Le dimanche, ainsi que le roi d'Angleterre issoit de la messe,

revinrent les chevaucheurs et les archers qui envoyés avoient été pour

découvrir le pays, et savoir si aucune assemblée et recueillette se

faisoit des François: si recordèrent au roi tout ce qu'ils avoient vu

et trouvé, et lui dirent bien qu'il n'en étoit nul apparent. Adonc eut

conseil le roi qu'il enverroit chercher les morts, pour savoir quels

seigneurs étoient là demeurés. Si furent ordonnés deux moult vaillans

chevaliers pour aller là, et en leur compagnie trois hérauts pour

reconnoître leurs armes, et deux clercs pour écrire et enregistrer les

noms de ceux qu'ils trouveroient. Les deux chevaliers furent messire

Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du

roi et de son logis, et se mirent en peine de voir et visiter tous les

occis. Si en trouvèrent si grand foison, qu'ils en furent tous

émerveillés; et cherchèrent au plus justement qu'ils purent ce jour

tous les champs, et y mirent jusques à vespres bien basses. Au soir,

ainsi que le roi d'Angleterre devoit aller souper, retournèrent les

dessus nommés deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport

de tout ce qu'ils avoient vu et trouvé. Si dirent que onze chefs de

princes étoient demeurés sur la place, quatre-vingts bannerets, douze

cents chevaliers d'un écu, et environ trente mille hommes d'autres

gens. Si louèrent le dit roi d'Angleterre, le prince son fils et tous

les seigneurs, grandement Dieu, et de bon courage, de la belle journée

qu'il leur avoit envoyée, que une poignée de gens qu'ils étoient au

regard des François avoient ainsi déconfit leurs ennemis. Et par

espécial, le roi d'Angleterre et son fils complaignirent longuement la

mort du vaillant roi de Behaigne, et le recommandèrent grandement, et

ceux qui de lès lui étoient demeurés.

Si arrêtèrent encore là celle nuit, et le lundi au matin ils

ordonnèrent de partir; et fit le dit roi d'Angleterre, en cause de

pitié et de grâce, tous les corps des grands seigneurs, qui là étoient

demeurés, prendre et ôter de dessus la terre et porter en un moutier

près de là, qui s'appelle Montenay (_Maintenay_), et ensevelir en sainte

terre; et fit à savoir à ceux du pays qu'il donnoit trêve trois jours

pour chercher le champ de Crécy et ensevelir les morts; et puis

chevaucha outre vers Montreuil sur la mer; et ses maréchaux coururent

devers Hesdin, et ardirent Waubain et Serain; mais au dit châtel ne

purent-ils rien forfaire, car étoit trop fort et si étoit bien gardé.

Si se logèrent ce lundi sur la rivière de Hesdin du côté devers

Blangis, et lendemain ils passèrent outre et chevauchèrent devers

Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint-Josse et le

Neuf-Châtel, et puis Estaples et Rue, et tout le pays de Boulonnois;

et passèrent entre les bois de Boulogne et la forêt de Hardelo, et

vinrent jusques à la grosse ville de Wissant. Là se logea le dit roi

et le prince et tout l'ost, et s'y rafraîchirent un jour; et le

jeudi[168] s'en partirent, et s'en vinrent devant la forte ville de

Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment

il persévéra.

[168] Le 31 du mois d'août.

Comment le roi de France fut courroucé des seigneurs de son sang

qui morts étoient en la bataille; et comment il voulut faire

pendre messire Godemar du Fay.

