ala à Paris; et cuidoit ledit régent que ledit roy deust aler devers
luy, celuy jour, porter la response de ceux de Paris: mais il n'y ala
point, ainçois demoura tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour
dudit moys, il mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit
avecques luy. Et disoit-l'on en l'ost dudit régent que ceux de Paris
avoient dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que il ne
leur en challoit, car ils se passeroient bien de luy. Et pour ce fist
nouvelles aliances, si comme l'on disoit, avec eux; et bien y parut de
fait, car il ne retourna point devers ledit régent; mais luy estant
dedans ladite ville de Paris, plusieurs en issirent armés, par
espécial de ceux que il y avoit menés.
Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys, aucuns de
l'ost dudit régent qui se deslogoient de la Granche-aux-Merciers pour
eux approchier dudit régent. Et pour ce, cria-l'on en l'ost alarme, et
s'arma l'ost, et courut-l'on jusques à la bastide des fossés, et là ot
grant escarmuche, et y demoura-l'on jusques près de la nuit: et y
perdirent ceux de Paris plus que les autres.
Comment le roy de Navarre mist sus au régent qu'il avoit enfraint
le traictié, et du pont de bateaux qui fut fait sur Seine.
Le jeudi douziesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre s'en
retourna à Saint-Denis, et laissa les Anglois à Paris. Et ledit régent
envoia par devers ledit roy pour savoir quelle volenté il avoit, et
luy fist requérir que il venist avec luy, car il luy avoit promis que
il luy ayderoit contre tous. Lequel roy respondit que ledit régent et
sa gent avoient enfraint le traictié et les convenances que ils
avoient, car ils avoient assailli ceux de Paris le jour précédent, si
comme disoit ledit roy, tant comme il traictoit avecques eux; jasoit
ce, en vérité, que ceux de Paris eussent commencié l'escarmuche. Mais
ledit roy disoit ces choses pour ce qu'il ne povoit avoir fait à Paris
ce qu'il avoit promis au traictié dudit régent et de luy; car il avoit
promis de tant faire que ceux de Paris paieroient six cens mille escus
de Phelippe pour le premier paiement de la rançon du roy, mais que
ledit régent leur remist toute paine criminelle. Et ceux de Paris
respondirent quant il en parla, que ils n'en paieroient jà denier. Et
pour ce, mettoit sus ledit roy audit régent que il avoit enfraint
ledit traictié, jasoit ce que ceux qui là estoient savoient bien le
contraire. Si cuida-l'on bien que tous traictiés fussent rompus, dont
moult de gens avoient grant joie.
Et mist-l'on[232] grant paine à achever un pont que l'on avoit
encommencié sur bateaux pour passer la rivière de Seine, lequel fut
achevé ledit jeudi. Et tantost, plusieurs de l'ost passèrent ledit
pont et ardirent Vitry et plusieurs autres villes oultre la rivière de
Seine, et y pilla-l'on tout ce que l'on y trouva.
[232] Ce sont les troupes du régent qui jetèrent ce pont au
dessous de Corbeil.
Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns et par devers
les autres pour renouveler ledit traictié. Toutesvoies parloient
plusieurs moult vilainement contre ledit roy de Navarre qui si
solempnellement avoit juré et ne tenoit chose que il eust promis.
Comment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de
France, lors régent du royaume, reboutèrent, luy et ses gens,
ceux de Paris de dessus le pont qu'il avoit fait faire sur
Seine; et de plusieurs escarmuches faites environ
Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les gens dudit régent;
et du traictié qui fut fait pour faire la paix entre le régent
et ceux de Paris.
Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de
disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, plusieurs
de la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui
estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant
ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur
la rivière de Seine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié
ledit régent. Et tantost que ils furent devant ledit pont, ils
descendirent à pié, et en entra aucuns dedans la dite rivière pour
aler sur ledit pont où il n'avoit point de garde. Mais l'on ne povoit
monter sus ledit pont sé l'on n'entroit en l'yaue jusques au nombril,
pour ce qu'il avoit faute au bout du pont par devers Vitry; et y
mettoient les gens dudit régent une bachière toutes les fois que ils
vouloient passer: et quant ils en avoient fait, ladite bachière estoit
ostée du bout du pont. Et estoit mise contre ledit pont au dessus,
ainsi comme au milieu. Et lors estoit en celuy estat; et pour ce
convint que lesdis de Paris entrassent en l'yaue pour monter sur le
dit pont. Si cria-l'on alarme moult forment; et fut moult l'ost
estourmie, car les autres estoient venus à couvert et soudainement. Si
alèrent plusieurs, les uns armés et les autres désarmés, pour
deffendre ledit pont. Et jà avoient plusieurs des dessus dis de Paris
oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit régent
et reboutèrent leurs ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala
ledit régent en sa personne: et y furent plusieurs des gens du dit
régent navrés de trait. Et si y fut pris son mareschal, que on
appelloit monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres
navrés et pris. Toutesvoies furent-ils reculés et mis tous hors dessur
ledit pont par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris.
Et pour ce que l'on crioit alarme vers Paris, au cousté devers
Saint-Anthoine, et disoit-l'on que ceux de Paris estoient issus de
celle part, les gens d'armes se trairent vers là, et sur les champs
furent les batailles rangiées. Et y ot des escarmuches toute jour
jusques à la nuit, et y perdirent ceux de Paris plus que ils ne
gaignièrent. Toutesvoies, ceux qui issirent de Paris, tant d'un cousté
de Paris comme d'autre, estoient le plus Anglois. Et durant ces
choses, la royne Jehanne ala devers ledit régent pour renouer ledit
traictié, et quant elle s'en partit pour aler à Saint-Denis, encore
estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent toute celle
semaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de
juillet. Et celuy jour, la dite royne Jehanne, le roy de Navarre,
l'archevesque de Lyon, qui là avoit esté envoié de par le pape,
l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot,
eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris, alèrent
environ tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de
la partie devers Vitry, et avoient des gens d'armes et des archiers
avecques eux. Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé;
et parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et
finablement furent à accort, par telle manière que ceux de Paris
prieroient ledit régent que il leur voulsist remettre son mautalent,
et pardonner tout ce que ils avoient fait; et ils se mettroient en sa
merci, par telle condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la
royne Jehanne, du roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte
d'Estampes, concordablement et non aultrement. Et avec ce demourroient
en leur vertu tous accors, toutes convenances et toutes aliances que
ceux de Paris avoient avecques ledit roy de Navarre, avecques bonnes
villes et avecques tous autres. Et ledit régent devoit faire ouvrir
tous passages de rivières et autres, afin que toutes denrées et
marchandises pussent passer et estre portées à Paris. Et pour parfaire
les choses contenues audit traictié, fut journée prise au mardi
ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là devoient estre ledit
régent et son conseil d'une part, et ceux qui seroient ordenés pour
Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc d'Orléans et conte
d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en devoit ordener. Et
ce fait, fut publié en l'ost que il avoit bonne paix entre ledit
régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens de
monseigneur le duc et s'en partirent plusieurs celuy jour.
Et l'endemain, jour du vendredi, vintiesme jour dudit mois, plusieurs
alèrent vers Paris pour besoingnes que ils avoient à faire, lesquels
on n'y voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'on à qui ils
estoient; et quant ils respondirent que ils estoient au duc, ceux de
Paris leur dirent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete,
trésorier de France, lequel fut en grant péril d'estre tué; et
finablement en fut mis hors quant il ot esté mené en la maison de la
ville en Grève, et à Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les
gouverneurs.
Et après ce que ledit accort fut fait par la manière que dessus est
dit, les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent,
prirent et saisirent plusieurs maisons et biens meubles de plusieurs
officiers qui avoient esté avec ledit régent audit ost.
Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et
la plus grant partie de son ost s'en partit.
Comment ceux de Paris se esmurent contre les Anglois que le roy
de Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en tuèrent
partie et les autres emprisonnèrent au Louvre. Et de la mort de
ceux de Paris vers Saint-Cloust.
Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fut la journée[233]
ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-sur-Marne remise à Corbeil. Et
celuy samedi, après disner, s'esmut à Paris un grant descort entre
ceux de la ville et plusieurs Anglois qu'ils avoient fait venir en
ladite ville contre ledit régent leur seigneur, pour ce que l'on
disoit que aucuns autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à
Saint-Cloust pilloient le pays. Si s'esmut le commun de ladite ville
de Paris, et courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de
Paris, et en tuèrent vint-quatre ou environ et en prirent
quarante-sept des plus notables, en l'ostel de Neelle, auquel ils
avoient disné avec le roy de Navarre. Et plus de quatre cens autres en
divers ostieux de ladite ville, lesquels il mistrent tous en prison au
Louvre. De laquelle chose le roy de Navarre fut moult courroucié, si
comme l'on disoit; et aussi furent le prévost des marchans et autres
gouverneurs de ladite ville. Et, pour ce, l'endemain, jour de dimanche
et de la Magdalène, vint-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy
de Navarre, l'evesque de Laon, le prévost des marchans et plusieurs
autres gouverneurs de ladite ville de Paris furent en la maison de
ladite ville, environ heure de midi, et y ot moult de peuple assemblé
en ladite maison, tous armés devant en la place de Grève. Auquel
peuple ledit roy parla et leur dist qu'ils avoient mal fait d'avoir
tué lesdis Anglois, car il les avoit fait venir en son conduit[234]
pour servir ceux de la ville de Paris. Et tantost plusieurs d'iceux
crièrent qu'ils vouloient que tous les Anglois fussent tués, et
vouloient aler à Saint-Denis mettre à mort ceux qui y estoient, qui
pilloient tout le pays. Et dirent audit roy et au prévost des marchans
que ils alassent avec eux, en disant que ils avoient esté bien paiés
de leurs gages et soudées, et néanmoins ils pilloient tout le pays. Et
jasoit ce que ledit roy et prévost féissent tout leur pouvoir de
refraindre ledit peuple, ils ne le povoient faire, mais convint que
ils leur accordassent à aler avec eux. Mais avant que on partist de
Paris, il fut près de vespres. Dont plusieurs présumèrent que ledit
roy fist attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent
sourpris et despourveus. Et environ heure de vespres partirent de
Paris, les uns par la porte Saint-Honoré, le roy de Navarre, le
prévost des marchans et toute leur route par la porte Saint-Denis et
alèrent vers le Moulin à vent. Et estimoit-on que ils estoient, tant
d'une part comme d'autre, environ seize cens hommes de cheval et huit
mille de pié. Et furent lesdis roy de Navarre, le prévost des marchans
et toute leur route bien l'espace de demie heure largement, sans eux
mouvoir au champ qui est de l'autre partie dudit moulin à vent par
devers Montmartre. Et de leur route furent envoiés trois glaives qui
chevauchièrent par emprès Montmartre. Lesquels, sans ce qu'ils
feussent après vus, chevauchièrent en alant tout droit vers le bois de
Saint-Cloust, auquel bois lesdis Anglois estoient en une embusche. Et
au-dehors dudit bois par devers Paris en avoit environ quarante ou
cinquante. Si cuidèrent ceux de Paris que il n'en y eust plus; et
alèrent vers lesdis Anglois. Et quant ils furent près, les Anglois qui
estoient audit bois issirent hors, et tantost ceux de Paris se mirent
à fouir et les Anglois au chacier. Si tuèrent lesdis Anglois grant
foison des dessus dis de Paris, par espécial de ceux de pié qui
estoient issus par la porte Saint-Honoré; et tenoit-l'on communément
qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et furent presque tous
gens de pié. Et ledit roy de Navarre qui véoit ces choses ne se partit
pas de là, mais laissa tuer les dessus dis de Paris sans leur faire
aucune ayde né secours. Et après ce que lesdis de Paris furent
desconfis et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à
Saint-Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie s'en
retournèrent à Paris. Et furent, quant ils rentrèrent à Paris, forment
huiés et blasmés de ce qu'ils avoient ainsi les bonnes gens de Paris
laissié mettre à mort sans les secourir. Et dès lors commencièrent
ceux de Paris forment à murmurer, et faisoient forment garder les
quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun
de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis à mort; mais
le prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le
povoient souffrir.
