Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens

cinquante-huit à matin, et fut le second jeudi de caresme, le dit

prévost des marchans fist assembler à Saint-Eloy près du Palais tous

les mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'ils estoient

bien trois mille tous armés. Environ heure de tierce, un advocat de

parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa

maison, qui estoit près de Saint-Landry[209], fut tué près du moustier

de la Magdaleine[210], en l'ostel d'un patissier, là où il se bouta

quant il vit que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies

que tantost il mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et

plusieurs en sa compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le

duc, au palais, et là trouvèrent ledit duc, auquel ledit prévost dit

telles parolles en substance: «Sire, ne vous esbahissez de choses que

vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait.» Et si tost

que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des

marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de

Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en

sa présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent

sur monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie,

lequel se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le

duc; mais ils le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc,

qui moult estoit effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des

marchans que il le voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors

estoient en la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Et adonc, ledit

prévost luy dit: «Sire, vous n'avez garde.» Et lui bailla le dit

prévost son chapperon, qui estoit des chapperons de la ville parti de

rouge et de pers, le pers à destre, et prist le chapperon du dit

monseigneur le duc qui estoit de brunette[211] noire à un orfrois

d'or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duc porta celuy

dudit prévost. Tantost après, aucuns de la compaignie dudit prévost

prisrent les corps des deux chevaliers et les traînèrent moult

inhumainement par devant monseigneur le duc, jusques en la court du

palais devant le perron de marbre; et là demourèrent tous estendus et

descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir, jusques après

disner bien tard; et n'estoit nul homme qui les osast oster.

[209] Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue de

Saint-Landry, sur le quai de la Cité. (_Note de M. Paulin Pâris._)

[210] _La Magdaleine._ L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit

sur l'emplacement de la maison no 5 de la rue actuelle _de la

Juiverie_. On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette

maison. (_Note de M. Paulin Pâris_, en 1836.)

[211] _Brunette._ Etoffe fine et très-recherchée.--_Orfrois_,

bordure, frange.--_Pers_, bleu.

Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent en leur

maison en Grève, que l'on appeloit la maison de la ville. Et là ledit

prévost estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grève,

parla à moult grant nombre de gens armés qui estoient en ladite place,

et leur dit que le fait qui avoit esté fait, ce avoit esté pour le

bien commun du royaume de France, et que ceux qui avoient esté tués

estoient faux, mauvais et traîtres. Et requist ledit prévost au peuple

qui là estoit, que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il

avoit fait ce faire pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et

lors, plusieurs crièrent à haute voix que ils advouoient le fait, et

que ils vouloient vivre et mourir avec ledit prévost des marchans.

Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au palais, et

tant de gens d'armes avec luy, que toute la court en estoit plaine. Et

monta en la chambre où monseigneur le duc estoit, qui moult estoit

dolent et esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps

desdis chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit

duc véoir des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prévost fut en

ladite chambre, et plusieurs armés de sa compaignie avec luy, il dit

audit monseigneur le duc que il ne se méist point à mesaise de ce qui

estoit advenu, car il avoit esté fait de la volenté du peuple, et pour

eschiéver greigneurs périls; et ceux qui avoient esté mors avoient

esté faux, mauvais et traîtres. Et requist ledit prévost à monseigneur

le duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et

estre tout un avec eux. Et que sé mestier avoient d'aucun pardon pour

cause dudit fait, que le duc leur voulsist à tous pardonner. Lequel

duc ottroia audit prévost les choses dessus dites, et luy pria que

ceux de Paris voulsissent estre ses bons amis, et il seroit le leur.

Et pour celle cause, ledit prévost envoia audit duc deux draps, l'un

de pers et l'autre de rouge, pour ce que ledit duc féist faire des

chapperons pour luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les

portoient, c'est assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à

destre. Et ainsi le fist ledit monseigneur le duc et portoit tel

chapperon comme dit est, et ses gens aussi, et ceux du parlement et

des autres chambres du palais et tous autres officiers communément

estans à Paris.

Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost commanda que

on levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis, qui encore

estoient en ladite court du palais, et que l'on les portast à

Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers. Et jà estoit levé le corps de

maistre Regnaut d'Acy, et avoit esté porté en son ostel par ses gens,

car il avoit esté tué près de son ostel. Mais toutesvoies fut-il

longuement là où il avoit esté tué en la vue de chascun, avant que il

eust esté levé.

Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varlès en une

charrete, et menés à descouvert dedans ladite charrete par lesdis

povres varlès, qui ladite charrete traînoient sans chevaux au long de

la ville, jusques audit lieu de Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers;

et par lesdis varlès furent descendus en la court, et puis emmenèrent

lesdis varlès ladite charrete et laissièrent là les deux corps. Et

emportèrent lesdis varlès le mantel de l'un des chevaliers pour leur

salaire de les avoir amenés jusque là. Et pour ce que les religieux de

Sainte-Catherine n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alèrent

vers ledit prévost pour savoir que il vouloit que lesdis religieux

féissent desdis corps. Lequel prévost respondit auxdis religieux que

il luy plaisoit que ils en féissent ce que monseigneur le duc

vouldroit. Et après alèrent vers monseigneur le duc, lequel leur dist

que ils les féissent enterrer secrètement sans solemnité. Mais assez

tost après fut deffendu auxdis religieux, de par l'evesque de Paris,

que ils n'enterrassent point le corps de monseigneur Robert de

Clermont en terre benoite, car ledit evesque le tenoit pour

excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et traire hors du

moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan Baillet, si

comme dessus est dit. Si en fut ordené secrètement par lesdis

religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy

fut le soir enterré secrètement au moustier de Saint-Landry, de

quelle paroisse il estoit.

Et celuy jeudi au soir, bien tard, fut ledit prévost des marchans en

l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy moult longuement. Et

disoit-l'on que entre les autres choses que il luy dit, il luy requit

que elle féist venir le roy de Navarre à Paris.

De l'assemblée que le prévost des marchans fist aux Augustins et

des paroles que maistre Robert de Corbie dist.

L'endemain, jour de vendredi, vint-troisiesme jour dudit moys de

février, ledit prévost des marchans fist assembler au matin aux

Augustins grant nombre de ceux de Paris, desquels plusieurs estoient

armés. Et manda à ceux qui avoient esté envoiés de par les bonnes

villes qui encore estoient à Paris que ils alassent là, desquels

plusieurs y alèrent. Et là, maistre Robert de Corbie dit que le

prévost des marchans avoit fait faire le fait qui avoit esté fait le

jour précédent pour le bien et pour le proufit du royaume, et que ils

estoient quatre qui empeschoient tous les bons consaux devers

monseigneur le duc, et par eux avoit esté empeschiée la délivrance du

roy de France, si comme disoit ledit maistre Robert. Et dit que sur la

délivrance du roy avoient esté assemblés l'université, le clergié et

la ville de Paris, qui tous estoient et avoient esté d'accort et en

une oppinion. Et depuis soixante-quatre personnes du conseil

monseigneur le duc qui sur ce meismes avoient esté assemblées avoient

esté de une oppinion, et les quatre dessus dis empeschièrent tout.

Mais il ne dit point qui estoient ces quatre, et si ne dit oncques sur

quoi ce conseil avoit esté, en espécial, né aucun cas particulier né

espécial pour lequel ils eussent mis à mort les trois dessus nommés.

Et toutesvoies requist ledit maistre Robert les envoiés des bonnes

villes, pour ledit prévost et les autres qui avoient fait ledit fait,

que ils voulsissent ratifier ce qui avoit esté fait et eux tenir en

bonne union avec ceux de Paris; laquelle union avoit esté promise et

jurée en plusieurs assemblées par avant, si comme disoit ledit maistre

Robert.

Et jà fust ce que plusieurs de ceux des bonnes villes sceussent bien

que sure chose n'estoit pas de ratifier ledit fait, toutesvoies dirent

par doubte tous ceux qui en ladite assemblée estoient, que ils

créoient que ce avoit esté fait à bonne cause et juste, et le

ratiffioient, dont plusieurs de Paris qui là estoient les en

mercièrent.

Comment le prévost des marchans vint à monseigneur le duc en

parlement, et luy requist que il voulsist tenir les ordenances

que les trois estas avoient establies l'année devant.

Le samedi ensuivant, vint-quatriesme jour dudit moys, fut monseigneur

le duc en la chambre de parlement, et avec luy aucuns de son conseil

qui luy estoient demourés. Et là alèrent à luy ledit prévost et

plusieurs autres avec luy, tant armés comme non armés, et requistrent

à monseigneur le duc que il féist tenir et garder, sans enfraindre,

toutes les ordenances lesquelles avoient esté faites par les trois

estas l'an précédent, et que il les laissast gouverner si comme

autrefois avoit esté fait; et que il voulsist débouter aucuns qui

encore estoient en son conseil; et pour ce que le peuple se tenoit

trop mal content de moult de choses qui estoient faites au conseil de

monseigneur le duc contre ledit peuple, il voulsist mettre en son

grand conseil trois ou quatre bourgeois que l'on luy nommeroit. Toutes

lesquelles choses monseigneur le duc leur ottroia.

