Les Anglois qui ordonnés étoient en trois batailles, et qui séoient

jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les François

approcher, ils se levèrent moult ordonnément sans nul effroi, et se

rangèrent en leurs batailles, celle du prince tout devant, leurs

archers mis en manière d'une herse, et les gens d'armes au fond de la

bataille. Le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel et leur

bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur aile bien

ordonnément, et avisés et pourvus pour conforter le prince, si besoin

étoit. Vous devez savoir que ces seigneurs, rois, ducs, comtes, barons

françois ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un devant,

l'autre derrière, sans arroi et sans ordonnance. Quand le roi Philippe

vint jusques sur la place où les Anglois étoient près de là arrêtés et

ordonnés, et il les vit, le sang lui mua, car il les héoit; et ne se

fut adonc nullement refrené ni abstenu d'eux combattre; et dit à ses

maréchaux: «Faites passer nos Gennevois devant et commencer la

bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis.» Là avoit de

cesdits Gennevois arbalétriers environ quinze mille, qui eussent eu

aussi cher néant que commencer adonc la bataille; car ils étoient

durement las et travaillés d'aller à pied ce jour plus de six lieues,

tous armés, et de leurs arbalètres porter; et dirent adonc à leurs

connétables qu'ils n'étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit

de bataille. Ces paroles volèrent jusques au comte d'Alençon, qui en

fut durement courroucé, et dit: «On se doit bien charger de telle

ribaudaille, qui faillent au besoin!»

Entrementes que ces paroles couroient et que ces Gennevois se

reculoient et se détrioient, descendit une pluie du ciel si grosse et

si épaisse que merveilles, et un tonnerre et un esclistre moult grand

et moult horrible. Paravant cette pluie, pardessus les batailles,

autant d'un côté que d'autre, avoit volé si grand foison de corbeaux

que sans nombre, et demené le plus grand tempêtis du monde. Là

disoient aucuns sages chevaliers que c'étoit un signe de grand

bataille et de grand effusion de sang.

Après toutes ces choses, se commença l'air à éclaircir et le soleil à

luire bel et clair. Si l'avoient les François droit en l'œil, et les

Anglois par derrière. Quand les Gennevois furent tous recueillis et

mis ensemble, et ils durent approcher leurs ennemis, ils commencèrent

à crier si très haut que ce fut merveilles, et le firent pour ébahir

les Anglois; mais les Anglois se tinrent tous cois, ni oncques n'en

firent semblant. Secondement encore crièrent eux ainsi, et puis

allèrent un petit pas avant; et les Anglois restoient tous cois, sans

eux mouvoir de leur pas. Tiercement encore crièrent moult haut et

moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs arbalètres et

commencèrent à traire. Et ces archers d'Angleterre, quand ils virent

cette ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis firent voler ces

sagettes de grand façon, qui entrèrent et descendirent si ouniement

sur ces Gennevois que ce sembloit neige. Les Gennevois, qui n'avoient

pas appris à trouver tels archers que sont ceux d'Angleterre, quand

ils sentirent ces sagettes qui leur perçaient bras, têtes et

ban-lèvre, furent tantôt déconfits; et coupèrent les plusieurs les

cordes de leurs arcs, et les aucuns les jetoient jus: si se mirent

ainsi au retour.

Entre eux et les François avoit une grand haie de gens d'armes, montés

et parés moult richement, qui regardoient le convenant des Gennevois;

si que quand ils cuidèrent retourner, ils ne purent; car le roi de

France, par grand mautalent, quand il vit leur povre arroi, et qu'ils

déconfisoient ainsi, commanda et dit: «Or tôt, tuez toute cette

ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» Là vissiez

gens d'armes en tous les entre eux férir et frapper sur eux, et les

plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se relevèrent.

Et toujours trayoient les Anglois en la plus grand presse, qui rien ne

perdoient de leur trait; car ils empalloient et féroient parmi le

corps ou parmi les membres gens et chevaux qui là chéoient et

trébuchoient à grand meschef; et ne pouvoient être relevés, si ce

n'étoit par force et par grand aide de gens. Ainsi ce commença la

bataille entre la Broye et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de

vespres.

Comment le roi de Behaigne, qui goute n'y véoit, se fit mener en

la bataille et y fut mort lui et les siens; et comment son fils

le roi d'Allemaigne s'enfuit.

