Dagorne[171] fut tué devant Auray par les barons de Bretagne et leur

compagnie, que Dieu lui fasse miséricorde. De son vivant, il avait

ordonné que les Anglais ne combattraient plus et ne feraient plus

prisonniers le menu peuple des villes ni ceux qui font venir le blé.

Quand Dagorne fut mort, sa promesse fut bientôt oubliée, car Bembrough

son successeur a juré par saint Thomas qu'il sera bien vengé. Puis il

pilla le pays et prit Ploërmel, qu'il mit à deuil. Il soumettait toute

la Bretagne à ses volontés; enfin arriva la journée que Dieu avait

ordonnée, où Beaumanoir, de grand renom, et messire Jean le preux, le

vaillant et le sage, allèrent vers les Anglais pour demander sûreté

contre ces ravages. Ils virent maltraiter de pauvres habitants, dont

ils eurent grand'pitié; les uns avec des fers aux pieds et aux mains,

les autres attachés par les pouces, tous liés deux à deux, trois par

trois, comme bœufs et vaches que l'on mène au marché. Beaumanoir les

vit, et son cœur soupira, et s'adressant à Bembrough avec fierté:

«Chevalier d'Angleterre, dit-il, vous vous rendez bien coupables de

tourmenter les pauvres habitants, ceux qui sèment le blé et qui nous

procurent en abondance le vin et les bestiaux. S'il n'y avait pas de

laboureurs, je vous dis ma pensée, ce serait aux nobles à défricher et

à cultiver la terre en leur place, à battre le blé et à endurer la

pauvreté; et ce serait grande peine pour ceux qui n'y sont pas

accoutumés. Qu'ils aient la paix dorénavant, car ils ont trop souffert

de ce que l'on a sitôt oublié les dernières volontés de Dagorne.»

[171] Daggeworth, capitaine anglais, tué dans un combat contre

les Français en Bretagne.

Bembrough lui répond avec la même fierté: «Beaumanoir, taisez-vous;

qu'il ne soit plus question de cela. Montfort sera duc du noble duché

de Bretagne, depuis Pontorson jusqu'à Nantes et à Saint-Matthieu.

Édouard sera roi de France, et les Anglais étendront partout leur

domination et pouvoir, malgré tous les Français et leurs alliés.» A

quoi Beaumanoir répond avec modération: «Songez un autre songe,

celui-ci est mal songé; car jamais, par une telle voie, vous n'en

auriez un demi-pied. Bembrough, continue Beaumanoir, soyez certain que

toutes vos bravades ne valent rien; ceux qui disent le plus ne peuvent

pas soutenir jusqu'au bout ce qu'ils ont avancé. Or, Bembrough,

agissons sagement, s'il vous plaît. Prenons jour pour combattre

ensemble soixante, quatre-vingts ou cent de nos compagnons; on verra

bien alors, sans aller plus avant, qui de nous aura tort ou raison.»

«Sire, dit Bembrough, je vous en donne ma foi.» C'est ainsi que la

bataille fut jurée, pour combattre loyalement, sans perfidie, ni ruse;

et des deux côtés, tous seront à cheval. Prions le roi de Gloire, qui

sait et voit tout, de soutenir le bon droit; car c'est là le point

important.

