de parlement en laquelle lesdites requestes devoient tantost estre
faites audit monseigneur le duc, par la bouche de maistre Robert le
Coq, lors evesque de Laon, le dit monseigneur le duc ot conseil
comment il pourroit faire départir ledit peuple; et, par le conseil
que il ot, il envoia quérir en ladite chambre de parlement pour venir
devers luy en la pointe du palais où il estoit, aucuns de ceux des
trois estas, et par espécial de ceux qui principalement gouvernoient
les autres et conseilloient à faire lesdites requestes. Et là vindrent
par devers luy maistre Raymon Saquet, archevesque de Lyon; monseigneur
Jehan de Craon, archevesque de Rains, et ledit maistre Robert le Coq,
evesque de Laon, pour les gens d'Églyse. Pour les nobles y furent
monseigneur Waleran de Lucembourc, monseigneur Jehan de Conflans,
mareschal de Champaigne, et monseigneur Jehan de Péquigny, lors
gouverneur d'Artois. Et pour les bonnes villes, y furent Estienne
Marcel, prévost des marchans de Paris, Charles Toussac, eschevin, et
plusieurs autres de plusieurs autres bonnes villes. Et là, leur dit et
exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles que il avoit oïes,
tant du roy son père comme de son oncle l'empereur, et leur demanda sé
il leur sembloit que il feust bon que lesdites requestes et responses
qui luy devoient estre faites de par les trois estas, et pour
lesquelles faire et oïr le peuple estoit assemblé en ladite chambre de
parlement, fussent délayées jusqu'à une autre journée pour les causes
et raisons qu'il leur dit lors. Et furent d'accort tous ceux qui là
estoient présens, tant du conseil dudit monseigneur le duc comme des
envoiés desdis trois estas, que lesdites requestes et responses
fussent différées jusques au juesdi ensuivant. Jasoit ce que on
aperceust que aucuns desdis envoiés eussent mieux voulu que la
besoigne n'eust point esté différée. Et toutesvoies furent-ils
d'accort, par leurs opinions, au délay. Et ainsi se départirent et
retournèrent en ladite chambre de parlement, et le duc d'Orléans et
plusieurs autres avec eux. Et parla ledit duc d'Orléans au peuple qui
estoit assemblé en la chambre de parlement, et leur dit que
monseigneur le duc de Normendie ne pourroit lors oïr les requestes et
responses que on luy devoit faire pour certaines nouvelles que il
avoit oïes tant du roy son père que de son oncle l'empereur,
desquelles il leur fist aucunes dire en publique. Et pour ce se
départit ladite assemblée de la dicte chambre de parlement, et s'en
alèrent aucuns en leur pays.
De l'ordenance que ceux de la Langue d'oc firent pour l'amour et
rédemption du roy de France.
En ce meisme an au moys d'octobre, les trois estas de la Langue d'oc
se assemblèrent en la ville de Thoulouse, par l'auctorité du conte
d'Armagnac, lieutenant du roy au pays, pour traictier ensemble à faire
ayde convenable pour la délivrance du roy. Et là firent plusieurs
ordenances par l'autorité dessus dite. Premièrement que ils feroient
cinq mille hommes d'armes, chascun à deux chevaux, et auroit chascun
homme d'armes demi florin à l'escu pour jour. Et feroient mille
sergens armés à cheval, deux mille arbalestiers et deux mille
pavaisiers[199], tous à cheval, et auroient chascun desdis sergens,
arbalestiers et pavaisiers, huit florins à l'escu[200] pour chascun
moys, et feroient ladite ayde pour un an. Et si ordenèrent que tous
les dessus dis seroient paiés par ceux et en la manière que lesdis
estas ordeneroient, ou les esleus par iceux. Et oultre ce, ordenèrent
que homme né femme dudit pays de Langue d'oc ne porteroit par ledit
an, sé le roy n'estoit avant délivré, or né argent né perles, né vair
né gris, robes né chapperons découppés né autres cointises
quelconques; et que aucuns menesterieus jugleurs ne joueroient de
leurs mestiers. Et encore ordenèrent certaine monnoie, c'est assavoir
trente-deuxiesme, laquelle ils firent faire et monnoier ès
monnoies[201] du roy dudit pays par l'autorité dudit conte, jasoit ce
que au pays de Langue d'oc courust lors autre monnoie, c'est assavoir
monnoie soixantiesme. Et pour avoir confermacion de toutes les choses
dessus dites envoièrent à Paris devers monseigneur le duc de
Normendie, ainsné fils du roy et son lieutenant général, trois
personnes, c'est assavoir de chascun des trois estas une; et leur
furent confermées par ledit monseigneur le duc toutes les choses
dessus dites.
