revinrent les chevaucheurs et les archers qui envoyés avoient été pour
découvrir le pays, et savoir si aucune assemblée et recueillette se
faisoit des François: si recordèrent au roi tout ce qu'ils avoient vu
et trouvé, et lui dirent bien qu'il n'en étoit nul apparent. Adonc eut
conseil le roi qu'il enverroit chercher les morts, pour savoir quels
seigneurs étoient là demeurés. Si furent ordonnés deux moult vaillans
chevaliers pour aller là, et en leur compagnie trois hérauts pour
reconnoître leurs armes, et deux clercs pour écrire et enregistrer les
noms de ceux qu'ils trouveroient. Les deux chevaliers furent messire
Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du
roi et de son logis, et se mirent en peine de voir et visiter tous les
occis. Si en trouvèrent si grand foison, qu'ils en furent tous
émerveillés; et cherchèrent au plus justement qu'ils purent ce jour
tous les champs, et y mirent jusques à vespres bien basses. Au soir,
ainsi que le roi d'Angleterre devoit aller souper, retournèrent les
dessus nommés deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport
de tout ce qu'ils avoient vu et trouvé. Si dirent que onze chefs de
princes étoient demeurés sur la place, quatre-vingts bannerets, douze
cents chevaliers d'un écu, et environ trente mille hommes d'autres
gens. Si louèrent le dit roi d'Angleterre, le prince son fils et tous
les seigneurs, grandement Dieu, et de bon courage, de la belle journée
qu'il leur avoit envoyée, que une poignée de gens qu'ils étoient au
regard des François avoient ainsi déconfit leurs ennemis. Et par
espécial, le roi d'Angleterre et son fils complaignirent longuement la
mort du vaillant roi de Behaigne, et le recommandèrent grandement, et
ceux qui de lès lui étoient demeurés.
Si arrêtèrent encore là celle nuit, et le lundi au matin ils
ordonnèrent de partir; et fit le dit roi d'Angleterre, en cause de
pitié et de grâce, tous les corps des grands seigneurs, qui là étoient
demeurés, prendre et ôter de dessus la terre et porter en un moutier
près de là, qui s'appelle Montenay (_Maintenay_), et ensevelir en sainte
terre; et fit à savoir à ceux du pays qu'il donnoit trêve trois jours
pour chercher le champ de Crécy et ensevelir les morts; et puis
chevaucha outre vers Montreuil sur la mer; et ses maréchaux coururent
devers Hesdin, et ardirent Waubain et Serain; mais au dit châtel ne
purent-ils rien forfaire, car étoit trop fort et si étoit bien gardé.
Si se logèrent ce lundi sur la rivière de Hesdin du côté devers
Blangis, et lendemain ils passèrent outre et chevauchèrent devers
Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint-Josse et le
Neuf-Châtel, et puis Estaples et Rue, et tout le pays de Boulonnois;
et passèrent entre les bois de Boulogne et la forêt de Hardelo, et
vinrent jusques à la grosse ville de Wissant. Là se logea le dit roi
et le prince et tout l'ost, et s'y rafraîchirent un jour; et le
jeudi[168] s'en partirent, et s'en vinrent devant la forte ville de
Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment
il persévéra.
[168] Le 31 du mois d'août.
Comment le roi de France fut courroucé des seigneurs de son sang
qui morts étoient en la bataille; et comment il voulut faire
pendre messire Godemar du Fay.
Quand le roi Philippe fut parti de la Broye, ainsi que ci-dessus est
dit, à moult peu de gens, il chevaucha celle nuit tant que le dimanche
au point du jour il vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en
l'abbaye du Gard[169]. Quand le roi fut là arrêté, les barons et les
seigneurs de France et de son conseil, qui demandoient pour lui, y
arrêtèrent aussi, ainsi qu'ils venoient. Encore ne savoit le dit roi
la grand perte des nobles et des prochains de son sang qu'il avoit
perdus. Ce dimanche au soir, on lui en dit la vérité. Si regretta
grandement messire Charles son frère, le comte d'Alençon, son neveu le
comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de
Flandre, le duc de Lorraine, et tous les barons et les seigneurs, l'un
après l'autre. Et vous dist que messire Jean de Hainaut était adonc de
lès lui, et celui en qui il avoit la plus grand fiance, et lequel fit
un moult beau service à messire Godemar du Fay; car le roi étoit fort
courroucé sur lui, si que il le vouloit faire pendre, et l'eût fait
sans faute si n'eût été le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa
son ire et excusa le dit messire Godemar. Et étoit la cause que le roi
disoit que il s'étoit mauvaisement acquitté de garder le passage de
Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglois étoient
passés outre en Ponthieu, par quoi il avoit reçu celle perte et ce
grand dommage. Au propos du roi s'inclinoient bien aucuns de son
conseil, qui eussent bien voulu que le dit messire Godemar l'eût
comparé, et l'appeloient traître: mais le gentil chevalier l'excusa,
et de raison partout; car comment put-il avoir défendu ni résisté à la
puissance des Anglois, quand toute la fleur de France n'y put rien
faire? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu'il put, et
fit faire les obsèques, l'un après l'autre, de ses prochains, et puis
se partit d'Amiens et donna congé à toutes manières de gens d'armes,
et retourna devers Paris. Et jà avoit le roi d'Angleterre assiégé la
forte ville de Calais.