Ils sont aussi convenus, à Ploërmel, qu'ils amèneraient chacun de leur

côté trente combattants. Beaumanoir est ensuite revenu à Josselin avec

un visage assuré. Il a raconté la nouvelle, le fait et l'entreprise,

et il n'a rien caché de ce qui s'est passé entre lui et Bembrough. Un

grand nombre de barons étaient rassemblés, et tous rendirent de

grandes actions de grâces a Dieu. «Seigneurs, dit Beaumanoir, apprenez

que Bembrough et moi nous sommes convenus de choisir trente guerriers

des plus valeureux et des plus habiles à manier la lance, la hache et

la dague. Prions le roi de Gloire, le dieu de Sagesse, de nous donner

l'avantage; nous serons certains du succès. Le bruit s'en répandra par

tout le royaume de France et dans tous les pays, d'ici jusqu'à

Plaisance.» Les nobles barons ainsi que les chevaliers, écuyers et

soldats répondent à Beaumanoir: «Nous irons volontiers pour abattre

Bembrough et tous ses soldats, et jamais il n'aura de nous ni rançon,

ni deniers; car nous sommes hardis, vaillants et opiniâtres, et nous

frapperons sur les Anglais à grands coups bien appliqués. Prenez ceux

qu'il vous plaira, très-noble baron.» «Je prends Tinténiac; Dieu soit

béni! et Guy de Rochefort, et Charruel le Bon, Guillaume de la Marche,

Robin Raguenel, Huon de Saint-Yvon et Caro de Bodegat, que je ne dois

pas oublier; messire Geoffroy du Bois, de grand renom, et Olivier

Arrel, qui est hardi breton; messire Jean Rousselot au cœur de lion.

Si ceux-là ne se défendent pas bravement contre le félon Bembrough, je

serai bien trompé dans mon attente. Il faut maintenant choisir les

plus nobles écuyers, et je prendrai tout le premier Guillaume de

Montauban et Alain de Tinténiac qui est si brave; et Tristan de

Pestivien si digne d'estime; Alain de Keranrais et son oncle Olivier;

Louis Goyon y viendra frapper de sa redoutable épée, ainsi que

Fontenay, pour essayer leurs forces; Hugues Capus le Sage ne peut être

oublié, et Geoffroy de la Roche sera fait chevalier, lui dont Budes,

le brave père, alla combattre jusqu'à Constantinople par amour de la

gloire. Si de tels guerriers ne se défendent pas bien contre l'avide

Bembrough, qui dispute la Bretagne (Dieu fasse échouer ses desseins!),

jamais ils ne devront s'armer d'une épée.»

Voilà ceux que Beaumanoir a choisis d'abord. Je n'oublierai pas

Geoffroy Poulard, Maurice de Tréziguidi et Guyon de Pontblanc, ni le

brave écuyer Maurice du Parc, et son ami Geoffroy de Beaucorps, non

plus que l'ami de Lenlop, Geoffroy Mellon. Tous ceux qu'il a appelés

lui en rendent grâce; ils sont tous présents, et s'inclinent vers lui

pour le remercier.

Beaumanoir prit ensuite, et c'est chose certaine, Jean de Serent,

Guillaume de la Lande, Olivier Monteville, homme d'une grande force,

et Simon Richard qui se comportera bien. Tous s'y conduiront avec

autant de force que de courage. Ils se sont tous rassemblés aussitôt.

Dieu les préserve de tous fâcheux accidents!

C'est ainsi que Beaumanoir a choisi les trente bons Bretons; Dieu les

garde de déshonneur! Et puisse-t-il envoyer à leurs ennemis un tel

désavantage qu'ils soient défaits aux yeux de tout le monde!

Sire Robert Bembrough, de son côté, a eu beaucoup de peine à choisir

trente combattants. Je vous dirai leurs noms, j'en atteste saint

Bernard. C'étaient Knolles, Caverlay et Croquart, Jean Plesanton,

Richard le Gaillard, Helcoq son frère, Jennequin-Taillard, Repefort le

Vaillant, Richard de la Lande et le rusé Thommelin-Belifort, qui

combattait avec un maillet de fer qui pesait bien vingt-cinq livres,

je l'atteste. Hucheton de Clamaban combattait avec un fauchart[172]

tranchant d'un côté, garni de crochets de l'autre et plus aiguisé

qu'un dard; il ressemblait au roi Agapart quand il combattit jadis

avec la lance contre Renouart; tous ses coups sont mortels. Jennequin

de Betonchamp, Hennequin-Hérouart et Gaultier-Lallemant,

Hubinete-Vitart, Hennequin le maréchal, Thommelin-Hualton,

Robinet-Mélipart, Isannay le Hardi, Hélichon le musart, Troussel,

Robin-Adès et Rango le couart, Dagorne le neveu, fier comme un

léopard, et quatre Brabançons, j'en atteste saint Godard! Perrot de

Gannelon, Guillemin le gaillard, Boutet d'Aspremont et Dardaine. A les

entendre, ils mettront en pièces les Bretons et se rendront maîtres de

la Bretagne jusque auprès de Dinan; mais un étourdi montre toujours

une vaine jactance.

