Après la devant dite délibéracion eue des trois estas dessus dis, ils

respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche

des dessus nommés, que ils luy feroient trente mille hommes chascun an

à leur frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir

la finance pour paier lesdits trente mille hommes d'armes, laquelle

fut estimée à cinquante cent mil livres[189] par les trois estas

dessus dis, ordenèrent que on lèveroit sur toutes gens, de tel estat

que ils fussent, gens d'églyse, nobles ou autres, imposicion de huit

deniers par livre sur toutes denrées; et gabelle de sel courroit par

tout le royaume de France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir

se lesdites imposicions et gabelle souffiroient, il fut alors ordené

que les trois estas dessus dis retourneroient à Paris le premier de

mars, pour veoir l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce

ordener ou de autre ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil

livres, ou de laissier courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel

premier jour de mars les dessus dis trois estas retournèrent à Paris,

excepté plusieurs grosses villes de Picardie, les nobles et plusieurs

autres grosses villes de Normendie. Et virent ceux qui y estoient

l'estat desdites imposicions et gabelle; et tant pour ce qu'elles ne

souffisoient à avoir lesdites cinquante cent mil livres, comme pour ce

que plusieurs du royaume ne se vouloient accorder que lesdites

imposicions et gabelle courussent en leur pays et ès villes où ils

demouroient, ordenèrent nouvel subside sus chascune personne en la

manière qui s'ensuit. C'est assavoir que tout homme et personne, fust

du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc ou lai, religieux ou

religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef d'églyse ou

autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration

quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'ils soient, et

auctorité ou privilège usassent ou eussent usé au temps passé; femmes

vefves ou celles qui faisoient chief, enfans mariés ou non mariés qui

eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle,

cure, mainbournie[190] ou administration quelconques; qui auroit

vaillant cent livres de revenue et au dessous, fust à vie ou à

héritage, en gaiges à cause d'office, en pensions à vie ou à volenté,

feroit ayde et subside pour le fait des guerres de quatre livres. Et

de quarente livres de revenue et au dessus, quarente sols; de dix

livres de revenue et au dessus, vint sols; et au dessous de dix

livres, soient enfans en mainbournie, au-dessus de quinze ans,

laboureurs et ouvriers gaignans qui n'eussent autre chose que de leur

labourage feroient ayde de dix sols. Et se ils avoient autre chose du

leur, ils feroient ayde comme les autres serviteurs, mercenaires ou

aloués qui ne vivoient que de leurs services; et qui gaaignast cent

sols[191] par an ou plus, feroit-il semblable ayde et subside de dix

sols; à prendre les sommes dessus dites à parisis au païs de parisis,

et à tournois au païs de tournois. Et se lesdis serviteurs ne

gaignoient cent sols ou au dessus, ils ne paieroient rien, se ils

n'eussent aucuns biens équipolens; auquel cas ils aideroient comme

dessus est dit. Et aussi n'aideroient de rien mendiens ou moines

cloistrés, sans office et administration, né enfans en mainbournie

sous l'âge de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est

dit; ne nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres,

ne aussi femmes mariées, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit

et seroit compté ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leurs

maris avoient. Et quant aux clercs et gens d'églyse, abbés, prieurs,

chanoines, curés et autres comme dessus, qui avoient vaillant au

dessus de cent livres en revenue, fussent bénéfices en sainte églyse,

en patremoine, ou l'un avec l'autre, jusques à cinq mille livres, les

dessus dis feroient ayde de quatre livres pour les premiers cent

livres, et pour chascun autre cent livres, jusques auxdites cinq mille

livres, quarante sols, et ne feroient de rien ayde au dessus desdites

cinq milles livres, ne aussi de leurs meubles; et les revenues de

leurs bénéfices seroient prisiées et estimées selon le taux du

dixiesme, ne ne s'en pourroient franchir ne exempter par quelconques

privilèges.

[189] Cinq millions.

