Et tout le monde dira, en vous regardant: O seigneur saint Kado béni:

Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil.

III.

Dis-moi, dis-moi, combien sont-ils, mon jeune écuyer?--Combien ils

sont? Je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six;

Combien ils sont; je vais vous le dire: combien ils sont, seigneur:

cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et

quinze.

Quinze! et d'autres encore avec eux: un, deux, trois, quatre, cinq,

six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze.

S'ils sont trente comme nous, en avant, amis! et courage! Droit aux

chevaux avec les fauchards! Ils ne mangeront plus notre seigle en

herbe!

Les coups tombaient aussi rapides que des marteaux sur des enclumes;

aussi gonflé coulait le sang que le ruisseau après l'ondée;

Aussi délabrées étaient les armures que les haillons du mendiant;

aussi sauvages étaient les cris des chevaliers dans la mêlée que la

voix de la grande mer.

IV.

_La tête de Blaireau_[181] disait alors à Tinténiac, qui s'approchait:

Tiens, un coup de ma bonne lance, Tinténiac, et dis-moi si c'est un

roseau vide.

[181] Bembrough.

Ce qui sera vide dans un moment, c'est ton crâne, mon bel ami; plus

d'un corbeau y grattera et becquetera sa cervelle.

Il n'avait pas fini de parler, qu'il lui avait donné un coup de

maillet tel, qu'il écrasa, comme un limas, son casque et sa tête à la

fois.

Keranrais, en voyant cela, se mit à rire à _grince-cœur_: s'ils

restaient tous comme celui-ci, ils conquerraient le pays!

Combien y en a-t-il de morts, bon écuyer?--La poussière et le sang

m'empêchent de rien distinguer.--Combien y en a-t-il de morts, jeune

écuyer?--En voilà cinq, six, sept, bien morts.

V.

Depuis le petit point du jour, ils combattirent jusqu'à midi; depuis

midi jusqu'à la nuit, ils combattirent les Anglais.

Et le seigneur Robert (de Beaumanoir) cria: J'ai soif, oh! j'ai

grandsoif!--Lorsque Du Bois lui lança (comme un coup d'épée) ces mots:

Si tu as soif, ami, bois ton sang!

Et Robert, quand il l'entendit, détourna la face de honte, et il tomba

sur les Anglais, et il en tua cinq.

Dis-moi, dis-moi, mon écuyer, combien en reste-t-il encore? Seigneur,

je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six.

Ceux-ci auront la vie sauve, mais ils payeront cent sous d'or, cent

sous d'or brillant chacun, pour les charges de ce pays-ci.

VI.

Il n'eût pas été l'ami des Bretons, celui qui n'eût point applaudi

dans la ville de Josselin, en voyant revenir les nôtres, des fleurs de

genêts à leurs casques;

Il n'eût pas été l'ami des Bretons, ni des saints de Bretagne non

plus, celui qui n'eût pas béni saint Kado, patron des guerriers du

pays;

Celui qui n'eût point admiré, qui n'eût point applaudi, qui n'eût

point béni, et qui n'eût point chanté:

«Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil![182]»

[182] Extrait des chants populaires de la Bretagne, recueillis,

publiés et traduits par M. de la Villemarqué, 3e édit., 2 vol.

in-12, 1845.

COMBAT DES TRENTE.

III.--_Récit de Froissart._

Comment messire Robert de Beaumanoir alla défier le capitaine de

Ploermel, qui avoit nom Brandebourch, et comment il y eut une

rude bataille de trente contre trente.