Quand le roi Philippe fut parti de la Broye, ainsi que ci-dessus est

dit, à moult peu de gens, il chevaucha celle nuit tant que le dimanche

au point du jour il vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en

l'abbaye du Gard[169]. Quand le roi fut là arrêté, les barons et les

seigneurs de France et de son conseil, qui demandoient pour lui, y

arrêtèrent aussi, ainsi qu'ils venoient. Encore ne savoit le dit roi

la grand perte des nobles et des prochains de son sang qu'il avoit

perdus. Ce dimanche au soir, on lui en dit la vérité. Si regretta

grandement messire Charles son frère, le comte d'Alençon, son neveu le

comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de

Flandre, le duc de Lorraine, et tous les barons et les seigneurs, l'un

après l'autre. Et vous dist que messire Jean de Hainaut était adonc de

lès lui, et celui en qui il avoit la plus grand fiance, et lequel fit

un moult beau service à messire Godemar du Fay; car le roi étoit fort

courroucé sur lui, si que il le vouloit faire pendre, et l'eût fait

sans faute si n'eût été le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa

son ire et excusa le dit messire Godemar. Et étoit la cause que le roi

disoit que il s'étoit mauvaisement acquitté de garder le passage de

Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglois étoient

passés outre en Ponthieu, par quoi il avoit reçu celle perte et ce

grand dommage. Au propos du roi s'inclinoient bien aucuns de son

conseil, qui eussent bien voulu que le dit messire Godemar l'eût

comparé, et l'appeloient traître: mais le gentil chevalier l'excusa,

et de raison partout; car comment put-il avoir défendu ni résisté à la

puissance des Anglois, quand toute la fleur de France n'y put rien

faire? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu'il put, et

fit faire les obsèques, l'un après l'autre, de ses prochains, et puis

se partit d'Amiens et donna congé à toutes manières de gens d'armes,

et retourna devers Paris. Et jà avoit le roi d'Angleterre assiégé la

forte ville de Calais.

[169] A trois lieues d'Amiens.

_Chroniques de Froissart._

SIÉGE DE CALAIS.

1346-47.

Après la bataille de Crécy, Édouard alla assiéger Calais, qu'il

«désiroit moult conquérir» parce que cette ville donnait à

l'Angleterre un point de débarquement sur le sol français et un

port très-utile à son commerce. La ville fut assiégée du 3

septembre 1346 au 4 août 1347. Elle fut vigoureusement défendue

par les habitants et leur capitaine Jean de Vienne, brave

chevalier de Bourgogne. Au bout de onze mois de siége, vers la

fin de juillet 1347, Philippe VI arriva enfin au secours de

Calais; mais les Anglais avaient tellement fortifié et rendu

inexpugnables les abords de la ville, qu'il fallut que l'armée

française se décidât à battre en retraite sans combat.

Abandonnés par le roi de France, les habitants de Calais se

résignèrent à capituler.

Comment ceux de Calais se voulurent rendre au roi d'Angleterre,

sauves leurs vies; et comment ledit roi voulut avoir six des

plus nobles bourgeois de la ville pour en faire sa volonté.

Après le département du roi de France et de son ost du mont de

Sangattes, ceux de Calais virent bien que le secours en quoi ils

avoient fiance leur étoit failli; et si étoient à si grand détresse de

famine que le plus grand et le plus fort se pouvoit à peine soutenir:

si eurent conseil; et leur sembla qu'il valoit mieux à eux mettre en

la volonté du roi d'Angleterre, si plus grand merci ne pouvoient

trouver, que eux laisser mourir l'un après l'autre par détresse de

famine; car les plusieurs en pourroient perdre corps et âme par rage

de faim. Si prièrent tant à monseigneur Jean de Vienne qu'il en voulût

traiter, qu'il s'y accorda; et monta aux créneaux des murs de la

ville, et fit signe à ceux de dehors qu'il vouloit parler à eux. Quand

le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il envoya là tantôt

messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent là

venus, messire Jean de Vienne leur dit: «Chers seigneurs, vous êtes

moult vaillants chevaliers et usés d'armes, et savez que le roi de

France, que nous tenons à seigneur, nous a céans envoyés, et commandé

que nous gardissions cette ville et ce châtel, tellement que blâme

n'en eussions, ni il point de dommage: nous en avons fait notre

pouvoir. Or, est notre secours failli, et vous nous avez si étreints

que n'avons de quoi vivre: si nous conviendra tous mourir, ou enrager

par famine, si le gentil roi qui est votre sire n'a pitié de nous.

Chers seigneurs, si lui veuillez prier en pitié qu'il veuille avoir

merci de nous, et nous en veuille laisser aller tout ainsi que nous

sommes, et veuille prendre la ville et le châtel et tout l'avoir qui

est dedans; si en trouvera assez.»

Adonc répondit messire Gautier de Mauny, et dit: «Messire Jean,

messire Jean, nous savons partie de l'intention du roi notre sire, car

il la nous a dite: sachez que ce n'est mie son entente que vous en

puissiez aller ainsi que vous avez ci dit; ains est son intention que

vous vous mettiez tous en sa pure volonté pour rançonner ceux qu'il

lui plaira, ou pour faire mourir; car ceux de Calais lui ont tant fait

de contraires et de dépits, le sien fait dépendre, et grand foison de

ses gens fait mourir, dont si il lui en poise ce n'est mie merveille.»