[190] _Tutelle._

[191] _Cent sols._ Le terme moyen du salaire des ouvriers, outre

leur nourriture, non pas à Paris, mais dans les provinces, est

aujourd'hui de _cent francs_; le sol du quatorzième siècle

représente donc assez exactement _un franc_ de notre temps. Ainsi

pour apprécier l'impôt qu'on venoit d'établir, on ne sera pas

très-éloigné de la vérité en disant que les possesseurs d'un

revenu de 1600 à 4000 francs furent tenus de payer une aide de 80

francs; ceux qui avaient 400 à 1600 francs furent taxés à 40

francs. Enfin on exigea 20 francs de ceux dont les appointemens,

gages ou revenus n'atteignoient pas l'humble chiffre de 400

francs. D'après ce calcul, les cinq millions demandés

correspondroient à une levée de cent millons pour nous. (_Note de

M. Paulin Pâris_, 1836.)

Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au

dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques

à cinq mille livres de revenue et néant oultre, pour chascun cent

livres, quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent

livres. Et les gens des bonnes villes par semblable manière, jusques à

mille livres de revenue tant seulement. Et quant aux meubles des

nobles qui n'avoient pas cent livres de revenue, l'on estimeroit les

meubles qu'ils auroient, jusques à la value de mille livres et non

plus. Et des gens non nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de

revenue, l'on estimeroit leurs meubles jusques à la value de quatre

mille livres, c'est assavoir, pour cent livres de meubles, dix livres

de revenue; et de tant feroient-ils ayde par la manière dessus

devisée. Et se il advenoit que aucun noble n'eust vaillant en revenue

tant seulement jusques à cent livres, ne en meubles purement jusques à

mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement en revenue quatre

cens livres, né en meubles purement quatre mille livres, et il eust

partie en revenue et partie en meubles, l'on estimeroit et regarderoit

la revenue et son meuble ensemble, jusques à la somme de mille livres

quant aux nobles, et de quatre mille livres quant aux non-nobles. Et

non plus.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin

Pâris.

BATAILLE DE POITIERS.

19 septembre 1356.

En 1355, lorsque la guerre avait recommencé entre la France et

l'Angleterre, Édouard III avait envoyé le prince de Galles, son

fils, à Bordeaux. Le prince de Galles avait ravagé le Languedoc,

et en 1356 il continua ses opérations en dévastant la France

centrale, Rouergue, Auvergne, Limousin et Berry. Pendant ce

temps, le roi Jean, auquel les états généraux avaient accordé les

hommes et l'argent nécessaires pour terminer la guerre, résolut

d'aller combattre les Anglais et de faire cesser leurs ravages.

Il se rendit à Chartres, et y rassembla 2,000 chevaliers et

50,000 autres combattants avec lesquels il devait facilement

écraser les 2,000 hommes d'armes et les 6,000 archers anglais et

gascons du prince de Galles. De Chartres le roi Jean se porta sur

la Loire, qu'il passa à Amboise et se dirigea sur Poitiers, où il

devança les Anglais, qui s'y dirigeaient eux-mêmes venant de

Romorantin. Le prince de Galles en arrivant à Poitiers y trouva

les Français, qui de leur côté croyaient poursuivre les Anglais.

Le hasard avait fait que l'armée française était maîtresse de la

route de Bordeaux, qui était la ligne de retraite des Anglais, et

que le prince de Galles était coupé. Les deux armées ne

s'expliquèrent leur position relative que le 17 septembre à la

suite d'un premier engagement.

Comment les coureurs du prince de Galles se férirent en la queue

de l'ost des François, et comment le roi de France fit ses gens

loger, et aussi le prince les siens.

Quand le prince de Galles et son conseil entendirent que le roi Jean

de France et ses batailles étoient devant eux et avoient, le vendredi,

passé au pont à Chauvigny, et que nullement ils ne se pouvoient partir

du pays sans y être combattus, si se recueillirent et rassemblèrent ce

samedi sur les champs, et fut adonc commandé de par le prince que nul,

sur la tête, ne courût ni chevauchât sans commandement devant les

bannières des maréchaux. Ce ban fut tenu; et chevauchèrent les Anglois

ce samedi, dès l'heure de prime jusques à vespres, et tant qu'ils

vinrent à deux petites lieues de Poitiers. Adonc furent ordonnés pour

courir et savoir où les François tenoient les champs, le captal de

Buch, messire Aymemon de Pommiers, messire Betremieu de Bruhe et

messire Eustache d'Aubrecicourt. Et se partirent ces chevaliers atout

deux cents armures de fer, tous bien montés sur fleur de coursiers, et

chevauchèrent si avant d'une part et d'autre, que ils virent

clairement la grosse bataille du roi, et étoient tous les champs

couverts de gens d'armes. Et ne se purent abstenir qu'ils ne vinssent

férir et courre en la queue des François; et en ruèrent aucuns par

terre et fiancèrent prisonniers, et tant que l'ost se commença

grandement à estourmir. Et en vinrent les nouvelles au roi de France,

ainsi qu'il devoit entrer en la cité de Poitiers.

