Jeanne la Flamme souriait: «Quelle belle écobue, mon Dieu!

«Mon Dieu! quelle belle écobue! pour un grain nous en aurons dix!»

Les anciens disaient vrai: «Il n'est rien tel que des os de

Gaulois[138];

Que des os de Gaulois, broyés, pour faire pousser le blé.»

[138] De Français.

_Chants populaires de la Bretagne_, recueillis et traduits par M.

de la Villemarqué.

MEURTRE D'ARTEVELT.

1345.

Quand le conseil de Gand fut retourné arrière, en l'absence

d'Artevelle, ils firent assembler au marché, grands et petits; et là

démontra le plus sage d'eux tous par avis, sur quel état le parlement

avoit été à l'Escluse, et quelle chose le roi d'Angleterre requéroit,

par l'aide et information d'Artevelle. Dont commencèrent toutes gens à

murmurer sur lui; et ne leur vint mie bien à plaisir cette requête; et

dirent que, s'il plaisoit à Dieu, ils ne seroient jà sçus ni trouvés

en telle déloyauté que de vouloir déshériter leur naturel seigneur,

pour hériter un étranger; et se partirent tous du marché, ainsi comme

tous mal contens et en grand haine sur d'Artevelle. Or regardez

comment les choses aviennent: car si il fût là aussi bien premièrement

venu comme il alla à Bruges et à Ypres remontrer et prêcher la

querelle du roi d'Angleterre, il leur eût tant dit d'une chose et

d'autres, qu'ils se fussent tous accordés à son opinion, ainsi que

ceux des dessus dites villes étoient: mais il s'affioit tant en sa

puissance et prospérité et grandeur, que il y pensoit bien à retourner

assez à temps. Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra

en la ville, ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville, qui bien

savoient sa revenue, étoient assemblés sur la rue par où il devoit

chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commencèrent à

murmurer et à bouter trois têtes en un chaperon, et dirent: «Voici

celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de

Flandre à sa volonté; ce ne fait mie à souffrir.» Encore, avec tout

ce, on avoit semé paroles parmi la ville que le grand trésor de

Flandre, que Jaquemart d'Artevelle avoit assemblé, par l'espace de

neuf ans et plus qu'il avoit eu le gouvernement de Flandre, car des

rentes du comté il n'allouoit nulles, mais les mettoit et avoit mises

toudis arrière en dépôt, et tenoit son état et avoit tenu le terme

dessus dit sus l'amende des forfaitures de Flandre tant seulement, que

ce grand trésor, où il avoit deniers sans nombre, il avoit envoyé

secrètement en Angleterre. Ce fut une chose qui moult engrigny et

enflamma ceux de Gand.

Ainsi que Jacques d'Artevelle chevauchoit par la rue, il se aperçut

tantôt qu'il y avoit aucune chose de nouvel contre lui; car ceux qui

se souloient incliner et ôter leurs chaperons contre lui, lui

tournoient l'épaule, et rentroient en leurs maisons. Si se commença à

douter; et sitôt qu'il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et

barrer portes et huis et fenêtres. A peine eurent ses varlets ce fait,

quand la rue où il demeuroit fut toute couverte, devant et derrière,

de gens, espécialement de menues gens de métier.

Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu

par force. Bien est voir que ceux de dedans se défendirent moult

longuement et en atterrèrent et blessèrent plusieurs; mais finablement

ils ne purent durer, car ils étoient assaillis si roide que presque

les trois parts de la ville étoient à cet assaut. Quand Jacques

d'Artevelle vit l'effort, et comment il étoit appressé, il vint à une

fenêtre sur la rue, et se commença à humilier et dire, par trop beau

langage et à nu chef: «Bonnes gens, que vous faut? Qui vous meut?

Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi? En quelle manière vous puis-je

avoir courroucé? Dites-le-moi, et je l'amenderai pleinement à votre

volonté.» Donc répondirent-ils, à une voix, ceux qui ouï l'avoient:

«Nous voulons avoir compte du grand trésor de Flandre que vous avez

dévoyé sans titre de raison.» Donc répondit Artevelle moult doucement:

«Certes, seigneurs, au trésor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or

vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez

demain au matin; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon

compte que par raison il vous devra suffire.» Donc répondirent-ils,

d'une voix: «Nennin, nennin, nous le voulons tantôt avoir; vous ne

nous échapperez mie ainsi: nous savons de vérité que vous l'avez vidé

de pièça, et envoyé en Angleterre, sans notre sçu, pour laquelle cause

il vous faut mourir.» Quand Artevelle ouït ce mot, il joignit ses

mains et commença à pleurer moult tendrement, et dit: «Seigneurs, tel

que je suis vous m'avez fait; et me jurâtes jadis que contre tous

hommes vous me défendriez et garderiez; et maintenant vous me voulez

occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez, car je ne suis

que un seul homme contre vous tous, à point de défense. Avisez pour

Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les

grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre

petit guerredon des grands biens que au temps passé je vous ai faits.