En celle propre saison avint en Bretagne un moult haut fait d'armes

que on ne doit mie oublier; mais le doit-on mettre en avant pour tous

bacheliers encourager et exemplier. Et afin que vous le puissiez mieux

entendre, vous devez savoir que toudis étoient guerres en Bretagne

entre les parties des deux dames, comment que messire Charles de Blois

fut emprisonné; et se guerroyoient les parties des deux dames par

garnisons qui se tenoient ens ès châteaux et ens ès fortes villes de

l'une partie et de l'autre. Si avint un jour que messire Robert de

Beaumanoir, vaillant chevalier durement et du plus grand lignage de

Bretagne, et étoit châtelain d'un châtel qui s'appelle Châtel

Josselin, et avoit avec lui grand foison de gens d'armes de son

lignage et d'autres soudoyers, si s'en vint par devant la ville et le

châtel de Plaremiel, dont capitaine étoit un homme qui s'appeloit

Brandebourch[183]; et avoit avec lui grand foison de soudoyers

allemands, anglois et bretons, et étoient de la partie la comtesse de

Montfort. Et coururent le dit messire Robert et ses gens par devant

les barrières, et eut volontiers vu que cils de dedans fussent issus

hors; mais nul n'en issit.

[183] Bembrough. Les historiens de Bretagne l'appellent Brambro.

Quand messire Robert vit ce, il approcha encore de plus près, et fit

appeler le capitaine. Cil vint avant à la porte parler audit messire

Robert, et sur asségurance d'une part et d'autre. «Brandebourch, dit

messire Robert, a-t-il là dedans nul homme d'armes, vous ni autres,

deux ou trois, qui voulussent jouter de fer de glaive contre autres

trois, pour l'amour de leurs amies?» Brandebourch répondit, et dit:

«Que leurs amis ne voudroient mie que ils se fissent tuer si

méchamment que d'une seule joute; car c'est une aventure de fortune

trop tôt passée, si en acquiert-on plutôt le nom d'outrage et de folie

que renommée d'honneur ni de prix; mais je vous dirai que nous ferons,

si il vous plaît. Vous prendrez vingt ou trente de vos compagnons de

votre garnison, et j'en prendrai autant de la nôtre. Si allons en un

bel champ, là où nul ne nous puisse empêcher ni destourber, et

commandons, sur la hart, à nos compagnons d'une part et d'autre, et à

tous ceux qui nous regarderont, que nul ne fasse à homme combattant

confort ni aye; et là en droit nous éprouvons, et faisons tant que on

en parle au temps avenir, en salles, en palais, en places et en autres

lieux de par le monde, et en aient la fortune et l'honneur cils à qui

Dieu l'aura destiné.»--«Par ma foi, dit messire Robert de Beaumanoir,

je m'y accorde; et moult parlez ore vassamment. Or, soyez-vous trente,

et nous serons nous trente aussi, et le créante ainsi par ma

foi.»--Aussi le créanté-je, dit Brandebourch; car là acquerra plus

d'honneur, qui bien s'y maintiendra, que à une joute.»

Ainsi fut cette besogne affermée et créantée; et journée accordée au

mercredi après, qui devoit être le quart de jour de l'emprise. Le

terme pendant, chacun élisit les siens trente, ainsi que bon lui

sembla; et tous cils soixante se pourvurent d'armures, ainsi que pour

eux, bien et à point.

Quand le jour fut venu, les trente compagnons Brandebourch ouïrent

messe; puis se firent armer, et s'en allèrent en la place de terre là

où la bataille devoit être, et descendirent tous à pied, et

défendirent à tous ceux qui là étoient que nul ne s'entremît d'eux,

pour chose ni pour meschef que il vit avoir à ses compagnons, et ainsi

firent les compagnons à monseigneur Robert de Beaumanoir. Cils trente

compagnons, que nous appellerons Anglois, à cette besogne attendirent

longuement les autres que nous appellerons François. Quand les trente

François furent venus, ils descendirent à pied et firent à leurs

compagnons le commandement dessus dit. Aucuns dirent que cinq des

leurs demeurèrent à cheval à l'entrée de la place et les vingt-cinq

descendirent à pied, si comme les Anglois étoient. Et quand ils furent

l'un devant l'autre, ils parlementèrent un peu ensemble tous soixante,

puis se retrairent arrière, les uns d'une part et les autres d'autre,

et firent tous leurs gens traire en sus de la place bien loin. Puis

fit l'un d'eux un signe, et tantôt se coururent sus et se combattirent

fortement tout en un tas, et rescouoient bellement l'un et l'autre

quand ils véoient leurs compagnons à meschef.