Quand le roi entendit la vérité, que ses ennemis, que tant désiroit à

trouver, étoient derrière et non devant, si en fut grandement réjoui;

et retourna tout à un faix, et fit retourner toutes manières de gens

bien avant sur les champs, et eux là loger. Si fut ce samedi moult

tard ainçois qu'ils fussent tous logés. Les coureurs du prince

revinrent devers lui, et lui recordèrent une partie du convenant des

François, et lui dirent bien qu'ils étoient malement grand gent. De ce

ne fut le prince nullement effrayé, et dit: «Dieu y ait part! Or nous

faut avoir avis et conseil comment nous les combattrons à notre

avantage.» Cette nuit, se logèrent les Anglois assez en fort lieu,

entre haies, vignes et buissons, et fut leur ost bien gardé et

esguetté; et aussi fut celui des François.

Comment le roi de France commanda que chacun se traist sur les

champs; et comment il envoya quatre chevaliers ci-après nommés

pour savoir le convenant des Anglois.

Quant vint le dimanche[192] au matin, le roi de France qui grand désir

avoit de combattre les Anglois, fit en son pavillon chanter messe

moult solennellement devant lui, et s'acommunia et ses quatre fils.

[192] 18 septembre.

Après la messe, se trairent devers lui les plus grands et les plus

prochains de son lignage, le duc d'Orléans son frère, le duc de

Bourgogne, le comte de Ponthieu, messire Jacques de Bourbon, le duc

d'Athènes, connétable de France, le comte d'Eu, le comte de

Tancarville, le comte de Sarrebruche, le comte de Dampmartin, le comte

de Ventadour, et plusieurs autres grands barons de France et des

terres voisines, tels que messire Jean de Clermont, messire Arnoul

d'Andrehen, maréchal de France, le sire de Saint-Venant, messire Jean

de Landas, messire Eustache de Ribeumont, le sire de Fiennes, messire

Godefroy de Chargny, le sire de Chastillon, le sire de Sully, le sire

de Neelle, messire Robert de Duras, et moult d'autres qui y furent

appelés. Là furent en conseil un grand temps, à savoir comment ils se

maintiendroient. Si fut donc ordonné que toutes gens se traïssent sur

les champs, et chacun seigneur développât sa bannière et mît avant, au

nom de Dieu et de saint Denis, et que on se mît en ordonnance de

bataille, ainsi que pour tantôt combattre. Ce conseil et avis plut

grandement au roi de France: si sonnèrent les trompettes parmi l'ost.

Adoncques s'armèrent toutes gens, et montèrent à cheval, et vinrent

sur les champs là où les bannières du roi ventiloient et étoient

arrêtées, et par espécial l'oriflambe, que messire Godefroy de Chargny

portoit. Là put-on voir grand noblesse de belles armures, de riches

armoiries, de bannières, de pennons, de belle chevalerie et écuyerie;

car là étoit toute la fleur de France; ni nul chevalier et écuyer

n'étoit demeuré à l'hôtel, si il ne vouloit être déshonoré.

Là furent ordonnées, par l'avis du connétable de France et des

maréchaux, trois grosses batailles: en chacune avoit seize mille

hommes, dont tous étoient passés et montrés pour hommes d'armes. Si

gouvernoit la première le duc d'Orléans, à trente-six bannières et

deux tant de pennons; la seconde, le duc de Normandie, et ses deux

frères messire Louis et messire Jean; la tierce devoit gouverner le

roi de France. Si pouvez et devez bien croire que en sa bataille avoit

grand foison de bonne chevalerie et noble.

