Hainebon, messire Charles de Blois avoit conquis la bonne cité de
Vennes, et avoit assiégé la ville que on appelle Craais. La comtesse
de Montfort et messire Gautier de Mauny envoyèrent tantôt grands
messages au roi Édouard pour lui signifier comment messire Charles de
Blois et les autres seigneurs de France et leurs aidans avoient
reconquis les cités de Rennes, Vennes et les autres bonnes villes et
châteaux de Bretagne; et qu'ils conquerroient tout le remenant s'il ne
les venoit secourir brièvement. Ces messages se partirent de Hainebon,
et s'en allèrent en Angleterre tant qu'ils purent, et arrivèrent en
Cornuaille, et enquirent et demandèrent là du roi où ils le
trouveroient. Si leur fut dit qu'il étoit à Windesore. Si
chevauchèrent celle part à grand exploit.
Or nous souffrirons-nous un petit de ces messagers à parler, et
retournerons à messire Charles de Blois et à ceux de son côté, qui
avoit assiégé la ville de Craais; et tant l'estraignirent et
contraignirent par assauts et par engins, qu'ils ne se purent plus
tenir et se rendirent à messire Charles de Blois, sauf leurs corps et
leur avoir: lequel messire Charles les prit à mercy; et ceux de Craais
lui jurèrent féauté et hommage et le reconnurent à seigneur. Si y mit
le dit messire Charles nouveaux officiers et un bon chevalier à
capitaine; et séjournèrent là les dits seigneurs, pour eux et leurs
gens rafraîchir, bien quinze jours. Là en dedans eurent conseil et
avis qu'ils se trairoient devant Hainebon.
Comment messire Charles de Blois se partit de Craais et vint
mettre le siége devant Hainebon, et comment messire Louis
d'Espaigne y vint.
Adonc se partirent les dessus dits seigneurs et chevaliers de France
de Craais, et se trairent moult arréement devant la forte ville de
Hainebon, qui grandement étoit rafraîchie et renforcée, ravitaillée et
pourvue de toute artillerie. Si l'assiégèrent tout autour si avant
comme assiéger la purent. Le quatrième jour après que ces seigneurs se
furent mis et traits à siége, y vint messire Louis d'Espaigne, qui
s'étoit tenu en la cité de Rennes bien six semaines, et là fait curer
et médeciner ses plaies. Si le virent tous les seigneurs moult
volontiers et le reçurent à grand joie; car il étoit moult honoré et
aimé entre eux, et tenu pour très-bon homme d'armes et vaillant
chevalier; et tel étoit-il vraiment; et aussi il avoit bien cause
qu'ils le fêtassent, car ils ne l'avoient vu puis la bataille dessus
dite. La compagnie des seigneurs de France étoit grandement
multipliée, et accroissoit tous les jours; car grand'foison de
seigneurs de France revenoient de jour en jour du roi d'Espaigne[132],
qui faisoit guerre adonc au roi de Grenade et aux Sarrasins: si que
quand ils passoient par Poitou, et ils oyoient nouvelles des guerres
qui étoient en Bretagne, ils s'en alloient celle part. Le dit messire
Charles avoit fait dresser quinze ou seize engins qui jetoient
ouniement aux murs de Hainebon et à la ville: mais ceux de dedans n'y
accomptoient mie grandement, car ils étoient fort pavaissés et
guérités à l'encontre; et venoient aucunes fois aux murs et aux
créneaux et les frottoient et passoient de leurs chaperons par dépit,
et puis crioient tant qu'ils pouvoient en disant: «Allez, allez
requerre et rapporter vos compagnons qui se reposent au champ de
Kemperlé.» De quoi messire Louis d'Espaigne et les Gennevois eurent
grand yreur et grand dépit.
[132] Alphonse XI, roi de Castille.
Comment messire Louis d'Espaigne requit à messire Charles de
Blois qu'il lui donnât messire Jean le Bouteiller et messire
Hubert du Fresnay pour en faire sa volonté: lequel les lui
donna moult ennuis.
Un jour vint le dit messire Louis d'Espaigne en la tente messire
Charles de Blois et lui demanda un don, présens grand foison de grands
seigneurs de France qui là étoient, en guerdon de tous les services
que faits lui avoit. Le dit messire Charles ne savoit mie quel don il
vouloit demander; car si il l'eût sçu, jamais ne lui eût accordé; si
lui octroya légèrement, pourtant qu'il se sentoit moult tenu à lui.
