Tout en telle manière que messire Jean Chandos avoit chevauché et

considéré une partie du convenant des François, en étoit avenu à l'un

des maréchaux de France, messire Jean de Clermont; et tant

chevauchèrent ces deux chevaliers, qu'ils se trouvèrent et

encontrèrent d'aventure; et là eut grosses paroles et reproches moult

félonnesses entre eux. Je vous dirai pourquoi. Ces deux chevaliers,

qui étoient jeunes et amoureux, on le peut et doit-on ainsi entendre,

portoient chacun une même devise d'une bleue dame, ouvrée de bordure

au ray d'un soleil, sur le senestre bras; et toujours étoit dessus

leurs plus hauts vêtements, en quelque état qu'ils fussent. Si ne plut

mie adonc à messire Jean de Clermont ce qu'il vît porter sa devise à

messire Jean Chandos; et s'arrêta tout coi devant lui, et lui dit:

«Chandos, aussi vous désirois-je à voir et à encontrer: depuis quand

avez-vous empris à porter ma devise?»--«Et vous la mienne? ce répondit

messire Jean Chandos; car autant bien est-elle mienne comme

vôtre.»--«Je vous le nie, dit messire Jean de Clermont; et si la

souffrance ne fût entre les nôtres et les vôtres, je le vous montrasse

tantôt que vous n'avez nulle cause de la porter.»--«Ha! ce répondit

messire Jean Chandos, demain au matin vous me trouverez tout

appareillé du défendre, et de prouver par fait d'armes que aussi bien

est-elle mienne comme vôtre.» A ces paroles ils passèrent outre; et

dit encore messire Jean de Clermont, en ramponnant plus avant messire

Jean Chandos: «Chandos! Chandos! ce sont bien des pompes de vous

Anglois, qui ne savent aviser rien de nouvel; mais quant qu'ils voient

leur est bel.»

Il n'y eut adoncques plus dit ni plus fait: chacun s'en retourna

devers ses gens, et demeura la chose en cet état.

Comment les Anglois firent fossoyer et haier leurs archers; et

comment le cardinal de Pierregort prit congé du roi de France

et du prince de Galles.

Vous avez bien ouï conter ci-dessus comment le cardinal de Pierregort

se mit en peine, ce dimanche tout le jour, de chevaucher de l'un à

l'autre pour accorder ces deux seigneurs, le roi de France et le

prince de Galles; mais il n'en put à chef venir, et furent basses

vespres quand il se partit et rentra en Poitiers.

Ce dimanche se tinrent les François tout le jour sur les champs, et au

soir ils se trairent en leurs logis, et se aisèrent de ce qu'ils

eurent. Ils avoient bien de quoi, vivres et pourvéances, assez

largement; et les Anglois en avoient grand deffaute. C'étoit la chose

qui plus les ébahissoit; car ils ne savoient où ni quel part aller

fourrager, si fort leur étoit le pas clos; ni ils ne pouvoient partir

de là sans le danger des François. Au voir dire, ils ne ressoignoient

point tant la bataille comme ils faisoient ce que on ne les tenist en

cel état, ainsi comme pour assiégés et affamés.

Le dimanche tout le jour entendirent eux parfaitement à leur besogne,

et le passèrent au plus bel qu'ils purent, et firent fossoyer et haier

leurs archers autour d'eux, pour être plus forts. Quand vint le lundi

au matin, le prince et ses gens furent tous tantôt appareillés et mis

en ordonnance, ainsi comme devant, sans eux desroyer ni effrayer; et

en telle manière firent les François. Environ soleil levant, ce lundi

matin, revint le dit cardinal de Pierregort en l'ost de l'un et de

l'autre, et les cuida par son prêchement accorder; mais il ne put et

lui fut dit ireusement des François que il retournât à Poitiers, ou là

où il lui plairoit, et que plus ne portât aucunes paroles de traité ni

d'accord, car il lui en pourroit bien mal prendre. Le cardinal, qui

s'en ensonnioit en espèce de bien, ne se voult pas bouter en péril,

mais prit congé du roi de France, car il vit bien qu'il se travailloit

en vain; et s'en vint au départir devers le prince, et lui dit: «Beau

fils, faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre; ni je ne

puis trouver nulle grâce d'accord ni de paix devers le roi de France.»