Adonc répondit messire Jean de Vienne, et dit: «Ce seroit trop dure

chose pour nous si nous consentions ce que vous dites. Nous sommes

céans un petit de chevaliers et d'écuyers qui loyalement à notre

pouvoir avons servi notre seigneur le roi de France, si comme vous

feriez le vôtre en semblable cas, et en avons enduré mainte peine et

mainte mésaise; mais ainçois en souffrirons-nous telle mésaise que

oncques gens n'endurèrent ni souffrirent la pareille, que nous

consentissions que le plus petit garçon ou varlet de la ville eût

autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par

votre humilité, vous veuillez aller devers le roi d'Angleterre, et lui

priiez qu'il ait pitié de nous. Si nous ferez courtoisie; car nous

espérons en lui tant de gentillesse qu'il aura merci de nous.»--«Par

ma foi, répondit messire Gautier de Mauny, je le ferai volontiers,

messire Jean; et voudrois, si Dieu me veuille aider, qu'il m'en voulût

croire; car vous en vaudriez tous mieux.»

Lors se départirent le sire de Mauny et le sire de Basset, et

laissèrent messire Jean de Vienne s'appuyant aux créneaux, car tantôt

devoient retourner; et s'en vinrent devers le roi d'Angleterre, qui

les attendoit à l'entrée de son hôtel, et avoit grand désir de ouïr

nouvelles de ceux de Calais. De lès lui étoient le comte Derby, le

comte de Norhantonne, le comte d'Arondel, et plusieurs autres barons

d'Angleterre. Messire Gautier de Mauny et le sire de Basset

s'inclinèrent devant le roi, puis se trairent devers lui. Le sire de

Mauny, qui sagement étoit emparlé et enlangagé, commença à parler,

car le roi souverainement le voult ouïr, et dit: «Monseigneur, nous

venons de Calais, et avons trouvé le capitaine messire Jean de Vienne,

qui longuement a parlé à nous; et me semble que il et ses compagnons

et la communauté de Calais sont en grand volonté de vous rendre la

ville et le châtel de Calais et tout ce qui est dedans, mais que leurs

corps singulièrement ils en puissent mettre hors.»

Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, vous savez la greigneure

partie de notre entente en ce cas: quelle chose en avez-vous

répondu?»--«En nom de Dieu, monseigneur, dit messire Gautier, que vous

n'en feriez rien, si ils ne se rendoient simplement à votre volonté,

pour vivre ou pour mourir, si il vous plaît. Et quand je leur eus ce

montré, messire Jean de Vienne me répondit et confessa bien qu'ils

étoient moult contraints et astreints de famine; mais ainçois que ils

entrassent en ce parti, ils se vendroient si cher que oncques gens

firent.» Adonc répondit le roi: «Messire Gautier, je n'ai mie espoir

ni volonté que j'en fasse autre chose.»

Lors se retraït avant le sire de Mauny, et parla moult sagement au

roi, et dit, pour aider ceux de Calais: «Monseigneur, vous pourriez

bien avoir tort, car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous

vouliez envoyer en aucune de vos forteresses, nous n'irions mie si

volontiers, si vous faites ces gens mettre à mort, ainsi que vous

dites; car ainsi feroit-on de nous en semblables cas.» Cet exemple

amollia grandement le courage du roi d'Angleterre; car le plus des

barons l'aidèrent à soutenir. Donc dit le roi: «Seigneurs, je ne vueil

mie être tout seul contre vous tous. Gautier, vous en irez à ceux de

Calais, et direz au capitaine que la plus grand grâce qu'ils pourront

trouver ni avoir en moi, c'est que ils partent de la ville de Calais

six des plus notables bourgeois, en purs leurs chefs et tous déchaux,

les hars au col, les clefs de la ville et du châtel en leurs mains; et

de ceux je ferai ma volonté, et le demeurant je prendrai à

merci.»--«Monseigneur, répondit messire Gautier, je le ferai

volontiers.»

Comment les six bourgeois se partirent de Calais, tous nuds en

leurs chemises, la hart au col, et les clefs de la ville en

leurs mains; et comment la roine d'Angleterre leur sauva les

vies.

A ces paroles se partit du roi messire Gautier de Mauny, et retourna

jusques à Calais, là où messire Jean de Vienne l'attendoit. Si lui

recorda toutes les paroles devant dites, ainsi que vous les avez

ouïes, et dit bien que c'étoit tout ce qu'il avoit pu empétrer.

Messire Jean dit: «Messire Gautier, je vous en crois bien; or vous

prié-je que vous veuillez ci tant demeurer que j'aie démontré à la

communauté de la ville toute cette affaire; car ils m'ont ci envoyé,

et à eux tient d'en répondre, ce m'est avis.» Répondit le sire de

Mauny: «Je le ferai volontiers.» Lors se partit des créneaux messire

Jean de Vienne, et vint au marché, et fit sonner la cloche pour

assembler toutes manières de gens en la halle. Au son de la cloche

vinrent hommes et femmes, car moult désiroient à ouïr nouvelles, ainsi

que gens si astreints de famine que plus n'en pouvoient porter. Quand

ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, Jean

de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que

ci-devant sont récitées, et leur dit bien que autrement ne pouvoit

être, et eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce

rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si

amèrement, qu'il n'est si dur cœur au monde, s'il les eût vus ou ouïs

eux demener, qui n'en eût eu pitié. Et n'eurent pour l'heure pouvoir

de répondre ni de parler; et mêmement messire Jean de Vienne en avoit

telle pitié qu'il larmoyoit moult tendrement.

