de Crécy, et comment fortune fut moult merveilleuse pour les François:
aussi à la bataille de Poitiers elle fut très-merveilleuse, diverse et
très-félonnesse pour eux, et pareille à celle de Crécy, car les
François étoient bien de gens d'armes sept contre un. Or regardez si
ce ne fut mie grand infortuneté pour eux quand ils ne purent obtenir
la place contre leurs ennemis. Mais au voir dire, la bataille de
Poitiers fut trop mieux combattue que celle de Crécy; et eurent toutes
manières de gens d'armes mieux loisir d'aviser et considérer leurs
ennemis, qu'ils n'eurent à Crécy; car la dite bataille de Crécy
commença au vespre tout tard, sans arroi et sans ordonnance, et cette
de Poitiers matin à heure de prime, et assez par bon convenant, si
heur y eût été pour les François. Et y avinrent trop plus de beaux et
de grands faits d'armes sans comparaison qu'il ne firent à Crécy,
combien que tant de grands chefs de pays n'y furent mie morts, comme
ils furent à Crécy. Et se acquittèrent si loyalement envers leur
seigneur tous ceux qui demeurèrent à Poitiers morts ou pris, que
encore en sont les hoirs à honorer, et les vaillants hommes qui se
combattirent à recommander. Ni on ne peut pas dire ni présumer que le
roi Jean de France s'effrayât oncques de choses qu'il vit ni ouït
dire, mais demeura et fut toujours bon chevalier et bien combattant,
et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quand il dit à ses
hommes: «A pied, à pied!» et fit descendre tous ceux qui à cheval
étoient, et il même se mit à pied devant tous les siens, une hache de
guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu
et de saint Denis, dont messire Geoffroy de Chargny portoit la
souveraine; et aussi par bon convenant la grosse bataille du roi s'en
vint assembler aux Anglois. Là eut grand hutin fier et crueux, et
donnés et reçus maints horions de hache, d'épée et d'autres bâtons de
guerre. Si assemblèrent le roi de France et messire Philippe son
mainsné fils à la bataille des maréchaux d'Angleterre, le comte de
Warvich et le comte de Suffolch; et aussi y avoit-il là des Gascons
monseigneur le captal de Buch, le seigneur de Pommiers, messire Aymeri
de Tarse, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Longueren, le
souldich de l'Estrade.
Bien avoit sentiment et connoissance le roi de France que ses gens
étoient en péril; car il véoit ses batailles ouvrir et branler, et
bannières et pennons trébucher et reculer, et par la force de leurs
ennemis reboutés: mais par fait d'armes il les cuida bien toutes
recouvrer. Là crioient les François: Montjoye! saint Denis! et les
Anglois: Saint-George! Guyenne! Si revinrent ces deux chevaliers tout
à temps qui laissé avoient la route du duc de Normandie, messire Jean
de Landas et messire Thibaut de Vodenay: si se mirent tantôt à pied
en la bataille du roi, et se combattirent depuis moult vaillamment.
D'autre part se combattoient le duc d'Athènes, connétable de France,
et ses gens; et un petit plus dessus, le duc de Bourbon, avironné de
bons chevaliers de son pays de Bourbonnois et de Picardie. D'autre
lès, sur côtière, étaient les Poitevins, le sire de Pons, le sire de
Partenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnay-Boutonne, le sire de
Surgères, messire Jean de Saintré, messire Guichard d'Angle, le sire
d'Argenton, le sire de Linières, le sire de Montendre et plusieurs
autres, le vicomte de Rochechouart et le vicomte d'Ausnay. Là étoit
chevalerie démontrée et toute appertise d'armes faite; car créez
fermement que toute fleur de chevalerie étoit d'une part et d'autre.
Là se combattirent vaillamment messire Guichard de Beaujeu, le sire de
Château-Villain, et plusieurs bons chevaliers et écuyers de Bourgogne.
D'autre part, étoient le comte de Ventadour et de Montpensier, messire
Jacques de Bourbon, en grand arroi, et aussi messire Jean d'Artois, et
messire Jacques son frère, et messire Regnault de Cervoles, dit
Archiprêtre, armé pour le jeune comte d'Alençon.