Quand le don lui fut octroyé, messire Louis dit: «Monseigneur, grands
mercis. Je vous prie donc et requiers que vous fassiez cy venir
tantôt les deux chevaliers qui sont en votre prison à Faouet, dedans
le châtel, messire Jean le Bouteiller et messire Hubert de Fresnay, et
les me donnez pour faire ma volonté; c'est le don que je vous demande.
Ils m'ont chassé, déconfit et navré, et tué messire Alphonse mon
neveu, que je tant aimois: si ne m'en sais autrement venger que je
leur ferai couper les têtes, pardevant leurs compagnons qui laiens
sont enfermés.»
Le dit messire Charles fut tout ébahi quand il ouït messire Louis
ainsi parler; si lui dit moult courtoisement: «Certes, sire, les
prisonniers vous donnerai-je volontiers, puisque demandés les avez;
mais ce seroit grand cruauté et peu d'honneur à vous, et grand blâme
pour nous tous, si vous faisiez de deux si vaillans hommes comme ce
sont, ainsi comme vous avez dit; et nous seroit ce toujours reproché,
et auroient nos ennemis bien cause des nôtres faire ainsi, quand tenir
les pourroient; et nous ne savons que avenir nous est de jour en jour:
pourquoi, cher sire et beau cousin, vous veuillez mieux aviser.»
Messire Louis d'Espaigne répondit, et dit brièvement qu'il n'en seroit
autrement si tous les seigneurs du monde l'en prioient: «Et si vous ne
me tenez convent, sachez que je me partirai, et ne vous servirai ni
aimerai jamais tant que je vive.»
Messire Charles vit bien et aperçut que c'étoit acertes; si n'osa
courroucer plus avant le dit messire Louis, ains envoya tantôt
certains messages au châtelain de Faouet, pour les dessus dits
chevaliers amener en son ost. Ainsi que commandé fut, ainsi fut fait:
les deux chevaliers furent amenés un jour assez matin en la tente
messire Charles de Blois. Quand messire Louis d'Espaigne les sçut
venus, il les alla tantôt voir; aussi firent plusieurs des seigneurs
et chevaliers de France qui les sçurent venus. Quand le dit messire
Louis les vit, il dit: «Ha! seigneurs chevaliers, vous m'avez blessé
du corps et ôté de vie mon cher neveu, que je tant aimois; si convient
que votre vie vous soit ôtée aussi; de ce ne vous peut nul garantir.
Si, vous pouvez confesser s'il vous plaît et prier mercy à Notre
Seigneur, car votre dernier jour est venu.» Les deux chevaliers furent
durement ébahis, ce fut bien raison, et dirent qu'ils ne pouvoient
croire que vaillans hommes ni gens d'armes dussent faire ni consentir
telle cruauté que de mettre à mort chevaliers pris en faits d'armes,
pour guerres de seigneurs; et si fait étoit par outrage, autres gens,
plusieurs chevaliers et écuyers, le pourroient bien comparer en
semblable cas. Les autres seigneurs qui là étoient et oyoient ces
paroles en eurent grand pitié, mais pour prières ni pour plusieurs
bonnes raisons qu'ils pussent faire ni montrer au dit messire Louis,
ils ne le purent ôter de son propos qu'il ne convînt que les dits deux
chevaliers ne fussent décolés après dîner: tant étoit le dit messire
Louis courroucé et ayré sur eux.
Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon
rescouirent les deux dessus dits chevaliers et les emmenèrent à
Hainebon.
Toutes les paroles, demandes et réponses qui premiers furent dites
entre messire Charles et messire Louis, pour occasion de ces deux
chevaliers, sçurent tantôt messire Gautier de Mauny et messire Almaury
de Cliçon par espies, qui toujours alloient couvertement d'un ost en
l'autre; et aussi sçurent toutes ces paroles dernièrement dites, quand
les deux chevaliers furent amenés en la tente messire Charles. Et
quand messire Gautier et messire Almaury de Cliçon ouïrent ces
nouvelles et entendirent que c'étoit acertes, ils en eurent grand
pitié: si appellèrent aucuns de leurs compagnons et leur montrèrent le
meschef des deux chevaliers leurs compagnons, pour avoir conseil
comment ils se maintiendroient et quelle chose ils pourroient faire:
puis commencèrent à penser, l'un çà, l'autre là, et n'en savoient
qu'aviser. Au dernier commença à parler le preux chevalier messire
Gautier de Mauny, et dit: «Seigneurs compagnons, ce seroit grand
honneur pour nous si nous pouvions ces deux chevaliers sauver; et si
nous en mettons en peine et en aventure et nous faillissons, si nous
en sauroit le roi Édouard notre sire gré: aussi feroient tous
prud'hommes qui au temps à venir en pourroient ouïr parler, puisque
nous en aurions fait notre pouvoir. Si vous en dirai mon avis, si vous
avez volonté de l'entreprendre; car il me semble que on doit bien le
corps aventurer, pour les vies de deux si vaillans chevaliers sauver.
