première fois en 1296, par Philippe le Bel. C'était d'abord le
centième, puis le cinquantième des biens des laïques et du
clergé. (_Note de Buchon._)
Si se accordèrent que les prélats éliroient douze personnes bonnes et
sages entre eux, qui auroient pouvoir, de par eux et de par le clergé,
de ordonner et aviser voies convenables pour faire ce que dessus est
dit. Les barons et les chevaliers ainsi élurent douze autres
chevaliers entre eux, les plus sages et les plus discrets, pour
entendre à ces besognes; et les bourgeois, douze en telle manière.
Ainsi fut confirmé et accordé de commun accord: lesquelles trente-six
personnes devoient être moult souvent à Paris ensemble, et là parler
et ordonner des besognes du dit royaume. Et toutes manières de choses
se devoient déporter par ces trois états; et devoient obéir tous
autres prélats, tous autres seigneurs, toutes communautés des cités et
des bonnes villes, à tout ce que ces trois états feroient et
ordonneroient. Et toutesfois, en ce commencement, il en y eut
plusieurs en cette élection qui ne plurent mie bien au duc de
Normandie, ni à son conseil.
Au premier chef, les trois états défendirent à forger la monnoye que
on forgeoit, et saisirent les coins. Après ce, ils requirent au duc
qu'il fût si saisi du chancelier le roi de France son père[239], de
monseigneur Robert de Lorris, de monseigneur Simon de Bucy[240], de
Poillevilain[241], et des autres maîtres des comptes et conseillers du
temps passé du dit roi, par quoi ils rendissent bon compte de tout ce
que on avoit levé et reçu au royaume de France par leur conseil. Quand
tous ces maîtres conseillers entendirent ce, ils ne se laissèrent mie
trouver; si firent que sages; mais se partirent du royaume de France,
au plus tôt qu'ils purent; et s'en allèrent en autres nations
demeurer, tant que ces choses fussent revenues en autre état.
[239] Pierre de La Forest, archevêque de Rouen.
[240] Premier président du parlement de Paris.
[241] Jean Poillevilain, bourgeois de Paris, souverain maître des
monnaies et maître des comptes.
Comment les trois états firent faire monnoie de fin or; et
comment ils envoyèrent gens d'armes contre messire Godefroy de
Harecourt.
Après ce, les trois états ordonnèrent et établirent, de par eux et en
leurs noms, receveurs pour lever et recevoir toutes mal-toultes,
impositions, dixièmes, subsides et toutes autres droitures appartenans
au roi et au royaume; et firent forger nouvelle monnoie de fin or, que
on appeloit moutons[242]. Et eussent volontiers vu que le roi de
Navarre fût délivré de prison du châtel de Arleux en Cambrésis, là où
on le tenoit; car il sembloit à plusieurs de ceux des trois états que
le royaume en seroit plus fort et mieux défendu, au cas qu'il voudroit
être bon et féal: pourtant que il y avoit petit de seigneurs au dit
royaume à qui l'on se pût rallier, que tous ne fussent morts ou pris à
la besogne de Poitiers. Si en requirent le duc de Normandie que il le
voulsist délivrer; car il leur sembloit que on lui faisoit grand tort,
ni ils ne savoient pourquoi on le tenoit. Le duc de Normandie répondit
adonc moult sagement, que il ne l'oseroit délivrer, ni mettre conseil
à sa délivrance, car le roi son père l'y faisoit tenir; si ne savoit
mie la cause pourquoi. Et ne fut point adoncques le roi de Navarre
délivré.
[242] Cette monnaie était en usage dès le temps de saint Louis;
elle dura jusqu'au règne de Charles VII.