De la revenue du roy de Navarre à Paris; et du mandement que le

roy de France fist au duc de Normendie, son ainsné fils.

Le lundi ensuivant, vint-sixiesme jour dudit moys de février, entra le

roy de Navarre à Paris, à moult grant compaignie de gens d'armes, tant

de ceux qu'il avoit amenés comme de ceux de Paris qui estoient alés

contre luy; et ala descendre ledit roy en l'ostel de Neelle, qui lors

estoit au duc de Normendie. Et celuy jour, le prévost des marchans ala

devers luy, et luy pria et dit que il voulsist faire justes requestes

audit monseigneur le duc, et que il voulsist porter et soustenir le

fait que ils avoient fait à Paris des trois qui avoient esté occis.

Lequel roy leur ottroia tout. Et toute celle semaine, les deux roynes

vueves, Jehanne et Blanche, le prévost des marchans, l'evesque de Laon

et ses compaignons, traictièrent l'accort entre le duc et le roy,

lequel fut fait dedans dix ou douze jours après. Mais pou de gens

sceurent lors la manière. Toutesvoies donna lors ledit duc audit roy

l'ostel de Neelle. Et furent si bien ensemble que chascun jour ils

disnoient l'un avec l'autre, et faisoient moult grant semblant de eux

entr'aimer. Et après, environ le dixiesme ou douxiesme jour de mars,

le roy de France manda à monseigneur le duc de Normendie que il

envoiast en Angleterre deux prélas et quatre chevaliers, car il estoit

moult seul si comme il mandoit. Et aussi manda que il luy envoiast

deux bons notaires pour ordener les lettres du traictié d'accort entre

luy et le roy d'Angleterre. Et tousjours estoient ceux de Paris ainsi

comme esmeus, et se armoient et assembloient souvent; pour laquelle

chose plusieurs officiers du roy de France et du duc se absentèrent,

tant prélas comme autres. Et depuis en retourna plusieurs à Paris,

pour la sureté que ils orent dudit prévost des marchans, qui disoit

que l'on ne leur vouloit mal.

Des lettres que le prévost des marchans envoia aux bonnes villes

pour les faire alier et prendre chapperons aux couleurs de ceux

de Paris.

En ce temps furent faites ordenances sur tous officiers. Et l'évesque

de Therouenne, lors chancelier de France, qui nouvellement estoit venu

d'Angleterre, n'avoit point apporté les sceaux du roy, mais les avoit

laissiés en Angleterre par l'ordenance du roy et de son conseil.

Lequel chancelier bien aperceut que l'on vouloit user d'autres sceaux

que de celuy du Chastellet, duquel l'on usoit en l'absence du grant.

Et aussi pour plusieurs autres causes se partit de Paris, et s'en ala

en son pays d'Alvergne[212].

[212] Auvergne. Ce prélat était Gilles Aycelin.

En ce temps, assez tost après l'occision des trois dessus nommés, le

prévost des marchans et les eschevins envoièrent lettres closes par

les bonnes villes du royaume, par lesquelles ils leur faisoient savoir

le fait qu'ils avoient fait, et leur requéroient que ils se

voulsissent tenir en vraie union avec eux et que ils voulsissent

prendre de leurs chapperons partis de pers et de rouge, si comme

avoient fait le duc de Normendie et plusieurs autres du sang de

France, si comme ès dites lettres estoit contenu. Et, en vérité, ledit

monseigneur le duc, le roy de Navarre, le duc d'Orléans frère dudit

roy de France, et le conte d'Estampes, qui tous estoient des Fleurs de

lis[213], portoient lesdis chapperons. Dont plusieurs ne renvoièrent

oncques responses desdites lettres, et autres rescrirent sans autre

aliance faire et sans prendre desdis chapperons; et autres prisrent

desdis chapperons.

[213] _Etre des fleurs de lis._ Belle et ancienne manière de

désigner les parents du roi, les princes du sang. (_Note de M.

Paulin Pâris._)

Cy après s'ensuit la teneur des saufs conduis que le roy de

Navarre donnoit en la ville de Paris.