Cette dernière parole enfélonnit et encouragea grandement le cœur du

prince, et répondit: «C'est bien l'intention de nous et des nôtres; et

Dieu veuille aider le droit!»

Ainsi se partit le cardinal du prince, et retourna à Poitiers. En sa

compagnie avoit aucuns apperts écuyers et hommes d'armes qui étoient

plus favorables au roi que au prince. Quand ils virent que on se

combattroit, ils se emblèrent de leur maître et se boutèrent en la

route des François, et firent leur souverain du châtelain d'Amposte,

qui étoit pour le temps de l'hôtel dudit cardinal, et vaillant homme

d'armes durement. Et de ce ne se aperçut point le cardinal, ni n'en

sut rien jusques à ce qu'il fût revenu à Poitiers; car si il l'eût su,

il ne l'eût aucunement souffert; pourtant qu'il avoit été traiteur de

apaiser, si il eût pu, l'une partie et l'autre.

Or parlerons un petit de l'ordonnance des Anglois aussi bien qu'avons

fait de celle des François.

Comment le prince ordonna ses gens pour combattre, et ci

s'ensuivent les noms des vaillants seigneurs et chevaliers qui

de lès lui étoient.

L'ordonnance du prince de Galles étoit auques telle comme les quatre

chevaliers de France dessus nommés rapportèrent en certaineté au roi,

fors tant que depuis ils avoient ordonné aucuns apperts chevaliers

pour demeurer à cheval contre la bataille des maréchaux de France; et

avoient encore, sur leur dextre côté, sur une montagne qui n'étoit pas

trop roide à monter, ordonné trois cents hommes à cheval et autant

d'archers tous à cheval, pour costier à la couverte toute cette

montagne, et venir autour sur aile férir en la bataille du duc de

Normandie, qui étoit en sa bataille à pied dessous celle montagne.

Tout ce étoit qu'ils avoient fait de nouvel. Et se tenoit le prince et

sa grosse bataille au fond de ces vignes, tous armés, leurs chevaux

assez près d'eux pour tantôt monter, si il étoit besoin; et étoient

fortifiés et enclos, au plus faible lès, de leur charroi et de tout

leur harnois: si ne les pouvoit-on approcher de ce côté.

Or vous vueil-je nommer des plus renommés chevaliers d'Angleterre et

de Gascogne qui étoient là adonc de lès le prince de Galles.

Premièrement, le comte de Warvich, le comte de Suffolch, maréchal de

l'ost, le comte de Sallebrin (Salisbury) et le comte d'Oskesufforch

(Oxford), messire Jean Chandos, messire Richard de Stanford, messire

Regnault de Cobehen (Cobham), messire Édouard seigneur Despenser

(Spenser), messire Jacques d'Audelée (Audley), et messire Pierre son

frère, le seigneur de Bercler (Berkley), le seigneur de Basset,

messire Guillaume Fitz-Warine, le seigneur de la Ware, le seigneur de

Manne, le seigneur de Villebi (Willoughby), messire Bertelemy de

Bruwes, le seigneur de Felleton, messire Richard de Pennebruge,

messire Étienne de Cosenton, le seigneur de Braseton, et plusieurs

autres Gascons, le seigneur de Labret, le seigneur de Pommiers,

messire Helie et messire Aymond de Pommiers, le seigneur de Langueren,

messire Jean de Grailly, captal de Buch, messire Jean de Chaumont, le

seigneur de l'Esparre, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Curton,

le seigneur de Rozem, le seigneur de Condom, le seigneur de

Montferrant, le seigneur de Landuras, monseigneur le Souldich de

l'Estrade, et aussi des autres, que je ne puis mie tous nommer:

Hainuyers, messire Eustache d'Aubrecicourt et messire Jean de

Ghistelles; et deux autres bons chevaliers étrangers, messire Daniel

Pasele et Denis de Morbeke.

