comte de Suffolch, le prince leur demanda si ils savoient nulles
nouvelles du roi de France. Ils répondirent: «Sire, nennil, bien
certaines; nous créons bien ainsi que il est mort ou pris; car point
n'est parti des batailles.» Adoncques le prince dit en grand'hâte au
comte de Warvich et à monseigneur Regnault de Cobehen: «Je vous prie,
partez de ci, et chevauchez si avant que à votre retour vous m'en
sachiez à dire la vérité.» Ces deux seigneurs tantôt de rechef
montèrent à cheval et se partirent du prince, et montèrent sur un
tertre pour voir entour eux: si aperçurent une grand flotte de gens
d'armes tous à pied, et qui venoient moult lentement. Là étoit le roi
de France en grand péril; car Anglois et Gascons en étoient maîtres,
et l'avoient jà tollu à monseigneur Denis de Mortbeque et moult
éloigné de lui, et disoient les plus forts: «Je l'ai pris, je l'ai
pris.» Toutesfois le roi de France, qui sentoit l'envie que ils
avoient entre eux sur lui, pour eschiver le péril, leur dit:
«Seigneurs, seigneurs, menez-moi courtoisement, et mon fils aussi,
devers le prince mon cousin, et ne vous riotez plus ensemble de ma
prise, car je suis sire, et grand assez pour chacun de vous faire
riche.» Ces paroles et autres que le roi lors leur dit les saoula un
petit; mais néanmoins toujours recommençoit leur riote, et n'alloient
pied avant de terre que ils ne riotassent. Les deux barons dessus
nommés, quand ils virent celle foule et ces gens d'armes ainsi
ensemble, s'avisèrent que ils se trairoient celle part: si férirent
coursiers des éperons et vinrent jusques là, et demandèrent:
«Qu'est-ce là? qu'est-ce là?» Il leur fut dit: «C'est le roi de France
qui est pris, et le veulent avoir plus de dix chevaliers et écuyers.»
Adoncques, sans plus parler, les deux barons rompirent, à force de
chevaux, la presse, et firent toutes manières de gens aller arrière,
et leur commandèrent, de par le prince et sur la tête, que tous se
traïssent arrière et que nul ne l'approchât, si il n'y étoit ordonné
et requis. Lors se partirent toutes gens qui n'osèrent ce commandement
briser, et se tirèrent bien arrière du roi et des deux barons, qui
tantôt descendirent à terre et inclinèrent le roi tout bas; lequel
roi fut moult lie de leur venue; car ils le délivrèrent de grand
danger.
Or vous parlerons un petit encore de l'ordonnance du prince, qui étoit
dedans son pavillon, et quelle chose il fit en attendant les
chevaliers dessus nommés.
Comment le prince donna à messire Jacques d'Audelée cinq cents
marcs d'argent de revenue; et comment le roi de France fut
présenté au prince.
Si très-tôt que le comte de Warvich et messire Regnault de Cobehen se
furent partis du prince, si comme ci-dessus est contenu, le prince
demanda aux chevaliers qui entour lui étoient: «De messire James
d'Audelée est-il nul qui en sache rien?»--«Oil, sire, répondirent
aucuns chevaliers qui là étoient et qui vu l'avoient; il est moult
navré, et est couché en une litière assez près de ci.»--«Par ma foi,
dit le prince, de sa navrure suis-je moult durement courroucé; mais je
le verrois moult volontiers. Or sache-t-on, je vous prie, si il
pourroit souffrir le apporter ci? et si il ne peut, je l'irai voir.»
Et y envoya deux chevaliers pour faire ce message. «Grands mercis, dit
messire James, à monseigneur le prince, quand il lui plaît à souvenir
d'un si petit bachelier que je suis.» Adoncques appela-t-il de ses
varlets jusques à huit, et se fit porter en sa litière là où le prince
étoit. Quand le prince vit monseigneur James, si se abaissa sur lui,
et lui fit grand chère, et le reçut doucement, et lui dit ainsi:
«Messire James, je vous dois bien honorer, car par votre vaillance et
prouesse avez-vous huy acquis la grâce et la renommée de nous tous; et
y êtes tenu par certaine science pour le plus preux.»--«Monseigneur,
répondit messire James, vous pouvez dire ce qu'il vous plaît: je
voudrois bien qu'il fût ainsi; et si je me suis avancé pour vous
servir et accomplir un vœu que je avois fait, on ne le me doit pas
tourner à prouesse, mais à outrage.»