«Charles, par la grace de Dieu, roy de Navarre et conte d'Evreux, à

tous ceux qui ces lettres verront, salut. Savoir faisons que nous

avons donné et donnons par la teneur de ces présentes à nos amés et

féaux chevaliers Jehan de Neuf-Chastel et le seigneur de Raon et à

leur compaignie jusques au nombre de trente personnes à cheval, sur et

sauf conduit du jour de la date de ces présentes jusques à la feste de

Penthecouste prochaine venant, pour aler, venir cependant, et

demourer, sé mestier est, par tous les lieux du royaume de France. Si

donnons en mandement à tous capitaines, chastelains, gardes de païs,

villes et passages et destrois dudit royaume, et à chascun d'eux, et

prions tous autres que lesdis chevaliers et leur compaignie, jusques

au nombre dessus dit, fassent et laissent jouir et user de nostre

présent sauf conduit, sans leur faire né souffrir estre fait aucun

empeschement en corps, en chevaux, en harnois, né en aucuns de leurs

biens. Donné à Paris le douziesme jour du moys de mars, l'an de grace

mil trois cens cinquante-huit.» Et estoient ainsi signées:

«Par le roy. P. du Tertre.»--Et obéissoit-l'on plus auxdis saufs

conduis que on ne faisoit à ceux de monseigneur le duc.

Item, le mardi treiziesme jour du moys de mars l'an dessus dit, se

partit de Paris ledit roy de Navarre et s'en ala à Mante, et

monseigneur le duc demoura à Paris.

Comment monseigneur le duc prist nom de régent par titre de

lettres, à très-bonne cause.

Le mercredi quatorziesme jour du moys de mars fut publié à Paris que

monseigneur le duc, qui par avant s'estoit appellé lieutenant du roy,

depuis sa prise, s'appelleroit dès là en avant régent du royaume. Et

fut son titre tel: _Karolus primogenitus regis Francorum regnum regens,

etc._ Et jasoit ce que par avant l'on eust tousjours escript au nom du

roy, en parlement et en toutes lettres de justice, il fut deffendu

celuy jour que plus on n'y escrivist. Et fut baillié le titre tel

comme dessus est dit en cédulles aux notaires et aux escrivains du

palais: et fut le nom du roy tout estaint. Et ne scella-on plus du

scel du Chastellet, mais du scel dudit duc en cire jaune. Et portoit

le scel maistre Jehan de Dormans, qui estoit chancelier dudit régent.

Et furent mis au conseil dudit régent, le prévost des marchans,

maistre Robert de Corbie, Charles Toussac et Jehan de l'Isle, maistres

et principaux, après ledit evesque de Laon, qui tout gouvernoit.

De la mort de Phelipot de Repenti, escuier.

Le samedi au soir, dix-septiesme jour du moys de mars, fut pris à

Saint-Cloust, près de Paris, un escuier françois appellé Phelipot, de

Repenti, et fut amené à Paris. Et le lundi matin ensuivant,

dix-neuviesme jour dudit moys susdit, ledit Phelippot eut la teste

couppée ès halles de Paris, et puis fut pendu au gibet; pour ce qu'il

confessa que il estoit de la compaignie de plusieurs qui avoient

empris de prendre ledit duc de Normendie, régent du royaume, à

Saint-Oyen, en l'ostel de la Noble Maison, là où il estoit alé trois

jours ou quatre devant. Mais plusieurs disoient que ce n'estoit point

pour mal, mais estoit pour le mettre hors de la puissance et des mains

de ceux de Paris. Et assez tost après, un chevalier appellé le Bègue

de Villaines, qui moult estoit ami dudit monseigneur Robert de

Clermont, qui avoit esté tué à Paris, se rendit ennemi de ceux de

ladite ville de Paris.

Comment le régent ala à Senlis et à Compiègne.

Le jour de Pasques fleuries, vint-cinquiesme jour du moys de mars,

ledit régent fut à Senlis, là où luy et le roy de Navarre avoient

mandé par leurs lettres tous les nobles de Picardie et de Beauvoisin.

Mais ledit roy n'y ala point, et s'envoia excuser par monseigneur

Jehan de Péquigny, pour causes de deux bosses que il avoit ès aines,

si comme le dit monseigneur Jehan disoit. Mais à ladite journée ala

pou desdis nobles.

Si se partit ledit régent et s'en ala à Compiègne. Et environ Pasques

les grans, qui furent le premier jour d'avril, l'an mil trois cens

cinquante-huit, le confesseur du roy de France et un sien secrétaire

appellé maistre Yvon vindrent de Angleterre par devers ledit régent,

mais la cause ne fut pas sceue communelment.

Comment le conte de Brene[214] respondit au régent pour ceux de

Champaigne. Et comment le chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne

fut rendu audit régent, lequel y jut une nuit et de là se

partit et ala en la cité de Meaux.

[214] Braisne.