[172] Une faux.

Tels sont les combattants que Bembrough a choisis, au nombre de

trente, et de trois nations différentes; car il s'y trouve vingt

Anglais, courageux comme des lions; six bons Allemands et quatre

Brabançons; tous couverts de plates[173], de bacinets[174], de

hauberjons[175] et armés d'épées, de dagues, de lances et de

fauchons[176]. Les Anglais jurent par Jésus-Christ que le noble et

vaillant Beaumanoir sera exterminé; mais lui, preux et sage, fait de

grandes dévotions, fait dire des messes, priant Dieu par tous ses

saints noms qu'il leur soit en aide.

[173] Gantelets de fer.

[174] Casques de fer.

[175] Cotte de mailles.

[176] Épée courbe, en forme de faucille.

Quand le jour fixé pour le rendez-vous fut venu, le vaillant

Beaumanoir, que Dieu le fasse croître en vertu! appelle tous ses

compagnons auprès de lui, et leur fait dire des messes. Tous reçoivent

l'absolution et communient au nom du roi Jésus. «Seigneurs, dit

Beaumanoir avec un fier visage, vous allez avoir affaire contre des

Anglais de grand courage, et qui veulent notre perte. Je vous prie,

et requiers chacun de vous, d'avoir bonne contenance. Tenez-vous près

l'un l'autre comme gens vaillants et sages; si Jésus-Christ vous donne

la force et l'avantage, tous les barons de France en auront grande

joie; et le duc débonnaire[177] à qui j'ai fait hommage, et la noble

duchesse à qui je suis allié, nous estimeront toujours. Jurons tous

Dieu, qui fit l'homme à son image, que si nous trouvons Bembrough dans

la plaine, hors du bocage, jamais personne de sa famille ne le

reverra.»

[177] Charles de Blois, duc de Bretagne, compétiteur du comte de

Montfort.

Cependant Bembrough, qui est parvenu à réunir trente combattants, les

mène tranquillement droit au pré, et leur dit, c'est la pure vérité:

«J'ai fait lire mes livres; Merlin nous promet aujourd'hui la victoire

sur les Bretons, et je vous assure que la Bretagne sera délivrée et

appartiendra au bon roi Édouard, car je l'ai résolu. Seigneurs, ajoute

Bembrough, ayez confiance et réjouissez-vous; soyez sûrs et certains

que Beaumanoir sera pris, lui et ses compagnons; qu'il en restera peu

de vivants, et que nous les amènerons après au noble Édouard, le brave

roi d'Angleterre, qui nous a envoyés ici. Il les traitera tous selon

son plaisir; nous lui remettrons toutes les terres que nous prendrons

jusqu'à Paris, et les Bretons ne nous attendront pas face à face.»

Ainsi parlait Bembrough, comme il le pensait; mais, s'il plaît à Dieu,

le roi de Paradis, il ne réussira pas de si tôt dans ses projets.

Bembrough cependant est arrivé le premier sur le pré avec ses trente

guerriers. Il s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? Je crois bien que déjà

tu es en défaut; et cependant tu aurais été vaincu en combattant, si

tu avais voulu!» Comme il achevait ces mots, Beaumanoir est arrivé.

«Beaumanoir, dit Bembrough, soyons amis, si vous voulez; remettons

cette journée à une autre fois; j'enverrai prendre les ordres du noble

Édouard, et vous vous adresserez au roi de Saint-Denis; et s'ils nous

permettent le combat, nous nous rendrons ici à un jour fixé.»

«Seigneur, dit Beaumanoir, je prendrai avis sur ce que vous me

proposez.»

Le vaillant Beaumanoir, d'une contenance fière, vient apporter cette

nouvelle à ses guerriers. «Seigneurs, leur dit-il, Bembrough voudrait

ajourner l'affaire et que chacun s'en allât sans avoir frappé un coup.