Adoncques répondit le prince, et dit: «Messire James, je et tous les
autres vous tenons pour le meilleur de notre côté; et pour votre grâce
accroître et que vous ayez mieux pour vous étoffer et suivir les
armes, je vous retiens à toujours mais pour mon chevalier, à cinq
cents marcs de revenue par an, dont je vous assignerai bien sur mon
héritage en Angleterre.»--«Sire, répondit messire James, Dieu me doint
desservir les grands biens que vous me faites.»
A ces paroles prit-il congé au prince, car il étoit moult foible; et
le rapportèrent ses varlets arrière en son logis. Il ne pouvoit mie
encore être guère éloigné, quand le comte de Warvich et messire
Regnault de Cobehen entrèrent au pavillon du prince, et lui firent
présent du roi de France; lequel présent le dit prince dut bien
recevoir à grand et à noble. Et aussi fit-il vraiment, et s'inclina
tout bas contre le roi de France, et le reçut comme roi, bien et
sagement, ainsi que bien le savoit faire; et fit là apporter le vin et
les épices, et en donna il même au roi, en signe de très-grand amour.
Ci dit quans grans seigneurs il y eut pris avec le roi Jean, et
combien il y en eut de morts; et comment les Anglois fêtèrent
leurs prisonniers.
Ainsi fut cette bataille déconfite que vous avez ouïe, qui fut ès
champs de Maupertuis, à deux lieues de la cité de Poitiers, le
dix-neuvième jour du mois de septembre l'an de grâce Notre-Seigneur
mil trois cent cinquante-six. Si commença environ petite prime, et fut
toute passée à nonne; mais encore n'étoient point tous les Anglois qui
chassé avoient retournés de leur chasse et remis ensemble: pour ce
avoit fait mettre le prince sa bannière sur un buisson, pour ses gens
recueillir et rallier, ainsi qu'ils firent; mais ils furent toutes
basses vêpres ainçois que tous fussent revenus de leur chasse. Et fut
là morte, si comme on recordoit, toute la fleur de la chevalerie de
France; de quoi le noble royaume de France fut durement affoibli, et
en grand misère et tribulation eschéy, ainsi que vous orrez ci-après
recorder.
Avec le roi et son jeune fils, monseigneur Philippe, eut pris dix-sept
comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers; et y furent
morts entre cinq cents et sept cents hommes d'armes, et six mille
hommes, que uns, que autres.
Quand ils furent tous en partie retournés de la chasse, et revenus
devers le prince qui les attendoit sur les champs, si comme vous avez
ouï recorder, si trouvèrent deux tant de prisonniers qu'ils n'étoient
de gens. Si eurent conseil l'un par l'autre, pour la grand charge
qu'ils en avoient, qu'ils en rançonneroient sur les champs le plus,
ainsi qu'ils firent. Et trouvèrent les chevaliers et les écuyers
prisonniers, les Anglois et les Gascons moult courtois; et en y eut ce
propre jour mis à finance grand foison, ou reçus simplement sur leur
foi à retourner dedans le Noël ensuivant à Bordeaux, sur Gironde, ou
là rapporter les payements.
Quand ils furent ainsi que tous rassemblés, si se retroit chacun en
son logis, tout joignant où la bataille avoit été. Si se désarmèrent
les aucuns, et non pas tous, et firent désarmer leurs prisonniers, et
les honorèrent tant qu'ils purent chacun les siens; car ceux qu'ils
prenoient prisonniers en la bataille étoient leurs, et les pouvoient
quitter et rançonner à leur volonté.
Si pouvoit chacun penser et savoir que tous ceux qui là furent en
cette fortunée bataille avec le prince de Galles furent riches
d'honneur et d'avoir, tant parmi les rançons des prisonniers, comme
parmi le gain d'or et d'argent qui là fut trouvé, tant en vaisselle
et en ceintures d'or et d'argent et riches joyaux, en malles farcies
de ceintures riches et pesantes, et de bons manteaux. D'armures, de
harnois et de bassinets ne faisoient-ils nul compte; car les François
étoient là venus très-richement et si étoffément que mieux ne
pouvoient, comme ceux qui cuidoient bien avoir la journée pour eux.
