Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux fois ou trois, que

il luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: «Mon

redoubté seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour

Dieu vueilliez-moi garder mon honneur.» Si descendit à la porte et

l'ouvrit; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha une

nuit et le prist en sa main, et establit à le garder de par luy ledit

Taupin, et luy fist faire serement nouvel. Et se partit dudit chastel

et s'en ala à Meaux, là où demouroit lors madame la duchesse, sa

femme, et là où il avoit envoié de Provins le conte de Joigny et

environ soixante hommes d'armes en sa compaignie, pour ce que l'on luy

avoit dit que ceux de Paris avoient entencion de prendre et garnir de

par eux le marchié de Meaux[217]. Et y estoit entré ledit conte deux

jours devant. Dont le maire et aucuns de ladite ville furent moult

courrouciés, et en parla ledit maire moult hautement audit conte de

Joigny, qui s'estoit mis audit marchié et le tenoit. Et luy dit ledit

maire que sé il cuidast qu'il voulsist avoir pris ledit marchié, que

il ne feust pas entré en ladite ville de Meaux. Et quant ledit régent

fut en ladite ville de Meaux, ledit conte luy dit ce que ledit maire

luy avoit dit. Lequel maire fut mandé devant ledit régent, et luy

furent récitées les parolles que il avoit dites, et les luy fist-l'on

amender, et fut réservée la tauxation et l'amende.

[217] Le marché de Meaux était une forteresse importante.

De l'artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre, et la

firent porter en l'ostel de la ville.

Le mercredi dix-huitiesme jour dudit moys d'avril, se partit ledit

régent de la ville de Meaux pour aller à Compiègne à une journée[218]

qu'il avoit mise aux Vermendisiens[219] qui y devoient estre. Et luy

apporta-on, celuy jour, nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant

quantité d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargiée, pour

mener en certains lieux où ledit régent avoit ordené que fust menée;

et l'avoient ceux de Paris fait mener en la maison de la ville, en

Grève. Et si avoient encore les dessus dis de Paris envoié audit

régent une bien merveilleuse lettres closes. Et un pou avant, ils

avoient mis gens d'armes de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce

temps et par avant, depuis que ledit régent s'estoit parti de Paris,

repairoient pou ou nuls gentils hommes en ladite ville de Paris, dont

ceux de ladite ville estoient moult dolens. Et tenoient plusieurs que

les gentilshommes leur vouloient mal. Et fut une grande division au

royaume de France. Car plusieurs villes, et la plus grant partie, se

tenoient devers le régent leur droit seigneur; et autres se tenoient

devers Paris.

[218] Rendez-vous.

[219] Aux gens du Vermandois ou de Saint-Quentin.

Comment monseigneur le régent et le roy de Navarre parlementèrent

ensemble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et comment le

roy de Navarre vint à Paris, et luy firent ceux de Paris grant

joie et grant honneur, et en eussent volontiers fait leur

capitaine et leur gouverneur.

Le mercredi second jour du moys de may, le roy de Navarre, qui estoit

logié à Mello[220], et ledit régent duc de Normendie qui estoit logié

à Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchié desdites villes, au

lieu que l'on dit Domage-Lieu, pour parlementer; et avoient chascun

grant foison de gens d'armes. Et là parla ledit roy audit régent pour

ceux de Paris, afin que iceluy régent voulsist accorder à eux. Et

ledit régent dit audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que

il savoit bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns

qui y estoient luy avoient fait grans villenies plusieurs et

desplaisirs, comme de tuer ses gens en sa présence, de prendre son

chastel du Louvre et son artillerie, et plusieurs autres grans despis

luy avoient fais. Si n'avoit pas entencion de entrer à Paris jusques à

ce que ces choses luy fussent adreciées. Et requist audit roy que il

fust avec luy et luy aidast à les adrecier.

[220] _Mello_ ou _Merlou_, à quatre lieues de Senlis.

L'endemain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et parlèrent

ensemble comme le jour précédent. Et après se partit ledit roy et s'en

ala à Paris, où il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit

moys de mai, à moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux

de Paris qui estoient alés encontre luy. En laquelle ville il fut

moult honnoré et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y

demoura; et volentiers en eussent fait leur capitaine aucuns de ceux

de Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que ils estoient.

Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemblée à

Compiègne, fut en péril d'estre tué par plusieurs nobles hommes qui là

estoient avec ledit régent. Et convint que il s'en partist celéement

et ala à Saint-Denis en France. Et manda à ceux de Paris que on le

alast quérir. Si envoièrent ceux de Paris, et aussi le roy de Navarre

qui là estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit evesque à

Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques à Paris. Si fut dit

audit régent de plusieurs nobles et autres que ledit evesque estoit

faux et mauvais; et vérité estoit: car par luy estoient avenus tous

les maux au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus

à son conseil.

Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le

roy de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux, et fut toute

arse, dont le roy de Navarre fut moult courroucié.

Item, le dimanche treiziesme jour du moys de may, partirent les

ennemis, qui estoient à Esparnon, dudit lieu, et chevaulchièrent de

rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult

dommagièrent plusieurs autres villes au pays, comme Grés[221] et

autres villes, dont moult de gens estoient merveilliés; car ce pays

estoit en douaire à la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et

monseigneur James Pipes, capitaine d'Esparnon, s'appeloit lieutenant

au roy de Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si

estoit souvent avec le roy de Navarre, si comme l'on disoit[222]. Et

s'en retournèrent les ennemis trois ou quatre jours après, sans ce que

aucun leur féist empeschement.

[221] Village entre Nemours et Fontainebleau.

[222] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James

Pipes n'était peut-être pas bien prouvée; mais tout porte à

croire, surtout les sauf-conduits rapportés plus haut, que

Charles le Mauvais avait promis aux pillards de ne marcher ni

faire marcher contre eux. Le dauphin, de son côté, privé d'argent

par les États qui percevaient toutes les taxes, ne pouvait réunir

dix hommes d'armes, avant les assemblées de Compiègne et de

Vertus. Les malheurs publics permettaient donc aux émissaires du

Navarrais de calomnier le fils du roi et d'insinuer l'idée de

transporter la couronne de France sur une tête plus puissante.

(_Note de M. Paulin Pâris._)

Des lettres qui furent apportées d'Angleterre.

Le mardi quinziesme jour du moys de may, furent aportées à Paris

plusieurs lettres closes envoiées d'Angleterre, de plusieurs grands

seigneurs de France et d'autres, par lesquelles on escrivoit que la

paix avoit esté faite entre les roys de France et d'Angleterre le

huitiesme jour dudit moys, et que lesdis roys avoient mangié ensemble

et s'estoient entrebaisiés. Laquelle chose les uns ne créoient point,

les uns pour ce que ils ne voulsissent pas, les autres pour ce que par

plusieurs fois avoit ainsi esté mandé, et tousjours les Anglois y

avoient mis empeschement; et les autres qui en estoient forment joieux

le créoient.

Du commencement et première assemblée de la mauvaise Jaquerie de

Beauvoisin.

Le lundi vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent plusieurs

menues gens de Beauvoisin, des villes de Saint-Leu de Serens, de

Nointel, de Cramoisi et d'environ, et se assemblèrent par mouvement

mauvais. Et coururent sur plusieurs gentils hommes qui estoient en

ladite ville de Saint-Leu et en tuèrent neuf: quatre chevaliers et

cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alèrent par le pays

de Beauvoisin, et chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous

gentils hommes et gentils femmes qu'ils trouvoient, et plusieurs

enfans tuoient-ils. Et abattoient ou ardoient toutes maisons de

gentils hommes qu'ils trouvoient, fussent forteresces ou autres

maisons. Et firent un capitaine que on appelloit Guillaume Cale. Et

alèrent à Compiègne, mais ceux de la ville ne les y laissièrent

entrer. Et depuis ils alèrent à Senlis, et firent tant que ceux de

ladite ville alèrent en leur compaignie. Et abattirent toutes les

forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une partie du chastel de

Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la duchesse d'Orléans qui estoit

dedans, et s'en ala à Paris.

De la mort du maistre du pont de Paris et du maistre charpentier

du roy, par les gouverneurs de Paris.

Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prévost des marchans et

les autres gouverneurs de Paris firent couper les testes, et après

escarteler les corps, en Grève à Paris, au maistre du pont de Paris,

appellé Jehan Peret, et au maistre charpentier du roy, appellé Henry

Metret, à tort et sans cause; pour ce, si comme ils disoient, que ils

devoient avoir traictié avec aucuns dudit duc de Normendie, ainsné

fils du roy de France et régent le royaume, de mettre gens d'armes

dedans ladite ville de Paris pour ledit régent. Et firent pendre les

quartiers desdis maistres aux entrées de ladite ville de Paris. Et je

qui ceci escris vis que quant le bourel, appelé lors Raoulet, voult

coupper la teste au premier maistre, c'est assavoir audit Peret, il

chaï et fut tourmenté d'une cruelle passion, tant que il rendoit

escume par sa bouche; dont plusieurs de Paris disoient que ce estoit

miracle, et que il déplaisoit à Dieu de ce que on les faisoit mourir

sans cause. Et lors un advocat du Chastelet, appellé maistre Jehan

Godart, lequel estoit aux fenestres de l'ostel de la ville, en la

place de Grève, dist haultement, oïant le peuple qui là estoit:

«Bonnes gens, ne vous veuilliez esmerveillier sé Raoulet est ainsi

chéu de mauvaise maladie, car il en est entechié[223], et en chiet

souvent.»

[223] _Entechié._ Affecté.--Le bourreau tombait du haut mal.

De la cruauté de ceux de Beauvoisin; et comment le régent se

partit de Meaux pour aler à Sens.

En ce temps multiplièrent moult ces gens de Beauvoisin. Et se

resmuèrent et assemblèrent plusieurs autres en diverses flottes en la

terre de Morency, et abatirent et ardirent toutes les maisons et

chastiaux du seigneur de Morency et des autres gentils hommes du pays.

Et aussi se firent autres assemblées de tels gens en Mucien[224] et en

autres lieux environ. Et en ces assemblées avoit gens de labour le

plus, et si y avoit de riches hommes, bourgeois et autres; et tous

gentils hommes que ils povoient trouver ils tuoient, et si

faisoient-ils gentils femmes et plusieurs enfans; qui estoit trop

grant forsennerie.

[224] _Mucien_ ou _Mulcien_. Partie de la Brie entre _Crépy_ et

_Crécy_.

En ce temps, ledit régent, qui estoit au marchié de Meaux, que il

avoit fait enforcier et faisoit de jour en jour, s'en partit et ala au

chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne; et assez tost après s'en partit

et ala en la cité de Sens, en laquelle il entra le samedi neuviesme

jour de juin ensuivant, à matin. Et fut receu en ladite cité par les

gens d'icelle moult honorablement, si comme ils le devoient faire,

comme à leur droit seigneur après le roy de France, son père. Et

toutesvoies, avoit lors pou de villes, cités ou autres en la Langue

d'oyl qui ne fussent meues contre les gentils hommes, tant en faveur

de ceux de Paris qui trop les haoient, comme pour le mouvement du

peuple. Et néantmoins fut-il receu en ladite ville de Sens à grant

paix et honorablement. Et fist ledit régent en ladite ville grant

mandement de gens d'armes.

Comment ceux de Paris furent desconfis à Meaux; et de la mort du

maire de la ville appellé Jehan Soulas.

Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juin, l'an mil

trois cens cinquante-huit, plusieurs qui estoient partis de la ville

de Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens

estoit capitaine un appellé Pierre Gille espicier de Paris, et environ

cinq cens qui s'estoient assemblés à Cilly en Mucien, desquels estoit

capitaine un appellé Jehan Vaillant prévost des monnoies du roy,

alèrent à Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux,

et plusieurs autres de ladite ville eussent juré audit régent que ils

luy seroient bons et loyaux et ne souffriroient aucune chose estre

faite contre luy né contre son honneur, néantmoins ils firent ouvrir

les portes de ladite cité auxdis de Paris et de Cilly, et firent

mettre les tables et les nappes parmy les rues, le pain, le vin et les

viandes sus; et burent et mangièrent sé ils vouldrent et se

resfraichirent. Et après se mirent en bataille, en alant droit vers le

marchié de ladite ville de Meaux, auquel estoit la duchesse de

Normendie et sa fille, et la suer dudit régent, appellée madame

Ysabel de France, qui puis fut femme du fils du seigneur de Milan et

fut contesse de Vertus, que le roy Jehan, son père, luy donna à son

mariage. Et avec eux estoit le comte de Foys, le seigneur de Hangest

et plusieurs autres gentilshommes que ledit régent y avoit laissiés

pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et ledit

marchié.

Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur de

Hangest et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes

d'armes ou environ, et alèrent contre les dessus dis Pierre Gille et

sa compaignie; et se combattirent à eux. Et là fut tué un chevalier

dudit marchié, appellé monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton près

de l'euil. Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent

ceux de Paris, de Cilly et plusieurs de la cité de Meaux qui

s'estoient mis avec eux, desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchié

mirent le feu en ladite cité et ardirent aucunes maisons.

Et depuis furent informés que plusieurs de ladite cité avoient esté

armés contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit

marchié pillièrent et ardirent partie de ladite cité. Mais la grant

églyse ne fut pas arse né aussi aucunes maisons des chanoines: mais

toutesvoies fut tout pris; et aussi fut le chastel qui estoit au roy

ars; et dura ledit feu, tant en ladite ville comme audit chastel, plus

de quinze jours. Et pristrent ceux dudit marchié Jehan Soulas, le

maire de ladite ville de Meaux, et plusieurs autres hommes et femmes,

elles tindrent prisons audit marchié. Et depuis fit-l'on mourir ledit

maire, si comme droit estoit.

De la mort Guillaume Cale par le roy de Navarre; et comment ledit

roy ala de Beauvoisin à Saint-Ouyn, pour parler au prévost des

marchans.

En celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beauvoisin, et mist à

mort plusieurs de ceux des communes; et par espécial fist coupper la

teste dudit Guillaume Cale à Clermont en Beauvoisin. Et pour ce que

ceux de Paris luy mandèrent que il alast vers eux à Paris, il se

traist à Saint-Ouyn, en l'ostel du roy appellé la Noble-Maison. Et là

ala le prévost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi,

quatorziesme jour dudit moys de juin, ala ledit roy de Navarre à

Paris. Et contre luy alèrent plusieurs de ladite ville de Paris pour

luy accompaignier jusques là où il descendit, c'est assavoir à

Saint-Germain des Prés.

Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la ville,

et comment par l'énortement de ses aliés fut fait capitaine de

Paris; dont plusieurs de ladite ville furent courrouciés.

Le vendredi quinziesme jour de juin, ledit roy de Navarre vint en la

maison de la ville et prescha. Et entre les autres choses dit que il

amoit moult le royaume de France et il y estoit moult bien tenu, si

comme il dit soit; car il estoit des Fleurs de lis de tous

costés[225], et eust esté sa mère roy de France sé elle eust esté

homme; car elle avoit esté seule fille du roy de France. Et si luy

avoient les bonnes villes du royaume, par espécial celle de Paris,

fait très grans biens et haus honneurs, lesquels il taisoit; et pour

ce estoit-il prest de vivre et de mourir avecques eulx.

[225] En effet, Charles le Mauvais, par les hommes, était

arrière-petit-fils de Philippe III, et sa mère Jeanne était fille

de Louis X. Philippe III avait eu pour troisième fils Louis comte

d'Évreux, père de Philippe d'Évreux, dont Charles le Mauvais

était fils.

Et aussi prescha Charles Toussac, et dit que le royaume de France

estoit en petit point et avoit mal esté gouverné, et encore estoit; si

estoit mestier que ils y féissent un capitaine qui mieux les

gouverneroit et luy sembloit que meilleur ne povoient-ils avoir du roy

de Navarre.

Et à ce mot furent plusieurs forgiés et ordenés à ce, qui crièrent:

_Navarre! Navarre!_ tous à une voix ainsi comme sé ils voulsissent dire:

Nous voulons le roy de Navarre. Et toutesvoies, la plus grant partie

de trop de ceulx qui là estoient se turent et furent courrouciés dudit

cry; mais ils ne l'osèrent contredire.

Si fut lors eslu ledit roy en capitaine de la ville de Paris; et luy

fut dit, de par le prévost des marchands de Paris, que ceux de Paris

escriroient à toutes bonnes villes du royaume, afin que chascun se

consentist à faire ledit roy capitaine universel par tout le royaume

de France.

Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gouverner bien

et loyalement, et de vivre et mourir avec eux contre tous, sans aucun

excepter; et leur dit: «Biaux seigneurs, ce royaume est moult malade,

et y est la maladie moult enracinée; et pour ce, ne peut-il estre si

tost gary: si ne vous vueilliés pas mouvoir contre moy sé je ne apaise

si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour.»

Comment ledit régent s'en ala de Sens à Provins, à

Chasteau-Tierry et à Gandelus[226]; et du nombre des Jaques

tués par les gentilshommes.

[226] Bourg, à quatre lieues de _Château-Thierry_.

Celui vendredi meismes, ledit régent qui toute celle semaine avoit

demouré à Sens, s'en partit et s'en ala à Provins, et d'illec vers

Chasteau-Tierry et vers Gandelus, où l'on disoit qu'il y avoit grande

assemblée de ces communes que l'on appelloit Jaques Bonhomme; et

tousjours luy venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Jehanne

estoit à Paris, laquelle mettoit grande diligence de faire aucun

traictié entre ledit régent, par devers lequel elle envoioit souvent,

et ceux de Paris. Et pour ce se partit ladite royne de Paris le samedi

vingt-troisiesme, jour de juin pour aler par devers ledit régent, qui

estoit environ Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient.

Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes maisons que ils

trouvoient à ceulx de Paris, sé ils n'estoient officiers du roy ou

dudit régent; et prenoient et emportoient tous les biens meubles que

ils trouvoient et estoient auxdis habitans; et ne se osoit homme qui

alast par pays, avoer de Paris. Et aussi tuoient les gentilshommes

tous ceux que ils povoient trouver qui avoient esté de la compagnie

des Jaques, c'est-à-dire des communes qui avoient tué les

gentilshommes, leurs femmes et leurs enfans, et abattu maisons; et

tant que on tenoit certainement que l'on en avoit bien tué dedans le

jour de la saint Jean-Baptiste vint mille et plus.

Comment les gentilshommes de Bourgoigne laissièrent le roy de

Navarre.

Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juin, le roy de Navarre

partit de Paris et avecques luy plusieurs de ladite ville et plusieurs

de ses gens. Et estoient environ six cens glaives; et alèrent à

Gonesse, où plusieurs autres des villes de la visconté de Paris les

attendoient. Et deux jours ou trois devant, plusieurs des

gentilshommes qui avoient esté avec ledit roy de Navarre une partie de

la saison et encore estoient, espécialement ceux du pays de

Bourgoigne, prisrent congié dudit roy de Navarre, quant ils virent que

il avoit accepté la capitainerie de ceux de Paris, en disant que ils

ne seroient point contre ledit régent né contre les gentilshommes; et

s'en partirent et s'en alèrent en leur pays. Et ledit roy et sa

compaignie s'en alèrent vers Senlis.

Comment ledit régent et son ost logièrent près de Paris, en telle

manière que nul n'osoit issir né entrer en ladite ville de

celle part où il estoit.

Monseigneur le régent qui avoit esté vers Chasteau-Tierry, vers la

Ferté-Milon et au pays environ pour despécier plusieurs assemblées des

Jaques qui là estoient, après ce que les nobles qui estoient avec

ledit régent orent mis à mort plusieurs Jaques, ars et gasté tout le

pays entre la rivière de Marne et de Seine, s'en retourna en alant

vers Paris, et se logia à Chielle-Sainte-Bautheut[227], la derrenière

semaine de juin, c'est assavoir le mardi vint-troisiesme jour dudit

moys.

[227] Bathilde.

Et la royne Jehanne fut à Laigny, qui moult se painoit de traictier

entre ledit régent et ceux de Paris. Et lors n'y put aucun traictié

estre trouvé; car ceux de Paris se tenoient fiers et haus contre ledit

régent leur seigneur. Et pour ce, luy et son ost se deslogièrent de

Chielle et se logièrent environ le bois de Vincennes, environ le pont

de Charenton et environ Conflans, le vendredy vint-neuviesme jour

dudit moys de juin. Et tenoit-l'on que en l'ost dudit régent avoit

bien trente mille chevaux. Si fut tout le pays gasté jusques à huit ou

dix lieues, et communément les villes arses.

Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville de

Saint-Denis, lequel roy estoit alié avec ceux de Paris contre ledit

régent, leur droit seigneur. Et si avoit en la compaignie dudit roy

grant foison ennemis du roy et du royaume de France, Anglois et autres

que ledit roy de Navarre avoit fait venir des garnisons angloises,

d'Esparnon et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy

de Navarre. Et ledit régent et son ost estoient logiés es lieux dessus

dis, et estoit le corps dudit régent logié en l'ostel du Séjour, ès

Quarrières[228]. Et n'osoit homme issir de Paris de celle part né

entrer aussi; mais par plusieurs fois en issoit-l'on en bataille; mais

tousjours perdoient plus qu'ils ne gaignoient, et en y ot plusieurs

mors.

[228] Petit village dépendant de la commune de Charenton.

Comment le régent et le roy de Navarre assemblèrent en un

pavillon qui fut tendu sur une motte, entre Saint-Anthoine et

le bois, pour accorder un traictié que la royne Jehanne avoit

basti; et du serment que ledit roy fist sur _Corpus Domini_ que

l'evesque de Lisieux avoit célébré, en entencion que ledit

régent et ledit roy le usassent pour plus fermement tenir leurs

sermens; mais ledit roy de Navarre refusa à user le premier.

Le dimanche huitiesme jour de juillet ensuivant, assemblèrent lesdis

régent et roy de Navarre en un pavillon qui, pour ce, fut tendu près

de Saint-Anthoine, en un lieu que l'on dit le Moulin-à-Vent, pour

accorder ensemble certain traictié que la royne Jehanne avoit

pourparlé. Si estoient les batailles dudit régent toutes ordenées aux

champs en quatre batailles, où l'on estimoit bien douze mille hommes

d'armes et plus. Et les gens du roy de Navarre furent en bataille

ordenés sur une petite montaigne près de Monstruel et de Charonne, et

n'estoient pas plus de huit cens combattans, si comme l'on les

estimoit. Et, pour ce que ils estoient si petit nombre, ne

approchièrent point ledit pavillon né les batailles audit régent.

Si parlementèrent ledit régent et ses gens et le roy de Navarre et ses

gens, en la présence de ladite royne. Si furent à accort par la

manière qui s'ensuit, c'est assavoir: pour toutes les choses que

ledit roy pourroit demander audit régent pour quelconques causes que

ce fust, luy bailleroit dix mille livres de terre et quatre cens mille

florins à l'escu, lesquels seroient bailliés audit roy par la manière

qui s'ensuit. C'est assavoir la première année cent mille, et chascun

an ensuivant cinquante mille, jusques à fin de paye; et si seroient

lesdis quatre cens mille florins pris sur les aydes que le peuple

feroit pour cause des guerres, sans ce que ledit régent en fust

autrement tenu né obligé. Et pour ce, ledit roy de Navarre devoit

estre avec ledit régent contre tous, excepté le roy de France; et afin

que ledit régent et le roy de Navarre tenissent sans enfraindre toutes

les choses dessus dites, l'evesque de Lisieux, qui présent estoit,

chanta une messe audit pavillon, environ heure de none[229], et

consacra deux personnes[230], en espérance que de l'une fust fait deux

parties et usées par lesdis régent et roy. Et quant la messe fut

chantée, lesdis régent et roy jurèrent, sur le corps-Dieu sacré que

ledit evesque tenoit entre ses mains, que ils teindroient et

acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun avoit promis,

présens à ce ducs, contes et barons tant comme en povoit au devant dit

pavillon, environ heure de none. Et après ledit evesque brisa l'oiste,

et en voult faire user à chascun desdis régent et roy; mais ledit roy

dit que il n'estoit pas jeun[231]; et pour ce ledit régent n'en prist

point aussi, jasoit ce que il se feust ordené pour le recevoir. Si usa

tout ledit evesque. Et par ce ledit roy devoit aler à Paris pour les

faire mettre en l'obéissance dudit régent. Et ainsi se départirent;

et s'en ala ledit régent aux Quarrières et ledit roy à Saint-Denis.

[229] Trois heures après midi.

[230] Deux hosties.

[231] A jeun, _jejunus_.

Comment, après les dessus dis sermens, les gens au roy de Navarre

coururent sus aux gens du régent.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 28 / 36 段