Après ce, le roy de France se partit de Saint-Denis, ensuivant son

anemi le roy d'Angleterre jusques à Abbeville en Picardie moult

courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy

d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[150]; mais le

roy de France, qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son

adversaire, chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust

trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre,

quant il ot oï ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient en

la court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement

il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en despartit et s'en

ala à Saigneville[151], au lieu qui est dit Blanche-Tache[152], et

ilec passa la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une

forest qui est appellée Crécy se logea. Et les François mengièrent et

burent les viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le

disner. Après ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour

assembler son ost et pour fortifier les pons de la dite ville, afin

que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult

foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journée de

vendredi à Abbeville, pour la révérence de monseigneur saint Loys,

duquel le jour estoit. L'endemain à matin, le roy vint à la

Braye[153], une ville assez près de la forest de Crécy, et ilec luy

fut dit que l'ost des Anglois estoit bien à quatre ou cinq lieues de

luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient,

car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou

environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des

Anglois, lequel fut espris de grant hardiesse et de courroux, désirant

de tout son cuer combattre à son anemi. Si fist tantost crier: _A

l'arme!_ et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le

conseillast, dont ce fut grant doleur; car l'on luy conseilloit que

celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult rien

faire. Ains s'en ala à toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels

Anglois giettèrent trois canons[154]: dont il avint que les Génevois

arbalestriers qui estoient au premier front tournèrent les dos et

laissièrent à traire; si ne scet l'on si ce fut par traïson, mais Dieu

le scet. Toutes voies l'on disoit communément que la pluie qui chéoit

avoit si moilliées les cordes de leur arbalestes que nullement il ne

les povoient tendre; si s'en commencièrent les Génevois à enfuir et

moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy

en péril, si le laissièrent et s'enfuirent.

[150] Entre _Amiens_ et _Abbeville_.

[151] A trois lieues au delà d'Abbeville.

[152] Blanchetache est près du Crotoy; il y avait un gué.

[153] Bray-les-Mareuil, à deux lieues d'Abbeville.

[154] Firent tirer trois canons. Voilà cette fameuse mention de

l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque pas que ces canons

fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à leur effet la

déroute des archers génois, et par conséquent la perte de la

bataille. Le continuateur français de Nangis ajoute: «Si que

lesdis arbalestriers furent espouventés.» (_Note de M. Paulin

Pâris._)

De la dolente bataille de Crécy.

Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et

meismement[155] les Genevois, le roy commanda que l'en descendist sur

eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traitres les

assaillirent moult cruellement et en mistrent plusieurs à mort. Et le

roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre;

mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient

devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult

de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que

c'est pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à

soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéit sus les

nostres et fut contre eux.

[155] Surtout.

En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit

onques mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire à

présent; car par peu de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir

archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur;

le conte d'Alençon, frère du roi de France; le duc de Lorraine, le

conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[156], le

conte de Sancerre, le conte de Samines et moult d'autres nobles

compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir

merci! En celui lieu de Crécy, la fleur de la chevalerie chéit.

[156] Jean, frère de Geoffroi de Harcourt.

La nuit venant[157], le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de

Haynau, chevalier, s'en ala gésir à la ville de la Braye[158]. Le

dimanche matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy,

avecques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à

la cité d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, plusieurs des

nostres, tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les

banières du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens

les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimanche, les Anglois

en tuèrent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant,

pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les

desertes de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en

jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil

estoit moult grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns

autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de

richesses et en deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui

couroient communément par le royaume de France, car les uns avoient

robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[159], et quant

il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur

braies[160] et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux;

et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au

despoillier, et sembloit que l'on les escorchoit quant l'on les

despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sus les rains comme

femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en

tour; et si avoient une chauce[161] d'un drap et l'autre d'autre; et

si leur venoient leur cornettes[162] et leur manches près de terre, et

sembloient mieux jugleurs[163] que autres gens. Et pour ce, ce ne fut

pas merveille si Dieu voult corriger les excès des François par son

flael[164], le roy d'Angleterre.

[157] «Et le roy fut toujours en son rang et en sa bataille,

combien que peu de gens d'armes fussent demourés avecque luy. Et

receut maintes trais de sajettes de ses ennemis. Et quant vint

vers l'anuitier, par le conseil, etc.» (_Continuateur français de

Nangis._)

[158] Nos historiens modernes, d'après une leçon mal lue de

Froissart, ont fait tenir ici un _bon mot_ à Philippe de Valois,

demandant l'entrée du château de La Bray: _Ouvrez, ouvrez, c'est

la fortune de la France_. Au lieu de cela, il y a dans tous les

manuscrits de Froissart, comme l'avoit remarqué M. Dacier,

_Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France_. Ce qui est plus touchant

et plus clair. (_Note de M. Paulin Pâris._)

[159] Fesses.