Veuillez tous m'en dire votre pensée; car pour moi, j'en atteste le

Dieu qui a fait le ciel et la rosée, je ne voudrais pas pour tout l'or

du monde que cette bataille ne fût faite et achevée.» Charruel, tout

ému de colère, prend alors la parole, car il n'y avait pas de meilleur

chevalier jusqu'à la mer. «Sire, nous sommes venus trente en ce lieu;

nous avons tous dague, lance et épée; nous sommes tous prêts à

combattre Bembrough, de par saint Honoré, puisqu'il dispute le pays au

bon et brave duc. Périsse bientôt celui qui voudrait quitter sans en

être venu aux mains, ou qui voudrait ajourner le combat.» «Je le veux

bien, répond Beaumanoir; allons à la bataille ainsi qu'elle a été

jurée.»

«Bembrough, dit Beaumanoir, écoutez ma résolution; entendez ce que

disent Charruel au fier visage et tous ses compagnons, qu'il serait

honteux pour vous de remettre la bataille que vous avez offerte sans

raison au noble duc, qui est courtois et sage. Ils jurent tous, par le

Dieu qui fit tous les hommes à sa ressemblance, que vous mourriez

honteusement devant tous les barons, vous et tous vos gens, et cela

par votre faute.»

«Beaumanoir, dit Bembrough, c'est grande folie, oui c'est grande folie

à vous de causer, par votre témérité, la mort de la fleur de la duché;

car quand elle aura péri et ne sera plus de ce monde, jamais vous

n'en retrouverez de semblables dans la Bretagne.» «Bembrough, dit

Beaumanoir, pour Dieu ne croyez pas que j'aie amené ici tous nos

chevaliers. Laval, Rochefort, Lohéac n'y sont point; ni Montfort, ni

Rohan, ni Quentin, ni tant d'autres; mais il est bien vrai que j'ai

avec moi de nobles chevaliers, et la fleur des écuyers de toute la

Bretagne, qui ne daigneraient pas fuir pour sauver leur vie, et qui

sont incapables de trahison, de fausseté et de perfidie. Ils jurent

tous, par le fils de sainte Marie, que vous mourrez ignominieusement à

leur aspect, et que vous et tous les vôtres, quoi que vous en disiez,

vous serez pris et garrottés avant l'heure de complies.»

Bembrough lui répond: «Toute votre puissance et vos chevaliers, je les

prise moins qu'une gousse d'ail; car ce jour même, et malgré vous,

j'aurai tout pouvoir, et je me rendrai maître de la Bretagne et de

toute la Normandie.» Puis, s'adressant aux Anglais: «Seigneurs, les

Bretons ont tort; frappez sur eux, mettez-les tous à mort; gardez

qu'aucun n'échappe, ni faibles ni forts.»

Les soixante guerriers sont impatients d'en venir aux mains. Le

premier choc est terrible et funeste; Charruel est fait prisonnier,

Geoffroy Mellon est frappé à mort, et le vaillant Tristan, robuste et

de haute stature, reçoit un violent coup de maillet; messire Jean

Rousselot est grièvement blessé. Les Bretons, il est trop vrai, ont le

dessous, si Jésus-Christ, par qui tout réussit, ne les protége. Le

combat fut terrible dans la plaine. Caro de Bodegat est atteint d'un

coup de maillet, et le vaillant Tristan, frappé dangereusement,

s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? voilà les Anglais qui m'entraînent,

blessé et meurtri? Je n'ai jamais eu de crainte quand je me suis

trouvé avec toi. Si le vrai Dieu ne me secourt par sa puissance, les

Anglais m'emmèneront, et vous m'aurez perdu.» Beaumanoir jure par

Jésus-Christ qu'auparavant il y aura de rudes coups portés, mainte

lance rompue et maint écu percé. Et à ces mots il lève sa grande épée

tranchante; chacun de ceux qu'il atteint est mort ou renversé. Les

Anglais lui résistent avec vigueur et méprisent ses efforts. Le combat

est violent et meurtrier, et des deux côtés les combattants montrent

cœur de lion. Tous convinrent d'une suspension pour aller se

désaltérer un instant avec le bon vin d'Anjou que chacun a dans sa

bouteille; et après en avoir tous bu, ils reviennent aussitôt au

combat.