Le vaillant et gentil roi de Behaigne[167], qui s'appeloit messire

Jean de Lucembourc, car il fut fils de l'empereur Henry de Lucembourc,

entendit par ses gens que la bataille étoit commencée; car quoiqu'il

fût là armé et en grand arroi, si ne véoit-il goute et étoit aveugle.

Si demanda aux chevaliers qui de lès lui étoient comment l'ordonnance

de leurs gens se portoit. Cils lui en recordèrent la vérité, et lui

dirent: «Monseigneur, ainsi est; tous les Gennevois sont déconfits, et

a commandé le roi eux tous tuer; et toutes fois entre nos gens et eux

a si grand toullis que merveille, car ils chéent et trébuchent l'un

sur l'autre, et nous empêchent trop grandement.»--«Ha! répondit le roi

de Behaigne, c'est un petit signe pour nous.» Lors demanda-t-il après

le roi d'Allemaigne, son fils, et dit: «Où est messire Charles, mon

fils?» Cils répondirent: «Monseigneur, nous ne savons; nous créons

bien qu'il soit d'autre part, et qu'il se combatte.» Adonc, dit le roi

à ses gens une grand vaillance: «Seigneurs, vous êtes mes hommes, mes

amis et mes compagnons; à la journée d'huy je vous prie et requiers

très-espécialement que vous me meniez si avant que je puisse férir un

coup d'épée.» Et ceux qui de lès lui étoient, et qui son honneur et

leur avancement aimoient, lui accordèrent. Là étoit le moine de Basele

à son frein, qui envis l'eût laissé; et aussi eussent plusieurs bons

chevaliers de la comté de Lucembourc qui étoient tous de lès lui: si

que, pour eux acquitter et qu'ils ne le perdissent en la presse, ils

se lièrent par les freins de leurs chevaux tous ensemble, et mirent le

roi leur seigneur tout devant, pour mieux accomplir son désir; et

ainsi s'en allèrent sur leurs ennemis.

[167] Bohême.

Bien est vérité que de si grands gens d'armes et de si noble

chevalerie et tel foison que le roi de France avoit là, il issit trop

peu de grands faits d'armes, car la bataille commença tard; et si

étoient les François fort las et travaillés, ainsi qu'ils venoient.

Toutes fois les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur

honneur, chevauchoient toujours avant, et avoient plus cher à mourir

que fuite vilaine leur fût reprochée. Là étoient le comte d'Alençon,

le comte de Blois, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte

de Harecourt, le comte de Saint-Pol, le comte de Namur, le comte

d'Aucerre, le comte d'Aumale, le comte de Sancerre, le comte de

Salebruche, et tant de comtes, de barons et de chevaliers que sans

nombre.

Là étoit messire Charles de Behaigne, qui s'appeloit et escrisoit jà

roi d'Allemaigne et en portoit les armes, qui vint moult ordonnément

jusques à la bataille; mais quand il vit que la chose alloit mal pour

eux, il s'en partit: je ne sais pas quel chemin il prit. Ce ne fit mie

le bon roi son père, car il alla si avant sur ses ennemis que il férit

un coup d'épée, voire trois, voire quatre, et se combattit moult

vaillamment; et aussi firent tous ceux qui avec lui étoient pour

l'accompagner; et si bien le servirent, et si avant se boutèrent sur

les Anglois, que tous y demeurèrent, ni oncques nul ne s'en partit;

et furent trouvés l'endemain sur la place autour de leur seigneur, et

leurs chevaux, tous alloyés ensemble.

Comment messire Jean de Hainaut conseille au roi Philippe qu'il

se retraie; et comment le comte d'Alençon et le comte de

Flandre se combattirent longuement et vaillamment.

Vous devez savoir que le roi de France avoit grand angoisse au cœur

quand il véoit ses gens ainsi déconfire et fondre l'un sur l'autre,

par une poignée de gens que les Anglois étoient: si en demanda conseil

à messire Jean de Hainaut, qui de lès lui étoit. Ledit messire Jean de

Hainaut lui répondit, et dit: «Certes, sire, je ne vous saurois

conseiller le meilleur pour vous, si ce n'étoit que vous vous

retraissiez et missiez à sauveté, car je n'y vois point de recouvrer;

il sera tantôt tard: si pourriez aussi bien chevaucher sur vos ennemis

et être perdu, que entre vos amis.»