[169] A trois lieues d'Amiens.
_Chroniques de Froissart._
SIÉGE DE CALAIS.
1346-47.
Après la bataille de Crécy, Édouard alla assiéger Calais, qu'il
«désiroit moult conquérir» parce que cette ville donnait à
l'Angleterre un point de débarquement sur le sol français et un
port très-utile à son commerce. La ville fut assiégée du 3
septembre 1346 au 4 août 1347. Elle fut vigoureusement défendue
par les habitants et leur capitaine Jean de Vienne, brave
chevalier de Bourgogne. Au bout de onze mois de siége, vers la
fin de juillet 1347, Philippe VI arriva enfin au secours de
Calais; mais les Anglais avaient tellement fortifié et rendu
inexpugnables les abords de la ville, qu'il fallut que l'armée
française se décidât à battre en retraite sans combat.
Abandonnés par le roi de France, les habitants de Calais se
résignèrent à capituler.
Comment ceux de Calais se voulurent rendre au roi d'Angleterre,
sauves leurs vies; et comment ledit roi voulut avoir six des
plus nobles bourgeois de la ville pour en faire sa volonté.
Après le département du roi de France et de son ost du mont de
Sangattes, ceux de Calais virent bien que le secours en quoi ils
avoient fiance leur étoit failli; et si étoient à si grand détresse de
famine que le plus grand et le plus fort se pouvoit à peine soutenir:
si eurent conseil; et leur sembla qu'il valoit mieux à eux mettre en
la volonté du roi d'Angleterre, si plus grand merci ne pouvoient
trouver, que eux laisser mourir l'un après l'autre par détresse de
famine; car les plusieurs en pourroient perdre corps et âme par rage
de faim. Si prièrent tant à monseigneur Jean de Vienne qu'il en voulût
traiter, qu'il s'y accorda; et monta aux créneaux des murs de la
ville, et fit signe à ceux de dehors qu'il vouloit parler à eux. Quand
le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il envoya là tantôt
messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent là
venus, messire Jean de Vienne leur dit: «Chers seigneurs, vous êtes
moult vaillants chevaliers et usés d'armes, et savez que le roi de
France, que nous tenons à seigneur, nous a céans envoyés, et commandé
que nous gardissions cette ville et ce châtel, tellement que blâme
n'en eussions, ni il point de dommage: nous en avons fait notre
pouvoir. Or, est notre secours failli, et vous nous avez si étreints
que n'avons de quoi vivre: si nous conviendra tous mourir, ou enrager
par famine, si le gentil roi qui est votre sire n'a pitié de nous.
Chers seigneurs, si lui veuillez prier en pitié qu'il veuille avoir
merci de nous, et nous en veuille laisser aller tout ainsi que nous
sommes, et veuille prendre la ville et le châtel et tout l'avoir qui
est dedans; si en trouvera assez.»
Adonc répondit messire Gautier de Mauny, et dit: «Messire Jean,
messire Jean, nous savons partie de l'intention du roi notre sire, car
il la nous a dite: sachez que ce n'est mie son entente que vous en
puissiez aller ainsi que vous avez ci dit; ains est son intention que
vous vous mettiez tous en sa pure volonté pour rançonner ceux qu'il
lui plaira, ou pour faire mourir; car ceux de Calais lui ont tant fait
de contraires et de dépits, le sien fait dépendre, et grand foison de
ses gens fait mourir, dont si il lui en poise ce n'est mie merveille.»