Si vous dis pour vérité que le prince de Galles avoit là avec lui

droite fleur de chevalerie, combien qu'ils ne fussent pas grand

foison; car ils n'étoient, à tout compter, pas plus haut de huit mille

hommes; et les François étoient bien cinquante mille combattants, dont

il y avoit plus de trois mille chevaliers.

Comment le prince de Galles reconforta sagement ses gens, et

comment messire Jacques d'Audelée requit au prince qu'il

commençât la bataille, lequel lui accorda.

Quand ce jeune homme, le prince de Galles, vit que combattre le

convenoit, et que le cardinal de Pierregort sans rien exploiter s'en

r'alloit, et que le roi de France, son adversaire, moult peu les

prisoit et aimoit, si se reconforta en soi-même, et reconforta moult

sagement ses gens, et leur dit: «Beaux seigneurs, si nous sommes un

petit contre la puissance de nos ennemis, si ne nous en ébahissons mie

pour ce, car la vertu ni la victoire ne gît mie en grand peuple, mais

là où Dieu la veut envoyer. Si il avient ainsi que la journée soit

pour nous, nous serons les plus honorés du monde; si nous sommes

morts, j'ai encore monseigneur mon père et deux beaux-frères, et aussi

vous avez de bons amis, qui nous contrevengeront: si vous prie que

vous vouliez huy entendre à bien combattre; car s'il plaît à Dieu et à

saint George, vous me verrez huy bon chevalier.» De ces paroles et de

plusieurs autres belles raisons que le prince démontra ce jour à ses

gens, et fit démontrer par ses maréchaux, étoient-ils tous confortés.

De lès le prince, pour le garder et conseiller, étoit messire Jean

Chandos; ni oncques le jour ne s'en partit, pour chose qui lui avint.

Aussi s'y étoit tenu un grand temps messire Jacques d'Audelée, par

lequel conseil, le dimanche, tout le jour, la plus grand partie de

l'ordonnance de leurs batailles étoit faite; car il étoit sage et

vaillant chevalier durement, et bien le montra ce jour que on se

combattit, si comme je vous dirai. Messire Jacques d'Audelée tenoit en

vœu, grand temps avoit passé, que si il se trouvoit jamais en

besogne, là où le roi d'Angleterre ou l'un de ses enfants fût et

bataille adressât, que ce seroit le premier assaillant et le mieux

combattant de son côté, ou il demeureroit en la peine. Adonc, quand il

vit que on se combattroit et que le prince de Galles, fils ainsné du

roi, étoit là, si en fut tout réjoui, pourtant qu'il se vouloit

acquitter à son loyal pouvoir de accomplir son vœu; et s'en vint

devers le prince, et lui dit: «Monseigneur, j'ai toujours servi

loyaument monseigneur votre père et vous aussi, et ferai tant comme je

vivrai. Cher sire, je le vous montre pourtant que jadis je vouai que

la première besogne où le roi votre père ou l'un de ses fils seroit,

je serois le premier assaillant et combattant; si vous prie chèrement,

en guerdon des services que je fis oncques au roi votre père et à vous

aussi, que vous me donniez congé que de vous, à mon honneur, je me

puisse partir et mettre en état d'accomplir mon vœu.»