Le roi, qui tout frémissoit d'ire et de mautalent, ne répondit point

adonc, mais chevaucha encore un petit plus avant; et lui sembla qu'il

se vouloit adresser devers son frère le comte d'Alençon, dont il véoit

les bannières sur une petite montagne; lequel comte d'Alençon

descendit moult ordonnément sur les Anglois et les vint combattre, et

le comte de Flandre d'autre part. Si vous dis que ces deux seigneurs

et leurs routes, en costiant les archers, s'en vinrent jusques à la

bataille du prince, et là se combattirent moult longuement et moult

vaillamment; et volontiers y fût le roi venu, s'il eût pu: mais il y

avoit une si grand haie d'archers et de gens d'armes au-devant que

jamais ne put passer, car tant plus venoit et plus éclaircissoit son

conroi.

Ce jour, au matin, avoit donné le roi Philippe audit messire Jean de

Hainaut un noir coursier, durement grand et bel, lequel messire Jean

l'avoit baillé à un sien chevalier, messire Thierry de Senseilles, qui

portoit sa bannière: dont il avint que le chevalier monté sur le

coursier, la bannière messire Jean de Hainaut devant lui, transperça

tous les conrois des Anglois; et quand il fut hors et outre, au

prendre son retour il trébucha parmi un fossé, car il étoit durement

blessé, et y eût été mort sans remède: mais son page, sur son

coursier, autour des batailles l'avoit poursui; et le trouva si à

point qu'il gissoit là et ne se pouvoit ravoir. Il n'avoit autre

empêchement que du cheval; car les Anglois n'issoient point de leurs

batailles pour nullui prendre ni grever. Lors descendit le page, et

fit tant que son maître fut relevé et remonté: ce beau service lui

fit-il. Et sachez que le sire Jean de Senseilles ne revint mie arrière

par le chemin qu'il avoit fait; et aussi, au voir dire, il n'eût pu.

Comment ceux de la bataille au prince de Galles envoyèrent au roi

d'Angleterre pour avoir secours; et comment le roi leur

répondit.

Cette bataille, faite ce samedi, entre la Broye et Crécy, fut moult

félonneuse et très horrible; et y advinrent plusieurs grands faits

d'armes qui ne vinrent mie tous à connoissance; car quand la bataille

commença il étoit jà moult tard. Ce greva plus les François que autre

chose, car plusieurs gens d'armes, chevaliers et écuyers, sur la nuit,

perdoient leurs maîtres et leurs seigneurs: si vaucroient parmi les

champs et s'embattoient souvent, à petite ordonnance, entre les

Anglois, où tantôt ils étoient envahis et occis, ni nul étoit pris à

rançon ni à merci, car entre eux ils l'avoient ainsi au matin ordonné,

pour le grand nombre de peuple dont ils étoient informés qui les

suivoit. Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte

d'Alençon, s'en vint avec ses gens, dessous sa bannière, combattre

aux Anglois, et là se porta-t-il moult vaillamment, et aussi fit le

duc de Lorraine. Et dirent les plusieurs que si la bataille eût aussi

bien été commencée au matin qu'elle fut sur le vespre, il y eût eu

entre les François plusieurs grands recouvrances et grands appertises

d'armes, qui point n'y furent. Si y eut aucuns chevaliers et écuyers

françois et de leur côté, tant Allemands comme Savoisiens, qui par

force d'armes rompirent la bataille des archers du prince, et vinrent

jusques aux gens d'armes combattre aux épées, main à main, moult

vaillamment, et là eut fait plusieurs grands appertises d'armes; et y

furent, du côté des Anglois, très bons chevaliers, messire Regnault de

Cobehen et messire Jean Chandos; et aussi furent plusieurs autres,

lesquels je ne puis mie tous nommer, car là de lès le prince étoit

toute la fleur de chevalerie d'Angleterre.

Et adonc le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel, qui

gouvernoient la seconde bataille et se tenoient sur aile, vinrent

rafraîchir la bataille dudit prince; et bien en étoit besoin, car

autrement elle eût eu à faire; et pour le péril où ceux qui

gouvernoient et servoient le prince se véoient, ils envoyèrent un

chevalier de leur conroi devers le roi d'Angleterre, qui se tenoit

plus à mont sur la motte d'un moulin à vent, pour avoir aide.