Un espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville,

que on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous

ainsi: «Seigneurs, grand pitié et grand meschef seroit de laisser

mourir un tel peuple que ici a, par famine ou autrement, quand on y

peut trouver aucun moyen; et si seroit grand aumône et grand grâce

envers Notre-Seigneur, qui de tel meschef le pourroit garder. Je, en

droit moi, ai si grand espérance d'avoir grâce et pardon envers

Notre-Seigneur, si je muirs pour ce peuple sauver, que je veuil être

le premier; et me mettrai volontiers en pur ma chemise, à nud chef, et

la hart au col, en la merci du roi d'Angleterre.» Quand sire Eustache

de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla aouser de pitié,

et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds pleurant

tendrement; et étoit grand pitié de là être, et eux ouïr écouter et

regarder.

Secondement, un autre très-honnête bourgeois et de grand affaire, et

qui avoit deux belles damoiselles à filles, se leva, et dit tout ainsi

qu'il feroit compagnie à son compère sire Eustache de Saint-Pierre; et

appeloit-on celui sire Jean d'Aire.

Après se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Wissant, qui

étoit riche homme de meubles et d'héritage; et dit qu'il feroit à ses

deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Wissant son frère; et

puis le cinquième; et puis le sixième. Et se dévêtirent là ces six

bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises, en la ville de

Calais, et mirent hars en leur col, ainsi que l'ordonnance le portoit,

et prirent les clefs de la ville et du châtel; chacun en tenoit une

poignée.

Quand ils furent ainsi appareillés, messire Jean de Vienne, monté sur

une petite haquenée, car à grand malaise pouvoit-il aller à pied, se

mit au devant, et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et

femmes et les enfans d'iceux pleurer et tordre leurs mains et crier à

haute voix très-amèrement, il n'est si dur cœur au monde qui n'en eût

pitié. Ainsi vinrent eux jusques à la porte, envoyés en plaintes, en

cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout

arrière, et se fit enclorre dehors avec les six bourgeois, entre la

porte et les barrières; et vint à messire Gautier qui l'attendoit là,

et dit: «Messire Gautier, je vous délivre, comme capitaine de Calais,

par le consentement du povre peuple de cette ville, ces six bourgeois;

et vous jure que ce sont et étoient aujourd'hui les plus honorables et

notables de corps, de chevance et d'ancesterie de la ville de Calais;

et portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du châtel. Si

vous prie, gentil sire, que vous veuillez prier pour eux au roi

d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts.»--«Je ne sais,

répondit le sire de Mauny, que messire le roi en voudra faire, mais je

vous ai en convent que j'en ferai mon pouvoir.»

Adonc fut la barrière ouverte: si s'en allèrent les six bourgeois en

cet état que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny, qui les amena

tout bellement devers le palais du roi; et messire Jean de Vienne

rentra en la ville de Calais.

Le roi étoit à cette heure en sa chambre, à grand compagnie de comtes,

de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en

l'arroi qu'il avoit devisé et ordonné; et se mit hors, et s'en vint en

la place devant son hôtel, et tous ces seigneurs après lui, et encore

grand foison qui y survinrent pour voir ceux de Calais, ni comment

ils fineroient; et mêmement la roine d'Angleterre, qui moult étoit

enceinte, suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny

et les bourgeois de lès lui qui le suivoient, et descendit en la

place, et puis s'envint devers le roi, et lui dit: «Sire, vecy la

représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.» Le roi se

tint tout coi, et les regarda moult fellement, car moult héoit les

habitants de Calais, pour les grands dommages et contraires que au

temps passé, sur mer, lui avoient faits. Ces six bourgeoisses mirent

tantôt à genoux pardevant le roi, et dirent ainsi, en joignant leurs

mains: «Gentil sire et gentil roi, véez-nous ci six, qui avons été

d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands: si vous

apportons les clefs de la ville et du châtel de Calais, et les vous

rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous

véez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de

Calais, qui a souffert moult de griévetés. Si veuillez avoir de nous

pitié et merci par votre très-haute noblesse.» Certes il n'y eut adonc

en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme, qui se pût

abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grand pièce parler.