L'an de grace mil trois cens cinquante huit, le lundi après Quasimodo,

neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent qui avoit mandé par ses

lettres les gens d'Églyse, les nobles et les bonnes villes de

Champaigne, pour estre à Provins ledit jour de Quasimodo, entra en

ladite ville de Provins. Et jasoit ce que le roy de Navarre eust

escript par ses lettres closes aux dessus dis de Champaigne, que il

seroit à la journée, toutesvoies n'y fut-il point; mais maistre Robert

de Corbie et monseigneur Pierre de Rosny, archidiacre de Brie en

l'églyse de Paris, envoiés là de par la ville de Paris, furent à

ladite journée.

Le mardi ensuivant, dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit

régent parla en sa personne aux dessus dis de Champaigne, et leur dit

que le royaume de France estoit à très grant meschief, et avoit moult

à faire, si comme ils savoient. Si leur pria et requist que ils y

méissent tout le bon remède que ils pourroient, tant par conseil comme

par ayde, et aussi leur pria que ils fussent tout un; car sé division

estoit au peuple de France, il estoit en grant péril, si comme il

disoit. Et outre leur dit que sé aucunes choses avoient esté faites

qui semblassent estre moult merveilleuses, que, par aventure, quant

ils auroient oï ceux qui lesdites choses avoient faites, ils en

seroient apaisiés. Et ce leur disoit ledit régent, si comme l'on

cuidoit, pour ceux qui avoient esté tués à Paris. Car après ce que il

ot dit les parolles dessusdites, il dit telles parolles: «Véez-cy

maistres Robert de Corbie et l'archidiacre de Paris qui vous diront

aucunes choses de par les bonnes gens de Paris.»

Et lors ledit maistre Robert parla et dit à ceux de Champaigne, qui là

estoient, que ceux de Paris les amoient et avoient amés, et vouloient

estre tout un avec eux. Et prioient aux dessus dis de Champaigne que

ils voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent

merveillier sé aucunes choses avoient esté faites à Paris; car quant

ils sauroient les causes, et auroient oï ceux qui ces choses avoient

conseilliées, ils en seroient tous apaisiés, si comme disoit ledit

maistre Robert, et plusieurs autres choses.

Si requistrent les dessus dis de Champaigne audit régent que il

voulsist que ils peussent parler ensemble; laquele chose il leur

ottroia. Si se traisrent à part et parlèrent ensemble. Et assez tost

firent savoir au régent que ils estoient près de luy faire response.

Si ala ledit régent, le duc d'Orléans son oncle, le conte d'Estampes

et plusieurs autres en un jardin, là où les dessus dis de Champaigne

estoient; et là monseigneur Simon de Roucy, conte de Brene en

Laonnois, respondit pour les Champenois, et dit audit régent que ils

estoient près de luy conseillier de luy aidier et faire tout ce, pour

luy, que bons et loyaux subgiès doivent faire pour seigneur. Mais pour

ce que les plus grans et plus puissans de Champaigne n'estoient pas

là, si comme disoit ledit conte, il requist audit régent que il leur

donnast une autre journée pour eux assembler à Vertus en Champaigne;

et bien luy dit ledit conte que lesdis Champenois ne iroient plus à

Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia: et fut ladite journée

assignée au dimanche vint-neuviesme jour du moys d'avril. Et après dit

ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne respondroient-ils

point, car à luy n'avoient-ils que respondre. Et si demanda ledit

conte audit régent, de par les Champenois, sé il savoit aucun mal au

mareschal de Champaigne qui avoit esté tué à Paris, né villenie aucune

pour laquelle on le deust avoir mis à mort? Et bien dit le conte que

de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, cas il s'en

attendoit[215] à ceux de son pays, et bien créoit que ils en feroient

leur devoir. Lequel régent leur respondit que il tenoit et créoit

fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire Robert de

Clermont l'avoient servi et conseillié bien et loyaument, et n'avoit

oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist audit

régent: «Monseigneur, nous Champenois qui cy sommes vous mercions de

ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne

justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause.» Et ce fait

et dit, ledit régent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent

aler avec luy, car ils en avoient esté tous semons.

[215] _Il s'en attendoit._ Il s'en rapportait.

Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit

régent se partit de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly et de

là à Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel, lequel

gardoit, de par la royne Blanche, un chevalier appellé monseigneur

Taupin du Plessis, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel

tout armé, la teste au bacinet, quant ledit régent ala devant. Et

lors, ledit régent luy commanda que il ouvrist la porte du chastel.

Lequel Taupin luy respondit: «Mon redoubté seigneur, pour Dieu ne me

veuilliez déshonnourer: madame la royne Blanche m'a baillié ce chastel

à garder, et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du monde,

fors au roy[216] et à elle. Je vous supplie que il vous plaise à

envoier par devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je

le vous rende.»

[216] Le Roi de Navarre.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 27 / 36 段