Adonc répondit messire Jean de Vienne, et dit: «Ce seroit trop dure
chose pour nous si nous consentions ce que vous dites. Nous sommes
céans un petit de chevaliers et d'écuyers qui loyalement à notre
pouvoir avons servi notre seigneur le roi de France, si comme vous
feriez le vôtre en semblable cas, et en avons enduré mainte peine et
mainte mésaise; mais ainçois en souffrirons-nous telle mésaise que
oncques gens n'endurèrent ni souffrirent la pareille, que nous
consentissions que le plus petit garçon ou varlet de la ville eût
autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par
votre humilité, vous veuillez aller devers le roi d'Angleterre, et lui
priiez qu'il ait pitié de nous. Si nous ferez courtoisie; car nous
espérons en lui tant de gentillesse qu'il aura merci de nous.»--«Par
ma foi, répondit messire Gautier de Mauny, je le ferai volontiers,
messire Jean; et voudrois, si Dieu me veuille aider, qu'il m'en voulût
croire; car vous en vaudriez tous mieux.»
Lors se départirent le sire de Mauny et le sire de Basset, et
laissèrent messire Jean de Vienne s'appuyant aux créneaux, car tantôt
devoient retourner; et s'en vinrent devers le roi d'Angleterre, qui
les attendoit à l'entrée de son hôtel, et avoit grand désir de ouïr
nouvelles de ceux de Calais. De lès lui étoient le comte Derby, le
comte de Norhantonne, le comte d'Arondel, et plusieurs autres barons
d'Angleterre. Messire Gautier de Mauny et le sire de Basset
s'inclinèrent devant le roi, puis se trairent devers lui. Le sire de
Mauny, qui sagement étoit emparlé et enlangagé, commença à parler,
car le roi souverainement le voult ouïr, et dit: «Monseigneur, nous
venons de Calais, et avons trouvé le capitaine messire Jean de Vienne,
qui longuement a parlé à nous; et me semble que il et ses compagnons
et la communauté de Calais sont en grand volonté de vous rendre la
ville et le châtel de Calais et tout ce qui est dedans, mais que leurs
corps singulièrement ils en puissent mettre hors.»
Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, vous savez la greigneure
partie de notre entente en ce cas: quelle chose en avez-vous
répondu?»--«En nom de Dieu, monseigneur, dit messire Gautier, que vous
n'en feriez rien, si ils ne se rendoient simplement à votre volonté,
pour vivre ou pour mourir, si il vous plaît. Et quand je leur eus ce
montré, messire Jean de Vienne me répondit et confessa bien qu'ils
étoient moult contraints et astreints de famine; mais ainçois que ils
entrassent en ce parti, ils se vendroient si cher que oncques gens
firent.» Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, je n'ai mie espoir
ni volonté que j'en fasse autre chose.»
Lors se retraït avant le sire de Mauny, et parla moult sagement au
roi, et dit, pour aider ceux de Calais: «Monseigneur, vous pourriez
bien avoir tort, car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous
vouliez envoyer en aucune de vos forteresses, nous n'irions mie si
volontiers, si vous faites ces gens mettre à mort, ainsi que vous
dites; car ainsi feroit-on de nous en semblables cas.» Cet exemple
amollia grandement le courage du roi d'Angleterre; car le plus des
barons l'aidèrent à soutenir. Donc dit le roi: «Seigneurs, je ne vueil
mie être tout seul contre vous tous. Gautier, vous en irez à ceux de
Calais, et direz au capitaine que la plus grand grâce qu'ils pourront
trouver ni avoir en moi, c'est que ils partent de la ville de Calais
six des plus notables bourgeois, en purs leurs chefs et tous déchaux,
les hars au col, les clefs de la ville et du châtel en leurs mains; et
de ceux je ferai ma volonté, et le demeurant je prendrai à
merci.»--«Monseigneur, répondit messire Gautier, je le ferai
volontiers.»
Comment les six bourgeois se partirent de Calais, tous nuds en
leurs chemises, la hart au col, et les clefs de la ville en
leurs mains; et comment la roine d'Angleterre leur sauva les
vies.
A ces paroles se partit du roi messire Gautier de Mauny, et retourna
jusques à Calais, là où messire Jean de Vienne l'attendoit. Si lui
recorda toutes les paroles devant dites, ainsi que vous les avez
ouïes, et dit bien que c'étoit tout ce qu'il avoit pu empétrer.
Messire Jean dit: «Messire Gautier, je vous en crois bien; or vous
prié-je que vous veuillez ci tant demeurer que j'aie démontré à la
communauté de la ville toute cette affaire; car ils m'ont ci envoyé,
et à eux tient d'en répondre, ce m'est avis.» Répondit le sire de
Mauny: «Je le ferai volontiers.» Lors se partit des créneaux messire
Jean de Vienne, et vint au marché, et fit sonner la cloche pour
assembler toutes manières de gens en la halle. Au son de la cloche
vinrent hommes et femmes, car moult désiroient à ouïr nouvelles, ainsi
que gens si astreints de famine que plus n'en pouvoient porter. Quand
ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, Jean
de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que
ci-devant sont récitées, et leur dit bien que autrement ne pouvoit
être, et eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce
rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si
amèrement, qu'il n'est si dur cœur au monde, s'il les eût vus ou ouïs
eux demener, qui n'en eût eu pitié. Et n'eurent pour l'heure pouvoir
de répondre ni de parler; et mêmement messire Jean de Vienne en avoit
telle pitié qu'il larmoyoit moult tendrement.