J'ai avisé, s'il vous plaît, que nous nous armerons et partirons en
deux parts, dont l'une des parts istra maintenant que on dînera, par
cette porte, et s'en iront les compagnons ranger et montrer sur ces
fossés, pour émouvoir l'ost et pour escarmoucher; bien crois que tous
ceux de l'ost accourront cette part tantôt: vous, messire Almaury, en
serez capitaine, s'il vous plaît, et aurez avec vous mille bons
archers pour les survenans détrier et faire reculer; et je prendrai
cent de mes compagnons et cinq cents archers, et istrons par celle
porterne couvertement, et viendrons par derrière férir en leurs logis
que nous trouveront vuis. J'ai bien avec moi tels gens qui savent bien
la voie aux tentes messire Charles où les deux chevaliers sont; si me
trairai celle part; et je vous promets que je et mes compagnons ferons
notre pouvoir d'eux délivrer, et les amènerons à sauveté, s'il plaît à
Dieu.»
Ce conseil et avis plut bien à tous; et s'en allèrent armer et
appareiller incontinent. Et se partit droit sur l'heure du dîner
messire Almaury de Cliçon à trois cents armures de fer et mille
archers, et fit ouvrir la maître porte de la ville de Hainebon, dont
le chemin alloit droit en l'ost. Si coururent les Anglois et les
Bretons, qui à cheval étoient, jusques en l'ost, en demenant grands
cris et grands hus; et commencèrent à abattre et renverser tentes et
trefs, et à tuer et découper gens où ils les trouvoient. L'ost qui fut
tout effrayé se commença à émouvoir, et s'armèrent toutes manières de
gens le plus tôt qu'ils purent, et se trairent devers les Anglois et
Bretons qui les recueilloient vitement. Là eut dure escarmouche et
forte, et maint homme reversé d'un côté et d'autre. Quand messire
Almaury de Cliçon vit que l'ost s'émouvoit et que près étoient tous
armés et traits sur les champs, il retrait ses gens tout bellement en
combattant, jusques devers les barrières de la ville. Adonc
s'arrêtèrent-ils là tous cois; et les archers étoient tous rangés sur
le chemin d'un côté et d'autre, qui traioient sagettes à pouvoir; et
Gennevois retraioient aussi efforcément contre eux. Là commença le
hutin grand et fort, et y accoururent tous ceux de l'ost que oncques
nul ne demeura, fors les varlets. Entrementes messire Gautier de Mauny
et sa route issirent par une poterne couvertement, et vinrent par
derrière l'ost ès tentes et logis des seigneurs de France. Oncques ne
trouvèrent homme qui leur véast, car tous étoient à l'escarmouche
devant les fossés; et s'en vint le dit messire Gautier de Mauny tout
droit, car bien avoit qui le menoit, en la tente messire Charles de
Blois, et trouva les deux chevaliers, messire Hubert de Fresnay et
messire Jean le Bouteiller, qui n'étoient mie à leur aise: mais ils le
furent sitôt qu'ils virent messire Gautier et sa route: ce fut bien
raison. Si furent tantôt montés sur bons coursiers qu'on leur avoit
amenés: si se partirent et furent ainsi rescous; et rentrèrent dedans
Hainebon par la poterne même par où ils étoient issus; et vint la
comtesse de Montfort contre eux, qui les reçut à grand joie.
Comment le sire de Landernaux et le châtelain de Guingamp furent
pris à l'assaut de Hainebon, qui puis se tournèrent de la
partie messire Charles de Blois.
Encore se combattirent les Anglois et les Bretons qui étoient devant
les barrières et ensonnioient de fait avisé ceux de l'ost, tant que
les deux chevaliers fussent rescous, qui jà l'étoient, quand les
nouvelles en vinrent aux seigneurs de France qui se tenoient à
l'escarmouche, et leur fut dit: «Seigneurs, seigneurs, vous gardez mal
vos prisonniers; jà les ont rescous ceux de Hainebon et remis en leur
forteresse.»