Le prince, qui considéra la bonté du chevalier et la grand volonté

qu'il avoit de requerre ses ennemis, lui accorda liement, et lui dit:

«Messire Jacques, Dieu vous doint huy grâce et pouvoir d'être le

meilleur des autres!» Adonc lui bailla-t-il sa main, et se partit

ledit chevalier du prince; et se mit au premier front de toutes les

batailles, accompagné tant seulement de quatre moult vaillants écuyers

qu'il avoit priés et retenus pour son corps garder et conduire; et

s'en vint tout devant le dit chevalier combattre et envahir la

bataille des maréchaux de France; et assembla à monseigneur Arnoul

d'Andrehen et à sa route, et là fit-il merveilles d'armes, si comme

vous orrez recorder en l'état de la bataille.

D'autre part aussi, messire Eustache d'Aubrecicourt, qui à ce jour

étoit jeune bachelier, et en grand désir d'acquérir grâce et prix en

armes, mit et rendit grand peine qu'il fût des premiers assaillants:

si le fut, ou auques près, à l'heure que messire Jacques d'Audelée

s'avança premier de requerre ses ennemis; mais il en chéy à messire

Eustache, ainsi que je vous dirai.

Vous avez ci-dessus assez ouï recorder, en l'ordonnance des batailles

aux François, que les Allemands qui costioient les maréchaux

demeurèrent tous à cheval. Messire Eustache d'Aubrecicourt, qui étoit

à cheval, baissa son glaive et embrassa sa targe, et férit cheval des

éperons, et vint entre les batailles. Adonc un chevalier d'Allemaigne,

qui s'appeloit et nommoit messire Louis de Recombes et portoit un écu

d'argent à cinq roses de gueules (et messire Eustache d'hermine à deux

hamèdes de gueules), vit venir messire Eustache, si issit de son

conroi de la route du comte Jean de Nasço dessous qui il étoit, et

baissa son glaive, et s'en vint adresser audit messire Eustache. Si se

consuirent de plein eslai et se portèrent par terre; et fut le

chevalier allemand navré en l'épaule: si ne se releva mie sitôt que

messire Eustache fit. Quand messire Eustache fut levé, il prit son

glaive et s'en vint sur le chevalier qui là gisoit, en grand volonté

de le requerre et assaillir; mais il n'en eut mie le loisir, car ils

vinrent sur lui cinq hommes d'armes allemands qui le portèrent par

terre. Là fut-il tellement pressé et point aidé de ses gens, que il

fut pris et emmené prisonnier entre les gens du dit comte Jean de

Nasço, qui n'en firent adonc nul compte; et ne sais si ils lui firent

jurer prison; mais ils le lièrent sur un char avecques leurs harnois.

Assez tôt après la prise d'Eustache d'Aubrecicourt, se commença le

estour de toutes parts; et jà étoit approchée et commencée la bataille

des maréchaux; et chevauchèrent avant ceux qui devoient rompre la

bataille des archers, et entrèrent tous à cheval au chemin où la

grosse haie et épaisse étoit de deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes

furent là embattus, archers commencèrent à traire à exploit, et à

mettre main en œuvre à deux côtés de la haie, et à verser chevaux, et

à enfiler tout dedans de ces longues sajettes barbues. Ces chevaux,

qui traits étoient, et qui les fers de ces longues sajettes sentoient

et ressoignoient, ne vouloient avant aller, et se tournoient l'un de

travers, l'autre de côté, ou ils chéoient et trébuchoient dessous

leurs maîtres, qui ne se pouvoient aider ni relever; ni oncques la

dite bataille des maréchaux ne put approcher la bataille du prince. Il

y eut bien aucuns chevaliers et écuyers bien montés, qui par force de

chevaux passèrent outre et rompirent la haie, et cuidèrent approcher

la bataille du prince, mais ils ne purent.