Assez tôt après ce qu'ils furent assemblés, fut occis l'un des

François, mais pour ce ne laissèrent mie les autres le combattre, ains

se maintinrent moult vassamment d'une part et d'autre, aussi bien que

si tous fussent Rolands et Oliviers. Je ne sais à dire à la vérité

cils se tinrent le mieux et cils le firent le mieux; ni n'en ouïs

oncques nul priser plus avant de l'autre; mais tant se combattirent

longuement, que tous perdirent force et haleine et pouvoir

entièrement. Si les convint arrêter et reposer; et se reposèrent par

accord, les uns d'une part et les autres d'autre, et se donnèrent

trêve jusques adonc qu'ils se seroient reposés, et que le premier qui

se releveroit rappelleroit les autres. Adonc étoient morts quatre

François et deux des Anglois. Ils se reposèrent longuement d'une part

et d'autre, et tels y eut qui burent du vin que on leur apporta en

bouteilles, et restreignirent leurs armures qui desroutes étoient, et

fourbirent leurs plaies.

Quand ils furent ainsi rafraîchis, le premier qui se releva fit signe

et rappela les autres. Si recommença la bataille si forte comme en

devant, et dura moult longuement; et avoient courtes épées de

Bordeaux, roides et aiguës, et épieux et dagues, et les aucuns haches;

et s'en donnoient merveilleusement grands horions, et les aucuns se

prenoient au bras à la lutte et se frappoient sans eux épargner. Vous

pouvez bien croire qu'ils firent entre eux mainte belle appertise

d'armes, gens pour gens, corps à corps, et mains à mains. On n'avoit

point en devant, passé avoit cent ans, ouï recorder la chose pareille.

Ainsi se combattirent comme bons champions, et se tinrent cette

seconde empainte moult vassalement, mais finablement les Anglois en

eurent le pire. Car, ainsi que je ouïs recorder, l'un des François qui

demeuré étoit à cheval les débrisoit et défouloit trop mésaisément, si

que Brandebourch, leur capitaine, y fut tué, et huit de leurs

compagnons, et les autres se rendirent prisonniers quand ils virent

que leur défendre ne leur pouvoit aider, car ils ne pouvoient ni

devoient fuir. Et le dit messire Robert et ses compagnons, qui étoient

demeurés en vie, les prirent et les emmenèrent au châtel Josselin

comme leurs prisonniers; et les rançonnèrent depuis courtoisement,

quand ils furent tous resanés, car il n'en y avoit nul qui ne fust

fort blessé, et autant bien des François comme des Anglois. Et depuis

je vis seoir à la table du roi Charles de France un chevalier breton

qui été y avoit, messire Yvain Charuel; mais il avoit le viaire si

détaillé et découpé qu'il montroit bien que la besogne fut bien

combattue; et aussi y fut messire Enguerrant d'Eudin, un bon chevalier

de Picardie, qui montroit bien qu'il y avoit été, et un autre bon

écuyer qui s'appeloit Hues de Raincevaus[184].

[184] Cette relation de Froissart, inédite avant l'édition des

Chroniques de Froissart publiée par M. Buchon, est le seul récit

en prose qui donne au combat des Trente une authenticité

incontestable.

_Chroniques de Froissart._

DE LA MORT DE MONSEIGNEUR CHARLES D'ESPAGNE, CONNÉTABLE DE FRANCE.

8 janvier 1354.

Charles d'Espagne descendait du fils aîné d'Alphonse X, roi de

Castille, Ferdinand de La Cerda, qui épousa Blanche de France,

fille de saint Louis, et en eut deux fils, auxquels leur oncle

Sanche enleva le trône, en 1284, à la mort d'Alphonse X. Les

deux infants de la Cerda, Alphonse et Ferdinand, se réfugièrent

en France auprès de Philippe le Bel, leur cousin, après une

guerre malheureuse et une longue suite d'infortunes. Alphonse

est le père de Charles de la Cerda, ou Charles d'Espagne, qui

devint le favori du roi Jean et connétable. Sa faveur et son

insolence le rendirent odieux à la noblesse; et Charles le

Mauvais, roi de Navarre, qu'il avait insulté plusieurs fois, en

l'appelant faux monnayeur, traître et complice des Anglais, le

fit tuer, et commença par ce meurtre une trop longue série de

crimes, restés impunis.