Ne savez-vous comment toute marchandise étoit périe en ce pays? Je la

vous recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grand paix, que

vous avez eu du temps de mon gouvernement toutes choses à volonté,

blés, laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes recouvrés

et en bon point.» Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix:

«Descendez, et ne nous sermonnez plus de si haut; car nous voulons

avoir compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous avez

gouverné trop longuement, sans rendre compte; ce qu'il n'appartient

mie à nul officier qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays,

sans rendre compte.» Quand Artevelle vit que point ne se

refrederoient ni refrèneroient, il recloui la fenêtre, et s'avisa

qu'il videroit par derrière, et s'en iroit en une église qui joignoit

près de son hôtel. Mais son hôtel étoit jà rompu et effondré par

derrière, et y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient

à l'avoir. Finablement il fut pris entre eux, et là occis sans merci,

et lui donna le coup de la mort un tellier qui s'appelloit Thomas

Denis. Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand maître en

Flandre: povres gens l'amontèrent premièrement, et méchans gens le

tuèrent en la parfin.

Ces nouvelles s'épandirent tantôt en plusieurs lieux. Si fut plaint

d'aucuns, et plusieurs en furent bien lies. Adonc se tenoit le comte

Louis à Tenremonde: si fut moult joyeux quand il ouït dire que Jacques

d'Artevelle étoit occis; car il lui avoit été trop contraire en toutes

ses besognes. Nonobstant ce, ne s'osa-t-il encore affier sur ceux de

Flandre, pour revenir en la ville de Gand.

Comment le roi d'Angleterre se partit de l'Escluse moult dolent

de la mort d'Artevelle; et comment ceux de Flandre s'en

excusèrent par devers lui.

Quand le roi d'Angleterre, qui se tenoit à l'Escluse et s'étoit tenu

tout le temps, attendant la relation des Flamands, entendit que ceux

de Gand avoient occis Jacques d'Artevelle, son grand ami et son cher

compère, si en fut si courroucé et ému, que merveille seroit à dire.

Et se partit tantôt de l'Escluse, et rentra en mer[139], en menaçant

grandement les Flamands et le pays de Flandre; et dit que cette mort

seroit trop chèrement comparée. Les consaulx des bonnes villes de

Flandre qui sentirent et entendirent bien et imaginèrent tantôt que le

roi d'Angleterre étoit trop durement courroucé sur eux, s'avisèrent

que de la mort d'Artevelle ils se iroient excuser, espécialement ceux

de Bruges, d'Ypre, de Courtray, d'Audenarde, et du Franc de Bruges. Si

envoyèrent devant en Angleterre devers le roi et son conseil, pour

impétrer un sauf conduit, afin que sûrement ils se pussent venir

excuser. Le roi, qui étoit un peu refroidi de son aïr, leur accorda.

Et vinrent gens d'état de toutes les bonnes villes de Flandre, excepté

de Gand, en Angleterre devers le roi, environ la Saint-Michel; et se

tenoit à Wesmoustier dehors Londres. Là s'excusèrent-ils si bel de la

mort d'Artevelle, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en

savoient, et si ils l'eussent sçu, c'étoient ceux qui défendu et gardé

l'en eussent à leur pouvoir; mais étoient de la mort de lui durement

courroucés et désolés; et le plaignoient et regrettoient grandement,

car ils reconnoissoient bien qu'il leur avoit été moult propice et

nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régné et gouverné le pays de

Flandre bellement et sagement; et si ceux de Gand, par leur outrage,

l'avoient tué, on leur feroit amender si grossement qu'il devroit bien

suffire. Et remontrèrent encore au roi et à son conseil que si

Artevelle étoit mort, pour ce n'étoit-il mie éloigné de la grâce et de

l'amour des Flamands; sauf et excepté qu'il n'avoit que faire de

tendre à l'héritage de Flandre, que ils le dussent tollir au comte

Louis de Flandre, leur naturel seigneur, combien qu'il fût François,

ni à son fils son droit hoir, pour lui en hériter, ni son fils le

prince de Galles; car ceux de Flandre ne s'y consentiroient jamais.