[233] L'ajournement.
[234] Sous sa sauve garde.
Comment le prévost des marchans et ses aliés délivrèrent les
prisonniers du Louvre.
Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet, le prévost des
marchans et plusieurs autres jusques au nombre de huit vints ou deux
cens hommes armés et plusieurs archiers alèrent au Louvre; et de fait,
contre la volenté dudit peuple et commun de Paris, délivrèrent les dis
Anglois prisonniers et les mirent hors de Paris par la porte
Saint-Honoré. Et en les conduisant de la ville dehors, aucuns de ceux
qui estoient avec ledit prévost crioient et demandoient sé il y avoit
aucun qui voulsist aucune chose dire contre la délivrance desdis
Anglois; et avoient leurs arcs tous tendus pour les délivrer de tous
empeschemens, sé aucuns les voulsist mettre en ladite délivrance; mais
il n'y ot personne qui osast parler né faire semblant; jasoit ce
qu'ils en fussent moult douloureusement courrouciés en ladite ville de
Paris.
Si s'en alèrent les Anglois à Saint-Denis avec le roy de Navarre, qui
tousjours y estoit demouré depuis le dimanche précédent; car il
n'osoit pas seurement retourner à Paris, si comme l'on disoit, tant
pour cause de ce que il n'avoit point aidié à ceux de Paris le
dimanche précédent, lorsque les Anglois les avoient tués, comme pour
la délivrance des Anglois du Louvre, laquelle avoit esté faite à la
requeste dudit roy de Navarre, si comme l'on disoit et voir estoit. Si
en estoit le peuple de Paris forment esmeu en cuer contre ledit
prévost des marchans et contre les autres gouverneurs; mais il n'y
avoit homme qui osast commencier la riote. Toutesvoies Dieu, qui tout
voit, qui vouloit ladite ville sauver, ordena par la manière qui
s'ensuit.
De la mort du prévost des marchans et de plusieurs autres ses
aliés.
Le mardi derrenier jour du moys de juillet, le prévost des marchans et
plusieurs autres avec luy, tous armés, alèrent disner à la bastide
Saint-Denis. Et commanda ledit prévost à ceux qui gardoient ladite
bastide que ils bailliassent les clefs à Joseran de Mascon, qui estoit
trésorier du roy de Navarre. Lesquels gardes desdites clefs dirent que
ils n'en bailleroient nulles. Dont le prévost fut moult courroucié, et
se mut riote à ladite bastide entre ledit prévost et ceux qui
gardoient lesdites clefs, tant que un bourgeois appellé Jehan
Maillart, garde de l'un des quartiers de la ville, de la partie de
vers la bastide, oït nouvelles dudit débat, et pour ce se traist vers
ledit prévost et luy dit que l'on ne bailleroit point les clefs audit
Joseran. Et pour ce, eust plusieurs grosses parolles entre ledit
prévost et ledit Joseran d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre
part. Si monta ledit Jehan Maillart à cheval, et prist une bannière du
roy de France et commença à hault crier: «_Montjoie Saint-Denis au roy
et au duc!_» tant que chascun qui le véoit aloit après et crioit à
haulte voix ledit cri. Et aussi fist le prévost et sa compaignie. Et
s'en alèrent vers la bastide Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart
demoura vers les halles. Et un chevalier appelé Pepin des Essars, qui
rien ne savoit de ce que ledit Jehan Maillart avoit fait, prist assez
tost après une autre bannière de France, et crioit semblablement comme
Jehan Maillart: «_Montjoie Saint-Denis!_» Et durant ces choses, ledit
prévost vint à la bastide Saint-Anthoine, et tenoit deux boistes où
avoit lettres lesquelles le roy de Navarre luy avoit envoyées, si
comme l'on disoit. Si requistrent ceux qui estoient à ladite bastide
que il leur monstrast lesdites lettres. Et s'esmut riote à ladite
bastide, tant que aucuns qui là estoient coururent sus à Phelippe
Giffart, qui estoit avec ledit prévost, lequel se deffendit forment,
car il estoit fort armé et le bacinet en la teste; et toutesvoies
fut-il tué. Et après fut tué ledit prévost et un autre de sa
compaignie appelé Simon Le Paonnier: et tantost furent despoilliés et
estendus tous nus sur les quarreaux en la voie. Et ce fait, le peuple
s'esmut pour aler quérir des autres et pour en faire autel; et leur
dit-on que, en l'ostel de Hocaus, à l'enseigne de l'Ours, près de la
porte Baudoier, estoit entré Jehan de l'Isle le jeune. Si y entrèrent
grant foison de gens et y trouvèrent ledit Jehan de l'Isle et Gille.