Le récit des Grandes Chroniques nous donne un tableau exact du

désordre et de la violence de ces temps chevaleresques; il nous

montre l'impunité assurée aux grands, un meurtrier qu'on n'ose

punir et qu'on récompense, un cardinal s'employant à une

transaction déplorable entre le roi et un assassin. On y voit

aussi comment le roi donnait des pensions, en cédant des terres

et en faisant payer les rentes par les pauvres paysans des

domaines qu'il concédait.

L'an de grace mil trois cens cinquante quatre, le huitiesme jour de

janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte de Evreux, fist

tuer en la ville de Laigle, en Normendie, en une hostellerie,

monseigneur Charles d'Espagne, lors connestable de France. Et fut

ledit connestable tué en son lit, assez tost après le point du jour,

par plusieurs gens d'armes que le roy de Navarre y envoya; lequel roy

demoura en une granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques à

tant que ceux qui firent ledit fait retournèrent par devers luy. Et en

sa compaignie estoient, si comme l'on dist, monseigneur Phelippe de

Navarre, son frère, monseigneur Jehan, conte de Harecourt, monseigneur

Loys de Harecourt son frère, monseigneur Godefroy de Harecourt leur

oncle, et plusieurs autres chevaliers et autres gens, tant de

Normendie comme Navarrois et autres. Et après, se retraist ledit roy

de Navarre et sa compaignie en la cité d'Evreux dont il estoit conte,

et là se garny et enforça; et avecques luy se alièrent plusieurs

nobles, par espécial de Normendie, c'est assavoir: les dessus nommés

de Harecourt, le seigneur de Hembuye, monseigneur Jehan Malet seigneur

de Graville, monseigneur Amaury de Meulent et plusieurs autres. Et

assez tost après, se transporta ledit roy de Navarre en la ville de

Mante, qui jà par avant avoit envoyé lettres closes en plusieurs des

bonnes villes du royaume de France et aussi au grant conseil du roy,

par lesquelles il escripvoit que il avoit fait mettre à mort ledit

connestable pour plusieurs grans mesfais que ledit connestable li

avoit fais; et envoya le conte de Namur par devers le roy de France à

Paris. Et depuis, le roy de France envoya en ladite ville de Mante,

par devers ledit roy de Navarre, plusieurs grans hommes, c'est

assavoir: Monseigneur Guy de Bouloigne, cardinal, monseigneur Robert

le Coq, évesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme et

plusieurs autres, lesquels traictièrent avec ledit roy de Navarre et

son conseil. Car combien que ledit roy de Navarre si eust fait mettre

à mort ledit connestable, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit

pas que ledit roy de France, de qui il avoit espousée la fille, luy

pardonnast ledit mesfait; mais faisoit plusieurs requestes au roy son

seigneur, tant que l'on cuidoit bien que, entre les deux roys dessus

dis, déust avoir grant guerre; car ledit roy de Navarre avoit fait

grans aliances et grans semonces en diverses régions; et si garnissoit

et enforçoit ses villes et ses chastiaux. Finablement, après plusieurs

traitiés fut fait accort entre les deux roys dessus dis par certaines

manières dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir: Que ledit

roy de France bailleroit audit roy de Navarre trente-huit mil livres

de terre à tournois, tant pour cause de certaine rente que ledit roy

de Navarre prenoit sur le trésor du roy à Paris, comme pour autres

titres que ledit roy de France luy devoit asseoir par certains

traitiés fais long-tems avant entre les prédécesseurs des dis deux

roys pour cause de la conté de Champaigne, et tout aussi pour cause du

mariage dudit roy de Navarre qui avoit espousé la fille dudit roy de

France; pour lequel mariage luy avoit esté promise certaine quantité

de terre; c'est assavoir: douze mil livres à tournois. Pour lesquelles