[199] Garnis de _pavas_ ou _pavois_, petit bouclier rond.
[200] Environ 160 francs.
[201] Aux hôtels des monnaies.
Comment monseigneur le duc de Normendie, tant de son bon
entendement naturel comme par bonne délibération de son
conseil, fist départir les gens des trois estas et leur fist
dire que chascun d'eux s'en repairast en son lieu.
Le mercredi ensuivant, qui fut l'endemain de la feste de Toussains,
ledit monseigneur le duc manda au Louvre plusieurs du conseil du roy
et du sien, et aucuns de ceux des trois estas dont dessus est faite
mencion; et ot délibéracion assavoir sé il estoit bon que ceux des
trois estas qui estoient à Paris s'en allassent chascun en son pays
sans plus faire quant alors, pour aucunes causes qu'il leur dit. Et
luy fut conseillié pour la plus grant partie de tous ceux qui furent
audit conseil que ainsi le féist. Et pour ce, dit à ceux qui estoient
présens desdis trois estas que ainsi le féissent, et leur pria que ils
déissent de par luy aux autres qui estoient à Paris que chascun s'en
allast en son lieu. Et leur dit que il les remanderoit, mais que il
eust oï certains messagiers, chevaliers qui venoient de devers le roy,
son père, qui luy aportoient certaines nouvelles de par luy; et aussi
que il eust été devers l'empereur, son oncle, par devers lequel il
entendoit aler briefment.
Dont plusieurs desdis estas qui avoient entencion de gouverner le
royaume par les requestes que ils avoient faites audit monseigneur le
duc, furent moult dolens; et bien leur fut avis que toutes ces choses
avoient esté faites par le dit monseigneur le duc, pour départir
ladite assemblée desdis trois estas qui estoient à Paris: et en vérité
ainsi estoit-il.
Et pour ce l'endemain, qui fut jour de juesdi, plusieurs desdis trois
estas qui estoient encore à Paris, monseigneur le duc estant à
Montlehéri, là où il ala celuy jour au matin, s'assemblèrent au
chapitre desdis frères Meneurs. Et là ledit evesque de Laon publia en
la présence de ceux qui y vouldrent venir comment monseigneur le duc
leur avoit requis conseil et aide, et comment pour ce faire ils
avoient esté assemblés par plusieurs fois et par maintes journées, et
près pour ladite response faire, laquelle monseigneur le duc n'avoit
voulu oïr. Et leur dit que chascun d'eux préist copie des choses qui
avoient esté ordenées par lesdis esleus, et l'emportast en son pays.
Lesquelles choses firent plusieurs desdis trois estas qui estoient à
ladite assemblée. Et jasoit ce que, par plusieurs fois, ledit
monseigneur le duc parlast audit prévost des marchans et par plusieurs
journées, et aussi aux eschevins de Paris en eux requerrant que ils
luy voulsissent faire ayde à soustenir la guerre, si ne s'y vouldrent
accorder né consentir, s'il ne faisoit assembler lesdis trois estas,
laquelle chose il n'ot pas conseil de faire. Et pour ce il ordena que
on envoieroit certains des conseilliers du roy par les bailliages du
royaume, pour requérir ladite ayde aux bonnes villes.
Comment les gens des trois estas furent mandés pour rassembler à
Paris.
1357.
Et si furent mandés les gens des trois estas de par monseigneur le duc
pour estre à Paris assemblés le dimanche, cinquiesme jour de février
ensuivant[202].
[202] Le chroniqueur ne juge pas à propos de nous dire pourquoi
le Régent rappela les États. Une émeute eut lieu à Paris, le 20
janvier, dans laquelle le peuple, soulevé par Étienne Marcel,
obligea le Régent à renoncer à faire circuler une mauvaise
monnaie, à rassembler les députés des trois États et à chasser de
son conseil sept de ses officiers.
Comment les gens des trois estas furent rassemblés.
