Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le

point du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre, qui estoit en

prison au chastel de Alleux en Cambresis[205], fut délivré par un

chevalier en qui le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan

de Péquigny, lors gouverneur, de par le roy de France, au pays

d'Artois: lequel, comme faux traître, sans le consentement, sceu et

volenté dudit roy de France, son seigneur, qui ledit roy de Navarre

faisoit tenir en prison, au grant péril et préjudice du roy et du

royaume ainsi faussement le délivra. Car il ala, et gens d'armes avec

luy, jusques au nombre de trente ou environ, et estoient bourgeois

presque tous; et vint audit chastel de nuit et fit tant, par eschieles

et autrement, que luy et sa compaignie entrèrent audit chastel, qui

estoit très-mal gardé, sans ce que ceux qui estoient dedans le

sceussent, si comme l'on disoit. Mais ils ne firent point de mal à

ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de Navarre et ceux

qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant partie estoit de

ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist délivrer tous

les prisonniers tant de la court de l'Églyse, comme de la court laye.

Et cependant fut traictié entre monseigneur le duc de Normendie, qui

estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre, c'est assavoir

par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa tante, qui

pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par autres, de

envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui seroient

en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc passast tel

sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent deviser,

c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'on ne le

peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en pourroit

amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou autrement. Et

lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal et

souverain maistre ledit evesque de Laon, qui les choses dessus dites

avoit toutes préparées et faites par la puissance et ayde du devant

dit prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris.

Si n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillé

à faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit

fut porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Péquigny, frère dudit

monseigneur Jehan de Péquigny, et par un échevin de Paris appellé

Charles Toussac. Ce fait, plusieurs des bonnes villes qui estoient

venues à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des

parties de Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans

prendre congié, quant ils sceurent que le roy de Navarre devoit venir

à Paris; pour ce que ils se doubtoient que l'on ne leur voulsist faire

avouer la délivrance du roy de Navarre.

[205] Ou _Arleux-en-Palluel_, Bourg à quatre lieues de Cambray.

Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de

l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant

compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de

Meulant, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris,

dont il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient

alés à l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala

ledit roy de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

De la prédication par parolles couvertes que ledit roy de Navarre

fist au Pré-aux-Clercs à plusieurs gens de la ville de Paris à

la fin à quoy il tendoit.

L'endemain, jour de la Saint-Andrieu, environ heure de prime, le roy

de Navarre, qui avoit fait assavoir par ladite ville de Paris, en

plusieurs lieux, que il vouloit parler aux gens de ladite ville, fut

en un eschafaut sur les murs de ladite abbaye de Saint-Germain des

Prés, par devers le Pré-aux-Clers; lequel eschafaut estoit fait pour

le roy de France, pour veoir les gaiges de batailles que l'on faisoit

aucunes fois en une lice qui estoit audit pré, joingnant aux murs de

Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de gens par le

mandement que ledit roy de Navarre et ledit prévost des marchans

avoient fait à plusieurs quarteniers et cinquanteniers de ladite

ville. Et en la présence de dix mille personnes dist moult de choses,

en démonstrant que il avoit esté pris sans cause et détenu en prison

par dix-neuf moys; et contre plusieurs des gens et officiers du roy

dist plusieurs choses. Et jasoit ce que contre le roy né contre le duc

il ne déist riens appertement, toutesvoies dist-il assez de choses

deshonnestes et villaines par parolles couvertes. Moult longuement

sermona, et tant que l'on avoit disné par Paris quant il cessa. Et fut

tout son sermon de justifier son fait et de dampner sa prise. Et le

pareil sermon avoit fait à Amiens.

De la response que l'evesque de Laon rendit pour monseigneur le

duc sans en demander son plaisir.

A l'endemain, qui fut vendredi et premier jour de décembre, alèrent au

palais, par devers monseigneur le duc de Normendie, ledit prévost des

marchans, maistre Robert de Corbie et aucuns autres de ladite ville

de Paris. Et requistrent audit monseigneur le duc de par les bonnes

villes, si comme ils disoient, que il voulsist faire raison et justice

audit roy de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon, qui principal

estoit audit conseil de monseigneur le duc, si comme dessus est dit,

et par lequel ledit roy et prévost des marchans et leur partie

faisoient ce que ils faisoient, respondit pour monseigneur le duc,

sans luy en demander son plaisir, que ledit duc feroit audit roy de

Navarre non pas seulement raison et justice, mais toute grace et toute

courtoisie et tout ce que bon frère doit faire à autre. Et certes

c'estoit bien trompé quant celui qui estoit maistre et gouverneur

dudit roy de Navarre et de ceux de sa partie, estoit maistre et

principal au conseil de monseigneur le duc, c'est assavoir ledit

evesque de Laon; et n'y avoit lors homme au conseil dudit monseigneur

le duc qui luy osast contredire.