[160] Hauts-de-chausses; le haut du pantalon.

[161] Vêtement qui couvre la jambe; le bas du pantalon.

[162] Vêtement et ornement de tête.

[163] Jongleurs.

[164] Fléau.

Après ces choses, se départit le roy anglois moult joieux de la grant

victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer à Monstereul et

Bouloigne, et vint jusques à Calais sus la mer. En celle ville de

Calais estoit un vaillant chevalier, de par le roy de France

capitaine, lequel avoit à nom Jehan de Vienne, né de Bourgoigne. Et

pour ce que le roy d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville

de Calais comme il voult, il la fist fermer de siége, et si fist

eslever habitations assez près de ladite ville pour hébergier luy et

son ost. Quant ceux de Calais virent qu'il estoient ainsi avironnés de

leur anemis, tant par terre comme par mer, il ne s'en espoventèrent

onques. Adonques jura le roy d'Angleterre qu'il ne se partiroit

jusques à tant qu'il eust pris ladite ville de Calais, et appella le

lieu où luy et son ost estoient, là où il avoit fait édifier,

Villeneuve-la-Hardie; et là fut tout yver; et luy admenistroient les

Flamens vivres par paiant l'argent.

_Grandes Chroniques de Saint-Denis._

BATAILLE DE CRÉCY.

1346.

Comment le roi d'Angleterre fit aviser par ses maréchaux la place

où il ordonneroit ses batailles.

Bien étoit informé le roi d'Angleterre que son adversaire le roi de

France le suivoit à tout son grand effort, et avoit grand désir de

combattre à lui, si comme il apparoît; car il l'avoit vitement

poursuivi jusques bien près du passage de Blanche-Tache, et étoit

retourné jusques à Abbeville: si dit adonc le roi d'Angleterre à ses

gens: «Prenons ci place de terre, car je n'irai plus avant, si aurai

vu nos ennemis; et bien y a cause que je les attende, car je suis sur

le droit héritage de madame ma mère, qui lui fut donné en mariage: si

le veux défendre et calenger contre mon adversaire Philippe de

Valois.»

Ses gens obéirent tous à son intention, et n'allèrent adonc plus

avant. Si se logea le roi en pleins champs, et toutes ses gens aussi;

et pour ce qu'il savoit bien qu'il n'avoit pas tant de gens, de la

huitième partie, que le roy de France avoit, et si vouloit attendre

l'aventure et la fortune, et combattre, il avoit mestier que il

entendît à ses besognes. Si fit aviser et regarder par ses deux

maréchaux, le comte de Warvich et messire Godefroy de Harecourt, et

messire Regnault de Cobehen avec eux, vaillant chevalier durement, le

lieu et la place où ils ordonneroient leurs batailles. Les dessus dits

chevauchèrent autour des champs, et imaginèrent et considérèrent bien

le pays et leur avantage: si firent le roi traire celle part et toutes

manières de gens; et avoient envoyé leurs coureurs courir par devers

Abbeville, pour ce qu'ils savoient bien que le roi de France y étoit

et passeroit là la Somme, à savoir si ce vendredi ils se trairoient

sur les champs et istroient d'Abbeville. Ils rapportèrent qu'il n'en

étoit nul apparant.

Adonc donna le roi congé à toutes ses gens d'eux traire à leurs logis

pour ce jour, et l'endemain bien matin, au son des trompettes, être

tous appareillés; ainsi que pour tantôt combattre en ladite place. Si

se traït chacun, à cette ordonnance, en son logis, et entendirent à

mettre à point et refourbir leurs armures. Or parlerons-nous un petit

du roi Philippe, qui étoit le jeudi au soir venu en Abbeville.

Comment le roi de France envoya ses maréchaux pour savoir le

convenant des Anglois; et comment il donna à souper à tous les

seigneurs qui avecques lui étoient, et leur pria qu'ils fussent

amis ensemble.

Le vendredi[165], tout le jour, se tint le roi de France dedans la

bonne ville d'Abbeville, attendant ses gens qui toudis lui venoient de

tous côtés; et faisoit aussi les aucuns passer outre ladite ville et

traire aux champs, pour être plus appareillés l'endemain; car c'étoit

son intention d'issir hors et combattre ses ennemis, comment qu'il

fût. Et envoya ledit roi ce vendredi ses maréchaux, le sire de

Saint-Venant et messire Charles de Montmorency, hors d'Abbeville,

découvrir sur le pays, pour apprendre et savoir la vérité des Anglois.