Entrementes que ces batailles s'ordonnoient et mettoient en arroy, le

roi de France appela messire Eustache de Ribeumont, messire Jean de

Landas, messire Guichard de Beaujeu et messire Guichard d'Angle, et

leur dit: «Chevauchez avant plus près du convenant des Anglois, et

avisez et regardez justement leur arroi, et comment ils sont, et par

quelle manière nous les pourrons combattre, soit à pied ou à cheval.»

Et cils répondirent: «Sire, volontiers.»

Adoncques se partirent les quatre chevaliers dessus nommés du roi, et

chevauchèrent avant, et si près des Anglois qu'ils conçurent et

imaginèrent une partie de leur convenant. Et en rapportèrent la vérité

au roi, qui les attendoit sur les champs, monté sur un grand blanc

coursier; et regardoit de fois à autre ses gens, et louoit Dieu de ce

qu'il en véoit si grand foison, et disoit tout en haut: «Entre vous,

quand vous êtes à Paris, à Chartres, à Rouen, ou à Orléans, vous

menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tête devant

eux: or y êtes-vous, je vous les montre; si leur veuilliez montrer vos

mautalens et contrevenger les ennuis et les dépits qu'ils vous ont

faits; car sans faute nous les combattrons.» Et cils qui l'avoient

entendu répondoient: «Dieu y ait part! tout ce verrons-nous

volontiers.»

Comment les quatre chevaliers dessus dits rapportèrent le

convenant des Anglois au roi de France.

En ces paroles que le roi de France disoit et montroit à ses gens pour

eux encourager, vinrent les quatre chevaliers dessus nommés, et

fendirent la presse et s'arrêtèrent devant le roi. Là étoient le

connétable de France et les deux maréchaux, et grand foison de bonne

chevalerie, tous venus et arrêtés pour savoir comment on se

combattroit. Le roi demanda aux dessus dits tout haut: «Seigneurs,

quelles nouvelles?»--«Sire, bonnes; si aurez, s'il plaît à Dieu, une

bonne journée sur vos ennemis.»--«Telle l'espérons-nous à avoir, par

la grâce de Dieu, répondit le roi. Or nous dites la manière de leur

convenant, et comment nous les pourrons combattre.» Adonc répondit

messire Eustache de Ribeumont pour tous, si comme je fus informé, car

ils lui en avoient prié et chargé, et dit ainsi: «Sire, nous avons vu

et considéré les Anglois; si peuvent être par estimation deux mille

hommes d'armes, quatre mille archers et quinze cents brigands.»--«Et

comment gisent-ils,» dit le roi?--«Sire, répondit messire Eustache,

ils sont en très-fort lieu, et ne pouvons voir ni imaginer qu'ils

aient que une bataille; mais trop bellement et trop sagement l'ont-ils

ordonnée; et ont pris le long d'un chemin fortifié malement de haies

et de buissons, et ont vêtu celle haie d'une part et d'autre de leurs

archers; tellement que on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin

fors que parmi eux. Si convient-il aller celle voie, si on les veut

combattre. En celle haie n'a que une seule entrée et issue, où espoir

quatre hommes d'armes, ainsi que au chemin, pourroient chevaucher de

front. Au coron d'icelle haie, entre vignes et espinettes où on ne

peut aller ni chevaucher, sont leurs gens d'armes, tous à pied; et ont

mis les gens d'armes tout devant eux leurs archers en manière d'une

herse: dont c'est trop sagement ouvré, ce nous semble; car qui voudra

ou pourra venir par fait d'armes jusques à eux, il n'y entrera

nullement, fors que parmi ces archers qui ne seront mie légers à

déconfire.»

Adonc parla le roi, et dit: «Messire Eustache, et comment y

conseillez-vous à aller?» Donc répondit le chevalier, et dit: «Sire,

tout à pied, excepté trois cents armures de fer des vôtres, tous des

plus apperts et hardis, durs et forts, et entreprenants de votre ost,

et bien montés sur fleur de coursiers, pour dérompre et ouvrir ces

archers, et puis vos batailles et gens d'armes, vitement suivre tous à

pied, et venir sur ces gens d'armes main à main, et eux combattre de

grand volonté. C'est tout le conseil que de mon avis je puis donner ni

imaginer; et qui mieux y scet, si le die.» Ce conseil et avis plut

grandement au roi de France, et dit que ainsi seroit-il fait.