Comment monseigneur le duc, par le conseil que il ot et aussi par

sa bénignité, ala premièrement devers le roy de Navarre, en

l'ostel de la royne Jehanne.

Le samedi ensuivant, ledit monseigneur le duc assembla de ceux de son

conseil tant et tel comme ledit evesque voult; et furent exposées les

requestes que faisoit ledit roy de Navarre, et fut dit que chascun y

pensast, et l'endemain, jour de dimanche, tiers jour dudit moys de

décembre, retournassent au conseil.

Iceluy jour de samedi, après diner, ledit duc ala en l'ostel de ladite

royne Jehanne, par le conseil qui luy fut donné, pour parler audit roy

de Navarre, qui encore n'avoit esté par devers luy né parlé à luy. Et

assez tost après que ledit monseigneur le duc fut venu audit ostel,

ledit roy de Navarre y ala à grant compaignie de gens d'armes; et

toutesvoies monseigneur le duc y estoit alé à assez petite

compaignie, sans aucunes armes. Et quant ledit roy de Navarre entra en

la chambre où estoit ladite royne et ledit duc, lesdis duc et roy

s'entresaluèrent assez mortement. Toutesvoies convint-il que les

sergens d'armes qui estoient alés avec ledit duc audit ostel, et

gardoient l'huys de la chambre où il estoit, se partissent, ou l'on

leur eust fait villenie. Et demourèrent les gens dudit roy de Navarre

en la garde dudit huys, comme maistres et souverains que ils se

tenoient; et là parlèrent assez ensemble, et pou après se départirent.

Comment il fut conseillié à monseigneur le duc par l'evesque de

Laon et par le prévost des marchans que il accordast toutes les

requestes du roy de Navarre.

Le dimanche ensuivant, troisiesme jour de décembre, furent devant

monseigneur le duc au conseil pluseurs conseilliers, tels comme ledit

evesque ordena. Et furent répétées les requestes que ledit roy de

Navarre faisoit; et toutesvoies, pour oïr tout ce que il vouldroit

requérir avoit esté ordené certains conseilliers dudit monseigneur le

duc, desquels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre. Mais

ainsi l'avoit ordené ledit evesque, afin que tout quanque ledit roy

requerroit luy fust ottroié par ledit monseigneur le duc, qui, par

contrainte, ne povoit refuser chose que iceluy evesque voulsist.

Lesquels conseilliers estoient audit conseil. Et pour ce encore que il

y eust plus des amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il

faisoit ne peussent estre empeschiées par aucuns preudes hommes qui

estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement fist et ordena

que ledit prévost des marchans, maistre Robert de Corbie, Jehan de

l'Isle et aucuns autres de leur aliance, alèrent heurter à l'huys de

la chambre où ledit monseigneur le duc et le conseil estoit pour

ordener desdites requestes; et feingnirent que ils voulsissent parler

audit monseigneur le duc d'autre chose; et toutesvoies ne distrent-ils

aucune chose fors tant que ils distrent audit monseigneur le duc que

les gens envoiés de par les bonnes villes estoient à accort et s'en

vouloient aler, mais que ils eussent faite leur response. Si

requéroient ledit monseigneur le duc que il féist savoir à tous les

nobles qui estoient à Paris que ils feussent l'endemain aux

Cordeliers, pour eux accorder avec les bonnes villes. Lequel duc

respondit que il le feroit volentiers.

Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit evesque, fist

demourer au conseil lesdis prévost des marchans et sa compaignie. Et

lors fist demande à chascun d'iceux qui estoient au conseil, sur

lesdites requestes. Et finablement fut conseillié à monseigneur le duc

que il accordast audit roy de Navarre les choses qui ensuivent; et si

fut dit par ledit prévost des marchans en disant son opinion: «Sire,

faites amiablement au roy de Navarre ce que il vous requiert, car il

convient qu'il soit fait ainsi.» Comme sé il voulsist dire: il en sera

fait, veuillez ou non.

Si fut lors ordené: Que le roy de Navarre auroit toute la terre qu'il

tenoit quant il fut pris, et tous les meubles qui estoient sous ladite

terre.

Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est dit,

qui depuis avoient esté prises par le roy de France et ses gens; et

tous les biens qui estoient ès dites forteresses.

Item, fut ordené que ledit monseigneur le duc pardonneroit audit roy

de Navarre et à tous ses adhérens tout ce que ils avoient meffait au

roy et au royaume de France.