Or, vous parlerons un petit comment messire James d'Audelée ouvra des
cinq cents marcs d'argent que le prince de Galles lui donna, si comme
il est contenu ci-dessus.
Comment messire Jacques d'Audelée donna ses cinq cents marcs
d'argent de revenue, que le prince lui avoit donnés, à ses
quatre écuyers.
Quand messire James d'Audelée fut arrière rapporté en sa litière en
son logis, et il eut grandement remercié le prince du don que donné
lui avoit, il n'eut guères reposé en sa loge quand il manda messire
Pierre d'Audelée son frère, messire Berthelemy de Brues, messire
Étienne de Cousenton, le seigneur de Villeby et monseigneur Raoul de
Ferrières: ceux étoient de son sang et de son lignage. Si très-tôt que
ils furent venus et en la présence de lui, il se avança de parler au
mieux qu'il put; car il étoit durement foible, pour les navrures qu'il
avoit, et fit venir avant les quatre écuyers qu'il avoit eus pour son
corps, la journée, et dit ainsi aux chevaliers qui là étoient:
«Seigneurs, il a plu à monseigneur le prince qu'il m'a donné cinq
cents marcs de revenue par an et en héritage, pour lequel don je lui
ai encore fait petit service, et puis faire de mon corps tant
seulement. Il est vérité que vecy quatre écuyers qui m'ont toujours
loyaument servi, et par espécial à la journée d'huy. Ce que j'ai
d'honneur, c'est par leur emprise et leur hardiment; pour quoi, en la
présence de vous qui êtes de mon lignage, je leur veux maintenant
rémunérer les grands et agréables services qu'ils m'ont faits. C'est
mon intention que je leur donne et résigne en leurs mains le don et
les cinq cents marcs que monseigneur le prince m'a donnés et accordés,
en telle forme et manière que donnés les m'a; et m'en déshérite et les
en hérite purement et franchement, sans nul rappel.»
Adonc regardèrent les chevaliers qui là étoient l'un l'autre, et
dirent entre eux: «Il vient à monseigneur James de grand vaillance de
faire tel don.» Si lui répondirent tous à une voix: «Sire, Dieu y ait
part! ainsi le témoignerons là où ils voudront.» Et se partirent atant
de lui; et s'en allèrent les aucuns devers le prince, qui devoit
donner à souper au roi de France et à son fils, et à la plus grand
partie des comtes et des barons qui prisonniers étoient; et tout de
leurs pourvéances, car les François en avoient fait amener après eux
grand foison, et elles étoient aux Anglois et aux Gascons faillies, et
plusieurs en y avoit entre eux qui n'avoient goûté de pain trois jours
étoient passés.
Comment le prince de Galles donna à souper au roi et aux grands
barons de France, et les servit moult humblement.
Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roi de
France et à monseigneur Philippe son fils, à monseigneur Jacques de
Bourbon, et à la plus grand partie des comtes et des barons de France
qui prisonniers étoient. Et assit le prince le roi de France et son
fils monseigneur Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, monseigneur
Jean d'Artois, le comte de Tancarville, le comte d'Estampes, le comte
de Dampmartin, le seigneur de Joinville et le seigneur de Partenay, à
une table moult haute et bien couverte, et tous les autres barons et
chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au-devant
de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humblement
comme il pouvoit. Ni oncques ne se voult seoir à la table du roi, pour
prière que le roi sçût faire; ains disoit toujours qu'il n'étoit mie
encore si suffisant qu'il appartenist de lui seoir à la table d'un si
haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui étoit et que
montré avoit à la journée. Et toujours s'agenouilloit par-devant le
roi, et disoit bien: «Cher sire, ne veuillez mie faire simple chère,
pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir; car
certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié
qu'il pourra, et s'accordera à vous si raisonnablement que vous
demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que vous avez
grand raison de vous esliescer, combien que la besogne ne soit tournée
à votre gré; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse
et avez passé tous les mieux faisants de votre côté. Je ne le dis mie,
cher sire, sachez, pour vous lober; car tous ceux de notre partie, et
qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science à ce
accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez
porter.»