Si rapportèrent les dessus dits au roy, à heure de vespres, que les

Anglois étoient logés sur les champs, assez près de Crécy en Ponthieu,

et montroient, selon leur ordonnance et leur convenant, qu'ils

attendoient là leurs ennemis. De ce rapport fut le roy de France moult

lie, et dit que, s'il plaisoit à Dieu, l'endemain ils seroient

combattus. Si pria le dit roy au souper, ce vendredi, de lès lui,

tous les hauts princes qui adonc étoient dedans Abbeville; le roy de

Behaigne premièrement, le comte d'Alençon son frère, le comte de Blois

son neveu, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte

d'Aucerre, le comte de Sancerre, le comte de Harecourt, messire Jean

de Hainaut et foison d'autres; et fut ce soir en grand récréation et

en grand parlement d'armes, et pria après souper à tous les seigneurs

qu'ils fussent l'un à l'autre amis et courtois, sans envie, sans haine

et sans orgueil: et chacun lui enconvenança. Encore attendoit ledit

roy le comte de Savoie et messire Louis de Savoie son frère, qui

devoient venir à bien mille lances de Savoyens et du Dauphiné; car

ainsi étoient eux mandés et retenus et payés de leurs gages à Troyes

en Champagne, pour trois mois. Or retournerons-nous au roy

d'Angleterre, et vous conterons une partie de son convenant.

[165] Le 25 du mois d'août.

Comment le roi d'Angleterre donna à souper à ses comtes et

barons, puis au matin, la messe ouïe, lui et son fils et

plusieurs autres reçurent le corps de Notre-Seigneur; et

comment il fit ordonner ses batailles.

Ce vendredi, si comme je vous ai dit, se logea le roy d'Angleterre à

pleins champs à tout son ost, et se aisèrent de ce qu'ils avoient: ils

avoient bien de quoi, car ils trouvèrent le pays gras et plantureux de

tous vivres, de vins et de viandes, et aussi, pour les défautes qui

pouvoient avenir, grands pourvéances à charroi les suivoient. Si donna

ledit roi à souper aux comtes et barons de son ost, leur fit moult

grand chère, et puis leur donna congé d'aller reposer, si comme ils

firent. Cette même nuit, si comme je l'ai depuis ouï recorder, quand

toutes ses gens furent partis de lui, et qu'il fut demeuré de lès ses

chevaliers de son corps et de sa chambre, il entra en son oratoire, et

fut là à genoux et en oraison devant son autel, en priant dévotement

Dieu qu'il le laissât l'endemain, s'il se combattoit, issir de la

besogne à son honneur. Après ses oraisons, environ mie nuit, il alla

coucher; et l'endemain se leva assez matin par raison, et ouït messe,

et le prince de Galles, son fils; et s'accommunièrent; et en telle

manière la plus grand partie de ses gens se confessèrent et mirent en

bon état.

Après les messes, le roy commanda à toutes gens eux armer, et issir

hors de leurs logis et traire sur les champs en la propre place qu'ils

avoient le jour devant avisée; et fit faire ledit roi un grand parc

près d'un bois derrière son ost, et là mettre et retraire tous chars

et charrettes; et fit entrer dedans ce parc tous les chevaux, et

demeura chacun homme d'armes et archer à pied, et n'y avait en ce parc

qu'une seule entrée.

En après, il fit faire et ordonner par son connétable et ses maréchaux

trois batailles: si fut mis et ordonné en la première son jeune fils

le prince de Galles, et de lès ledit prince furent élus pour demeurer,

le comte de Warvich, le comte de Kenfort, messire Godefroy de

Harecourt, messire Regnault de Cobehen, messire Thomas de Hollande,

messire Richard de Stanfort, le sire de Manne, le sire de la Ware,

messire Jean Chandos, messire Barthelemy de Brubbes, messire Robert de

Neufville, messire Thomas Cliford, le sire de Bourchier, le sire

Latimer et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers, lesquels je ne

sais mie tous nommer: si pouvoient être en la bataille du prince

environ huit cents hommes d'armes et deux mille archers et mille

brigands parmi les Gallois. Si se traït moult ordonnément cette

bataille sur les champs, chacun sire dessous sa bannière ou son

pennon, ou entre ses gens.