Autres ordenances, comment les dessus dis décapités et pendus à

Rouen fussent despendus et enterrés; et les biens rendus à leur

hoirs.

Encore fut ordené que le conte de Harecourt, le seigneur de Graville,

monseigneur Maubué-de-Mainesmares, chevaliers, et Colinet Doublet,

escuier, lesquels le roy de France avoit fait descapiter à Rouen, en

sa présence, et puis traisner et pendre au gibet de Rouen, lorsque le

Roy de Navarre fut pris, seroient despendus publiquement et rendus à

leurs amis, pour enterrer en terre benoite; et toutes leurs terres qui

estoient confisquées rendues à leurs enfants ou héritiers. Et pour ce

que ledit roy de Navarre requéroit pour ses injures, dommaiges et

intérêts grant somme de florins ou terre en lieu desdis florins; et

disoit-l'on à part, jasoit ce que il ne feust pas dit clèrement, que

il pensoit à en avoir ou la duchié de Normendie ou la conté de

Champaigne; il fut ordené que l'on traiteroit avec luy de continuer

ceste requeste jusques à un autre jour. Et finablement luy furent

accordées toutes les choses dessus dites, et en ot lettres dudit duc

telles comme les gens dudit roy les vouldrent faire. Et pour ce que

l'assemblée des trois estas estoit continuée jusques au vintiesme jour

de Noël ensuivant, car ils n'avoient pas esté d'accort, et si s'en

estoient alés plusieurs sans prendre congié quant ils orent sceu la

délivrance dudit roy, si comme dessus est dit, accordé fut que les roy

et duc rassembleroient au vintiesme jour de Noël dessus dit, pour

traictier des choses dessus dites; et cependant ledit monseigneur le

duc envoieroit certaine personne notable en Normendie pour exécuter

loyaument et de fait audit roy les choses à luy accordées; et y fut

ordené monseigneur Almaury de Meulant, chevalier baneret.

Et, par trois ou quatre jours après, compaignièrent lesdis duc et roy

l'un l'autre, et furent par ledit temps souvent ensemble, et

mengièrent ensemble plusieurs fois en l'ostel de la royne Jehanne, en

l'ostel dudit evesque de Laon et au palais; et tousjours estoit ledit

evesque avec eux, et moult bonne chière s'entrefaisoient. Et ensemble,

moult secrètement, visitèrent les saintes reliques en la chapelle du

palais. Et fist ledit roy délivrer tous les prisonniers qui estoient

ès prisons de Paris, tant ès prisons de l'Églyse comme ès prisons des

seigneurs lais; néis ceux qui estoient en oubliète, condamnés au pain

et à l'yaue, furent délivrés.

Après ces choses, vindrent certaines nouvelles à Paris que le traictié

entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu parfait, et

qu'ils estoient à accort; et disoit l'on communément que ledit roy de

France seroit tantost en France.

Comment monseigneur le duc de Normendie en assurant ceux de Paris

leur dist, en plaines halles, qu'il vouloit vivre et mourir

avec eux, et que les gens d'armes qu'il faisoit venir estoient

pour le bien de ceux du royaume: et, par la deffaute de ceux

qui avoient le gouvernement, il convenoit que luy-meismes méist

paine à rebouter les ennemis.

1358.

Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens

cinquante-huit, monseigneur le duc de Normendie, qui longuement avoit

demouré à Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris

avoient tout le gouvernement, fut conseillié que il parlast au commun

de Paris. Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit ès

halles pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prévost

des marchans le sceurent, ils le cuidèrent empeschier, et distrent à

monseigneur le duc que il se vouloit mettre en grant péril de soy

mettre devant le peuple. Néantmoins, ledit monseigneur le duc ne les

crut point, mais ala, environ heure de tierce, ès dites halles, à

cheval, luy sixiesme ou huitiesme ou environ. Et dit à grant foison de

peuple qui là estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre avec

eux, et que ils ne créussent aucuns qui avoient dit et publié que il

faisoit venir des gens d'armes pour les piller et gaster: car il ne

l'avoit oncques pensé. Mais il faisoit venir lesdites gens d'armes

pour aidier à deffendre et garantir le peuple de France, qui moult

avoit à souffrir, car les ennemis estoient moult espandus parmy le

royaume de France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y

mettoient nul remède. Si estoit son entencion, ce disoit, de gouverner

dès lors en avant, et de rebouter les ennemis de France; et n'eust pas

tant attendu ledit duc sé il eust eu le gouvernement et la finance. Et

oultre, dit lors que toute la finance qui avoit esté levée au royaume

de France, depuis que les trois estas avoient eu le gouvernement, il

n'en avoit né denier né maille; mais bien pensoit que ceux qui

l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles

dudit duc moult agréables au peuple; et se tenoit la plus grant partie

par devers luy[206].