Le dimanche dessus dit, cinquiesme jour de février, se assemblèrent à
Paris plusieurs evesques et autres gens d'Églyse, nobles et plusieurs
gens de bonnes villes du royaume de France. Et par plusieurs journées
furent assemblés en ladite ville en l'ostel des Cordeliers, et là
firent plusieurs ordenances.
Comment maistre Robert le Coq, evesque de Laon, prescha en
parlement, de par les gens des trois estas, comment les
officiers du roy devoient estre privés de leurs offices.
Le vendredi, troisiesme jour du moys de mars ensuivant, furent
assemblés au palais royal, en la chambre de parlement, en la présence
de monseigneur le duc de Normendie, du conte d'Anjou et du conte de
Poitiers, ses frères, et de plusieurs autres nobles, gens d'Église et
gens de bonnes villes, jusques à tel nombre que toute ladite chambre
en estoit plaine. Et prescha messire Robert le Coq, evesque de Laon,
et dit que le roy et le royaume avoient esté au temps passé mal
gouvernés, dont moult de meschiefs estoient advenus tant audit royaume
comme aux habitans d'içeluy, tant en mutacions de monnoies comme par
prises, et aussi par mal administrer et gouverner les deniers que le
roy avoit eus du peuple, dont moult grandes sommes avoient esté
données par plusieurs fois à plusieurs qui mal desservi l'avoient.
Et toutes ces choses avoient esté faites, si comme disoit l'evesque,
par le conseil des dessus nommés chancelier et autres qui avoient
gouverné le roy au temps passé. Dit lors encore ledit evesque que le
peuple ne povoit plus souffrir ces choses; et pour ce avoient délibéré
ensemble que les dessus nommés officiers et autres que il nommeroit
lors,--tant que sur le tout ils furent vint-deux dont les noms
suivent: maistre Pierre de la Forest, lors cardinal et chancelier de
France; monseigneur Simon de Bucy; maistre Jehan Chalemart; maistre
Pierre d'Orgemont, président en parlement; monseigneur Nicolas Bracque
et Jehan Poillevilain, maistres de la chambre des comptes et
souverains maistres des monnoies; Enguéran du Petit-Célier et Bernart
Fremaut, trésoriers de France; Jehan Chauveau et Jacques Lempereur,
trésoriers des guerres; maistre Estienne de Paris, maistre Pierre de
la Charité et maistre Ancel Choquart, maistres des requestes de
l'ostel du roy; monseigneur Robert de Lorris, chambellan du roy;
monseigneur Jehan Taupin, de la chambre des enquestes; Geoffroy le
Masurier, eschançon dudit monseigneur le duc de Normendie; le Borgne
de Beausse, maistre d'escurie dudit monseigneur le duc; l'abbé de
Faloise, président en la chambre des enquestes; maistre Robert de
Preaux, notaire du roy; maistre Regnault d'Acy, avocat du roy en
parlement; Jehan d'Auceurre, maistre de la chambre des comptes; Jehan
de Behaigne, varlet dudit monseigneur le duc,--seroient privés de tous
offices royaux perpétuelment, dont il y avoit aucuns présidens en
parlement, aucuns maistres des requestes en l'ostel du roy; aucuns
maistres de la chambre des comptes et aucuns autres officiers de
l'ostel dudit monseigneur le duc, si comme dessus est dit. Et requist
ledit evesque audit monseigneur le duc que dès lors il voulsist priver
les vint-deux dessus nommés comme dit est; et toutesvoies
n'avoient-ils esté appellés né oïs en aucune manière; et si n'avoient
plusieurs de iceux et la plus grant partie esté accusés d'aucune
chose, né contre iceux dit né proposé aucune villenie; et si estoient
plusieurs d'iceux officiers à Paris, lesquels l'on povoit chascun jour
veoir et avoir qui aucune chose leur voulsist dire ou demander.
Item, requist encore ledit evesque que tous les officiers du royaume
de France fussent suspendus, et que certains réformateurs feussent
donnés, lesquels seroient nommés par les trois estas qui auroient la
cognoissance de tout ce que l'on vouldroit demander auxdis officiers
et contre iceux dire et proposer. Item, requist encore ledit evesque
que bonne monnoie courust telle que lesdis trois estas ordeneroient,
et plusieurs autres requestes fist.