A ce point commença chacun à murmurer; et disoient entre eux, François
et Anglois, que noblement et à point le prince avoit parlé. Si le
prisoient durement, et disoient communément que en lui avoient et
auroient encore gentil seigneur, si il pouvoit longuement durer et
vivre, et en telle fortune persévérer.
_Chroniques de Froissart._
ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1356.
Après la bataille de Poitiers et la prise du roi Jean, le duc de
Normandie (depuis roi sous le nom de Charles V) prit la régence
pendant la captivité de son père, et fut obligé, par l'anarchie
générale, de convoquer les États Généraux qui se réunirent à
Paris et s'emparèrent aussitôt du gouvernement. Etienne Marcel,
marchand drapier et prévôt des marchands de Paris, et l'évêque de
Laon, Robert Lecoq, poussèrent les deputés de la bourgeoisie à
entreprendre la réforme générale de l'État et à enlever à la
noblesse la direction des affaires. Mais ces tentatives de
révolution avortèrent; la bourgeoisie fut vaincue, Marcel fut
tué; les paysans qui s'étaient révoltés furent écrasés, et le
Régent rentra à Paris en maître.
Cette partie des chroniques de Saint-Denis, que nous reproduisons
ici a été rédigée par le chancelier Pierre d'Orgemont, un des
conseillers de Charles V. Charles V lui-même y a certainement
travaillé, et sa pensée s'y révèle à chaque instant. Toute cette
relation doit être considérée comme de vrais mémoires de Charles
V, et doit être lue avec une certaine précaution, à cause de son
hostilité toute naturelle contre Étienne Marcel et les idées
qu'il représentait.
Comment monseigneur Charles duc de Normendie et ainsné fils du
roy de France, après ce que il fut revenu de la bataille de
Poitiers, fist assembler les gens des trois estas pour ordoner
hastivement de la délivrance du roy son père. Et furent les
gens du conseil du roy séparés du conseil de ceux des trois
estas, qui furent esleus cinquante pour tous.
En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octobre qui fut en un
jour de samedi, vindrent à Paris plusieurs gens d'Églyse et nobles et
gens de bonnes villes de la langue d'oil. Et le lundi ensuivant furent
tous assemblés en la chambre du parlement par le commandement de
monseigneur le duc de Normendie, qui fut là présent, et en la présence
duquel monseigneur Pierre de la Forest, archevesque de Rouen et
chancelier de France, exposa à ceux des trois estas dont dessus est
faite mencion, la prise du roy, et comment il s'estoit vassaument
combatu de sa propre main, et nonobstant ce avoit esté pris par grant
infortune. Et leur monstra ledit chancelier comment chascun devoit
mettre grant paine à la délivrance dudit roy. Et après leur requist,
de par monseigneur le duc, conseil comment le roy pourroit estre
recouvré, et aussi de gouverner les guerres et aides à ce faire.
Lesquels des trois estas, c'est assavoir les gens d'Églyse par la
bouche de monseigneur de Craon, archevesque de Rains, les nobles par
la bouche de monseigneur Phelippe, duc d'Orléans et frère germain du
roy, et les gens des bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel,
bourgeois de Paris et lors prévost des marchans, respondirent que ils
vouloient faire tout ce qu'ils pourroient aux fins dessus dites, et
requistrent délay pour eux assembler et parler ensemble sur ces
choses; lequel fut donné. Et furent mis et ordenés, par ledit
monseigneur de Normendie, plusieurs du conseil du roy pour aler au
conseil des dessus dis trois estas. Et quant ils y orent esté par deux
jours, on leur fist sentir et dire que lesdites gens des trois estas
ne besoigneroient point sur les choses dessus dites tant que les gens
du conseil du roy feussent avec eux. Et, pour ce, se déportèrent
lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux assemblées des trois
estas, qui estoient chascun jour faites en l'ostel des frères Meneurs,
à Paris. Et continuèrent quinze jours ou environ, tant que il ennuioit
à plusieurs de ce que lesdis trois estas attendoient si longuement à
faire leurs responses sur les choses dessus dites. Toutefois, après
que lesdis trois estas orent conseillié et assemblé par plus de quinze
jours, et esleu de chascun des trois estas aucuns auxquels les autres
avoient donné pouvoir de ordener ce que bon leur sembleroit pour le
prouffit du royaume, iceux esleus qui estoient cinquante ou environ de
tous les trois estas dessus dis, firent sentir audit monseigneur le
duc de Normendie qu'ils parleroient volentiers à luy secrètement. Et
pour ce ala ledit duc luy sixiesme seulement auxdis frères
Meneurs[195] par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que ils
avoient esté ensemble, par plusieurs journées, et avoient tant fait
que ils estoient tous à un accort. Si requistrent audit monseigneur le
duc qu'il voulsist tenir secret ce que ils luy diroient, qui estoit
pour le sauvement du royaume, lequel monseigneur le duc respondit
qu'il n'en jureroit jà; et pour ce ne laissièrent pas à dire les
choses qui s'ensuivent.