Messire Jacques d'Audelée, en la garde de ses quatre écuyers et l'épée

en la main, si comme dessus est dit, étoit au premier front de cette

bataille, et trop en sus de tous les autres, et là faisoit merveilles

d'armes; et s'en vint par grand vaillance combattre sous la bannière

de monseigneur Arnoul d'Andrehen, maréchal de France, un moult hardi

et vaillant chevalier; et se combattirent grand temps ensemble. Et là

fut durement navré ledit messire Arnoul; car la bataille des maréchaux

fut tantôt toute déroutée et déconfite par le trait des archers, si

comme ci-dessus est dit, avec l'aide des hommes d'armes qui se

boutoient entre eux quand ils étoient abattus, et les prenoient et

occioient à volonté. Là fut pris messire Arnoul d'Andrehen; mais ce

fut d'autres gens que de messire Jacques d'Audelée, ni des quatre

écuyers, qui de lès lui étoient; car oncques le dit chevalier ne prit

prisonnier la journée, ni entendit à prendre, mais toujours à

combattre et à aller avant sur ses ennemis.

Comment messire Jean de Clermont, maréchal de France, fut occis,

et comment ceux de la bataille du duc de Normandie s'enfuirent.

D'autre part, messire Jean de Clermont, maréchal de France et moult

vaillant et gentil chevalier, se combattoit dessous sa bannière, et y

fit assez d'armes tant qu'il put durer; mais il fut abattu, ni oncques

puis ne se put relever, ni venir à rançon. Là fut-il mort et occis en

servant son seigneur. Et voulurent bien maintenir et dire les aucuns

que ce fut pour les paroles qu'il avoit eues, la journée devant, à

messire Jean Chandos. A peine vit oncques homme avenir en peu d'heures

si grand meschef sur gens d'armes et bons combattants, que il avint

sur la bataille des maréchaux de France; car ils fondoient l'un sur

l'autre, et ne pouvoient aller avant. Ceux qui derrière étoient et qui

le meschef véoient, et qui avant passer ne pouvoient, reculoient et

venoient sur la bataille du duc de Normandie, qui étoit grand et

espaisse pardevant: mais tôt fut éclaircie et despaissie par derrière,

quand ils entendirent que les maréchaux étoient déconfits; et

montèrent à cheval le plus, et s'en partirent; car il descendit une

route d'Anglois d'une montagne, en costiant les batailles, tous montés

à cheval, et grand foison d'archers aussi devant eux, et s'en vinrent

férir sur aile sur la bataille du duc de Normandie. Au voir dire, les

archers d'Angleterre portèrent très-grand avantage à leurs gens, et

trop ébahirent les François, car ils traioient si ouniement et si

épaissement, que les François ne savoient de quel côté entendre qu'ils

ne fussent atteints du trait; et toujours se avançoient les Anglois,

et petit à petit conquéroient terre.

Comment le prince de Galles, quand il vit la bataille du duc de

Normandie branler, commanda à ses gens chevaucher avant.

Quand les gens d'armes virent que cette première bataille étoit

déconfite, et que la bataille du duc de Normandie branloit et se

commençoit à ouvrir, si leur vint et recrut force, haleine et courage

trop grossement; et montèrent erraument tous à cheval qu'ils avoient

ordonnés et pourvus à demeurer de lès eux. Quand ils furent tous

montés et bien en hâte, ils se remirent tous ensemble, et commencèrent

à écrier à haute voix, pour plus ébahir leurs ennemis: «Saint George!

Guyenne!» Là dit messire Jean Chandos au prince un grand mot et

honorable: «Sire, sire, chevauchez avant! la journée est vôtre; Dieu

sera huy en votre main; adressons-nous devers votre adversaire le roi

de France, car celle part gît tout le fort de la besogne. Bien sçais

que par vaillance il ne fuira point; si nous demeurera, s'il plaît à

Dieu et à saint George, mais qu'il soit combattu; et vous dites

or-ains que huy on vous verroit bon chevalier.» Ces paroles

évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en haut: «Jean, allons,

allons; vous ne me verrez mais huy retourner, mais toujours chevaucher

avant.» Adoncques dit-il à sa bannière: «Chevauchez avant, bannière,

au nom de Dieu et de saint George!» Et le chevalier qui la portoit fit

le commandement du prince. Là fut la presse et l'enchas grand et

périlleux; et maints hommes y furent renversés. Si sachez que qui

étoit chu il ne se pouvoit relever, si il n'étoit trop bien aidé.