Un espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville,
que on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous
ainsi: «Seigneurs, grand pitié et grand meschef seroit de laisser
mourir un tel peuple que ici a, par famine ou autrement, quand on y
peut trouver aucun moyen; et si seroit grand aumône et grand grâce
envers Notre-Seigneur, qui de tel meschef le pourroit garder. Je, en
droit moi, ai si grand espérance d'avoir grâce et pardon envers
Notre-Seigneur, si je muirs pour ce peuple sauver, que je veuil être
le premier; et me mettrai volontiers en pur ma chemise, à nud chef, et
la hart au col, en la merci du roi d'Angleterre.» Quand sire Eustache
de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla aouser de pitié,
et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds pleurant
tendrement; et étoit grand pitié de là être, et eux ouïr écouter et
regarder.
Secondement, un autre très-honnête bourgeois et de grand affaire, et
qui avoit deux belles damoiselles à filles, se leva, et dit tout ainsi
qu'il feroit compagnie à son compère sire Eustache de Saint-Pierre; et
appeloit-on celui sire Jean d'Aire.
Après se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Wissant, qui
étoit riche homme de meubles et d'héritage; et dit qu'il feroit à ses
deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Wissant son frère; et
puis le cinquième; et puis le sixième. Et se dévêtirent là ces six
bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises, en la ville de
Calais, et mirent hars en leur col, ainsi que l'ordonnance le portoit,
et prirent les clefs de la ville et du châtel; chacun en tenoit une
poignée.
Quand ils furent ainsi appareillés, messire Jean de Vienne, monté sur
une petite haquenée, car à grand malaise pouvoit-il aller à pied, se
mit au devant, et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et
femmes et les enfans d'iceux pleurer et tordre leurs mains et crier à
haute voix très-amèrement, il n'est si dur cœur au monde qui n'en eût
pitié. Ainsi vinrent eux jusques à la porte, envoyés en plaintes, en
cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout
arrière, et se fit enclorre dehors avec les six bourgeois, entre la
porte et les barrières; et vint à messire Gautier qui l'attendoit là,
et dit: «Messire Gautier, je vous délivre, comme capitaine de Calais,
par le consentement du povre peuple de cette ville, ces six bourgeois;
et vous jure que ce sont et étoient aujourd'hui les plus honorables et
notables de corps, de chevance et d'ancesterie de la ville de Calais;
et portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du châtel. Si
vous prie, gentil sire, que vous veuillez prier pour eux au roi
d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts.»--«Je ne sais,
répondit le sire de Mauny, que messire le roi en voudra faire, mais je
vous ai en convent que j'en ferai mon pouvoir.»
Adonc fut la barrière ouverte: si s'en allèrent les six bourgeois en
cet état que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny, qui les amena
tout bellement devers le palais du roi; et messire Jean de Vienne
rentra en la ville de Calais.
Le roi étoit à cette heure en sa chambre, à grand compagnie de comtes,
de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en
l'arroi qu'il avoit devisé et ordonné; et se mit hors, et s'en vint en
la place devant son hôtel, et tous ces seigneurs après lui, et encore
grand foison qui y survinrent pour voir ceux de Calais, ni comment
ils fineroient; et mêmement la roine d'Angleterre, qui moult étoit
enceinte, suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny
et les bourgeois de lès lui qui le suivoient, et descendit en la
place, et puis s'envint devers le roi, et lui dit: «Sire, vecy la
représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.» Le roi se
tint tout coi, et les regarda moult fellement, car moult héoit les
habitants de Calais, pour les grands dommages et contraires que au
temps passé, sur mer, lui avoient faits. Ces six bourgeoisses mirent
tantôt à genoux pardevant le roi, et dirent ainsi, en joignant leurs
mains: «Gentil sire et gentil roi, véez-nous ci six, qui avons été
d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands: si vous
apportons les clefs de la ville et du châtel de Calais, et les vous
rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous
véez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de
Calais, qui a souffert moult de griévetés. Si veuillez avoir de nous
pitié et merci par votre très-haute noblesse.» Certes il n'y eut adonc
en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme, qui se pût
abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grand pièce parler.