Marcel, clerc de la marchandise de Paris, lesquels il mirent à mort.
Et tantost furent despoilliés comme les autres et trainés tous nus
sur les quarreaux devant ledit ostel et là furent laissiés. Et
tantost se partit ledit peuple et s'esmut à aler querre des autres.
Et ce jour, à la bastide Saint-Martin, fut tué Jehan Poret-le-Jeune.
Et furent les cinq corps dessus nommés trainés en la court de
Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et là furent mis et estendus
tous nus en ladite court, en la veue de tous, si comme ils avoient
fait mettre les mareschaux, celui de Clermont et celui de Champaigne:
dont plusieurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, car ils
estoient morts de telle mort comme ils avoient fait mourir lesdis
mareschaux.
Item, celui mardi, furent pris et mis au Chastellet de Paris, Charles
Toussac, eschevin de Paris, et Joseran de Mascon, trésorier du roy de
Navarre. Et le peuple qui les menoit crioit haultement le dessus dit
cri, et avoit chascun dudit peuple l'espée nue au poing.
De la venue du régent à Paris, et de la mort de Charles Toussac
et de Joseran de Mascon.
Le jeudi second jour d'aoust au soir, ala le duc de Normendie, régent
le royaume, à Paris, où il fut receu à très grant joie du peuple de
ladite ville. Et celui jour, avant que ledit régent entrast à Paris,
furent lesdis Charles Toussac et ledit Joseran traînés du Chastellet
jusques en Grève, et là furent décapités. Et longuement après
demourèrent en la place sur les quarreaux, et après en la rivière
furent gietés.
Comment le régent fut deffié de par le roy de Navarre.
Le vendredi tiers jour du mois d'aoust, fut le régent deffié de par le
roy de Navarre. Et celui jour fut pris Pierre Gille. Et aussi fut
maistre Thomas de Ladit, chancelier dudit roy de Navarre, qui estoit
en habit de moine.
De la mort de plusieurs traîtres du roy et du régent; et des
paroles que ledit regent dist à ceux de Paris.
Le samedi ensuivant, quart jour dudit moys d'aoust, ledit Pierre Gille
et un chevalier qui estoit chastelain du Louvre, et estoit né
d'Orléans de assez petit lieu, de gens de mestier[235], et estoit
appelé monseigneur Gille Caillart, furent traînés du Chastellet
jusques ès halles, et là orent les testes coppées. Mais ledit
chevalier eust avant la langue coppée, pour plusieurs mauvaises
paroles qu'il avoit dites du roy de France et du régent son fils. Et
après, les corps furent giettés à la rivière. Et après, la semaine
ensuivant, furent décapités ensemble, en un jour, Jehan Prévost et
Pierre Leblont; et en un autre jour deux avocas, l'un de Parlement,
appelé maistre Pierre de Puiseux, et l'autre du Chastellet, appelé
maistre Jehan Godart. Et furent tous giettés en la rivière; et un
appelé Bonvoisin fut mis en oubliette[236].