Quand messire Louis d'Espaigne, qui là étoit à l'assaut, entendit ce,
si fut durement courroucé et se tint ainsi que pour déçu, et demanda
quel part les Anglois et les Bretons étoient qui rescous les avoient.
On lui répondit qu'ils étoient jà presque retraits en leur forteresse
et en leur garnison. Dont se retrait messire Louis d'Espaigne vers les
logis tout mautalentif, et laissa la bataille, si comme par ennui.
Aussi se commencèrent à retraire toutes manières de gens. En ce
retrait furent pris deux chevaliers bretons de la partie de la
comtesse, qui trop s'avancèrent; ce fut le sire de Landernaux et le
châtelain de Guingamp, dont messire Charles de Blois eut grand joie.
Depuis que ceux de Hainebon furent retraits, et ceux de l'ost aussi,
menèrent grand joie les Anglois et grand revel de leurs deux
chevaliers qu'ils avoient, et en louèrent grandement messire Gautier
de Mauny, et dirent bien que par son sens et sa hardie entreprise ils
avoient été rescous. Ainsi se portèrent eux d'une part et d'autre.
Celle même nuit furent en la tente messire Charles de Blois tant
prêchés et si bien les deux chevaliers bretons prisonniers, qu'ils se
tournèrent de la partie messire Charles de Blois, et lui firent féauté
et hommage, et relenquirent la comtesse, qui maint bien leur avoit
fait et plusieurs dons donnés: de quoi on parla moult et murmura sur
leur affaire dedans la ville de Hainebon.
Trois jours après cette avenue, tous ces seigneurs de France qui là
étoient devant Hainebon s'assemblèrent devant la tente messire Charles
de Blois, pour avoir conseil qu'ils feroient; car ils véoient bien que
la ville et le châtel de Hainebon étoient si forts qu'ils n'étoient
mie à gagner, tant avoit dedans bonnes gens d'armes qui moult petit
les doutoient, ainsi qu'il étoit apparu; et leur venoient tous les
jours pourvéances et vitailles par la mer. D'autre part, le pays
d'entour étoit si gâté qu'ils ne savoient mais où aller fourrer; et si
leur étoit l'hiver prochain, pourquoi ils ne pouvoient là longuement
demeurer: si que, tous ces points considérés, ils s'accordèrent qu'ils
se partiroient de là, et conseillèrent en bonne foi à messire Charles
de Blois qu'il mît par toutes les cités, les bonnes villes et les
forteresses qu'il avoit conquises, bonnes garnisons et fortes, et si
vaillans capitaines qu'il se pût fier en leur garde; par quoi ses
ennemis ne les pussent reconquérir; et aussi, si aucun vaillant homme
se vouloit entremettre de prendre et donner trève jusques à la
Pentecôte, qu'il s'y accordât légèrement.
Comment messire Charles se partit de Hainebon et s'en vint à
Craais; et comment il prit la ville de Jugon; et comment il eut
trêves entre lui et la comtesse; et comment elle s'en alla en
Angleterre.
A ce conseil se tinrent tous ceux qui là étoient; car c'étoit entre la
Saint-Remy et la Toussaint, l'an de grâce MCCCXLII, que l'hiver
approchoit[133]. Si se partirent tous ces seigneurs de l'ost et
autres, et s'en ralla chacun en sa contrée; et le dit messire Charles
s'en alla droit vers Craais atout ses barons et nobles seigneurs de
Bretagne qu'il avoit là de sa partie. Si retint avec lui plusieurs
seigneurs et chevaliers de France pour lui aider à conseiller. Quand
il fut revenu à Craais, entrementes qu'il entendoit à ordonner de ses
besognes et de ses garnisons, il avint que un riche bourgeois et grand
marchand, qui étoit de la ville que on appelle Jugon, fut encontré de
son maréchal messire Robert de Beaumanoir, et fut pris et amené à
Craais devant messire Charles de Blois. Ce bourgeois faisoit toutes
les pourvéances de madame la comtesse de Montfort à Jugon et autre
part, et étoit moult aimé et cru en la ville de Jugon, qui est moult
fortement fermée et sied très noblement. Aussi fait le châtel qui est
bel et fort; et étoit de la partie de la comtesse dessus dite; et en
étoit châtelain adonc, de par la comtesse, un chevalier moult
gentilhomme que on appeloit messire Girard de Rochefort. Ce bourgeois
qui ainsi fut pris eut moult grand'paour de mourir; si pria que on le
laissât aller par rançon. Messire Charles, brièvement à parler, le fit
tant examiner et enquérir d'une chose et d'autre, qu'il enconvenança
à rendre et à trahir la forte ville de Jugon; et se fit fort qu'il
livreroit l'une des portes par nuit, à certaine heure, car il étoit
tant cru en la ville qu'il en gardoit les clefs; et pour ce mieux
assurer, il en mit son fils en otage. Et ledit messire Charles lui en
devoit et avoit promis à donner cinq cents livres de terre
héréditablement. Ce jour vint; les portes furent ouvertes à minuit;
messire Charles de Blois et ses gens entrèrent en la ville de Jugon à
cette heure, à grand puissance. La guette du châtel s'en aperçut: si
commença à crier: «Alarme, alarme! trahi, trahi!» Les bourgeois, qui
de ce ne se donnoient garde, se commencèrent à émouvoir; et quand ils
virent leur ville perdue, ils se mirent à fuir derrière le châtel par
troupeaux; et le bourgeois qui trahis les avoit se mit à fuir par
couverture[134] avec eux.