trente-huit mil livres de terre devant dites, il voult avoir la conté

de Biaumont-le-Rogier, la terre de Breteuil en Normendie, les terres

de Conches et d'Orbec, la visconté du Pont-Audemer et le bailliage de

Constentin. Lesquelles choses luy furent accordées par ledit roy de

France: jà fust ce que la conté de Biaumont et les terres de Breteuil,

d'Orbec et de Conches fussent à monseigneur Phelippe, frère du roy de

France, qui estoit duc d'Orléans; auquel duc le roy, son frère, bailla

autres terres en récompensacion de ce. Outre ce, convint accorder

audit roy de Navarre, pour avoir paix, que les devant dis Harecourt

et tous les autres aliés entreroient en sa foy, sé il leur plaisoit,

de toutes leurs terres, quelque part qu'elles fussent au royaume de

France, et en auroit ledit roy de Navarre les hommages, sé il vouloit,

autrement non.

Outre ce, luy fut accordé qu'il tiendroit toutes lesdites terres, avec

celles que il tenoit par avant en parrie. Et pourroit tenir

eschequier[185], deux fois l'an, sé il vouloit, aussi noblement comme

le duc de Normendie. Encore luy fut accordé que le roy de France

pardonroit à tous ceux qui avoient esté à mettre à mort ledit

connestable, la mort d'iceluy. Et ainsi le fist, et promist par son

serement que jamais pour achoison de ce ne leur feroit ou feroit faire

vilenie ou dommage. Et avecques toutes ces choses, ot encore ledit roy

de Navarre une grant somme d'escus d'or dudit roy de France; et avant

ce que ledit roy de Navarre voulsist venir par devers le roy de

France, il convint que l'on luy envoyast le conte d'Anjou, second fils

du roy de France, par manière d'ostage. Et après ce, vint à Paris à

grant foison de gens d'armes.

[185] _Échiquier_, cour de justice.

Comment le roy de France pardonna au roy de Navarre la mort de

monseigneur Charles d'Espaigne, connestable de France.

Le mardi, quatriesme jour du moys de mars audit an mil trois cens

cinquante quatre, vint ledit roy de Navarre en parlement[186], à

Paris, pour la mort dudit connestable, si comme dit est, environ heure

de prime; et descendit au palais, et puis vint en la chambre de

parlement en laquelle estoit le roy en siége, et plusieurs de ses

pers de France avec les gens de parlement et plusieurs autres de son

conseil; et si y estoit le cardinal de Bouloigne. Et en la présence de

tous parla ledit roy de Navarre au roy que il luy voulsist pardonner

le fait dudit connestable, car il avoit eu bonne cause et juste de

avoir fait ce que il avoit fait, laquelle il estoit prest de dire au

roy, lors ou autre fois, si comme il disoit. Et oultre dit encore et

jura qu'il ne l'avoit point fait en contempt du roy ni de son office,

et que il ne seroit de rien si courroucié comme d'estre en

l'indignacion du roy. Et ce fait, monseigneur Jacques de Bourbon,

connestable de France, par le commandement du roy mist la main au[187]

roy de Navarre, et puis si le fist-l'en traire arrière. Et assez tost

après, la royne Jehanne, tante, et la royne Blanche, suer dudit roy de

Navarre, laquelle royne Jehanne avoit esté femme du roy Charles

dernièrement trespassé, vindrent en la présence du roy et luy firent

la réverence en eux inclinant devant luy. Et adonc, monseigneur

Regnault de Trie, dit Patroullart, se agenouilla devant le roy, et luy

dist telles paroles en substance: «Mon très-redoubté seigneur, véés-ci

mesdames la royne Jehanne et la royne Blanche qui ont entendu que

Monseigneur de Navarre est en vostre male grace, dont elles sont

fortement courouciées; et pour ce sont venues devers vous: et vous

supplient que vous luy vueillez pardonner vostre mal talent; et, sé

Dieu plaist, il se portera si bien par devers vous que vous et tout le

peuple de France vous en tendrez bien contens.»