La bataille fut terrible au milieu de la prairie, et le carnage

affreux, et rude fut la mêlée. Les Bretons ont le désavantage, je veux

dire ce qui est vrai; car deux ont perdu la vie et trois autres sont

prisonniers; Dieu leur soit en aide! Il ne reste que vingt-cinq

combattants. Mais Geoffroy de la Roche, écuyer de très-noble et

ancienne race, demande la chevalerie; et Beaumanoir le fait chevalier,

au nom de sainte Marie, et lui dit: «Beau doux fils, ne t'épargne pas;

souviens-toi du chevalier qui se signala à Constantinople[178] au

milieu de tant de braves guerriers; et je jure Dieu, qui tient tout

sous sa puissance, que les Anglais payeront ta chevalerie avant

l'heure de complies.» Bembrough l'a entendu; mais il redoute peu la

valeur des chevaliers bretons, et dit à Beaumanoir avec audace:

«Rends-toi vite, Beaumanoir; je ne te tuerai pas, mais je te donnerai

en présent à ma mie; car je lui ai promis, et je ne mentirai point,

qu'aujourd'hui je t'amènerais, devant elle.» Beaumanoir lui répond:

«C'est aussi mon intention, et nous l'entendons bien ainsi, moi et mes

compagnons, s'il plaît au Dieu de Gloire, à sainte Marie, au bon

saint Yves, en qui j'ai toute confiance! Jette donc le dé, et ne

ménage rien; le hasard tombera sur toi, tu ne vivras pas longtemps.»

Alain de Kéranrais l'a aussi entendu, et lui dit: «Misérable, quelle

est ta présomption! tu te flattes d'emmener prisonnier un homme d'un

tel courage! c'est moi qui te défie aujourd'hui en son nom, et qui te

frapperai de mon glaive tranchant.» Au même instant, Alain de

Kéranrais lui porte droit au visage un coup de fer de sa lance, dont

la pointe, comme chacun l'a vu, pénètre jusqu'à la cervelle. Il tire

son glaive dès que Bembrough est tombé. Celui-ci se relève, s'avance

sur lui; mais messire Geoffroy du Bois, qui l'a reconnu, le frappe

aussitôt de sa lance; et Bembrough est renversé mort à terre. Du Bois

s'écrie alors: «Beaumanoir, où es-tu? te voilà vengé de lui; il gît

étendu mort.» Beaumanoir, qui l'a bien entendu, répond: «Seigneurs,

voilà le moment de redoubler d'ardeur au combat! Pour Dieu, joignez

les autres, et laissez celui-ci.»

[178] Budes de la Roche, aïeul de Geoffroy.

Cependant les Anglais ont vu que Bembrough est mort, et sa jactance

abattue ainsi que sa grande présomption. Alors l'Allemand Croquart,

animé de courroux, s'écrie: «Seigneurs, il est trop vrai, Bembrough,

qui nous a conduits ici, vient de succomber. Tous les livres de

Merlin, qu'il aimait tant à consulter, ne lui ont pas valu deux

deniers; il gît bouche béante, renversé mort. Je vous en prie, beaux

seigneurs, comportez-vous en hommes de cœur. Tenez-vous étroitement

serrés l'un contre l'autre, et que quiconque vous approchera tombe

mort ou blessé. Dieu! combien Beaumanoir sera mécontent et courroucé

si ses ennemis ne sont pas réservés à la honte et au mépris!» Aussitôt

Charuel s'est relevé, ainsi que le vaillant Tristan, qui était

grièvement blessé, et le preux et honoré Caro de Bodegat. Tous trois

étaient prisonniers de l'insensé Bembrough, mais ils furent délivrés

dès que Bembrough fut mort. Ils se sont tous armés de leur bon glaive

tranchant, et ils ont bonne volonté de frapper sur les Anglais.

