furent venus en l'ost messire Charles de Blois, il lui conta la raison
pourquoi ils avoient laissé le siége de devant Hainebon. Adonc
ordonnèrent-ils entre eux par grand délibération de conseil, que le
dit messire Louis et ceux qui étoient venus avec lui iroient assiéger
la bonne ville de Dignant, qui n'étoit fermée fors d'eau et de palis.
Ainsi demeura la ville de Hainebon en paix une grand pièce, et fut
renforcée et rafraîchie moult grandement. Le dit messire Louis s'en
alla atout son ost assiéger Dignant. Ainsi qu'il s'en alloit, il passa
assez près d'un vieux châtel qu'on appeloit Conquest[128]; et en étoit
châtelain, de par la comtesse, un chevalier de Lombardie, bon
guerroyeur et hardi, qui s'appeloit messire Mansion, et avoit
plusieurs soudoyers avec lui. Quand le dit messire Louis entendit que
le châtel étoit de l'accord de la comtesse, si fit traire son ost
cette part et assaillir fortement. Ceux de dedans se défendirent si
bien que l'assaut dura jusques à la nuit; et se logea l'ost là
endroit. L'endemain il fit l'assaut recommencer; les assaillans
approchèrent si près des murs qu'ils y firent un grand trou, car les
fossés n'étoient mie moult parfons. Si entrèrent dedans par force, et
mirent à mort tous ceux du châtel, excepté le chevalier qu'ils prirent
prisonnier; et y établirent un autre châtelain bon et sûr, et soixante
compagnons avec lui pour garder le châtel. Puis se partit le dit
messire Louis, et s'en alla assiéger la bonne ville de Dignant.
[128] Il n'est guère possible que Louis d'Espagne ait rencontré
sur sa route en allant d'Auray, soit à Bignan, qui est au nord de
cette place, soit à Dinant, qui est à l'orient, à une assez
grande distance, le château de Conquêt, situé à la pointe
occidentale de la Bretagne. Il n'est guère plus possible que
Gautier de Mauny se soit transporté avec une troupe nombreuse, en
une matinée, de Hennebon au _Conquêt de Brest_, c'est-à-dire à plus
de trente lieues. L'historien ignorait donc la position des lieux
dont il a parlé, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas
très-vraisemblable, qu'il existait un autre château de Conquêt
que celui que nous connaissons. (_Note de Buchon._)
La comtesse de Montfort et messire Gautier de Mauny entendirent ces
nouvelles, que messire Louis d'Espaigne et son ost étoient arrêtés
devant le châtel de Conquest; si appela le dit messire Gautier tous
les compagnons soudoyers, et leur dit que ce seroit trop noble
aventure pour eux tous, si ils pouvoient dessiéger le dit châtel et
déconfire le dit messire Louis et tout son ost; et que oncques si
grand honneur n'avint à gens d'armes qu'il leur aviendroit. Tous s'y
accordèrent, et partirent l'endemain au matin de Hainebon, et s'en
allèrent celle part de si grand volonté que peu en demeura en la
ville. Tant chevauchèrent qu'ils vinrent environ nonne au châtel de
Conquest; et trouvèrent qu'il avoit été conquis le jour devant, et
ceux de dedans tous occis, excepté le chevalier messire Mansion, qui
le gardoit; et l'avoient les dits François pourvu et rafraîchi de tous
points et de nouvelles gens. Quand messire Gautier de Mauny entendit
ce, et que messire Louis étoit allé assiéger la ville de Dignant, il
en eut grand deuil, pourtant qu'il ne se pouvoit combattre à lui. Si
dit à ses compagnons qu'il ne partiroit de là, si sauroit quels gens
il avoit au dit châtel, et comment il avoit été perdu. Si
s'appareillèrent lui et ses compagnons pour assaillir le châtel, et
montèrent tous chargés contre mont. Quand les Espaignols qui dedans
étoient les virent en telle manière venir, ils se défendirent tant
qu'ils purent; et ceux de dehors les assaillirent si fortement et
tinrent si près de traire qu'ils approchèrent les murs, malgré ceux du
châtel, et trouvèrent le trou du mur parquoi ils avoient le jour
devant gagné le châtel. Si entrèrent dedans par ce trou même, et
tuèrent tous les Espaignols, excepté dix que aucuns chevaliers prirent
à mercy. Puis se retrairent les Anglois et les Bretons pardevers
Hainebon; car ils ne l'osoient mie grandement éloigner; et laissèrent
le châtel de Conquest tout seul et sans garde, car ils virent bien
qu'il n'étoit mie à tenir.