En la seconde bataille furent le comte de Norhantonne, le comte

d'Arondel, le sire de Ros, le sire de Lucy, le sire de Villebi, le

sire de Basset, le sire de Saint-Aubin, messire Louis Tueton, le sire

de Multon, le sire de la Selle et plusieurs autres; et étoient en

cette bataille environ cinq cents hommes d'armes et douze cents

archers.

La tierce bataille eut le roi, pour son corps, et grand foison, selon

l'aisement où il étoit, de bons chevaliers et écuyers; si pouvoient

être en sa route et arroi environ sept cents hommes d'armes et deux

mille archers. Quand ces trois batailles furent ordonnées, et que

chacun comte, baron et chevalier sçut quelle chose il devoit faire, le

roy d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un blanc bâton en sa

main, adextré de ses maréchaux, et puis alla tout le pas, de rang en

rang, et admonestant et priant les comtes, les barons et les

chevaliers qu'ils voulussent entendre et penser pour son honneur

garder, et défendre son droit; et leur disoit ces langages en riant si

doucement et de si liée chère, que qui fût tout déconforté si se

pût-il reconforter en lui oyant et regardant. Et quand il eut ainsi

visité toutes ses batailles, et ses gens admonestés et priés de bien

faire la besogne, il fut heure de haute tierce (_midi_); si se retraït

en sa bataille, et ordonna que toutes gens mangeassent à leur aise et

bussent un coup. Ainsi fut fait comme il l'ordonna; et mangèrent et

burent tout à loisir; et puis retroussèrent pots, barrils et leurs

pourvéances sur leurs charriots, et revinrent en leurs batailles,

ainsi que ordonnés étoient par les maréchaux; et s'assirent tous à

terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, en eux reposant pour

être plus frais et plus nouveaux quand leurs ennemis viendroient; car

telle étoit l'intention du roi d'Angleterre que là il attendroit son

adversaire le roy de France, et se combattroit à lui et à sa

puissance.

Comment le roi de France, la messe ouïe, se partit d'Abbeville à

tout son ost; et comment il envoya quatre de ses chevaliers

pour aviser le conroi des Anglais.

Le samedi[166] au matin, se leva le roy de France assez matin, et ouït

messe en son hôtel dedans Abbeville, en l'abbaye Saint-Pierre où il

étoit logé; et aussi firent tous les seigneurs, le roi de Behaigne, le

comte d'Alençon, le comte de Blois, le comte de Flandre, et tous les

chefs des grands seigneurs qui dedans Abbeville étoient arrêtés. Et

sachez que le vendredi ils ne logèrent mie tous dedans Abbeville, car

ils n'eussent pu, mais ès villages d'environ; et grand foison en y eut

à Saint-Riquier, qui est une bonne ville fermée. Après soleil levant,

ce samedi, se partit le roy de France d'Abbeville, et issit des

portes; et y avoit si grandfoison de gens d'armes que merveille seroit

à penser. Si chevaucha ledit roy tout souef pour suratendre ses gens,

le roy de Behaigne et messire Jean de Hainaut, en sa compagnie.

[166] Le 26 du mois d'août.

Quand le roy et sa grosse route furent éloignés de la ville

d'Abbeville environ deux lieues, en approchant les ennemis, si lui fut

dit: «Sire, ce seroit bon que vous fissiez entendre à ordonner vos

batailles et fissiez toutes manières de gens de pied passer devant,

parquoi ils ne soient point foulés de ceux de cheval; et que vous

envoyiez trois ou quatre de vos chevaliers devant chevaucher, pour

aviser vos ennemis, ni en quel état ils sont.» Ces paroles plurent

bien audit roy; et y envoya quatre moult vaillans chevaliers, le Moine

de Basele (_Bâle_), le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu, et le

seigneur d'Aubigny. Ces quatre chevaliers chevauchèrent si avant

qu'ils approchèrent de moult près les Anglois, et que ils purent bien

aviser et imaginer une grand partie de leur affaire. Et bien virent

les Anglois qu'ils étoient là venus pour eux voir: mais ils n'en

firent semblant, et les laissèrent en paix tout bellement revenir.