Ainsi que le prince et sa bannière chevauchoit en entrant en ses

ennemis, et que ses gens le suivoient, il regarda sur destre de lès un

petit buisson: si vit messire Robert de Duras, qui là gisoit mort, et

sa bannière de lès lui, qui étoit de France au sautoir de gueules, et

bien dix ou douze des siens à l'environ. Si commanda à deux de ses

écuyers et à trois archers: «Mettez le corps de ce chevalier sur une

targe, et le portez à Poitiers; si le présentez de par moi au cardinal

de Pierregort, et dites-lui que je le salue à ces enseignes.» Les

dessusdits varlets du prince firent tantôt et sans délai ce qu'il leur

commanda.

Or vous dirai qui mut le prince à ce faire: les aucuns pourroient dire

qu'il le fit par manière de dérision. On avoit jà informé le prince

que les gens du cardinal de Pierregort étoient demeurés sur les champs

et eux armés contre lui, ce qui n'étoit mie appartenant ni droit fait

d'armes: car gens d'Église qui, pour bien, et sur traité de paix, vont

et travellent de l'un à l'autre, ne se doivent point armer ni

combattre pour l'un ni pour l'autre, par raison; et pourtant que cils

l'avoient fait, en étoit le prince courroucé sur le cardinal, et lui

envoya voirement son neveu messire Robert de Duras, si comme ci-dessus

est contenu. Et vouloit au châtelain d'Amposte, qui là fut pris, faire

trancher la tête; et l'eût fait sans faute en son ire, pourtant qu'il

étoit de la famille dudit cardinal, si n'eût été messire Jean Chandos,

qui le refréna par douces paroles, et lui dit: «Monseigneur,

souffrez-vous et entendez à plus grand chose que cette n'est; espoir

excusera le cardinal de Pierregort si bellement ses gens, que vous en

serez tout content.» Ainsi passa le prince outre, et commanda que le

dit châtelain fût bien gardé.

Comment le duc de Normandie et ses deux frères se partirent de la

bataille; et comment messire Jean de Landas et messire Thibaut

de Vodenay retournèrent à la bataille.

Ainsi que la bataille des maréchaux fut toute perdue et déconfite sans

recouvrer, et que celle du duc de Normandie se commença à dérompre et

à ouvrir, et les plusieurs de ceux qui y étoient, et qui par raison

combattre se devoient, se prirent à monter à cheval, à fuir et eux

sauver, s'avancèrent Anglois qui là étoient tous montés, et

s'adressèrent premièrement vers la bataille du duc d'Athènes,

connétable de France. Là eut grand froissis et grand boutis, et maints

hommes renversés par terre; là écrioient les aucuns chevaliers et

écuyers de France qui par troupeaux se combattoient: Montjoye! saint

Denis! et les Anglois: Saint George! Guyenne! Là étoit grandement

prouesse remontrée; car il n'y avoit si petit qui ne vaulsist un homme

d'armes. Et eurent adonc le prince et ses gens d'encontre la bataille

des Allemands du comte de Sarbruche, du comte de Nasço et du comte de

Nido et de leurs gens; mais ils ne durèrent mie grandement; ainçois

furent eux reboutés et mis en chasse.

Là étoient archers d'Angleterre vites et légers de traire ouniement et

si épaissement que nul ne se osoit ni pouvoit mettre en leur trait: si

blessèrent et occirent de cette rencontre maints hommes qui ne purent

venir à rançon ni à merci. Là furent pris, assez en bon convenant, les

trois comtes dessus nommés, et morts et pris maints chevaliers et

écuyers de leur route. En ce poignis et recullis fut rescous messire

Eustache d'Aubrecicourt par ses gens qui le queroient, et qui

prisonnier entre les Allemands le sentoient; et y rendit messire Jean

de Ghistelle grand peine; et fut le dit messire Eustache remis à

cheval. Depuis fit ce jour maintes appertises d'armes, et prit et

fiança de bons prisonniers, dont il eut au temps avenir grand finance,

et qui moult lui aidèrent à avancer.