Après la mort du vaillant Bembrough, la bataille recommença avec

fureur; le choc fut terrible et le carnage épouvantable. Restait alors

maître Croquart l'Allemand et Thommelin Belifort, qui semblait un

géant, et qui combattait avec un lourd maillet d'acier, ainsi que Hue

de Caverlay. Le rusé messire Robert Knolles et tous ses compagnons,

Allemands et Anglais, pleins de courroux, s'excitent mutuellement par

ces paroles: «Vengeons Bembrough, notre loyal ami; qu'ils périssent

tous; pas de grâce pour un seul; la victoire sera à nous avant le

soleil couchant.» Mais le noble Beaumanoir marche droit à eux avec ses

compagnons, qu'il chérit tant. Alors recommence un combat si cruel et

si acharné que le bruit des coups qu'ils s'entre-donnent sur leurs

têtes retentit à un quart de lieue dans la plaine. Déjà deux Anglais

et un brave Allemand sont morts; et Dardaine, le dernier désigné des

combattants, a été renversé mort sur le pré, ainsi que Geoffroy

Poulard, qui dort étendu mort comme les autres. Le vaillant Beaumanoir

est blessé; et si Jésus-Christ, le Père tout-puissant, ne prend pitié

d'eux, il n'en réchappera pas un seul d'un côté ni de l'autre.

Le combat fut long et opiniâtre, et des deux côtés le carnage

horrible. Ce fut un samedi de l'année 1351, me croie qui voudra, avant

le dimanche où la sainte Église chante _Lætare, Jerusalem_, en ce saint

temps. Le soleil brillait; ils combattaient rudement et ne

s'épargnaient pas. La chaleur était excessive; ils étaient tout en

sueur; la terre fut arrosée de sueur et de sang. Ce jour-là,

Beaumanoir avait jeûné, et comme le baron avait grande soif, il

demanda à boire; à quoi Geoffroy du Bois répondit sur-le-champ: «Bois

ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera. L'honneur de cette journée

nous restera; chacun y gagnera vaillante renommée, dont le souvenir ne

s'effacera jamais.» Le vaillant Beaumanoir, ranimé par ces paroles,

reprit vigueur, et il était tellement irrité par la colère et par la

perte de ses compagnons qu'il oublia sa soif. De part et d'autre

l'attaque recommença; presque tous furent tués ou blessés.

Le combat fut terrible et meurtrier à mi-voie de Josselin et du

château de Ploermel, dans une très-belle prairie en pente, au lieu dit

le chêne de mi-voie, le long de beaux et verts buissons de genêts.

C'est là que tous les Anglais sont réunis et étroitement serrés; le

vaillant Caverlay, jeune et hardi jouvencel, et Thommelin Belifort,

qui combattait avec un maillet. Qui en est frappé sur le col ne

mangera ni pain ni gâteau. Beaumanoir ne les voit pas sans inquiétude,

et ne juge pas sans déplaisir ce que leur contenance a de redoutable.

Il était grandement déconforté si saint Michel ne fût venu à son aide.

Sire Geoffroy du Bois, fort et dispos, le ranime noblement, en vrai

gentilhomme, et lui dit: «Noble baron, voyez ici Charruel, le bon

Tinténiac et Robin-Raguenel, Guillaume de la Marche et Olivier Arrel;

voyez le pennoncel[179] de Gui de Rochefort; il n'en est aucun qui

n'ait lance, épée, poignard. Ils sont tous prêts à combattre comme

braves gentilshommes, et ils feront encore nouveau deuil aux Anglais.»

[179] Étendard.

La bataille fut terrible; jamais vous n'en entendrez raconter de

pareille. Les Anglais se tenaient serrés; et chaque guerrier qui les

attaque tombe mort ou blessé; ils se tiennent tous comme s'ils étaient

liés en un faisceau[180]. Le preux et renommé Guillaume de Montauban

s'est retiré du combat après avoir jugé leur position; il sent son

cœur animé d'un grand courage, et jure par Jésus-Christ, qui souffrit

sur la croix, que s'il était monté sur un bon cheval tel qu'il le

désire, la bataille tournerait à la honte et à la confusion des

Anglais. Lors il chausse de bons éperons, monte un cheval plein

d'ardeur et prend une lance à fer carré. Le vaillant écuyer fait

semblant de fuir. Beaumanoir, qui le regarde, lui crie: «Ami

Guillaume, à quoi pensez-vous? Comment fuyez-vous comme un faux et

mauvais écuyer? Il vous sera reproché à vous et à votre race.» Ces

paroles font sourire Montauban, qui lui répond à haute voix:

«Besognez, franc et vaillant chevalier, car de mon côté j'ai

l'intention de bien besogner.» Lors il pique les flancs de son cheval

avec une telle force, que le sang tout vermeil ruisselle sur la terre.