En ce temps nouvelles vinrent au duc de Normandie et aux trois états
que messire Godefroy de Harecourt harioit et guerroyoit malement le
bon pays de Normandie; et couroient ses gens, qui n'étoient mie
grand'foison, deux ou trois fois la semaine jusques aux faubourgs de
Caen, de Saint-Lô en Cotentin, d'Évreux, d'Avranches et de Coutances;
et si ne leur alloit nul au devant. Adoncques ordonnèrent et mirent
sus le duc et les dits trois états une chevauchée de gens d'armes de
bien trois cents lances et cinq cents autres armures de fer; et y
établirent quatre capitaines, le seigneur de Reneval, le seigneur de
Cauny, le seigneur de Ruilli et le seigneur de Freauville. Si
partirent ces gens d'armes de Paris, et s'en vinrent à Rouen, et là
assemblèrent-ils de tous côtés. Et y eut plusieurs chevaliers et
écuyers d'Artois et de Vermandois, tels que le seigneur de Maunier, le
seigneur de Créqui, messire Louis de Haveskierque, messire Oudart de
Renty, messire Jean de Fiennes, messire Enguerrant d'Eudin, et
plusieurs autres; et aussi de Normandie moult de appertes gens
d'armes; et exploitèrent tant ces seigneurs et leurs gens qu'ils
vinrent en la cité de Coutances et en firent leur garnison.
Comment le Roi Jean fut mené en Angleterre.
1357.
Les trois états entendirent toute celle saison aux ordonnances du
royaume; et étoit le dit royaume de France tout gouverné par eux.
Tout cel hiver en suivant se tint le prince, et la plus grand partie
des seigneurs d'Angleterre qui à la bataille de Poitiers avoient été,
à Bordeaux sur Gironde, en grand revel et ébattement; et entendirent
tous ces temps à pourveoir navire et à ordonner leurs besognes bien et
sagement, pour emmener le roi de France et son fils et toute la plus
grand partie des seigneurs qui là étoient, en Angleterre.
Quand ce vint que la saison approcha que le prince dut partir et que
les besognes étoient ainsi que toutes prêtes, il manda tous les plus
hauts barons de Gascogne, le seigneur de Labret premièrement, le
seigneur de Mucident, le seigneur de l'Esparre, le seigneur de
Langueren, le seigneur de Pommiers, le seigneur de Courton, le
seigneur de Rosem, le seigneur de Condon, le seigneur de Chaumont, le
seigneur de Montferrant, le seigneur de Landuras, messire Aymeri de
Tarse, le captal de Buch, le soudich de l'Estrade et tous les autres;
et leur fit et montra pour lors très grand signe d'amour, et leur
donna et promit grands profits, c'est tout ce que Gascons aiment et
désirent, et puis leur dit finablement qu'il s'en vouloit aller en
Angleterre et y mèneroit aucuns d'eux, et laisseroit les autres au
pays de Bordelois et de Gascogne pour garder la terre et les
frontières contre les François. Si leur mettoit en abandon cités,
villes et châteaux, et leur recommandoit à garder ainsi comme leur
héritage. Quand les Gascons entendirent ce que le prince de Galles,
ainsné fils au roi leur seigneur, en vouloit mener hors de leur
puissance le roi de France que ils avoient aidé à prendre, si n'en
furent mie de premier bien d'accord, et dirent au prince: «Cher sire,
nous vous devons en quant que nous pouvons toute honneur, toute
obéissance et loyal service, et nous louons de vous en quant que nous
pouvons ni savons; mais ce n'est pas notre intention que le roi de
France, pour lequel nous avons eu grand travail à mettre au point où
il est, vous nous éloigniez ainsi; car, Dieu mercy! il est bien, et en
bonne cité et forte, et sommes forts et gens assez pour le garder
contre les François, si de puissance ils le vous vouloient ôter.»
Adonc répondit le prince: «Chers seigneurs, je le vous accorde moult
bien: mais monseigneur mon père le veut avoir et voir; et du bon
service que fait lui avez et à moi aussi, vous en savons gré, et sera
grandement reméri.»
Néantmoins ces paroles ne pouvoient apaiser les Gascons que le prince
leur éloignât le roi de France, jusques à ce que messire Regnault de
Cobehen et messire Jean de Chandos y trouvèrent moyen; car ils
sentoient les Gascons convoiteux. Si lui dirent: «Sire, sire, offrez
leur une somme de florins, et vous les verrez descendre à votre
requête.» Adoncques leur offrit le prince soixante mille florins. Ils
n'en voulurent rien faire. Finablement, on alla tant de l'un à l'autre
que un accord se fit, parmi cent mille francs que le prince dut
délivrer aux barons de Gascogne, pour départir entre eux; et en fit sa
dette, et leur fut la dite somme payée et délivrée ainçois que le
prince partît.