Adoncques, par le commandement du roi, sur cet arrêt, se départirent

les deux maréchaux, et chevauchèrent de bataille en bataille, et

trièrent et élurent et dessevrèrent à leurs avis, par droite élection,

jusques à trois cents chevaliers et écuyers, les plus roides et plus

apperts de tout l'ost, et chacun d'eux monté sur fleur de coursiers et

armé de toutes pièces. Et tantôt après fut ordonnée la bataille des

Allemands; et devoient demeurer à cheval pour conforter les maréchaux,

dont le comte de Sarrebruche, le comte de Nido (Nidau), le comte Jean

de Nasço (Nassau?) étoient meneurs et conduiseurs. Là étoit et fut le

roi Jean de France, armé lui vingtième de ses paremens; et avoit

recommandé son ainsné fils en la garde du seigneur de Saint-Venant, de

monseigneur de Landas et de messire Thibaut de Vodenay; et ses autres

trois fils puisnés, Louis, Jean et Philippe, en la garde d'autres bons

chevaliers et écuyers; et portoit la souveraine bannière du roi

messire Geoffroy de Chargny, pour le plus prud'homme de tous les

autres et le plus vaillant; et étoit messire Regnault de Cervolle, dit

Archiprêtre, armé des armures du jeune comte d'Alençon.

Comment le cardinal de Pierregort[193] se mit en grand peine

d'accorder le roi de France et le prince de Galles.

[193] Périgord.

Quand les batailles du roi furent ordonnées et appareillées, et chacun

sire dessous sa bannière et entre ses gens, et savoit aussi chacun

quelle chose il devoit faire, on fit commandement de par le roi que

chacun allât à pied, excepté ceux qui ordonnés étoient avec les

maréchaux pour ouvrir et fendre les archers; et que tous ceux qui

lances avoient les retaillassent au volume de cinq pieds, par quoi on

s'en pût mieux aider, et que tous aussi ôtassent leurs éperons. Cette

ordonnance fut tenue; car elle sembla à tout homme belle et bonne.

Ainsi que ils devoient approcher, et étoient, par semblant, en grand

volonté de requerre leurs ennemis, vint le cardinal de Pierregort

férant et battant devant le roi; et s'étoit parti moult matin de

Poitiers; et s'inclina devant le roi moult bas, en cause d'humilité,

et lui pria à jointes mains, pour si haut seigneur que Dieu est,

qu'il se voulût abstenir et affréner un petit tant qu'il eût parlé

à lui. Le roi de France, qui étoit assez descendant à toutes voies

de raison, lui accorda, et dit: «Volontiers: que vous plaît-il à

dire?»--«Très-cher sire, dit le cardinal, vous avez ci toute la fleur

de la chevalerie de votre royaume assemblée contre une poignée de gens

que les Anglois sont au regard de vous; et si vous les pouvez avoir,

et qu'ils se mettent en votre merci sans bataille, il vous seroit plus

honorable et profitable à avoir par cette manière que d'aventurer si

noble chevalerie et si grand que vous avez ci: si vous prie, au nom de

Dieu et d'humilité, que je puisse chevaucher devers le prince et lui

montrer en quel danger vous le tenez.» Encore lui accorda le roi, et

lui dit: «Sire, il nous plaît bien, mais retournez tantôt.» A ces

paroles se partit le cardinal du roi de France, et s'en vint moult

hâtivement devers le prince, qui étoit entre ses gens tout à pied, au

fort d'une vigne, tout conforté par semblant d'attendre la puissance

du roi de France. Sitôt que le cardinal fut venu, il descendit à

terre, et se traist devers le prince, qui moult bénignement le

recueillit; et lui dit le cardinal, quand il l'eut salué et incliné:

«Certes, beau fils, si vous aviez justement considéré et imaginé la

puissance du roi de France, vous me laisseriez convenir de vous

accorder envers lui, si je pouvois.» Donc répondit le prince, qui

étoit lors un jeune homme, et dit: «Sire, l'honneur de moi sauve et de

mes gens, je voudrois bien encheoir en toutes voies de raison.»

Adoncques répondit le cardinal: «Beau fils, vous dites bien, et je

vous accorderai si je puis; car ce seroit grand pitié si tant de

bonnes gens qui ci sont, et que vous êtes d'un côté et d'autre,

venoient ensemble par bataille; trop y pourroit grand meschef avenir.»