[133] Le récit des événements de la guerre de Bretagne est en
général assez exact; il s'accorde si bien avec les chartes et
autres pièces originales, que les historiens de la province
l'adoptent presque sans restriction. Mais il n'en est pas de même
de la chronologie; les faits ne sont pas toujours placés dans
l'ordre ni sous les dates qui leur conviennent, comme nous le
remarquerons à mesure que l'occasion s'en présentera. Ici, par
exemple, Froissart suppose l'année 1342 près de finir, de sorte
qu'en suivant son calcul l'arrivée de Robert d'Artois en
Bretagne, celle du roi d'Angleterre et la plupart des autres
faits qu'il va raconter se seraient passés dans le cours de
l'année 1343; tandis qu'il est constant, par le récit des autres
historiens et par les actes publiés dans le recueil de Rymer et
dans le volume des _Preuves de l'Histoire de Bretagne_, que ces
événements appartiennent à l'année 1342. (_Note de Buchon._)
[134] Afin de couvrir sa trahison.
Quand le jour fut venu, messire Charles et ses gens entrèrent ès
maisons des bourgeois pour eux herberger, et prirent tout ce qu'ils
trouvèrent; et quand messire Charles vit le châtel si fort et si empli
de bourgeois, il dit qu'il ne se partiroit de là jusques adonc qu'il
auroit le châtel à sa volonté. Le châtelain et les bourgeois
aperçurent tantôt que ce bourgeois les avoit trahis: si le prirent et
le pendirent tantôt aux créneaux et aux murs du château. Et pour ce ne
s'en partirent mie messire Charles et ses gens; mais s'ordonnèrent et
appareillèrent fortement et durement. Quand ceux qui dedans le châtel
se tenoient virent que messire Charles ne s'en partiroit point ainsi,
jusques adonc qu'il auroit le châtel, ainsi qu'il avoit dit, et
sentoient qu'ils n'avoient mie pourvéances assez pour eux tenir plus
haut de dix jours, ils s'accordèrent à ce qu'ils se rendroient. Si en
commencèrent à traiter; et se porta le traité entre eux et messire
Charles: qu'ils se rendroient quittement et purement, sauf leurs corps
et leurs biens qui demeurés leur étoient; et firent féauté et hommage
au dit messire Charles de Blois, et le reconnurent à seigneur, et
devinrent tous ses hommes. Ainsi eut messire Charles et le fort châtel
et la bonne ville de Jugon, et en fit une bonne garnison, et y laissa
messire Girard de Rochefort à capitaine, et la rafraîchit d'autres
gens d'armes et de pourvéances.
De ces nouvelles furent la comtesse de Montfort et ceux de sa partie
tous courroucés; mais amender ne le purent: si leur convint porter
leur ennui. Entrementes que ces choses avinrent, s'ensonnièrent aucuns
prud'hommes de Bretagne de parlementer une trève entre le dit messire
Charles et ladite comtesse, laquelle s'y accorda légèrement[135]; et
aussi firent tous ses aidans, car le roi d'Angleterre leur avoit ainsi
mandé par les messages que la dite comtesse et messire Gautier de
Mauny y avoient envoyés. Et tantôt que les dites trèves furent
affermées, la comtesse se mit en mer, en intention d'arriver en
Angleterre, ainsi qu'elle fit, pour parler au roi anglois et lui
montrer toutes ses besognes[136].