[235] Ce passage, comme une foule d'autres, prouve bien qu'on
n'exigeait pas des preuves de noblesse de tous ceux qu'on élevait
au rang de chevalier. (_Note de M. Paulin Pâris._)
[236] _En oubliette._ En prison perpétuelle.
Celui jour de samedi, quatriesme jour dudit mois d'aoust, parla ledit
régent audit peuple de Paris, en la maison de la ville; et leur dist
la grant traïson qui avoit esté traictiée par les dessus dis mors et
de l'evesque de Laon et de plusieurs autres qui encore vivoient; c'est
assavoir de faire ledit roy de Navarre roy de France, et de mettre les
Anglois et Navarrois en Paris, celui jour que le prévost des marchans
fut tué. Et devoient mettre à mort tous ceux qui se tenoient de la
partie du roy et son fils, et jà avoient esté plusieurs maisons de
Paris signées à divers seings; dont moult de gens estoient forment
esbahis en ladite ville.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
Pâris.
LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1356 ET LA JACQUERIE.
Récit de Froissart.
Comment les trois états furent assemblés en la cité de Paris pour
ordonner du gouvernement du royaume de France.
Si le royaume d'Angleterre et les Anglois et leurs alliés furent
réjouis de la prise du roi Jean de France, le royaume de France fut
grandement troublé et courroucé. Et il y avoit bien cause; car ce fut
une très grande désolation et ennuyable pour toutes manières de gens.
Et sortirent bien adoncques les sages hommes du royaume que grands
meschefs en naîtroient; car le roi leur chef et toute la bonne
chevalerie de France étoit morte ou prise; et les trois enfans du roi
qui retournés étoient, Charles, Louis et Jean, étoient moult jeunes
d'âge et de conseil; si y avoit en eux petit recouvrer; ni nul des
dits enfans ne vouloit emprendre le gouvernement du dit royaume[237].
[237] Cette assertion est démentie par des _lettres royaux_
concernant l'élection des échevins et consuls de Lille, expédiées
dès le 2 d'octobre, trois jours après l'arrivée du duc à Paris, à
la tête desquelles il prend le titre de _lieutenant du roi de
France_. Il convoqua d'ailleurs, dans la même qualité, les états
généraux pour le 15 du même mois d'octobre. Il ne fit en cela
qu'avancer de six semaines la convocation de cette assemblée, que
le roi son père avait indiquée pour la Saint-André suivante, par
l'article 7 de l'ordonnance du 28 décembre 1355. Au reste,
Froissart paraît avoir confondu les états du mois d'octobre 1356
avec ceux qui s'assemblèrent de nouveau le 5 février 1357. (_Note
de Buchon._)
Avec tout ce, les chevaliers et les écuyers qui retournés étoient de
la bataille, en étoient tant haïs et si blâmés des communes que envis
ils s'embatoient ès bonnes villes. Si parlementoient et murmuroient
ainsi les uns sur les autres. Et regardèrent et avisèrent les
plusieurs des sages hommes que cette chose ne pouvoit longuement durer
ni demeurer en tel état, que on n'y mît remède; car se tenoient en
Cotentin Anglois et Navarrois, desquels messire Godefroy de Harecourt
étoit chef, qui couroient et détruisoient tout le pays.
Si avint que tous les prélats de sainte Église, évêques et abbés, tous
les nobles, seigneurs et chevaliers, et le prévôt des marchands et les
bourgeois de Paris, et le conseil des bonnes villes du royaume de
France furent tous ensemble en la cité de Paris, et voulurent savoir
et ordonner comment le royaume de France seroit gouverné jusques adonc
que le roi leur sire seroit délivré; et voulurent encore savoir plus
avant que le grand trésor que on avoit levé au royaume du temps passé,
en dixièmes, en male-toultes[238], en subsides, et en forges de
monnoyes, et en toutes autres extortions, dont leurs gens avoient été
formenés et triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal
gardé et défendu, étoit devenu: mais de ce ne savoit nul à rendre
compte.