Quand la bataille du duc de Normandie, si comme je vous ai dit, vit

approcher si fortement les batailles du prince, qui jà avoient

déconfit les maréchaux et les Allemands, et étoient entrés en chasse,

si en fut la plus grand partie tout ébahie, et entendirent les aucuns

et presque tous à sauver, et les enfants du roi aussi, le duc de

Normandie, le comte de Poitiers, le comte de Touraine, qui étoient

pour ce temps moult jeunes et de petit avis: si crurent légèrement

ceux qui les gouvernoient[194]. Toutefois messire Guichard d'Angle et

messire Jean de Saintré, qui étoient de lès le comte de Poitiers, ne

voulurent mie retourner ni fuir, mais se boutèrent au plus fort de la

bataille. Ainsi se partirent, par conseil, les trois enfants du roi,

et avec eux plus de huit cents lances saines et entières, qui oncques

n'approchèrent leurs ennemis, et prirent le chemin de Chauvigny.

[194] Le continuateur de Guillaume de Nangis dit, en parlant de

la prise du roi Jean et de Philippe, son jeune fils: _Quod videns

primogenitus ejus Karolus, dux Normandiæ, cum omnibus suis qui

secum in armis aderant, dimisit prælium et recessit, et alii duo

fratres sui similiter, videlicet dux andegavensis et comes

pictavensis, filii regis_.--M. Géraud, le dernier et savant

éditeur de Guillaume de Nangis, dit, à propos de ce passage: «Ce

fut donc seulement après la prise du roi et la perte de la

bataille que le duc de Normandie se retira, et non, comme le fait

entendre Froissart, au commencement ou au milieu de l'action.

D'après les Grandes Chroniques, lorsque la défaite des Français

fut consommée, _on fit retirer_ de la mêlée le Dauphin et ses

frères (t. VI, p. 33 et 34). Ces mois, _on fit retirer_ semble dire

que les princes ne songeaient guère à leur sûreté. Et en effet

une curieuse lettre du comte d'Armagnac, dont un fragment a été

publié par M. Lacabane (_Dict. de la Conversation_, art. _Charles

V_), prouve qu'ils s'éloignèrent du champ de bataille par ordre

exprès du roi Jean.» Voy. l'édition de la _Chronique de Guillaume

de Nangis_, publiée par M. Géraud pour la Société de l'histoire de

France, t. II, p. 240. (_Note de M. Yanoski._)

Quand messire Jean de Landas, messire Thibaut de Vodenay, qui étoient

maîtres et gouverneurs du duc Charles de Normandie, avecques le

seigneur de Saint-Venant, eurent chevauché environ une grosse lieue en

la compagnie dudit duc, ils prirent congé de lui, et prièrent au

seigneur de Saint-Venant que point ne le vulsist laisser, mais mener

à sauveté, et qu'il y acquerroit autant d'honneur à garder son corps,

comme s'il demeuroit en la bataille; mais les dessus dits vouloient

retourner et venir de lès le roi et en sa bataille; et il leur

répondit que ainsi feroit-il à son pouvoir. Ainsi retournèrent les

deux chevaliers, et encontrèrent le duc d'Orléans et sa grosse

bataille toute saine et toute entière, qui étoient partis et venus par

derrière la bataille du roi. Bien est voir que plusieurs bons

chevaliers et écuyers, quoique leurs seigneurs se partissent, ne se

vouloient mie partir, mais eussent eu plus cher à mourir que il leur

fût reproché fuite.

Comment le roi de France fit toutes ses gens aller à pied, lequel

se combattoit très-vaillamment comme bon chevalier; et aussi

faisoient ses gens.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 22 / 36 段