Après tout ce, il institua quatre barons de Gascogne à garder tout le
pays jusques à son retour, le seigneur de Labret, le seigneur de
l'Esparre, le seigneur de Pommiers et le seigneur de Rosem. Tantôt ces
choses faites, le dit prince entra en mer, à belle navie et grosse de
gens d'armes et d'archers; et emmena avecques lui grand foison de
Gascons, le captal de Buch, messire Aimery de Tarse, le seigneur de
Landuras, le seigneur de Mucident, le soudich de l'Estrade, et
plusieurs autres. Si mirent en un vaissel, tout par lui, le roi de
France pour être mieux à son aise.
En cette navie avoit bien cinq cents hommes d'armes et deux mille
archers, pour les périls et les rencontres de sur mer; car ils étoient
informés, avant leur département à Bordeaux, que les trois états par
lesquels le royaume étoit gouverné avoient mis sus en Normandie et au
Crotoy deux grosses armées de soudoyers pour aller au devant des
Anglois et eux tollir le roi de France. Mais oncques ils n'en virent
apparant: si furent-ils onze jours et onze nuits sur mer, et
arrivèrent au douzième au havre de Zanduich: puis issirent les
seigneurs hors des navires et des vaisseaux et se herbergèrent en la
dite ville de Zanduich et ès village environ. Si se tinrent illec deux
jours pour eux rafraîchir et leurs chevaux. Au tiers jour ils se
partirent et s'en vinrent à Saint-Thomas de Cantorbie. Ces nouvelles
vinrent au roi d'Angleterre et à la roine que leur fils le prince
étoit arrivé et avoit amené le roi de France: si en furent grandement
réjouis, et mandèrent tantôt aux bourgeois de Londres que ils
s'ordonnassent si honorablement comme il appartenoit à tel seigneur
recevoir que le roi de France. Ceux de la cité de Londres obéirent au
commandement du roi, et se vêtirent par connétablies très richement,
et se ordonnèrent de tous points pour le recueillir; et se vêtirent
tous les métiers de draps différens l'un de l'autre.
Or vint le roi de France, le prince et leurs routes à Saint-Thomas de
Cantorbie, où ils firent leurs offrandes, et y reposèrent un jour. A
l'endemain ils chevauchèrent jusques à Rocestre; et puis reposèrent là
un jour: au tiers jour ils vinrent à Dardefort, et au quart jour, à
Londres, où ils furent très-honorablement reçus; et aussi avoient-ils
été par toutes villes où ils avoient passé. Si étoit le roi de France,
ainsi que il chevauchoit parmi Londres, monté sur un grand blanc
coursier, très bien arréé et appareillé de tous points, et le prince
de Galles sur une petite haquenée noire de lez lui. Ainsi fut-il
convoyé tout au long de la cité de Londres jusques à l'hôtel de
Savoye, lequel hôtel est héritage au duc de Lancastre. Là tint le roi
de France un temps sa mansion; et là le vinrent voir le roi
d'Angleterre et la roine, qui le reçurent et fêtoyèrent grandement,
car bien le savoient faire; et depuis moult souvent le visitoient et
le consolaçoient de ce qu'ils pouvoient.
Assez tôt après vinrent en Angleterre, par le commandement du pape
Innocent VI, les deux cardinaux dessus nommés, messire Tallerant de
Pierregort et messire Nicolle, cardinal d'Urgel. Si commencèrent à
proposer et à entamer traités de paix entre l'un et l'autre, et moult
y travaillèrent[243], mais rien n'en purent exploiter. Toutes fois,
ils procurèrent tant parmi bons moyens que unes trèves furent données
entre les deux rois et leurs confortans, à durer jusques à la
Saint-Jean-Baptiste, l'an mil trois cent cinquante neuf. Et furent mis
hors de la trève messire Philippe de Navarre et tous ses alliés, les
hoirs le comte de Montfort et la duché de Bretagne.