Si y avoit aussi d'Auvergne plusieurs grands barons et bons
chevaliers, tels comme le seigneur de Mercueil (Mercœur?), le
seigneur de la Tour, le seigneur de Chalençon, messire Guillaume de
Montagu, le seigneur de Rochefort, le seigneur d'Apchier et le
seigneur d'Apchon; et de Limosin, le seigneur de Malval, le seigneur
de Moreil, et le seigneur de Pierrebuffière; et de Picardie, messire
Guillaume de Neelle, messire Raoul de Rayneval, messire Geoffroy de
Saint-Dizier, le seigneur de Helly, le seigneur de Monsault, le
seigneur de Hangest, et plusieurs autres.
Encore en la bataille dudit roi étoit le comte de Douglas d'Écosse, et
se combattit un espace assez vaillamment; mais quand il vit que la
déconfiture se contournoit du tout sur les François, il se partit et
se sauva au mieux qu'il put; car nullement il n'eût voulu être pris ni
échu ès mains des Anglois; mais eût eu plus cher à être occis sur la
place, car pour certain il ne fût jamais venu à rançon.
Comment messire Jacques d'Audelée en fut mené de la bataille
moult navré; et comment messire Jean Chandos enhorte le prince
de chevaucher avant.
On ne vous peut mie de tous parler, dire ni recorder: «Cil fit bien et
cil fit mieux;» car trop y faudroit de paroles: non pourquant d'armes
on ne se doit mie légèrement départir ni passer; mais il y eut là
moult de bons chevaliers et écuyers d'un côté et d'autre, et bien le
montrèrent; car ceux qui y furent morts et pris de la partie du roi de
France ne daignèrent oncques fuir, mais demeurèrent vaillamment de lès
leur seigneur et hardiment se combattirent.
D'autre part, on vit chevaliers d'Angleterre et de Gascogne eux
aventurer si très-hardiment, et si ordonnément chevaucher et requérir
leurs ennemis, que merveilles seroit à penser, et leurs corps au
combattre abandonner, et ne l'eurent mie davantage; mais leur convint
moult de peines endurer et souffrir ainçois qu'ils pussent en la
bataille du roi entrer. Là étoient de lès le prince et à son frein
messire Jean Chandos, messire Pierre d'Audelée, frère de messire
Jacques d'Audelée, de qui nous avons parlé ci-dessus, qui fut des
premiers assaillants, ainsi qu'il avoit voué, et lequel avoit jà tant
fait d'armes par l'aide de ses quatre écuyers, que on le doit bien
tenir et recommander pour preux, car il toudis, comme bon chevalier,
étoit entré au plus fort des batailles, et combattu si vaillamment que
il y fut durement navré au corps, au chef et au visage; et tant que
haleine et force lui purent durer il se combattit et alla toujours
devant, et tant que il fut moult essaigié. Adonc sur la fin de la
bataille le prirent les quatre écuyers qui le gardoient, et
l'amenèrent moult foiblement et fort navré au dehors des batailles, de
lès une haie, pour lui un petit refroidir et éventer; et le
désarmèrent le plus doucement qu'ils purent, et entendirent à ses
plaies bander et lier et recoudre les plus périlleuses.
Or reviendrons au prince de Galles, qui chevauchoit avant, en
combattant et occiant ses ennemis; de lès lui messire Jean Chandos,
par lequel conseil il ouvra et persévéra la journée; et le gentil
chevalier s'en acquitta si loyaument, que oncques il n'entendit ce
jour à prendre prisonnier; mais disoit en outre au prince: «Sire,
chevauchez avant! Dieu est en votre main, la journée est vôtre.» Le
prince, qui tendoit à toute perfection d'honneur, chevauchoit avant,
sa bannière devant lui, et réconfortoit ses gens là où il les véoit
ouvrir et branler, et y fut très-bon chevalier.
Comment le duc de Bourbon, le duc d'Athènes et plusieurs autres
barons et chevaliers furent morts, et aussi plusieurs pris.