«Mais, cher sire, vous avez de beaux enfans, fils et filles: le prince

votre ains-né fils ne peut faillir qu'il ne soit encore grand sire

durement sans l'héritage de Flandre, et vous avez une fille puis-née,

et nous avons un jeune damoisel que nous nourrissons et gardons, qui

est héritier de Flandre: si se pourroit bien encore faire un mariage

d'eux deux. Ainsi demeureroit toujours la comté de Flandre à l'un de

vos enfans.» Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent

grandement le courage et le mautalent du roi d'Angleterre; et se tint

finablement assez bien content des Flamands, et les Flamands de lui.

Ainsi fut entr'oubliée petit à petit la mort Jacques d'Artevelle.

[139] Édouard débarqua dans le port de Sandwich le 26 juillet.

FROISSART, _Chroniques_.

INVASION D'ÉDOUARD III.

1346.

Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et

vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment

le roy de France le poursuivoit tousjours de l'autre part de

Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et

coment les Anglois passèrent le pont de Poissi.

En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nefs

pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à

grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite

diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que

le roy faisoit faire à Harefleur en Normendie, de laquelle on disoit

que onques mais si belle n'avoit esté armée ni mise en mer, demoura

tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant

multitude de nefs que l'on estimoit bien à douze cens grosses nefs,

sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendit en Normendie au

lieu que l'on dit la Hogue-St-Waast[140]; et fut le mercredi

douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et

d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[141], qui le

menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et

premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[142], à laquelle il

ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en partit, et vint

d'ilec à Montebourg[143], où il s'arresta par aucun temps; et

endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit

par tout le pays de Coustantin[144]. Après, le roy d'Angleterre vint à

la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les

biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en

garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun,

chevaliers.

[140] _La Hogue._ «Assez près de Saint-Sauveur-le-Viconte,

l'héritage de messire Geoffroi de Harcourt.» (Froissart.)

[141] Geoffroy d'Harcourt avait remplacé Robert d'Artois dans les

conseils du roi d'Angleterre. (_Note de M. Paulin Paris._)

[142] _Neuilly-l'Évesque_, entre _Saint-Lô_ et _Carentan_.

[143] _Montebourg_, à deux lieues de Valognes.

[144] Le Cotentin; chef-lieu Coutances.

Et quant le roy d'Angleterre se partit de Carentan, aucuns Normans,

avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et

recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux

chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.

Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et

fist enterrer solempnellement les testes de trois chevaliers[145] qui

pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la

ville, qui estoit toute plaine de biens et garnie. D'ilec s'en passa

par la ville de Thorigny[146], ardant et gastant le pays; et manda

par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit

communément, aux bourgeois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy

de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit

loyaument et leur donroit plusieurs grans libertés, et, en la fin des

lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que

bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains.

Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage,

en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il

oït la response des bourgeois de Caen, si leur assigna jour de

bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès

le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine

vingt-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient

capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran,

évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran

chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors

connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan

de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si

assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur

archiers aussi menu que si ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit

tant qu'il povoit, meismement ès prés, sus la boucherie et au pont

aussi, pour ce que ilec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si

comme l'on dit, pour faire secours, portoient à leurs maris les huis

et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent

plus fors à eux combattre. Toutes voies, pour ce que les archiers

avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy

retraire en la ville et se combattirent du matin jusques aux vespres.

Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville

issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy

c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en

Angleterre.

[145] Guillaume Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson et Richard

de Persy. (_Note de M. Paulin Paris._)

[146] _Thorigny_, à trois lieues de _Saint-Lô_.

Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de

Roen et plusieurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour

noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se

retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux.

Entre deux, les Anglois cherchoient[147] moult diligeamment la ville

de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et

ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en

Angleterre, et ardit grant partie de la ville de Caen en soy issant;

mais au fort de la ville ne fist-il oncques mal ni n'y arresta point,

car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en partit tantost, et s'en

ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui

tout le pays ardoit et gastoit.

[147] Parcouroient.

Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista

viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le

roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au

Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et

quant il fut entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre, s'il

vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir;

lequel respondit que devant Paris il se combatroit au roy de France.