Or retournèrent arrière ces quatre chevaliers devers le roy de France

et les seigneurs de son conseil, qui chevauchoient le petit pas, en

eux surattendant; si s'arrêtèrent sur les champs sitôt qu'ils les

virent venir. Les dessus dits rompirent la presse, et vinrent jusques

au roy. Adonc leur demanda le roy tout haut: «Seigneurs, quelles

nouvelles?» Ils regardèrent tous l'un à l'autre, sans mot sonner; car

nul ne vouloit parler devant son compagnon, et disoient l'un à

l'autre: «Sire, parlez au roy; je ne parlerai point devant vous.» Là

furent-ils en estrif une espace que nul ne vouloit, par honneur, soi

avancer de parler. Finablement issit de la bouche du roy l'ordonnance

qu'il commanda au Moine de Basele, que on tenoit ce jour l'un des plus

chevalereux et vaillants chevaliers du monde, qui plus avoit travaillé

de son corps, qu'il en dît son entente; et étoit ce chevalier au roy

de Behaigne, qui s'en tenoit pour bien paré quand il l'avoit de lès

lui.

Comment le Moine de Basele conseilla au roi de France faire

arrêter ses gens emmi les champs et ordonner ses batailles.

«Sire, ce dit le Moine de Basele, je parlerai puisqu'il vous plaît,

sous la correction de mes compagnons. Nous avons chevauché; si avons

vu et considéré le convenant des Anglois. Sachez qu'ils sont mis et

arrêtés en trois batailles, bien et faiticement, et ne font nul

semblant qu'ils doivent fuir, mais vous attendent, à ce qu'ils

montrent. Si conseille, de ma partie, sauf toujours le meilleur

conseil, que vous fassiez toutes vos gens-ci arrêter sur les champs et

loger pour cette journée; car ainçois que les derniers puissent venir

jusques à eux, et que vos batailles soient ordonnées, il sera tard; si

seront vos gens lassés et travaillés et sans arroi, et vous trouverez

vos ennemis frais et nouveaux, et tous pourvus de savoir quelle chose

ils doivent faire; si pourrez le matin vos batailles ordonner plus

mûrement et mieux, et par plus grand loisir aviser vos ennemis par

lequel lès on les pourra combattre; car soyez tout sûr qu'ils vous

attendront.»

Ce conseil et avis plut grandement bien au roy de France; et commanda

que ainsi fût fait que ledit moine avoit parlé. Si chevauchèrent les

deux maréchaux, l'un devant, l'autre derrière, en disant et commandant

aux bannerets: «Arrêtez bannières, de par le roi, au nom de Dieu et de

monseigneur saint Denis!» Ceux qui étoient premiers à cette première

ordonnance s'arrêtèrent, et les derniers non, mais chevauchèrent

toujours avant; et disoient qu'ils ne s'arrêteroient point, jusques à

ce qu'ils fussent aussi avant que les premiers étoient. Et quand les

premiers véoient qu'ils les approchaient, ils chevauchoient avant.

Ainsi par grand orgueil et par grand boubant fut demenée cette chose,

car chacun vouloit surpasser son compagnon; et ne put être crue ni

ouïe la parole du vaillant chevalier: dont il leur en meschéy si

grandement, comme vous orrez recorder assez brièvement. Ni aussi le

roi ni ses maréchaux ne purent adonc être maîtres de leurs gens, car

il y avoit si grands gens et si grand nombre de grands seigneurs, que

chacun vouloit là montrer sa puissance.

Si chevauchèrent en cel état, sans arroi et sans ordonnance, si avant

qu'ils approchèrent leurs ennemis, et qu'ils les véoient en leur

présence. Or fut moult grand blâme pour les premiers, et mieux leur

valsist être ordonnés à l'ordonnance du vaillant chevalier que ce

qu'ils firent; car sitôt qu'ils virent leurs ennemis, ils reculèrent

tout à un faix, si désordonnément que ceux qui derrière étoient s'en

ébahirent, et cuidèrent que les premiers se combatissent et qu'ils

fussent jà déconfits; et eurent adonc bien espace d'aller devant s'ils

vouldrent; de quoi aucuns y allèrent, et aucuns se tinrent tous cois.

Là y avoit sur les champs si grand peuple de communauté que sans

nombre, et en étoient les chemins tous couverts entre Abbeville et

Crécy; et quand ils durent approcher leurs ennemis, à trois lieues

près ils sachèrent leurs épées, et écrièrent: «A la mort, à la mort!»

Et si ne véoient nullui.

Comment le roi de France commanda à ses maréchaux faire commencer

la bataille par les Gennevois; et comment lesdits Gennevois

furent tous déconfits.

Il n'est nul homme, tant fut présent à celle journée, ni eut bon

loisir d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui

en sçût ni pût imaginer, ni recorder la vérité, espécialement de la

partie des François, tant y eut povre arroi et ordonnance en leurs

conrois; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par les Anglois, qui

imaginèrent bien leur convenant, et aussi par les gens messire Jean de

Hainaut, qui fut toujours de lès le roi de France.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 16 / 36 段