[195] Frères Mineurs ou Cordeliers.
Premièrement ils luy distrent que le roy avoit esté mal gouverné au
temps passé: et tout avoit esté par ceux qui l'avoient conseillé, par
lesquels le roy avoit fait tout ce que il avoit fait, dont le royaume
estoit gasté et en péril d'estre tout destruit et perdu. Si luy
requistrent que il voulsist priver les officiers du roy, que ils luy
nommeroient lors, de tous offices, et que il les féist prendre et
emprisonner, et prendre tous leurs biens; et que dès lors il tenist
tous les biens dessus dis pour confisqués. Et pour ce que monseigneur
Pierre de la Forest, lors archevesque de Rouen et chancelier de
France, qui estoit l'un des officiers contre lesquels ils faisoient
lesdites requestes, estoit personne d'Églyse, si que monseigneur le
duc n'avoit aucune connoissance sur luy[196], si requistrent que il
voulsist escrire au pape de sa propre main, et supplier que il luy
donnast commissaires tels comme lesdis esleus des trois estas
nommeroient, lesquels commissaires eussent puissance de punir ledit
archevesque des cas que lesdis esleus bailleroient contre ledit
archevesque et contre les autres officiers de qui les noms
s'ensuivent: Messire Simon de Bucy, chevalier du grant conseil du roy
et premier président en parlement; messire Robert de Lorris, qui avoit
esté premier chambellan du roy Jehan; messire Nicolas Braque,
chevalier et maistre d'ostel du roy, et par avant avoit esté son
trésorier et après maistre de ses comptes; Enguerran du Petit-Celier,
bourgeois de Paris et trésorier de France; Jehan Poillevilain,
bourgeois de Paris, souverain maistre des monnoies et maistre des
comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres, trésorier des guerres.
Et requistrent lesdis esleus que commissaires feussent donnés tels que
ils nommeroient et procéderoient contre lesdis officiers, sur les cas
que lesdis esleus bailleroient. Et sé lesdis officiers estoient
trouvés coupables, si feussent punis; et sé ils feussent trouvés
innocens, si vouloient que ils perdissent tous leurs dis biens et
demourassent perpétuelment sans office royal.
[196] Était incompétent pour le juger.
Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voulsist délivrer le
roy de Navarre, lequel avoit esté emprisonné par le roy, père dudit
monseigneur le duc, si comme dessus est dit[197]; en luy disant que
depuis que ledit roy de Navarre avoit esté emprisonné, nul bien
n'estoit venu au roy né au royaume, pour le péchié de la prise dudit
roy de Navarre.
[197] Le roy Jean, résolu à se venger de Charles le Mauvais et à
le punir de l'assassinat du connétable Charles de la Cerda,
l'arrêta lui-même à Rouen, le 16 avril 1356, au milieu d'un
festin que lui donnait le Dauphin et pendant lequel il fut
surpris traîtreusement. Il fut délivré de prison le 9 novembre
1357 par les soins d'Etienne Marcel; et aussitôt il vint à Paris
se mettre à la tête des bourgeois soulevés contre le régent.
Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que il se voulsist
gouverner du tout par certains conseillers que ils luy bailleroient de
tous les trois estas; c'est assavoir quatre prélas, douze chevaliers
et douze bourgeois: lesquels conseillers auroient puissance de tout
faire et ordener au royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et
oster officiers, comme de autres choses; et plusieurs autres requestes
luy firent grosses et pesans.