Quant le roy de France oït ce, si s'en retourna à Paris, et s'en vint

mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ainsi, comme le

roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida

prendre la ville, mais l'on luy résista viguereusement. Si s'en

partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent

à Mantes, et quant il oït dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y

voult faire point de demeure, mais s'en vint à Meullenc, là où il

perdit de ses gens; pour laquelle chose il fut tant irié que, en la

plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[148], il fist

mettre le feu et la fist tout ardoir.

[148] Les _Mureaux_, village près de Meulan.

Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours

le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de

Saine, tellement que en plusieurs fois l'ost de l'un povoit voir

l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fut à

Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les

coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes

d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement

que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux

et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans

cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle

Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent

le feu par plusieurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur

saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans

estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos

successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient, si

estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers

soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au

royaume de France, et aussi comme traïson évident, comme nul des

nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant

par l'espace de six jours ès propres maisons du roy, et ainsi comme au

milieu de France, si comme est Poissi, Saint-Germain-en-Laye et

Montjoie[149], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du

roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car

les nobles faisoient afondrer les basteaux et rompre les pons par tous

les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au

contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les basteaux,

pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit

à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimanche et s'en

vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour

estre à l'encontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant

Paris, si comme dit est.

[149] _Montjoie._ C'était le château féodal de l'abbaye de

Saint-Denis, et c'est à cause de lui que le cri de guerre du roi

de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis!_ Ce

château fort était situé au-dessous de Saint-Germain, vers

_Joyenval_. (_Extrait d'une note de M. Paulin Pâris._)

Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain

contre luy jusques à Poissi, il luy fut donné à entendre que le roy

d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le

pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si

comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans

soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oït les

nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui

s'en estoit fui, si en fut moult dolent et s'en partit de Paris,

et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption

Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps

Charles-le-Chauve qui fut roy et empereur, le roy de France venist à

Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.

Quant le roy fut à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de

l'Assomption moult humblement et très-dévotement, et manda au roy

d'Angleterre, par l'archevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit

acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondit frauduleusement, si

comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il

adresecroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response

frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie

bien sain; car en vérité il n'est nulle pestilence plus puissant de

gréver et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier.

Si s'en partit le roy de Saint-Denis, et passa de rechief par Paris

dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le

Bourc-la-Royne, et ilec se logea le mercredi; et endementres le roy

d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et

cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse

de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se

disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit

apertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que

le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de

Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité.

Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy

disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un

povre homme. Hélas! adonques fut bien vérifiée celle parole qui dist

ainsi: «Le povre a parlé, et l'on luy dit: Qui est cestui? par

moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.»

Finablement, quant il fut sceu véritablement que l'on refaisoit le

pont, l'on y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne,

laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les

Anglois traioient, et fut toute mise à mort. Et tandis que le roy

estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les

Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy

d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.

Coment le roy d'Angleterre se partit de Poissi et mist le feu par

tous les manoirs royaux et s'enfuit vers Picardie. Et coment le

roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris,

disant à grans soupirs qu'il estoit traï. Et poursuivit

toujours à grant diligence son anemi le roy d'Angleterre.

Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce,

le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières

desploiées, s'en alla sans ce que nul ne le poursuist; dont grant

doleur fut à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel

du roy, sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle

Phelippe-le-Bel, père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait

édifier. Et si fut aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à

Montjoie, et briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy

de France avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la

cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre

s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fut touchié de grant

doleur, jusques dedens le cœur, et moult irié se parti d'Antongny et

s'en retourna à Paris; et en alant par la grant rue n'avoit pas honte

de dire à tous ceux qui le vouloient oïr qu'il estoit traï; et se

doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust esté ainsi mené et

ramené. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manière d'aler

et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy plusieurs

plouroient et non mie sans cause. Ainsi le roy se partit de Paris et

vint de rechief logier à Saint-Denis, avec tout son ost.

En celui an, le duc de Normendie, qui estoit alé en Gascoigne asségier

le chastel d'Aguillon et rien n'y avoit fait, oït des nouvelles que

le roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit

ars les maisons du roy; si en fut moult troublé et laissa toute la

besoigne et s'en partit. Et quant le roy d'Angleterre se partit de

Poissi si s'en vint à Beauvais la cité. Et pour ce que ceux de

Beauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité,

les Anglois, plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours

de la cité et toute l'abbaye de Saint-Lucien, qui tant estoit belle et

noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en

Picardie.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 15 / 36 段