Ce lundi fut la bataille des Anglois et des François, assez près de
Poitiers, moult dure et moult forte; et y fut le roi Jean de France de
son côté moult bon chevalier; et si la quarte partie de ses gens
l'eussent ressemblé, la journée eût été pour eux; mais il n'en avint
mie ainsi. Toutefois les ducs, les comtes, les barons et les
chevaliers et écuyers qui demeurèrent se acquittèrent à leur pouvoir
bien et loyaument, et se combattirent tant que ils furent tous morts
ou pris; peu s'en sauvèrent de ceux qui descendirent à pied jus de
leurs chevaux sur le sablon, de lès le roi leur seigneur. Là furent
occis, dont ce fut pitié et dommage, le gentil duc de Bourbon, qui
s'appeloit messire Pierre, et assez près de lui messire Guichard de
Beaujeu et messire Jean de Landas; et pris et durement navré
l'archiprêtre, messire Thibaut de Vodenay et messire Baudouin
d'Ennequin; morts, le duc d'Athènes, connétable de France, et l'évêque
de Châlons en Champagne; et d'autre part, pris le comte de Waudemont
et de Joinville, et le comte de Ventadour, et cil de Vendôme; et
occis, un petit plus dessus, messire Guillaume de Neelle et messire
Eustache de Ribeumont; et d'Auvergne, le sire de la Tour, et messire
Guillaume de Montagu; et pris, messire Louis de Maleval, le sire de
Pierrebuffière, et le sire de Seregnac; et en celle empainte furent
plus de deux cents chevaliers morts et pris.
D'autre part, se combattoient aucuns bons chevaliers de Normandie à
une route d'Anglois; et là furent morts messire Grimouton de Chambli
et monseigneur le Baudrain de la Heuse, et plusieurs autres qui
étoient déroutés et se combattoient par troupeaux et par compagnies,
ainsi que ils se trouvoient et recueilloient. Et toudis chevauchoit le
prince et s'adressoit vers la bataille du roi; et la plus grand partie
des siens entendoit à faire la besogne à son profit et au mieux qu'ils
pouvoient; car tous ne pouvoient mie être ensemble. Si y eut ce jour
faites maintes appertises d'armes, qui toutes ne vinrent mie à
connoissance; car on ne peut pas tout voir ni savoir, ni les plus
preux et les plus hardis aviser ni concevoir. Si en veuil parler au
plus justement que je pourrai, selon ce que j'en fus depuis informé
par les chevaliers et écuyers qui furent d'une part et d'autre.
Comment le sire de Renty, en fuyant de la bataille, prit un
chevalier anglois qui le poursuivoit; et comment un écuyer de
Picardie, par tel parti, prit le sire de Bercler.
Entre ces batailles et ces rencontres, et les chasses et les
poursuites qui furent ce jour sur les champs, enchéy à messire Oudart
de Renty ainsi que je vous dirai. Messire Oudart étoit parti de la
bataille, car il véoit bien qu'elle étoit perdue sans recouvrer: si ne
se voult mie mettre au danger des Anglois là où il le put amender, et
s'étoit jà bien éloigné d'une lieue. Si l'avoit un chevalier
d'Angleterre poursuivi un espace, la lance au poing, et écrioit à la
fois à messire Oudart: «Chevalier, retournez, car c'est grand honte de
ainsi fuir.» Messire Oudart, qui se sentoit chassé, se vergogna et se
arrêta tout coi, et mit l'épée en fautre, et dit à soi-même qu'il
attendroit le chevalier d'Angleterre. Le chevalier anglois cuida venir
dessus messire Oudart, et asseoir son glaive sur sa targe; mais il
faillit, car messire Oudart se détourna contre le coup, et ne faillit
pas à asséner le chevalier anglois, mais le férit tellement de son
épée en passant sur son bassinet, qu'il l'étonna tout et l'abbatit jus
à terre de son cheval, et se tint là tout coi un espace sans relever.
