vingt lieues de loin, où ils se

pouvoient garantir; et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur

avoir dedans: et ces méchans gens assemblés sans chef et sans armures

roboient et ardoient tout, et tuoient et efforçoient et violoient

toutes dames et pucelles sans pitié et sans mercy, ainsi comme chiens

enragés. Certes oncques n'avint entre Chrétiens et Sarrasins telle

forcenerie que ces gens faisoient, ni qui plus fissent de maux et de

plus vilains faits, et tels que créature ne devroit oser penser,

aviser ni regarder; et cil qui plus en faisoit étoit le plus prisé le

plus grand maître entre eux. Je n'oserois écrire ni raconter les

horribles faits et inconvenables que ils faisoient aux dames. Mais

entre les autres désordonnances et vilains faits, ils tuèrent un

chevalier et boutèrent en une broche, et le tournèrent au feu et le

rôtirent devant la dame et ses enfans. Après ce que dix ou douze

eurent la dame efforcée et violée, ils les en voulurent faire manger

par force; et puis les tuèrent et firent mourir de male-mort. Et

avoient fait un roi entre eux qui étoit, si comme on disoit adonc, de

Clermont en Beauvoisin, et l'élurent le pire des mauvais; et ce roi on

appeloit Jacques Bonhomme[248]. Ces méchans gens ardirent au pays de

Beauvoisin et environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de soixante

bonnes maisons et de forts châteaux; et si Dieu n'y eût mis remède par

sa grâce, le meschef fût si multiplié que toutes communautés eussent

été détruites, sainte Église après, et toutes riches gens, par tous

pays; car tout en telle manière si faites gens faisoient au pays de

Brie et de Pertois. Et convint toutes les dames et les damoiselles du

pays, et les chevaliers et les écuyers, qui échapper leur pouvoient,

affuir à Meaux en Brie l'un après l'autre, en pures leurs cotes, ainsi

comme elles pouvoient; aussi bien la duchesse de Normandie et la

duchesse d'Orléans, et foison de hautes dames, comme autres, si elles

se vouloient garder d'être violées et efforcées, et puis après tuées

et meurtries.

[247] Le continuateur de Nangis nous apprend quelle fut la cause

de la Jacquerie. «Dans l'été de l'année 1358, dit-il, les paysans

des environs de Saint-Leu et de Clermont au diocèse de Beauvais,

ne pouvant plus supporter les maux qui les accablaient de tous

côtés, et voyant que leurs seigneurs, loin de les défendre, les

opprimaient et leur causaient plus de dommages que les ennemis,

crurent qu'il leur était permis de se soulever contre les nobles

du royaume et de prendre leur revanche des mauvais traitements

qu'ils en avaient reçus.»

[248] Il est nommé _Guillaume Callet_ et quelquefois _Caillet_ dans

les _Chroniques de France_. Le nom de _Jacques Bonhomme_ était donc

une espèce de sobriquet: on lit dans le second continuateur de

Nangis qu'on le donnait aux paysans dès l'année 1356. «En ce

temps-là, dit-il, les nobles pour se moquer des paysans les

nommaient _Jacques Bonhomme_; et on appelait communément de ce nom

les paysans qui servaient dans les armées.» Peut-être ce

sobriquet venait-il de ce qu'ils étaient armés de _jacques_, espèce

de casaque contrepointée qui se mettait autrefois par-dessus la

cuirasse, et de ce qu'on appelait alors assez communément en

France les paysans _bons hommes_, comme on peut le voir dans

plusieurs passages de Froissart. (_Note de Buchon._)

Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris

et Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, et par

toute la terre de Coucy. Là étoient les grands violeurs et

malfaiteurs; et exillièrent, que entre la terre de Coucy, que entre la

comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de Soissons et de Noyon,

plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et écuyers; et

tuoient et roboient quant que ils trouvoient. Mais Dieu par sa grâce y

mit tel remède, de quoi on le doit bien regracier, si comme vous orrez

ci-après.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 30 / 36 段