[243] Knyghton rapporte un trait assez singulier, à l'occasion
des mouvements que se donna le pape pour procurer la paix entre
la France et l'Angleterre après la bataille de Poitiers, et de la
partialité qu'il montrait pour la France, sa patrie. Pour
insulter aux Français, dit-il, qui s'étaient laissé battre par
une poignée d'Anglais, on afficha en plusieurs lieux ces mots:
_Ore est le pape devenu Franceys e Jesu devenu Engley: Ore sera
veou qe fra plus ly pape ou Jesus_. (_Note de Buchon._)
Un peu après fut le roi de France translaté de l'hôtel de Savoye et
remis au châtel de Windesore, et tous ses hôtels et gens. Si alloit
voler, chasser, déduire et prendre tous ses ébatements environ
Windesore, ainsi qu'il lui plaisoit, et messire Philippe son fils
aussi; et tout le demeurant des autres seigneurs, comtes et barons, se
tenoient à Londres: mais ils alloient voir le roi quand il leur
plaisoit, et étoient recrus sur leur foi tant seulement.
Comment le prévôt des marchands et ses alliés tuèrent au palais
trois chevaliers en la présence du duc de Normandie.
En ce temps que les trois états gouvernoient, se commencèrent à lever
tels manières de gens qui s'appeloient Compagnies, et avoient guerre à
toutes gens qui portoient malettes. Or vous dis que les nobles du
royaume de France et les prélats de sainte Église se commencèrent à
tanner de l'emprise et ordonnance des trois états. Si en laissoient
le prévôt des marchands convenir et aucuns des bourgeois de Paris,
pource que ils s'en entremettoient plus avant qu'ils ne voulsissent.
Si avint un jour que le duc de Normandie étoit au palais à Paris,
atout grand foison de chevaliers et nobles et de prélats, le prévôt
des marchands de Paris assembla aussi grand foison des communes de
Paris qui étoient de sa secte et accord, et portoient iceux chaperons
semblables afin que mieux se reconnussent; et s'en vint le dit prévôt
au Palais avironné de ses hommes; et entra en la chambre du duc, et
lui requit moult aigrement que il voulsist entreprendre le faix des
besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui lui
devoit parvenir fût si bien gardé, que tels manières de compagnies qui
régnoient n'allassent mie gâtant ni robant le pays. Le duc répondit
que tout ce feroit-il volontiers, si il avoit la mise parquoi il le
pût faire; mais celui qui faisoit lever les profits et les droitures
appartenans au royaume, le devoit faire; si le fît. Je ne sais
pourquoi ni comment, mais les paroles multiplièrent tant et si haut
que là endroit furent, en la présence du duc de Normandie, occis trois
des grands de son conseil, si près de lui que sa robe en fut
ensanglantée[244], et en fut-il même en grand péril; mais on lui donna
un des chaperons à porter; et convint qu'il pardonnât là celle mort de
ses trois chevaliers, les deux d'armes et le tiers de loi. Si
appeloit-on l'un monseigneur Robert de Clermont, gentil et noble homme
grandement, et l'autre le seigneur de Conflans[245], et le chevalier
de loi, maître Regnault d'Acy, avocat[246]. De quoi ce fut grand
pitié, quand pour bien dire et bien conseiller leur seigneur, ils
furent là ainsi occis.
[244] Froissart intervertit l'ordre des faits en plaçant
celui-ci, qui est du 22 février 1357 (1358), suivant les autres
historiens contemporains, avant la délivrance du roi de Navarre,
que les mêmes historiens fixent à la fin de l'année précédente.
(_Note de Buchon._)
[245] Le premier était maréchal du duché de Normandie et le
second du comté de Champagne.
[246] Renaud d'Acy, avocat général, fut tué non dans la chambre
du dauphin, mais dans la boutique d'un pâtissier, près de
l'église de la Magdeleine, en retournant du palais vers
Saint-Landry, où sa maison était située. Froissart paraît avoir
été assez mal informé des circonstances de cet événement. (_Note
de Buchon._)
Comment le roi de Navarre fut délivré de prison par le confort du
prévôt des marchands.
Après cette avenue, avint que aucuns chevaliers de France, messire
Jean de Péquigny et autres, vinrent, sur le confort du prévôt des
marchands et du conseil d'aucunes bonnes villes, au fort châtel
d'Arleux en Pailluel séant en Picardie, où le roi de Navarre étoit
pour le temps emprisonné et en la garde de monseigneur Tristan Dubois.