Et vraiment ce n'étoit pas merveille; car c'est grand pitié de voir

hommes déchoir et être en tel état et danger. Le roi les regarda

très-ireusement, car il avoit le cœur si dur et si épris de grand

courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda que on

leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là

étoient, en pleurant prioient si acertes que faire pouvoient, au roi

qu'il en voulût avoir pitié et merci; mais il n'y vouloit entendre.

Adonc parla messire Gautier de Mauny, et dit: «Ha! gentil sire,

veuillez refréner votre courage: vous avez le nom et la renommée de

souveraine gentillesse et noblesse; or ne veuillez donc faire chose

par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous en nulle

vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront

que ce sera grand cruauté, si vous êtes si dur que vous fassiez mourir

ces honnêtes bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis en

votre merci pour les autres sauver.» A ce point grigna le roi les

dents, et dit: «Messire Gautier, souffrez vous: il n'en sera

autrement, mais on fasse venir le coupe-tête. Ceux de Calais ont fait

mourir tant de mes hommes, que il convient ceux-ci mourir aussi.»

Adonc fit la noble roine d'Angleterre grand humilité, qui étoit

durement enceinte et pleuroit si tendrement de pitié que elle ne se

pouvoit soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur,

et dit ainsi: «Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand

péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé: or

vous prié-je humblement et requiers en propre don que pour le fils

sainte Marie, et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six

hommes merci.»

Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme,

qui pleuroit à genoux moult tendrement; si lui amollia le cœur, car

envis l'eût courroucée au point où elle étoit; si dit: «Ha! dame,

j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que ci. Vous me priez

si acertes que je ne le vous ose escondire; et combien que je le fasse

envis, tenez, je vous les donne; si en faites votre plaisir.» La bonne

dame dit: «Monseigneur, très-grands mercis!» Lors se leva la roine, et

fit lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres d'entour leur

cou, et les emmena avec li en sa chambre, et les fit revêtir et donner

à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit

conduire hors de l'ost à sauveté; et s'en allèrent habiter et

demeurer en plusieurs villes de Picardie[170].

[170] Édouard III prit possession de Calais le 3 ou le 4 août de

l'année 1347. La ville resta à l'Angleterre pendant deux siècles.

Ce fut le 8 janvier 1558, sous le règne de Henri II, que le duc

de Guise la reprit aux Anglais.

_Chroniques de Froissart._

LE COMBAT DES TRENTE.

27 mars 1350.

Le combat des Trente est un des épisodes les plus populaires de

l'interminable guerre de Bretagne et l'un des exemples les plus

célèbres de ces défis ou «joûtes de fer de glaive» qui sont si

complétement dans les usages de la chevalerie et qui tiennent

une si grande place dans les guerres féodales. Le combat eut

lieu dans la lande de Josselin. Les deux chefs étaient Robert

de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin et maréchal de

Charles de Blois, et Richard Bramborough, chevalier anglais et

commandant le château de Ploërmel.

Nous donnons trois relations de cette «bataille»: la traduction

d'un poëme français du XIVe siècle, la traduction d'un admirable

chant breton que nous avons emprunté au recueil de M. de la

Villegille, et le récit de cette «joûte» par Froissard.

I.--_Traduction d'un poëme français du XIVe siècle._

Ici commence la bataille de trente Anglais et de trente Bretons, qui

fut faite en Bretagne l'an de grâce 1350, le samedi devant _Lætare,

Jerusalem_.

Seigneurs, faites attention, chevaliers et barons, bannerets,

bacheliers, et vous tous nobles hommes, évêques, abbés, religieux,

hérauts, ménestrels, et tous bons compagnons, gentilshommes et

bourgeois de toutes nations, écoutez ce roman que nous voulons

raconter. L'histoire en est vraie, et les dits en sont bons; comment

trente Anglais, hardis comme lions, combattirent un jour contre trente

Bretons; et pour cela j'en veux dire le vrai et les raisons; ainsi

s'en réjouiront souvent gentilshommes et savants, d'ici jusqu'à cent

ans, pour vrai, dans leurs maisons.

Bons discours, quand ils sont bons et de bonne sentence, tous les gens

de bien, d'honneur et de grande science, pour les écouter y mettent

leur attention, mais les traîtres et les jaloux n'y veulent rien

entendre. Or je veux commencer à raconter la noble bataille que l'on a

appelée le combat des Trente, et je prie Dieu, qui a laissé vendre sa

chair, d'avoir miséricorde des âmes des combattants, car le plus grand

nombre est en cendre.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 18 / 36 段