A ces mots se partit le cardinal du prince, sans plus rien dire; et

s'en revint arrière devers le roi de France, et commença à entamer

traités d'accord, et à mettre paroles avant, et à dire au roi, pour

lui mieux atraire à son intention: «Sire, vous ne vous avez que faire

de trop hâter pour eux combattre; car ils sont tous vôtres sans coup

férir, ni ils ne vous peuvent fuir, ni échapper, ni éloigner: si vous

prie que huy tant seulement, et demain jusques à soleil levant, vous

leur accordez répit et souffrance.»

Adoncques commença le roi de France à muser un petit, et ne voulut mie

ce répit accorder à la première prière du cardinal, ni à la seconde;

car une partie de ceux de son conseil ne s'y consentoient point, et

par espécial messire Eustache de Ribeumont et messire Jean de Landas,

qui étoient moult secrets du roi. Mais le dit cardinal, qui s'en

ensonnioit en espèce de bien, pria tant et prêcha le roi de France,

que il se consentit, et donna et accorda le répit à durer le dimanche

tout le jour et lendemain jusques à soleil levant; et le rapporta

ainsi le dit cardinal moult vitement au prince et à ses gens, qui n'en

furent mie courroucés, pourtant que toudis s'efforçoient eux d'avis et

d'ordonnance.

Adonc fit le roi de France tendre sur les champs, au propre lieu où il

avoit le répit accordé, un pavillon de vermeil samis moult cointe et

moult riche; et donna congé à toutes gens de retraire chacun en son

logis, excepté la bataille du connétable et des maréchaux. Si étoient

de lès le roi ses enfants et les plus grands de son lignage, à qui il

prenoit conseil de ses besognes.

Ainsi ce dimanche toute jour chevaucha et travailla le cardinal de

l'un à l'autre; et les eût volontiers accordés si il eût pu; mais il

trouvoit le roi de France et son conseil si froids qu'ils ne vouloient

aucunement descendre à accord, si ils n'avoient des cinq les quatre,

et que le prince et ses gens se rendissent simplement, ce que ils ne

eussent jamais fait. Si y eut offres et paroles plusieurs, et de

divers propos mis avant. Et me fut dit jadis des gens dudit cardinal

de Pierregort, qui là furent présents, et qui bien en cuidoient savoir

aucune chose, que le prince offroit à rendre au roi de France tout ce

que conquis avoit en ce voyage, villes et châteaux, et quitter tous

prisonniers que il et ses gens avoient pris, et jurer à soi non armer

contre le royaume de France sept ans tout entiers. Mais le roi de

France et son conseil n'en voulurent rien faire; et furent longuement

sur cet état: que le prince et cent chevaliers des siens se venissent

mettre en la prison du roi de France, autrement on ne les vouloit mie

laisser passer; lequel traité le prince de Galles et son conseil

n'eussent jamais accordé.

Comment messire Jean de Clermont, maréchal de France, et messire

Jean Chandos eurent grosses paroles ensemble.

Entrementes que le cardinal de Pierregort portoit les paroles et

chevauchoit de l'un à l'autre, en nom de bien, et que le répit duroit,

étoient aucuns jeunes chevaliers bachelereux et amoureux, tant de la

partie des François comme des Anglois, qui chevauchèrent ce jour en

costiant les batailles; les François pour aviser et imaginer le

convenant des Anglois; et les chevaliers d'Angleterre celui des

François, ainsi que en telles besognes telles choses aviennent. Donc

il avint que messire Jean Chandos, qui étoit preux chevalier, gentil

et noble de cœur, et de sens imaginatif, avoit ce jour chevauché et

costié sur aile durement la bataille du roi de France, et avoit pris

grand plaisance au regarder, pourtant qu'il y véoit si grand foison de

noble chevalerie friquement armée et appareillée; et disoit et

devisoit en soi-même: «Ne plaise jà à Dieu que nous partions sans

combattre! car si nous sommes pris ou déconfits de si belles gens

d'armes et de si grand foison comme j'en vois contre nous, nous n'y

devrons avoir point de blâme; et si la journée étoit pour nous, et que

fortune le veuille consentir, nous serons les plus honorées gens du

monde.»

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 21 / 36 段