[206] C'est-à-dire: Et le plus grand nombre favorisoit plutôt son

parti que celui des meneurs des trois états. (_Note de M. Paulin

Pâris._)

De l'assemblée que le prévost des marchans fist faire à

Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le

peuple de Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc;

et des parolles que dit Charles Toussac, eschevin.

L'endemain, jour de vendredi, douziesme jour dudit moys de janvier, le

prévost des marchans et ses aliés, considérans et voyans que le peuple

estoit à faire le plaisir et la volenté de monseigneur le duc, leur

seigneur, doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esméust contre

eux, firent assembler à Saint-Jaques-de-l'Ospital[207] grant foison de

gens, et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit

duc sceut ladite assemblée, il partit tantost du palais et ala audit

Ospital, et en sa compaignie estoit ledit evesque de Laon et plusieurs

autres. Et quant il fut là, il fist parler son chancellier à tous ceux

qui là estoient et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le

jour précédent ès halles. Et oultre, pour ce que plusieurs publioient

que ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il

luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de

rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris,

Chartres et le pays environ, iceluy duc fist dire que il avoit bien

tenu audit roy de Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il

povoit; mais aucuns d'iceux auxquels le roy son père avoit baillié à

garder aucuns chastiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre,

il n'en povoit mais; mais il en avoit fait tout son povoir et encore

estoit prest du faire.

[207] Cette église située à l'extrémité des rues _Mauconseil_ et

_Saint-Denis_, a été démolie en 1822.

Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Toussac se leva et

voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne put estre oï. Si

se partit lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de

Laon, qui demoura avec ledit prévost des marchans. Et assez tost après

que ledit duc fut parti, ledit Charles recommença, et lors fut oï. Si

dit moult de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et

dit que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient

fructifier né amender; et dit moult de choses couvertement contre le

duc. Et après, quant il ot parlé, un advocat appellé Jehan de

Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit esté fait un des généraux

gouverneurs des subsides ottroyés par les trois estas, parla et dit

que le prévost des marchans né les autres des trois estas n'avoient

pas emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit

dit ledit prévost des marchans. Et nomma ledit Jehan plusieurs

chevaliers qui en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme

disoit ledit Jehan, jusques à la somme de quarante ou de cinquante

mille moutons, lesquels avoient esté mal emploiés, si comme ses

parolles le notoient et donnoient à entendre. Et là fut encore dit par

ledit Charles Toussac que ledit prévost des marchans étoit preud'homme

et avoit fait ce que il avoit fait pour le bien et le sauvement et le

proufit de tout le peuple. Et dist que sur ledit prévost régnoit

haine, et que il le savoit bien. Et que sé ledit prévost des marchans

cuidoit que ceux qui là estoient présens et les autres de Paris ne le

voulsissent porter né soustenir, il querroit son sauvement là où il le

pourroit trouver. Et là aucuns qui estoient de leur aliance crièrent,

disans que ils le porteroient et soustenroient contre tous.

Item, le samedi ensuivant, treiziesme jour dudit moys de janvier,

monseigneur le duc manda plusieurs des maistres de Paris au palais là

où il estoit, et parla à eux moult amiablement et leur requist que ils

luy voulsissent estre bons subgiés et il leur seroit bon seigneur.

Lesquels luy respondirent que ils vivroient et mourroient avec luy, et

que il avoit trop attendu à prendre le gouvernement.

De la mort Jehan Baillet, trésorier de monsieur le duc de

Normendie. Et comment Perin Marc fut justicié, pendu et puis

despendu et enterré en l'églyse Saint-Merry.

Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, après disner,

Jehan Baillet, trésorier de monseigneur le duc de Normendie et moult

acointé de luy, fut tué à Paris d'un vallet changeur appelé Perrin

Marc, qui le férit d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrière,

en la rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuit ledit Perrin audit

moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tard, ledit duc, qui moult

estoit courroucié de la mort de son dit trésorier, envoia audit

moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont, son mareschal,

Jehan de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur

d'Arlay, Guillaume Staise, lors prévost de Paris et grant foison de

gens d'armes, lesquels brisièrent les huys dudit moustier et en

mistrent hors à force ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de

jeudi, ledit Perrin fut traisné au chastelet au lieu où il avoit fait

le coup, et là ot le poing couppé et puis fut mené au gibet de Paris,

et là pendu.

Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fut despendu le

samedi ensuivant et fut ramené audit moustier de Saint-Merry et

restabli; et là à très grant sollempnité fut enterré le jour que les

obsèques dudit Jehan Baillet furent faites, auxquelles fut présent

monseigneur le duc de Normendie. Et à celles dudit Perrin fut le

prévost des marchans et grant foison des bourgeois de Paris.

Des messagiers du roy de France envoiés à monseigneur le duc son

fils ainsné, à Paris.

Le samedi vint-septiesme jour du moys de janvier, les messages du roy

qui estoient venus d'Angleterre, c'est assavoir l'evesque de

Therouenne, chancellier de France, le conte de Vendosme, le seigneur

de Derval, le sire d'Aubigny, monseigneur Jehan de Saintré, chevalier,

et messire Jehan de Champeaux, clerc, firent leur rapport au duc de

Normendie, en la présence de plusieurs de son conseil, evesques,

chevaliers et autres, sur le traictié de l'accort fait en Angleterre,

entre les roys de France et d'Angleterre. Lequel traictié moult plut

audit duc et à ses conseilliers, si comme ils disoient.

De la response que monseigneur le duc de Normendie fist au

message du roy de Navarre.

Après celuy samedi huit jours ou environ, messire Jehan de Péquigny

vint à Paris de par le roy de Navarre, qui estoit à Mante, et fist

ledit messire Jehan plusieurs requestes à monseigneur le duc, de par

ledit roy de Navarre, en la présence des roynes Jehanne et

Blanche[208] et de plusieurs du conseil dudit duc. C'est assavoir que

monseigneur le duc tenist les convenances audit roy de Navarre que il

luy avoit faites, lesquelles il ne esclaircissoit point; et que il

féist rendre audit roy ses forteresces et quarante mille florins à

l'escu que l'on luy avoit promis l'autre fois qu'il avoit esté à

Paris, et aussi aucuns joyaux qui avoient esté pris du sien, lorsqu'il

fut emprisonné.

[208] Jeanne d'Évreux, veuve de Charles IV, dit le Bel, et tante

de Charles le Mauvais.--Blanche d'Évreux, veuve de Philippe VI et

sœur de Charles le Mauvais.

Et lors monseigneur le duc se mist à un genouil devant les dites

roynes, lesquelles le firent lever tantost et rasseoir emprès elles.

Et respondit audit monseigneur Jehan que il avoit bien audit roy de

Navarre tenu les convenances que il luy avoit faites, et que sé aucun

à qui il fust tenu de respondre vouloit dire le contraire, il diroit

que iceluy mentiroit. Mais ledit monseigneur Jehan n'estoit pas homme

à qui monseigneur le duc en déust respondre. Et toutesvoies disoit-il

encore que sé aucun vouloit maintenir que il n'eût tenu audit roy de

Navarre lesdites convenances, il avoit des chevaliers qui bien s'en

combattroient, sé mestier estoit. Et plusieurs autres parolles dist

lors monseigneur le duc. Et lors fut dit par l'evesque de Laon que

monseigneur le duc auroit plus grant advis sur lesdites requestes, et

en respondroit tant que il souffiroit; et ainsi se départirent.

Comment l'université de Paris et le clergié, par le prévost des

marchans, alèrent par devers monseigneur le duc pour faire

accorder les demandes au roy de Navarre.

Celle semaine, l'université de Paris, le clergié, le prévost des

marchans et ses compaignons, alèrent par devers monseigneur le duc, au

palais, et là fut dit audit duc, par frère Simon de Langres, maistre

de l'ordre des Jacobins, que tous les dessus nommés avoient esté

ensemble au conseil, et avoient délibéré que le roy de Navarre feroit

faire audit duc toutes ses demandes à une fois; et que tantost que il

les auroit faites, ledit duc feroit rendre audit roy de Navarre toutes

ses forteresses: et après l'on regarderoit sur toutes les requestes

dudit roy, et luy passeroit-l'on tout ce que l'on devroit. Et pour ce

que ledit maistre ne disoit plus, un moine de Saint-Denis en France,

maistre en théologie et prieur d'Essonne, dit audit maistre que il

n'avoit pas tout dit. Si dit lors ledit prieur à monseigneur le duc,

que encore avoient-ils délibéré que sé luy ou le roy de Navarre

estoient refusans de tenir et accomplir leur délibération, ils

seroient tous contre celuy qui en seroit refusant et prescheroient

contre luy.

Comment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en

la chambre de monseigneur le duc de Normendie; et là, présent

luy, tuèrent les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne,

après ce que ils orent tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en

parlement.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 26 / 36 段