Si dit le chevalier, quand il fut venu jusques au roi: «Monseigneur,

le comte de Warvich, le comte de Kenfort et messire Regnault de

Cobehen, qui sont de lès le prince votre fils, ont grandement à faire,

et les combattent les François moult aigrement; pourquoi ils vous

prient que vous et votre bataille les veniez conforter et aider à ôter

de ce péril; car si cet effort monteplie et s'efforce ainsi, ils se

doutent que votre fils n'ait beaucoup à faire.» Lors répondit le roi,

et demanda au chevalier, qui s'appeloit messire Thomas de Norvich:

«Messire Thomas, mon fils est-il mort, ou aterré, ou si blessé qu'il

ne se puisse aider?» Cil répondit: «Nennin, monseigneur, si Dieu

plaît; mais il est en dur parti d'armes; si auroit bien mestier de

votre aide.»--«Messire Thomas, dit le roi, or retournez devers lui et

devers ceux qui ci vous ont envoyé, et leur dites, de par moi, qu'ils

ne m'envoient mes huy requerre, pour aventure qui leur avienne, tant

que mon fils soit en vie; et leur dites que je leur mande qu'ils

laissent à l'enfant gagner ses éperons, car je veux, si Dieu l'a

ordonné, que la journée soit sienne, et que l'honneur lui en demeure

et à ceux en quelle charge je l'ai baillé.» Sur ces paroles retourna

le chevalier à ses maîtres, et leur recorda tout ce que vous avez ouï;

laquelle réponse les encouragea grandement, et se reprirent en

eux-mêmes de ce qu'ils l'avoient là envoyé: si furent meilleurs

chevaliers que devant; et y firent plusieurs grands appertises

d'armes, ainsi qu'il apparut, car la place leur demeura à leur

honneur.

Comment le comte de Harecourt, le comte d'Alençon, le comte de

Flandre, le comte de Blois, le duc de Lorraine et plusieurs

autres grands seigneurs furent déconfits et morts.

On doit bien croire et supposer que là où il y avoit tant de vaillans

hommes et si grand multitude de peuple, et où tant et tel foison de la

partie des François en demeurèrent sur la place, qu'il y eut fait ce

soir plusieurs grands appertises d'armes, qui ne vinrent mie toutes à

connoissance. Il est bien vrai que messire Godefroy de Harecourt, qui

étoit de lès le prince et en sa bataille, eut volontiers mis peine et

entendu à ce que le comte de Harecourt son frère eût été sauvé; car il

avoit ouï recorder à aucuns Anglois que on avoit vu sa bannière, et

qu'il étoit avec ses gens venu combattre aux Anglois. Mais le dit

messire Godefroy n'y put venir à temps; et fut là mort sur la place le

dit comte, et aussi fut le comte d'Aumale, son neveu. D'autre part, le

comte d'Alençon et le comte de Flandre se combattoient moult

vaillamment aux Anglois, chacun dessous sa bannière et entre ses gens;

mais ils ne purent durer ni résister à la puissance des Anglois, et

furent là occis sur la place, et grand foison de bons chevaliers et

écuyers de lès eux, dont ils étoient servis et accompagnés. Le comte

Louis de Blois et le duc de Lorraine son serourge, avec leurs gens et

leurs bannières, se combattoient d'autre part moult vaillamment, et

étoient enclos d'une route d'Anglois et de Gallois, qui nullui ne

prenoient à merci. Là firent eux de leurs corps plusieurs grands

appertises d'armes, car ils étoient moult vaillans chevaliers et bien

combattans; mais toutes fois leur prouesse ne leur valut rien, car ils

demeurèrent sur la place, et tous ceux qui de lès eux étoient. Aussi

fut le comte d'Aucerre, qui étoit moult vaillant chevalier, et le

comte de Saint-Pol, et tant d'autres, que merveilles seroit à

recorder.

Comment le roi de France se partit, lui cinquième de barons tant

seulement, de la bataille de Crécy, en lamentant et

complaignant de ses gens.

Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour faillant, se partit le roi

Philippe tout déconforté, il y avoit bien raison, lui cinquième de

barons tant-seulement. C'étoient messire Jean de Hainaut, le premier

et le plus prochain de lui, le sire de Montmorency, le sire de

Beaujeu, le sire d'Aubigny et le sire de Montsault. Si chevaucha le

dit roi tout lamentant et complaignant ses gens, jusques au châtel de

la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont

levé, car il étoit toute nuit, et faisoit moult brun et moult épais.