Lors, un chevalier appelé monseigneur Jehan de Péquigny, pour et au
nom des nobles, advoua ledit évesque; et un avocat d'Abbeville appelé
Nicholas le Chauceteur l'advoua au nom des bonnes villes; et aussi
fist Estienne Marcel, prévost des marchans de Paris. Et offrirent, au
nom des trois estas dessus dis, audit monseigneur le duc trente mille
hommes d'armes, lesquels ils paieroient par leurs mains et par ceux
qu'ils y ordeneroient. Et pour avoir la finance à ce faire, ils
avoient ordené certain subside, c'est assavoir: Que les gens d'églyse
paieroient dixiesme et demy de toutes revenues, les nobles aussi
dixiesme et demy; c'est assavoir de cent livres de terre quinze
livres. Et les gens des bonnes villes feroient de cent feus un homme
d'armes; c'est assavoir demi-escu de gaige pour chascun jour. Mais
pour ce que ils ne savoient pas encore combien ladite finance pourroit
monter, né sé elle souffiroit à paier les trente mille hommes d'armes
dessus dis, ils requistrent que ils peussent rassembler à la quinzaine
de Pasques ensuivant; et entre deux, ils feroient savoir combien
ladite finance pourroit monter. Et se ils trouvoient à ladite
quinzaine que ladite finance ne souffisist, ils la croistroient. Et
aussi ils requistrent que depuis ladite quinzaine ils peussent
rassembler deux fois, quant bon leur sembleroit, jusques au quinziesme
jour du moys de février ensuivant. Lequel duc de Normendie leur
ottroia toutes leurs requestes, tant les dessus escriptes comme les
autres, et par ce tindrent que les vint-deux officiers dont dessus est
faite mencion estoient privés, et demoureroient les autres officiers
souspendus par telle manière que, en ladite ville de Paris, l'on ne
tint point de jusridicion jusques au lundi ensuivant que le prévost
fust restitué en son office. Et du parlement fust ordené par ceux du
grant conseil qui avoient esté esleus par les dessus dis trois estas
le vendredi ensuivant, et en ostèrent plusieurs de ceux qui en
estoient par avant, tant que sur le tout ils n'y en laissièrent, que
en présidens que en autres, que seize ou environ. Et de la chambre des
comptes ostèrent tous les maistres qui y estoient, tant clers comme
lais, qui estoient quinze en nombre, et y en mistrent quatre tous
nouveaux, deux chevaliers et deux lais.
Mais quant ils y orent esté un jour, ils alèrent par devers le grant
conseil et leur distrent qu'il convenoit que l'on y méist de ceux qui
autrefois y avoient esté, pour leur monstrer le fait de ladite
chambre; et pour ce y mist-l'on par provision quatre des anciens, avec
les quatre nouveaux dessus dis.
Du traictié et des trièves qui furent prises à Bourdeaux entre le
roy de France et le prince de Gales.
Le samedi, dix-huitiesme jour dudit moys de mars, fut traictiée paix à
Bourdeaux, entre le roy de France, qui encore y estoit prisonnier, et
le prince de Gales.
La manière dudit traictié fut tenue secrète pour ce que en icelle
estoit réservée la volenté du roy d'Angleterre. Mais pour aucunes
choses qui à ce les murent, ils pristrent trièves générales de Pasques
ensuivant jusques à deux ans. Et envoia ledit prince les prisonniers
qu'il avoit en France, et ordena d'emmener le roy de France en
Angleterre pour parfaire ledit traictié.
Item, le dimanche vint-sixiesme jour dudit moys de mars, fut la
monnoie publiée à Paris, par l'ordenance des gens des trois estas,
c'est assavoir: un mouton d'or courant pour vingt-quatre sous parisis,
et demi-moutons qui lors furent fais nouviaux pour douze sous parisis;
deniers blans à la couronne pour dix deniers tournois: et les autres
monnoies qui lors furent faites.
Des lettres qui furent apportées à Paris de par le roy de France,
lesquelles furent publiées, en faisant deffense que les trois
estas ne s'assemblassent à la journée dessus dite.