[186] Au parlement, auquel était réuni l'ancienne cour des Pairs.

[187] Porta la main sur le.

Les dites paroles dites, lesdits connestable et mareschaus allèrent

querre ledit roy de Navarre et le firent venir devant le roy, lequel

se mist entre les deux roynes, et adonc ledit cardinal dit en

substance les paroles qui s'ensuivent:

«Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveiller sé monseigneur le

roy s'est tenu à mal content de vous, pour le fait qui est advenu,

lequel il ne convient jà que je die, car vous l'avez par vos lettres

si publié et autrement que chacun le scet. Et vous estes tant tenu à

luy que vous ne le deussiez jamais avoir fait. Vous estes de son sanc,

si prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per, et si

avez espousé madame sa fille, et de tant avez-vous plus mespris.

Toutefois pour l'amour de mesdames les roynes qui cy sont qui moult

affectueusement l'en ont prié, et aussi pour ce que il tient que vous

l'avez fait par petit conseil, il le vous pardonne de bon cuer et

bonne volenté.»

Et lors lesdites roynes et ledit roy de Navarre qui mist le genoul à

terre en mercièrent le roy. Et encore dist le cardinal que aucun du

lignage du roy ne se aventurast d'ores en avant de faire tels fais

comme le roy de Navarre avoit fait: car vraiement sé il advenoit, et

fust le fils du roy qui le féist du plus petit officier que il eust,

si en feroit-il justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court

se départit.

_Les Grandes Chroniques de Saint Denis._

ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1355.

Les intrigues de Charles le Mauvais ayant fait rompre les

négociations ouvertes entre le roi Jean et le roi d'Angleterre,

la guerre, qui avait à peu près cessé depuis la prise de Calais,

recommença en 1355. Le désordre général était tel, et le

gouvernement du roi Jean était tellement discrédité par sa

faiblesse et par l'altération continuelle des monnaies, que le

Roi se vit contraint de convoquer à Paris les états généraux; il

leur demanda les troupes et l'argent nécessaires pour soutenir la

guerre. On trouvera dans le récit que nous publions des détails

curieux sur l'impôt établi par les états généraux sur le revenu

de toutes les classes de la population. On remarquera que le

revenu paye d'autant plus qu'il est moins considérable.

De l'assemblée que le roy fist faire en parlement des nobles, du

clergié et des bonnes villes, pour ordener aydes à soustenir le

fait de la guerre.

En ce meisme an, à la Saint-Andrieu, furent assemblés à Paris, par le

mandement du roy, les prélas, les chapitres, les barons et les villes

du royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa présence

l'estat des guerres, le mercredi après la Saint-Andrieu, en la chambre

du parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de

Rouen et chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier, pour

le roy, que ils eussent avis ensemble quelle aide ils pourroient faire

au roy, qui feust souffisant pour faire les frais de la guerre. Et

pour ce que il avoit entendu que les sougiés du royaume se tenoient

forment à grevés par la mutacion des monnoies, il offrit à faire forte

monnoie et durable, mais que on luy féist aide qui fust souffisant à

soustenir la guerre. Lesquels respondirent c'est assavoir: le clergié,

par la bouche de maistre Jehan de Craon, lors arcevesque de Rains; les

nobles, par la bouche du duc d'Athènes; et les bonnes villes, par

Estienne Marcel, lors prévost des marchans à Paris, que ils estoient

tous prests de vivre et de mourir avec le roy, et de mettre corps et

avoir en son service; et délibéracion requistrent de parler ensemble,

laquelle leur fut ottroiée.

Comment les gens des trois estas, présent le roy, respondirent

par délibéracion que ils feroient[188] continuelment, chascun

an, trente mille hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fut

faite et avisée pour trouver le paiement à les paier.

[188] C'est-à-dire qu'ils lèveraient et équiperaient à leurs

frais.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 20 / 36 段