Adonc mit pied à terre messire Oudart, et vint sur le chevalier qui là
gisoit, et lui appuya son épée sus la poitrine, et lui dit vraiment
qu'il l'occiroit s'il ne se rendoit à lui et lui fiançoit prison,
rescous ou non rescous. Le chevalier anglois ne se vit pas adoncques
au-dessus de la besogne, et se rendit audit messire Oudart pour son
prisonnier, et s'en alla avecques lui, et depuis le rançonna bien et
grandement.
Encore entre les batailles et au fort de la chasse avint une aussi
belle aventure et plus grande à un écuyer de Picardie qui s'appeloit
Jean d'Ellenes, appert homme d'armes et sage et courtois durement. Il
s'étoit ce jour combattu assez vaillamment en la bataille du roi; si
avoit vu et conçu la déconfiture et la grand pestillence qui y
couroit, et lui étoit si bien avenu que son page lui avoit amené son
coursier frais et nouveau, qui lui fit grand bien. Adonc étoit sur les
champs le sire de Bercler, un jeune et appert chevalier, et qui ce
jour avoit levé bannière: si vit le convenant de Jean d'Ellenes, et
issit très-appertement des conrois après lui, monté aussi sur fleur de
coursiers; et pour faire plus grand vaillance d'armes, il se sépara de
sa troupe et voulut le dit Jean suivir tout seul, si comme il fit. Et
chevauchèrent hors de toutes batailles moult loin, sans eux approcher,
Jean d'Ellenes devant et le sire de Bercler après, qui mettoit grand
peine à l'aconsuir. L'intention de l'écuyer françois étoit bien telle
qu'il retourneroit voirement, mais qu'il eût amené le chevalier encore
un petit plus avant. Et chevauchèrent, ainsi que par haleine de
coursier, plus d'une grosse lieue, et éloignèrent bien autant et plus
toutes les batailles. Le sire de Bercler écrioit à la fois à Jean
d'Ellenes: «Retournez, retournez homme d'armes! ce n'est pas honneur
ni prouesse de ainsi fuir.» Quand l'écuyer vit son tour et que temps
fut, il tourna moult aigrement sur le chevalier, tout à un faix,
l'épée au poing, et la mit dessous son bras en manière de glaive, et
s'en vint en cel état sur le seigneur de Bercler, qui oncques ne le
voult refuser, mais prit son épée, qui étoit de Bordeaux, bonne et
légère et roide assez, et l'empoigna par les hans, et levant la main
pour jeter en passant à l'écuyer, et l'escouy, et laissa aller. Jean
d'Ellenes, qui vit l'épée en volant venir sur lui, se détourna; et
perdit par celle voye l'Anglois son coup au dit écuyer. Mais Jean ne
perdit point le sien, mais atteignit en passant le chevalier au bras,
tellement qu'il lui fit voler l'épée aux champs. Quand le sire de
Bercler vit qu'il n'avoit point d'épée et l'écuyer avoit la sienne, si
saillit jus de son coursier, et s'en vint tout le petit pas là où son
épée étoit: mais il n'y put oncques si tôt venir, que Jean d'Ellenes
ne le hâtât, et jeta par à jus si roidement son épée au dit chevalier
qui étoit à terre, et l'atteignit dedans les cuissiens tellement, que
l'épée, qui étoit roide et bien acérée de fort bras et de grand
volonté, entra ès cuissiens et s'encousit tout parmi les cuisses
jusques aux hanches. De ce coup chéy le chevalier, qui fut durement
navré et qui aider ne se pouvoit. Quand l'écuyer le vit en cel état,
si descendit moult appertement de son coursier, et vint à l'épée du
chevalier qui gisoit à terre, et la prit; et puis tout le pas s'en
vint sur le chevalier, et lui demanda s'il se vouloit rendre, rescous
ou non rescous. Le chevalier lui demanda son nom. Il dit: «On
m'appelle Jean d'Ellenes; et vous comment?»--«Certes, compain,
répondit le chevalier, on m'appelle Thomas, et suis sire de Bercler,
un moult beau châtel séant sur la rivière de Saverne, en la marche de
Galles.»--«Sire de Bercler, dit l'écuyer, vous serez mon prisonnier,
si comme je vous ai dit, et je vous mettrai à sauveté et entendrai à
vous guérir; car il me semble que vous êtes durement navré.» Le sire
de Bercler répondit: «Je le vous accorde ainsi, voirement suis-je
votre prisonnier, car vous m'avez loyaument conquis.» Là lui
créanta-t-il sa foi que, rescous ou non rescous, il seroit son
prisonnier. Adonc traist Jean l'épée hors des cuissiens du chevalier:
si demeura la plaie toute ouverte; mais Jean la banda et fit bien et
bel au mieux qu'il put, et fit tant qu'il le remit sur son coursier,
et l'emmena ce jour sur son coursier tout le pas jusques à
Chasteauleraut; et là séjourna-t-il plus de quinze jours, pour l'amour
de lui, et le fit médeciner; et quand il eut un peu mieux, il le mit
en une litière et le fit amener tout souef en son hôtel en Picardie.