Le mercredi après Pasques flories, qui fut le quint jour du moys
d'avril, furent criées et publiées par Paris, par lettres ouvertes et
mandement du roy, les trièves dont est dessus faite mencion. Et aussi
fut crié et publié que le roy ne vouloit pas que l'on paiast le
subside qui avoit esté ordené par lesdis trois estas, dont est faite
mencion; et aussi il ne vouloit pas que les trois estas se
rassemblassent à la journée par eux ordenée à la quinzaine de Pasques
né à autres, dont le peuple de Paris fut moult esmeu, par espécial
contre l'archevesque de Sens, contre le conte d'Eu, cousin germain du
roy, et contre le conte de Tancarville, qui les lettres du roy ès
quelles les choses dessus dites estoient contenues avoient apportées
de Bourdeaux, et auxquels le roy avoit enchargié de les faire publier
avec plusieurs autres choses que l'on leur avoit commises, et
chargiées à faire.
Et disoit la plus grant partie du peuple de Paris que c'estoit
fausseté et traïson de publier que lesdites trièves fussent données né
accordées; et de empescher ladite assemblée des trois estas né à lever
ledit subside. Et par la commocion et desroy qui fut lors en ladite
ville, il convint que ledit archevesque et conte s'en alassent assez
hastivement; lesquels se absentèrent. Et pour ce que aucuns disoient
qu'ils estoient moult dolens de la villenie qui leur avoit esté faite,
et que pour ce ils assembloient gens d'armes et avoient entencion et
volenté de gréver aucuns de ceux de Paris, l'on fist garder
soigneusement ladite ville, tant de jour comme de nuit; et n'y avoit
de la partie devers Grant-Pont que trois portes ouvertes de jour; et
de nuit elles estoient closes toutes.
Item, le samedi ensuivant, la veille de Pasques les grans, qui fut le
huitiesme jour d'avril, fut crié et publié par Paris que l'on leveroit
ledit subside et que les trois estas se rassembleroient à ladite
quinzaine de Pasques, nonobstant ledit cri qui avoit esté le mercredi
précédent. Et ordena ledit duc de Normendie que l'on féist ledit cri,
par le conseil ou contrainte des dessus dis trois estas, c'est
assavoir: dudit evesque de Laon qui estoit principal gouverneur desdis
trois estas, du prévost des marchans et de aucuns autres.
En quel temps le roy de France arriva en Angleterre.
L'an de grace mil trois cens cinquante-sept, le mardi après Pasques,
qui fut le onziesme jour du moys d'avril, fist le devantdit prince de
Gales ledit roy de France entrer en mer à Bourdeaux, pour le mener en
Angleterre; et y arrivèrent le quatriesme jour de may ensuivant. Et
fut ledit roy mené à Londres et y entra le vint-quatriesme du moys de
may. Et avint que, en alant et chevauchant, le roy d'Angleterre
encontra le roy de France aux champs, auquel ledit roy d'Angleterre
fist moult grant honneur et révérence, et parla à luy moult
longuement. Et après passa oultre en son chemin. Et le roy de France
et le prince de Gales s'en alèrent à Londres, là où le roy de France
fut tenu prisonnier si largement comme il vouloit; car il avoit ses
gens, tels et tant comme il vouloit; et aloit chacier et esbatre
toutes fois qu'il luy plaisoit, et estoit en un moult bel ostel,
dehors ladite ville de Londres, appellé Savoie, et estoit au duc de
Lenclastre.
Comment la puissance inique des trois estas déclina et vint à
néant.
Environ la Magdaleine ensuivant, les ordenés par les trois estas, tant
du grant conseil des généraux sur le fait du subside, comme les
réformateurs, commencièrent à décliner et leur puissance à apeticier.
Car la finance que ils avoient promise ne fut pas si grande de plus de
dix pars et les laissièrent les nobles, et ne vouldrent point paier,
né les gens d'Eglyse aussi. Et aussi plusieurs des bonnes villes qui
cognurent et apperceurent l'iniquité du fait desdis gouverneurs
principaux, qui estoient dix ou douze ou environ, se déportèrent de
leur fait et ne vouldrent paier.
Et l'archevesque de Rains, qui par avant avoit esté l'un des plus
grands maistres, fit tant que il fut principal au conseil de
monseigneur le duc. Et furent presque tous ceux qui avoient esté mis
hors de leurs offices remis en leurs estas, excepté les nommés
vint-deux, jasoit ce que aucuns d'iceux n'en laissassent oncques leurs
estas.