Il pousse au travers des Anglais, en renverse sept du premier choc, et

trois sous ses pieds au retour. A ce coup les Anglais furent rompus;

tous perdirent courage, c'est certain. Chaque Breton fait à son gré

son prisonnier et reçoit sa parole. Montauban s'écrie en les

regardant: «Montjoie, barons! frappez! essayez-vous tous, francs et

renommés chevaliers; et vous, Tinténiac, bon et preux chevalier, et

Gui de Rochefort, et tous nos compagnons, que Dieu nous augmente ses

bontés! Vengez-vous des Anglais comme vous le voudrez.»

[180] C'est la tactique ordinaire des Anglais; se tenir sur la

défensive, en masse compacte, et résister avec opiniâtreté à

toutes les attaques. C'est ainsi qu'ils combattirent à Crécy,

Poitiers, Azincourt, Waterloo, Inkermann. L'offensive n'est pas

dans le génie de cette nation.

La bataille fut grande et la mêlée complète. Le bon Tinténiac, parmi

les combattants de Beaumanoir, eut la plus grande gloire, et nous

entendrons toujours parler de lui pour cette action. Les Anglais ont

perdu la force et la puissance. Les uns sont prisonniers sur parole,

et les autres emmenés. Knolles et Caverlay sont en grand danger, ainsi

que Thommelin Belifort, malgré son courroux. Et de là, sans tarder,

tous leurs compagnons, par suite de l'entreprise du courageux et fier

Bembrough: Jean Plesanton, Raoul le Guerrier, Helcoq, son frère, qu'il

ne faut pas oublier, le vaillant Repefort et le fier de La Lande, sont

conduits aussitôt au château de Josselin. Vous entendrez souvent

parler de cette bataille, car on en connaît tous les détails, soit par

récit, soit par écrit, soit par représentation en tapisserie, dans

tous les royaumes que borne la mer. Maint noble chevalier s'en voudra

récréer, et aussi mainte noble dame renommée par sa beauté, comme l'on

fait des actions d'Arthur et du vaillant Charlemagne, de Guillaume au

court nez, de Roland et d'Olivier; et dans trois cents ans encore on

racontera l'histoire de la bataille des Trente, qui n'a pas sa

pareille.

La bataille fut grande, n'en doutez pas. Les Anglais, qui voulurent

par envie avoir sur les Bretons puissance et seigneurie, sont abattus,

et tout leur orgueil a tourné en grande folie. Prions Dieu, né de

Marie, pour tous les combattants, soit Bretons, soit Anglais. Prions

Dieu qu'ils ne soient pas damnés au jour du jugement; que saint Michel

et saint Gabriel les protégent dans ce grand jour, et disons pour tous

_amen_, pour que Dieu leur accorde cette grâce.

_La bataille de trente Anglais et de trente Bretons._

Ce petit poëme du quatorzième siècle a été publié en 1827 par le

savant imprimeur M. Crapelet, d'après un manuscrit de la

bibliothèque impériale. On ne connaît pas l'auteur du récit du

combat des Trente. M. Crapelet a joint à son excellente édition

une traduction que nous reproduisons ici.

LA BATAILLE DES TRENTE.

II.--_Chant breton, traduit par M. de la Villemarqué._

I.

Le mois de mars, avec ses marteaux, vient frapper à nos portes; les

bois sont courbés par la pluie tombant à torrents, et les toits

craquent sous la grêle.

Mais ce ne sont pas les seuls marteaux de mars qui frappent à nos

portes; ce n'est pas la grêle seulement qui fait craquer les toits.

Ce n'est pas seulement la grêle; ce n'est pas la pluie tombant à

torrents qui frappe; pire que les vents et la pluie, ce sont les

Anglais détestables.

II.

Seigneur saint Kado, notre patron, donnez-nous force et courage, afin

qu'aujourd'hui nous vainquions les ennemis de la Bretagne.

Si nous revenons du combat, nous vous ferons don d'une ceinture et

d'une cotte d'or, et d'une épée, et d'un manteau bleu comme le ciel.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 19 / 36 段