Là fut-il plus d'un an, et tant qu'il fut bien guéri: mais il demeura
affolé; et quand il partit, il paya six mille nobles; et devint le dit
écuyer chevalier, pour le grand profit qu'il eut de son prisonnier, le
seigneur de Bercler. Or, reviendrons-nous à la bataille de Poitiers.
Comment il y eut grand occision des François devant la porte de
Poitiers, et comment le roi Jean fut pris.
Ainsi aviennent souvent les fortunes en armes et en amours, plus
heureuses et plus merveilleuses que on ne les pourroit ni oseroit
penser et souhaiter, tant en batailles et en rencontres, comme par
follement chasser. Au voir dire, cette bataille qui fut assez près de
Poitiers, ès champs de Beauvoir et de Maupertuis, fut moult grande et
moult périlleuse; et y purent bien avenir plusieurs grandes aventures
et beaux faits d'armes qui ne vinrent mie tous à connoissance. Cette
bataille fut très-bien combattue, bien poursuie et bien chevauchée
pour les Anglois; et y souffrirent les combattants d'un côté et
d'autre moult de peines. Là fit le roi Jean de sa main merveilles
d'armes, et tenoit la hache dont trop bien se défendoit et combattoit.
A la presse rompre et ouvrir furent pris assez près de lui le comte de
Tancarville et messire Jacques de Bourbon, pour le temps comte de
Ponthieu, et messire Jean d'Artois comte d'Eu; et d'autre part, un
petit plus en sus, dessous le pennon du captal, messire Charles
d'Artois et moult d'autres chevaliers. La chasse de la déconfiture
dura jusques aux portes de Poitiers, et là eut grand occision et grand
abatis de gens d'armes et de chevaux; car ceux de Poitiers refermèrent
leurs portes, et ne laissoient nullui entrer dedans: pourtant y eut-il
sur la chaussée et devant la porte si grand horribleté de gens
occire, navrer et abattre, que merveilles seroit à penser; et se
rendoient les François de si loin qu'ils pouvoient voir un Anglois; et
y eut là plusieurs Anglois, archers et autres, qui avoient quatre,
cinq ou six prisonniers; ni on n'ouït oncques de telle meschéance
parler, comme il avint là sur eux.
Le sire de Pons, un grand baron de Poitou, fut là occis, et moult
d'autres chevaliers et écuyers; et pris le vicomte de Rochechouart, le
sire de Poiane, et le sire de Partenay; et de Xaintonge, le sire de
Montendre; et pris messire Jean de Saintré, et tant battu que oncques
puis n'eut santé; si le tenoit-on pour le meilleur et plus vaillant
chevalier de France; et laissé pour mort entre les morts, messire
Guichard d'Angle, qui trop vaillamment se combattit celle journée.
Là se combattit vaillamment et assez près du roi messire Geoffroy de
Chargny; et étoit toute la presse et la huée sur lui, pourtant qu'il
portoit la souveraine bannière du roi; et il même avoit sa bannière
sur les champs, qui étoit de gueules à trois écussons d'argent. Tant y
survinrent Anglois et Gascons de toutes parts, que par force ils
ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France; et
furent les François si entouillés entre leurs ennemis, qu'il y avoit
bien, en tel lieu étoit et telle fois fut, cinq hommes d'armes sur un
gentilhomme.