[135] Il n'est fait à cette époque, dans les autres historiens
contemporains ni dans les monuments, aucune mention de trêve
entre Charles de Blois et la comtesse de Montfort. Je soupçonne
que Froissart veut parler de celle qui fut conclue entre les deux
parties au commencement de cette année 1342 pour durer jusqu'à la
belle saison. (_Note de Buchon._)
[136] Il est absolument possible que la comtesse ait été alors en
Angleterre; mais le silence des monuments et des historiens,
excepté l'auteur anonyme de la chronique de Flandre, rend ce
voyage très-douteux. On peut soupçonner avec assez de
vraisemblance que Froissart a placé mal à propos sous cette année
un voyage qui n'eut lieu qu'à la fin de juin ou au commencement
de juillet de l'année 1344. (_Note de Buchon._)
FROISSART, _Chroniques_.
JEANNE LA FLAMME.
_Ballade Bretonne._
Épisode du siége d'Hennebon, pendant la guerre de Bretagne.
1341.
Charles de Blois, compétiteur de Jean de Montfort à la couronne
ducale de Bretagne, assiégea le château d'Hennebon après que
son rival eut été fait prisonnier. Jeanne de Flandre, femme de
Jean, défendit Hennebon avec courage, et força les Français à
lever le siége. Elle alla elle-même incendier le camp de
Charles de Blois, et fut à cause de ce fait surnommée Jeanne la
Flamme.
I.
Qu'est-ce qui gravit la montagne? C'est un troupeau de moutons
noirs, je crois.
Ce n'est point un troupeau de moutons noirs; une armée, je ne
dis pas,
Une armée française qui vient mettre le siége devant Hennebon.
II.
Tandis que la duchesse faisait processionnellement le tour de la
ville, toutes les cloches étaient en branle;
Tandis qu'elle chevauchait sur son palefroi blanc, avec son enfant
sur les genoux,
Partout sur son passage les habitants d'Hennebon poussaient des
cris de joie:
Dieu aide le fils et la mère; et qu'il confonde les Français!
Comme la procession finissait, on entendit les Français crier:
C'est maintenant que nous allons prendre tout vivants, dans leur
gîte, la biche et son faon!
Nous avons des chaînes d'or pour les attacher l'un à l'autre.
Jeanne la Flamme leur répondit alors du haut des tours:
Ce n'est pas la biche qui sera prise; le méchant loup[137], je ne
dis pas.
S'il a froid cette nuit, on lui chauffera son trou.
En achevant ces mots, elle descendit furieuse.
Et elle se revêtit d'un corset de fer, et elle se coiffa d'un
casque noir,
Et elle s'arma d'une épée d'acier tranchant, et elle choisit trois
cents soldats,
Et un tison rouge à la main, elle sortit de la ville par un des
angles.
[137] Charles de Blois. Le loup se dit _bleiz_ en bas-breton. Le
poëte fait un jeu de mots entre blois et bleiz.
III.
Or, les Français chantaient gaiement, assis en ce moment à table;
Réunis dans leurs tentes fermées, les Français chantaient dans la
nuit,
Lorsque l'on entendit, au loin, déchanter une voix singulière:
«Plus d'un qui rit ce soir pleurera avant qu'il soit jour;
Plus d'un qui mange du pain blanc mangera de la terre noire et
froide.
Plus d'un qui verse du vin rouge versera bientôt du sang gras;
Plus d'un qui fera de la cendre fait maintenant le fanfaron.»
Plus d'un penchait la tête sur la table, ivre-mort,
Quand retentit ce cri de détresse:--Le feu! Amis, le feu! le feu!
Le feu! le feu! amis, fuyons! c'est Jeanne la Flamme qui l'a mis!
Jeanne la Flamme est la plus intrépide qu'il y ait sur la terre,
vraiment!
Jeanne la Flamme avait mis le feu aux quatre coins du camp;
Et le vent avait propagé l'incendie et illuminé la nuit noire;
Et les tentes étaient brûlées, et les Français grillés,
Et trois mille d'entre eux en cendre, et il n'en échappa que cent.
IV.
Or, Jeanne la Flamme souriait le lendemain, à sa fenêtre,
En jetant ses regards sur la campagne, et en voyant le camp détruit,
Et la fumée qui s'élevait des tentes toutes réduites en petits monceaux
de cendre;