Adonc fit le roi appeller le châtelain, car il vouloit entrer dedans.

Si fut appelé, et vint avant sur les guérites, et demanda tout haut:

«Qui est là qui heurte à cette heure?» Le roi Philippe, qui entendit

la voix, répondit et dit: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est

l'infortuné roi de France.» Le châtelain saillit tantôt avant, qui

reconnut la parole du roi de France, et qui bien savoit que jà les

leurs étoient déconfits, par aucuns fuyans qui étoient passés dessous

le châtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte. Lors entra le roi

dedans, et toute sa route. Si furent là jusques à mi nuit; et n'eut

mie le roi conseil qu'il y demeurât ni s'enserrât là-dedans. Si but un

coup, et aussi firent ceux qui avec lui étoient, et puis s'en

partirent, et issirent du châtel, et montèrent à cheval, et prirent

guides pour eux mener, qui connaissoient le pays: si entrèrent à

chemin environ mie nuit, et chevauchèrent tant que, au point du jour,

ils entrèrent en la bonne ville d'Amiens. Là s'arrêta le roi, et se

logea en une abbaye, et dit qu'il n'iroit plus avant tant qu'il sçût

la vérité de ses gens, lesquels y étoient demeurés et lesquels étoient

échappés. Or, retournerons à la déconfiture de Crécy et à l'ordonnance

des Anglois, et comment, ce samedi que la bataille fut, et le dimanche

au matin, ils persévérèrent.

Ci dit comment messire Jean de Hainaut fit partir le roi de

France de la bataille, ainsi comme par force.

Vous devez savoir que la déconfiture et la perte pour les François fut

moult grand et moult horrible, et que trop y demeurèrent sur les

champs de nobles et vaillans hommes, ducs, comtes, barons et

chevaliers, par lesquels le royaume de France fut depuis moult

affaibli d'honneur, de puissance et de conseil. Et sachez que si les

Anglois eussent chassé, ainsi qu'ils firent à Poitiers, encore en fût

trop plus demeuré, et le roi de France même: mais nennin; car le

samedi oncques ne se partirent de leurs conrois pour chasser après

hommes, et se tenoient sur leurs pas, gardans leur place, et se

défendoient à ceux qui les assailloient. Et tout ce sauva le roi de

France d'être pris, car le dit roi demeura tant sur la place, assez

près de ses ennemis, si comme dessus est dit, qu'il fut moult tard; et

n'avoit à son département pas plus de soixante hommes, uns et autres.

Et adonc le prit messire Jean de Hainaut par le frein, qui l'avoit à

garder et à conseiller, et qui jà l'avoit remonté une fois, car du

trait on avoit occis le coursier du roi, et lui dit: «Sire,

venez-vous-en, il est temps; ne vous perdez mie si simplement: si vous

avez perdu cette fois, vous recouvrerez une autre.» Et l'emmena le dit

messire Jean de Hainaut comme par force. Si vous dis que ce jour les

archers d'Angleterre portèrent grand confort à leur partie; car par

leur trait les plusieurs disent que la besogne se parfit, combien

qu'il y eût bien aucuns vaillans chevaliers de leur côté qui

vaillamment se combattirent de la main, et qui moult y firent de

belles appertises d'armes et de grands recouvrances. Mais on doit bien

sentir et connoître que les archers y firent un grand fait; car par

leur trait, de commencement, furent les Gennevois déconfits, qui

étoient bien quinze mille, ce qui leur fut un grand avantage; car trop

grand foison de gens d'armes richement armés et parés et bien montés,

ainsi que on se montoit adonc, furent déconfits et perdus par les

Gennevois, qui trébuchoient parmi eux, et s'entoulloient tellement

qu'ils ne se pouvoient lever ni ravoir. Et là, entre les Anglois,

avoit pillards et ribaux, Gallois et Cornouaillois, qui poursuivoient

gens d'armes et archers, qui portoient grands coutilles, et venoient

entre leurs gens d'armes et leurs archers qui leur faisoient voie, et

trouvoient ces gens en ce danger, comtes, barons, chevaliers et

écuyers; si les occioient sans merci, comme grand sire qu'il fût. Par

cet état en y eut ce soir plusieurs perdus et murdris, dont ce fut

pitié et dommage, et dont le roi d'Angleterre fut depuis courroucé que

on ne les avoit pris à rançon, car il y eut grand quantité de

seigneurs morts.