Là fut pris messire Baudouin d'Ennequin de messire Berthelemien de
Bruhe; et fut occis messire Geoffroy de Chargny, la bannière de France
entre ses mains; et pris le comte de Dampmartin de monseigneur
Regnault de Cobehen. Là eut adoncques trop grand presse et trop grand
boutis sur le roi Jean, pour la convoitise de le prendre; et le
crioient ceux qui le connoissoient, et qui le plus près de lui
étoient: «Rendez-vous, rendez-vous! autrement vous êtes mort.» Là
avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on appeloit
monseigneur Denis de Mortbeque, et avoit depuis cinq ans servi les
Anglois, pour tant que il avoit de sa jeunesse forfait le royaume de
France par guerre d'amis et d'un homicide qu'il avoit fait à
Saint-Omer, et étoit retenu du roi d'Angleterre aux solds et aux
gages. Si chéy adoncques si bien à point au dit chevalier, que il
étoit de lès le roi de France et le plus prochain qui y fut, quand on
tiroit ainsi à le prendre: si se avance en la presse, à la force des
bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en bon
françois, où le roi se arrêta plus que à autres. «Sire, sire,
rendez-vous.» Le roi, qui se vit en dur parti et trop efforcé de ses
ennemis, et aussi que la défense ne lui valoit rien, demanda, en
regardant le chevalier: «A qui me rendroi-je? à qui? Où est mon cousin
le prince de Galles? Si je le véois, je parlerois.»--«Sire, répondit
messire Denis, il n'est pas ci; mais rendez-vous à moi, je vous
mènerai devers lui.»--«Qui êtes-vous? dit le roi.--Sire, je suis Denis
de Mortbeque, un chevalier d'Artois; mais je sers le roi d'Angleterre,
pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai
tout forfait le mien.»--«Adoncques,» répondit le roi de France, si
comme je fus depuis informé, on dut répondre: «Et je me rends à vous.»
Et lui bailla son destre gant. Le chevalier le prit, qui en eut grand
joie. Là eut grand presse et grand tiris entour le roi; car chacun
s'efforçoit de dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne pouvoit le
roi aller avant, ni messire Philippe son mainsné fils.
Or lairons un petit à parler de ce touillement qui étoit sur le roi de
France, et parlerons du prince de Galles et de la bataille.
Comment il y eut grand débat entre les Anglois et les Gascons sur
la prise du roi Jean, et comment le prince envoya ses maréchaux
pour savoir où il étoit.
Le prince de Galles, qui durement étoit hardi et courageux, le
bassinet en la tête étoit comme un lion fel et crueux, et qui ce jour
avoit pris grand plaisance à combattre et à enchasser ses ennemis, sur
la fin de la bataille étoit durement échauffé; si que messire Jean
Chandos, qui toujours fut de lès lui, ni oncques ce jour ne le laissa,
lui dit: «Sire, c'est bon que vous vous arrêtez ci, et mettez votre
bannière haut sur ce buisson; si se retrairont vos gens, qui sont
durement épars; car, Dieu merci, la journée est vôtre, et je ne vois
mais nulles bannières ni nuls pennons françois ni conroi entre eux qui
se puisse rejoindre; et si vous rafraîchirez un petit, car je vous
vois moult échauffé.» A l'ordonnance de monseigneur Jean Chandos
s'accorda le prince, et fit sa bannière mettre sur un haut buisson,
pour toutes gens recueillir, et corner ses menestrels, et ôta son
bassinet.
Tantôt furent ses chevaliers appareillés, ceux du corps et ceux de la
chambre; et tendit-on illecques un petit vermeil pavillon, où le
prince entra; et lui apporta-t-on à boire, et aux seigneurs qui
étoient de lès lui. Et toujours multiplioient-ils; car ils revenoient
de la chasse: si se arrêtoient là ou environ, et s'embesognoient
entour leurs prisonniers.