Si leur respondit ledit monseigneur le duc que de ces choses il auroit
volentiers avis et délibéracion avec son conseil; mais toutesvoies il
vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois estas luy vouloient
faire. Lesquels esleus luy respondirent que ils vouloient ordener
entre eux que les gens d'Églyse paieroient un dixiesme et demi pour un
an, mais que de ce ils éussent congié du pape. Les nobles paieroient
dixiesme et demi de leur revenues. Et les gens de bonnes villes
feroient, pour cent feux, un homme armé. Et disoient lesdis esleus que
ladite ayde estoit merveilleusement grant et qu'elle povoit bien
monter à trente mille hommes armés. Et pour sur ce avoir avis et de
toutes les choses dessus dites, monseigneur le duc se départit de eux,
et l'endemain après disner devoit leur en respondre. Et pour ce
assembla ledit monseigneur le duc au chastel du Louvre plusieurs de
son lignage et autres chevaliers, et ot avis et délibéracion sur les
choses dessus dites; et plusieurs fois tant audit jour de l'endemain
comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia ledit monseigneur le
duc aux frères Meneurs devers lesdis esleus, plusieurs de ceux de son
lignage, pour les requérir de traictier avec eux, comment ils se
voulsissent déporter d'aucunes des requestes que eux luy avoient
faites, par espécial de trois dont dessus est faite mencion; en leur
monstrant que lesdites requestes touchoient le roy, son père, de si
près que il ne les oseroit faire né acomplir sans le congié exprès de
son père.
Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent déporter
desdites requestes né d'aucune d'icelles, plusieurs de ceux du
lignage de monseigneur le duc et autres chevaliers qui avoient esté à
son conseil sur lesdites choses furent d'accort et conseillièrent à
monseigneur le duc que il acomplist lesdites requestes, pour ce que
autrement il ne povoit avoir ayde des trois estas, sans laquelle ayde
il ne povoit faire né gouverner la guerre. Et pour ce, fut journée
assignée auxdis trois estas, à leur requeste, pour oïr tout ce qu'ils
vouldroient dire publiquement, en la chambre de parlement, à un jour
de lundi matin veille de Toussains. Mais ledit monseigneur le duc, qui
moult estoit forment courroucié et troublé pour cause desdites
requestes qui luy avoient esté faites à part et secrètement, si comme
dessus est dit, et lesquelles on luy vouloit faire publiquement en la
chambre de parlement, considérant que lesdites requestes il ne povoit
acomplir sans courroucier forment le roy, son père, et sans luy faire
offense notable, manda et fist aler par devers lui aucuns autres de
ses conseilliers, lesquels il n'avoit point appellés aux choses dessus
dites; et leur exposa, de sa bouche, les requestes que lesdis trois
estas luy avoient faites, et aussi l'ayde que ils luy offroient, et
voult que ses conseilliers en déissent leur avis. Lesquels, en la
présence de plusieurs des autres qui autrefois y avoient esté, luy
monstrèrent comment il ne devoit faire né accomplir lesdites requestes
dessus exprimées. Et aussi luy monstrèrent comment l'ayde que l'on luy
offroit n'estoit pas souffisante pour fournir sa guerre. Et jasoit ce
que, par les esleus, eust esté dit audit monseigneur le duc que ladite
ayde povoit faire et fournir trente mille hommes armés, c'est
assavoir, pour chascun homme demi florin à l'escu[198] pour jour,
lesdis conseilliers monstrèrent audit monseigneur le duc que ladite
ayde ne povoit monter que huit ou neuf mille hommes armés, par
plusieurs fais et raisons auxquelles s'accordèrent plusieurs autres
qui estoient au conseil dudit duc, qui bien estoient jusques au nombre
de trente et plus. Et jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust
par avant esté d'accort que ledit monseigneur le duc acomplist
lesdites requestes et luy eussent conseillié, toutesvoies se
revindrent-ils lors, et furent tous d'un accort qu'il ne le féist pas.
[198] C'est-à-dire 10 sols de ce temps, valant 10 francs en 1836.