Si apportèrent les dits exploiteurs tels enseignes et si certaines au
châtelain, et si bien épièrent que messire Tristan Dubois n'y étoit
point, si fut par l'emprise dessus dite le roi de Navarre délivré hors
de prison et amené à grand joie en la cité d'Amiens, où il bien et
liement fut reçu et conjoui; et descendit chez un chanoine qui
grandement l'aimoit, que on appeloit messire Guy Quieret. Et fut le
roi de Navarre en l'hôtel ce chanoine quinze jours, tant que on lui
eût appareillé tout son arroy et qu'il fût tout assuré du duc de
Normandie, car le prévôt des marchands, qui moult l'aimoit et par quel
pourchas délivré étoit, lui impétra et confirma sa paix devers le duc
et ceux de Paris. Si fut le dit roi de Navarre amené par monseigneur
Jean de Péquigny et aucuns de la cité d'Amiens à Paris; et y fut pour
lors reçu à grand joie, et le virent moult volontiers toutes manières
de gens; et mêmement le duc de Normandie le fêta grandement. Mais
faire le convenoit, car le prévôt des marchands et ceux de son accord
le ennortèrent à ce faire. Si se dissimuloit le duc au gré du dit
prévôt et d'aucuns de ceux de Paris.
Comment le roi de Navarre prêcha devant le peuple à Paris et
montra les grands torts qu'on lui avoit faits.
Quand le roi de Navarre eut été une pièce à Paris, il fit un jour
assembler toutes manières de gens, prélats, chevaliers, clercs de
l'université de Paris, et tous ceux qui y voulurent être; et là
prêcha, et remontra premièrement en latin, moult courtoisement et
moult sagement, présent le duc de Normandie, en lui complaignant des
griefs et des villenies qu'on lui avoit faites à tort et sans raison.
Et dit que nul ne se voulsist de lui douter; car il vouloit vivre et
mourir en défendant le royaume de France; et le devoit bien faire, car
il en étoit extrait de père et de mère et de droite ancestrie; et
donna adoncques par ses paroles assez à entendre que, s'il vouloit
chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit que il
en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que
ses sermons et ses langages furent volontiers ouïs et moult
recommandés. Ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et
tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avoient
au régent le duc de Normandie, et aussi de plusieurs autres bonnes
villes et cités du royaume de France. Mais quel semblant ni quelle
amour que le prévôt des marchands ni ceux de Paris montrassent au roi
de Navarre, oncques messire Philippe de Navarre, son frère, ne se put
assentir ni ne voult venir à Paris; et disoit que en communauté
n'avoit nul arrêt certain, fors pour tout honnir.
Comment les communes de Beauvoisin et en plusieurs autres parties
de France mettoient à mort tous gentils hommes et femmes qu'ils
trouvoient.
Assez tôt après la délivrance du roi de Navarre[247], advint une
grand'merveilleuse tribulation en plusieurs parties du royaume de
France, si comme en Beauvoisin, en Brie, et sur la rivière de Marne,
en Valois, en Laonois, en la terre de Coucy et entour Soissons. Car
aucunes gens des villes champêtres, sans chef, s'assemblèrent en
Beauvoisin; et ne furent mie cent hommes les premiers; et dirent que
tous les nobles du royaume de France, chevaliers et écuyers,
honnissoient et trahissoient le royaume, et que ce seroit grand bien
qui tous les détruiroit. Et chacun d'eux dit: «Il dit voir! il dit
voir! honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentils
hommes ne soient détruits!» Lors se assemblèrent et s'en allèrent,
sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés
et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demeuroit.
Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfans,
petits et grands, et ardirent la maison. Secondement ils s'en allèrent
en un autre fort châtel et firent pis assez; car ils prirent le
chevalier et le lièrent à une estache bien et fort, et violèrent sa
femme et sa fille les plusieurs, voyant le chevalier: puis tuèrent la
femme qui étoit enceinte et grosse d'enfant, et sa fille, et tous les
enfans, et puis le dit chevalier à grand martyre, et ardirent et
abattirent le châtel. Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes
maisons. Et multiplièrent tant que ils furent bien six mille; et
partout là où ils venoient leur nombre croissoit, car chacun de leur
semblance les suivoit. Si que chacun chevalier, dames et écuyers,
leurs femmes et leurs enfans, les fuyoient; et emportoient les dames
et les damoiselles leurs enfans dix ou vingt lieues de loin, où ils se
pouvoient garantir; et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur
avoir dedans: et ces méchans gens assemblés sans chef et sans armures
roboient et ardoient tout, et tuoient et efforçoient et violoient
toutes dames et pucelles sans pitié et sans mercy, ainsi comme chiens
enragés. Certes oncques n'avint entre Chrétiens et Sarrasins telle
forcenerie que ces gens faisoient, ni qui plus fissent de maux et de
plus vilains faits, et tels que créature ne devroit oser penser,
aviser ni regarder; et cil qui plus en faisoit étoit le plus prisé le
plus grand maître entre eux. Je n'oserois écrire ni raconter les
horribles faits et inconvenables que ils faisoient aux dames. Mais
entre les autres désordonnances et vilains faits, ils tuèrent un
chevalier et boutèrent en une broche, et le tournèrent au feu et le
rôtirent devant la dame et ses enfans. Après ce que dix ou douze
eurent la dame efforcée et violée, ils les en voulurent faire manger
par force; et puis les tuèrent et firent mourir de male-mort. Et
avoient fait un roi entre eux qui étoit, si comme on disoit adonc, de
Clermont en Beauvoisin, et l'élurent le pire des mauvais; et ce roi on
appeloit Jacques Bonhomme[248]. Ces méchans gens ardirent au pays de
Beauvoisin et environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de soixante
bonnes maisons et de forts châteaux; et si Dieu n'y eût mis remède par
sa grâce, le meschef fût si multiplié que toutes communautés eussent
été détruites, sainte Église après, et toutes riches gens, par tous
pays; car tout en telle manière si faites gens faisoient au pays de
Brie et de Pertois. Et convint toutes les dames et les damoiselles du
pays, et les chevaliers et les écuyers, qui échapper leur pouvoient,
affuir à Meaux en Brie l'un après l'autre, en pures leurs cotes, ainsi
comme elles pouvoient; aussi bien la duchesse de Normandie et la
duchesse d'Orléans, et foison de hautes dames, comme autres, si elles
se vouloient garder d'être violées et efforcées, et puis après tuées
et meurtries.
[247] Le continuateur de Nangis nous apprend quelle fut la cause
de la Jacquerie. «Dans l'été de l'année 1358, dit-il, les paysans
des environs de Saint-Leu et de Clermont au diocèse de Beauvais,
ne pouvant plus supporter les maux qui les accablaient de tous
côtés, et voyant que leurs seigneurs, loin de les défendre, les
opprimaient et leur causaient plus de dommages que les ennemis,
crurent qu'il leur était permis de se soulever contre les nobles
du royaume et de prendre leur revanche des mauvais traitements
qu'ils en avaient reçus.»
[248] Il est nommé _Guillaume Callet_ et quelquefois _Caillet_ dans
les _Chroniques de France_. Le nom de _Jacques Bonhomme_ était donc
une espèce de sobriquet: on lit dans le second continuateur de
Nangis qu'on le donnait aux paysans dès l'année 1356. «En ce
temps-là, dit-il, les nobles pour se moquer des paysans les
nommaient _Jacques Bonhomme_; et on appelait communément de ce nom
les paysans qui servaient dans les armées.» Peut-être ce
sobriquet venait-il de ce qu'ils étaient armés de _jacques_, espèce
de casaque contrepointée qui se mettait autrefois par-dessus la
cuirasse, et de ce qu'on appelait alors assez communément en
France les paysans _bons hommes_, comme on peut le voir dans
plusieurs passages de Froissart. (_Note de Buchon._)
Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris
et Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, et par
toute la terre de Coucy. Là étoient les grands violeurs et
malfaiteurs; et exillièrent, que entre la terre de Coucy, que entre la
comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de Soissons et de Noyon,
plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et écuyers; et
tuoient et roboient quant que ils trouvoient. Mais Dieu par sa grâce y
mit tel remède, de quoi on le doit bien regracier, si comme vous orrez
ci-après.