Et vraiment ce n'étoit pas merveille; car c'est grand pitié de voir
hommes déchoir et être en tel état et danger. Le roi les regarda
très-ireusement, car il avoit le cœur si dur et si épris de grand
courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda que on
leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là
étoient, en pleurant prioient si acertes que faire pouvoient, au roi
qu'il en voulût avoir pitié et merci; mais il n'y vouloit entendre.
Adonc parla messire Gautier de Mauny, et dit: «Ha! gentil sire,
veuillez refréner votre courage: vous avez le nom et la renommée de
souveraine gentillesse et noblesse; or ne veuillez donc faire chose
par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous en nulle
vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront
que ce sera grand cruauté, si vous êtes si dur que vous fassiez mourir
ces honnêtes bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis en
votre merci pour les autres sauver.» A ce point grigna le roi les
dents, et dit: «Messire Gautier, souffrez vous: il n'en sera
autrement, mais on fasse venir le coupe-tête. Ceux de Calais ont fait
mourir tant de mes hommes, que il convient ceux-ci mourir aussi.»
Adonc fit la noble roine d'Angleterre grand humilité, qui étoit
durement enceinte et pleuroit si tendrement de pitié que elle ne se
pouvoit soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur,
et dit ainsi: «Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand
péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé: or
vous prié-je humblement et requiers en propre don que pour le fils
sainte Marie, et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six
hommes merci.»
Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme,
qui pleuroit à genoux moult tendrement; si lui amollia le cœur, car
envis l'eût courroucée au point où elle étoit; si dit: «Ha! dame,
j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que ci. Vous me priez
si acertes que je ne le vous ose escondire; et combien que je le fasse
envis, tenez, je vous les donne; si en faites votre plaisir.» La bonne
dame dit: «Monseigneur, très-grands mercis!» Lors se leva la roine, et
fit lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres d'entour leur
cou, et les emmena avec li en sa chambre, et les fit revêtir et donner
à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit
conduire hors de l'ost à sauveté; et s'en allèrent habiter et
demeurer en plusieurs villes de Picardie[170].
[170] Édouard III prit possession de Calais le 3 ou le 4 août de
l'année 1347. La ville resta à l'Angleterre pendant deux siècles.
Ce fut le 8 janvier 1558, sous le règne de Henri II, que le duc
de Guise la reprit aux Anglais.
_Chroniques de Froissart._
LE COMBAT DES TRENTE.
27 mars 1350.
Le combat des Trente est un des épisodes les plus populaires de
l'interminable guerre de Bretagne et l'un des exemples les plus
célèbres de ces défis ou «joûtes de fer de glaive» qui sont si
complétement dans les usages de la chevalerie et qui tiennent
une si grande place dans les guerres féodales. Le combat eut
lieu dans la lande de Josselin. Les deux chefs étaient Robert
de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin et maréchal de
Charles de Blois, et Richard Bramborough, chevalier anglais et
commandant le château de Ploërmel.
Nous donnons trois relations de cette «bataille»: la traduction
d'un poëme français du XIVe siècle, la traduction d'un admirable
chant breton que nous avons emprunté au recueil de M. de la
Villegille, et le récit de cette «joûte» par Froissard.
I.--_Traduction d'un poëme français du XIVe siècle._
Ici commence la bataille de trente Anglais et de trente Bretons, qui
fut faite en Bretagne l'an de grâce 1350, le samedi devant _Lætare,
Jerusalem_.
Seigneurs, faites attention, chevaliers et barons, bannerets,
bacheliers, et vous tous nobles hommes, évêques, abbés, religieux,
hérauts, ménestrels, et tous bons compagnons, gentilshommes et
bourgeois de toutes nations, écoutez ce roman que nous voulons
raconter. L'histoire en est vraie, et les dits en sont bons; comment
trente Anglais, hardis comme lions, combattirent un jour contre trente
Bretons; et pour cela j'en veux dire le vrai et les raisons; ainsi
s'en réjouiront souvent gentilshommes et savants, d'ici jusqu'à cent
ans, pour vrai, dans leurs maisons.
Bons discours, quand ils sont bons et de bonne sentence, tous les gens
de bien, d'honneur et de grande science, pour les écouter y mettent
leur attention, mais les traîtres et les jaloux n'y veulent rien
entendre. Or je veux commencer à raconter la noble bataille que l'on a
appelée le combat des Trente, et je prie Dieu, qui a laissé vendre sa
chair, d'avoir miséricorde des âmes des combattants, car le plus grand
nombre est en cendre.