Comment le dimanche au matin, après la déconfiture de Crécy, les

Anglois déconfirent ceux de Rouen et de Beauvais.

Quand la nuit, ce samedi, fut toute venue, et que on n'oyoit mais ni

crier, ni jupper, ni renommer aucune enseigne ni aucun seigneur, si

tinrent les Anglois à avoir la place pour eux, et leurs ennemis

déconfits. Adonc allumèrent-ils en leur ost grand foison de fallots et

de tortis, pour ce qu'il faisoit moult brun; et lors s'avala le roi

Édouard, qui encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet, et s'en

vint, à toute sa bataille, moult ordonnément devers le prince son

fils; si l'accolla et baisa, et lui dit: «Beau fils, Dieu vous doint

bonne persévérance! vous êtes mon fils, car loyalement vous vous êtes

hui acquitté; si êtes digne de tenir terre.» Le prince, à cette

parole, s'inclina tout bas et se humilia en honorant le roi son père;

ce fut raison.

Vous devez savoir que grand liesse de cœur et grand joie fut là entre

les Anglois, quand ils virent et sentirent que la place leur étoit

demeurée et que la journée avoit été pour eux: si tinrent cette

aventure pour belle et à grand gloire, et en louèrent et regracièrent

les seigneurs et les sages hommes moult grandement, et par plusieurs

fois cette nuit Notre Seigneur, qui telle grâce leur avoit envoyée.

Ainsi passèrent celle nuit sans nul bobant: car le roi d'Angleterre ne

vouloit mie que aucun s'en fesist. Quand vint au dimanche au matin, il

fit grand bruine, et tel que à peine pouvoit-on voir loin un arpent de

terre: donc se partirent de l'ost, par l'ordonnance du roi et de ses

maréchaux, environ cinq cents hommes d'armes et deux mille archers,

pour chevaucher, à savoir si ils trouveroient nullui ni aucun François

qui se fussent recueillis. Ce dimanche au matin, s'étoient partis

d'Abbeville et de Saint-Riquier en Ponthieu les communautés de Rouen

et de Beauvais, qui rien ne savoient de la déconfiture qui avoit été

faite le samedi: si trouvèrent à male étreine pour eux; en leur

encontre, ces Anglois qui chevauchoient, et se boutèrent entre eux, et

cuidèrent de premier que ce fût de leurs gens. Sitôt que les Anglois

les ravisèrent, ils leur coururent sus de grand manière; et là de

rechef eut grand bataille et dure; et furent tantôt ces François

déconfits et mis en chasse; et ne tinrent nul conroi. Si en y eut

morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu'ils

fuyoient, plus de sept mille; et si eût fait clair, il n'en eût jà

pied échappé. Assez tôt après, en une autre route, furent rencontrés

de ces Anglois l'archevêque de Rouen et le grand prieur de France, qui

rien ne savoient aussi de la déconfiture, et avoient entendu que le

roi ne se combattroit jusques à ce dimanche; et cuidèrent des Anglois

que ce fussent leurs gens: si s'adressèrent devers eux, et tantôt les

Anglois les envahirent et assaillirent de grand volonté. Et là eut de

rechef grand bataille et dure, car ces deux seigneurs étoient pourvus

de bonnes gens d'armes; mais ils ne purent durer longuement aux

Anglois, ainçois furent tantôt déconfits et presque tous morts. Peu se

sauvèrent; et y furent morts les deux chefs qui les menoient, ni

oncques il n'y eut pris homme à rançon.

Ainsi chevauchèrent cette matinée ces Anglois, querans aventures: si

trouvèrent et rencontrèrent plusieurs François qui s'étoient fourvoyés

le samedi, et qui avoient cette nuit géu sur les champs, et qui ne

savoient nulles nouvelles de leur roi ni de leurs conduiseurs: si

entrèrent en pauvre étreine pour eux, quand ils se trouvèrent entre

les Anglois; car ils n'en avoient nulle mercy, et mettoient tout à

l'épée. Et me fut dit que de communautés et de gens de pied des cités

et des bonnes villes de France, il y en eut morts ce dimanche au matin

plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut.

Comment le roi d'Angleterre fit chercher les morts pour en savoir

le nombre, et fit enterrer les corps des grands seigneurs.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 17 / 36 段