De la deffense que monseigneur le duc de Normendie fist au
prévost des marchans et à autres qui usurpoient la puissance de
gouverner le royaume de France.
Après avint, environ la my-aoust, que monseigneur le duc de Normendie
dit au prévost des marchans, à Charles Toussac, à Jehan de l'Isle et à
Gille Marcel, qui estoient principaux gouverneurs de la ville de
Paris, que il vouloit, dès or en avant, gouverner et ne vouloit plus
avoir curateurs: et leur deffendit qu'ils ne se meslassent plus du
gouvernement du royaume que ils avoient entrepris par telle manière
que on obéissoit plus à eux que à monseigneur le duc. Et dès lors
chevaucha ledit monseigneur le duc de Normendie par aucunes des
bonnes villes et leur fist requeste, en sa personne, de avoir ayde
d'eux comme de autres choses. Et du fait de sa monnoie leur parla,
lequel luy avoit esté empeschié si comme dessus est dit, dont les
dessus dis gouverneurs des trois estas furent moult dolens. Et s'en
ala ledit evesque de Laon en son eveschié, car il véoit bien que il
avoit tout honny.
De la chandelle que ceux de Paris offrirent à Notre-Dame de
Paris, et de la réconciliation de ceux de ladite ville par
devers monseigneur le duc, et comment il fut si près mené que
il se consentit de rassembler les trois estas.
La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois cens
cinquante-sept, offrirent ceux de Paris à Nostre-Dame une chandelle
qui avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris[203], si comme
l'on disoit, pour ardoir jour et nuit sans cesse.
[203] C'était une immense bougie roulée. Il était d'usage de
faire ce don à Notre-Dame, la veille de l'Assomption.
Item, environ la Saint-Remy ensuivant, se réconcilièrent ceux de Paris
par devers monseigneur le duc de Normendie, et firent tant que il
retourna en ladite ville en laquelle il n'avoit esté de long-temps. Et
luy distrent que ils lui feroient très grant chevance, et ne lui
requéroient riens contre aucuns de ses officiers, né aussi la
délivrance du roy de Navarre, laquelle ils luy avoient requise par
plusieurs foys. Et luy supplièrent que il voulsist que vint ou trente
villes se assemblassent à Paris; laquelle chose ledit monseigneur le
duc leur ottroia. Et furent mandées plusieurs villes de par luy; c'est
assavoir, jusques au nombre de soixante-dix ou environ, jasoit ce que
ils ne luy en eussent requis que vint ou trente. Et quant ils furent
assemblés à Paris, ils ne firent aucune chose, mais alèrent devers
ledit monseigneur le duc et luy distrent que ils ne povoient
besongnier né riens faire sé tous lesdis trois estas n'estoient
rassemblés; et luy requistrent les dessus dis de Paris que il les
voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. Et envoia ces lettres
aux gens d'Églyse, aux nobles et aux bonnes villes, et les manda. Et
aussi envoia ledit prévost des marchans ses lettres aux dessus dis,
avec les lettres dudit monseigneur le duc. Et fut la journée de
assembler à Paris les dis trois estas, au mardi après la feste de
Toussains ensuivant, qui fut le septiesme jour de novembre, l'an
dessus dit. Et pendant ladite journée, fut ledit monseigneur le duc si
mené que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il
féist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint que il
mandast, à leur requeste, ledit evesque de Laon qui estoit en son
éveschié, lequel, par fiction, fist dangier[204] de retourner, et
néantmoins il vint tantost.
[204] Difficulté.
Item, cedit mardi, après la feste de Toussains, se assemblèrent à
Paris aucunes gens d'Églyse, nobles et autres envoiés des bonnes
villes; et moins que autrefois n'en estoit venu aux autres assemblées.
Et assemblèrent aux Cordeliers par plusieurs journées, et firent tant
que le parlement qui avoit esté ordené à seoir l'endemain de la
Saint-Martin, par ledit monseigneur le duc et son conseil, et jà avoit
esté mandé par les bailliages, fut continué quant aux plaidoieries
jusques au second jour de janvier; et depuis, par leur ordenance, fut
continué jusques à l'endemain de la Chandeleur.
De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et
traître du roy de France, et comment il convint que monseigneur
le duc de Normendie envoiast au roy de Navarre un très-fort et
sur sauf-conduit pour venir à Paris.