Comment ceux de Dignant se rendirent à messire Louis d'Espaigne,
et comment il prit la ville de Guerrande; et comment il entra
en mer avec partie de ses gens pour aller à l'aventure.
Or, reviendrai-je à messire Louis d'Espaigne, qui fit loger son ost
hâtivement tout autour de la ville de Dignant en Bretagne, et fit
tantôt faire petits bateaux et nacelles pour assaillir la ville, de
toutes parts, par terre et par yaue. Quand les bourgeois de la ville
virent ce, et bien savoient que leur ville n'étoit fermée que de
palis, ils eurent peur, grands et petits, de perdre corps et avoir: si
s'accordèrent communément qu'ils se rendroient, sauf leur corps et
leur avoir; ce qu'ils firent le quart jour que l'ost fut venu là,
malgré leur capitaine, messire Regnault de Guingant; et le tuèrent en
my le marché, pourtant qu'il ne s'y vouloit accorder. Quand messire
Louis d'Espaigne eut été en la ville de Dignant par deux jours, et eut
pris la féauté des bourgeois, il leur donna pour capitaine celui
Girard de Maulain, écuyer, qu'il trouva laiens prisonnier, et messire
Pierre Portebœuf avec lui: puis s'en alla atout son ost devers une
moult grosse ville séant sur la mer que on appeloit Guerrande, et
l'assiégea par terre; et trouva assez près grand foison de naves et
vaisseaux pleins de vins que marchands y avoient là menés de Poitou et
de la Rochelle pour vendre. Si eurent tantôt vendu les marchands leurs
vins, et furent mal payés. Et puis fit le dit messire Louis prendre
toutes les naves, et monter gens d'armes dedans, et partie des
Espaignols et des Gennevois, et puis fit l'endemain assaillir la ville
par terre et par mer, qui ne se put longuement défendre: ains fut
assez tôt gagnée par force, et tantôt robée, et mis à l'épée, sans
merci, hommes et femmes et enfants; et cinq églises arses et violées,
dont messire Louis fut durement courroucé. Si fit tantôt pour ce
pendre vingt-quatre de ceux qui ce avoient fait. Là fut gagné grand
trésor, si que chacun en eut tant qu'il put porter; car la ville étoit
grande, riche et marchande.
Quand cette grosse ville, qui Guerrande étoit appelée, fut ainsi
gagnée, robée et exilliée, ils ne sçurent plus avant où aller pour
gagner. Si se mit le dit messire Louis en ces vaisseaux qu'il avoit
trouvés sur mer en la compagnie de messire Othon Dorie et d'aucuns
Gennevois et Espaignols pour aller aucune part, pour aventurer sur la
marine; et le vicomte de Rohan, l'évêque de Léon, messire Hervey son
neveu, et tous les autres s'en revinrent en l'ost messire Charles de
Blois, qui encore séoit devant le châtel d'Auroy. Si trouvèrent grand
foison de seigneurs et de chevaliers de France, qui nouvellement
étoient là venus; tels que messire Louis de Poitiers comte de
Valentine, le comte d'Aucerre, le comte de Porcien, le comte de
Joigny, le comte de Boulogne, et plusieurs autres que le roi Philippe
y avoit envoyés pour reconforter son neveu; et aucuns y étoient venus
de leur volonté, pour venir voir et servir messire Charles de Blois.
Et encore n'étoit le fort châtel d'Auroy gagné; mais ceux de dedans
étoient si près menés et si oppressés de famine, qu'ils avoient mangé
par huit jours tous leurs chevaux; et ne les voulut-on prendre à mercy
s'ils ne se rendoient simplement. Quand ils virent que mourir les
convenoit, ils issirent hors couvertement par nuit et se mirent en la
volonté de Dieu, et passèrent tout parmi l'ost, à l'un des côtés, dont
aucuns furent aperçus et tués. Messire Henry de Penefort et messire
Olivier son frère et plusieurs autres se sauvèrent et échappèrent par
un boschet qui là étoit, et s'en allèrent droit à Hainebon devers la
comtesse et les compagnons chevaliers anglois et bretons qui les
reçurent liement.
Comment, après la prise d'Auroy, messire Charles de Blois alla
assiéger Vennes, laquelle se rendit à lui.
Ainsi reconquit messire Charles de Blois le fort châtel d'Auroy, par
affamer ceux qui le gardoient, où il avoit sis par l'espace de dix
semaines et plus. Si le fit refaire et rappareiller, et bien garnir de
gens d'armes et de toutes pourvéances, et puis s'en partit et alla à
tout son ost assiéger la cité de Vennes, dont messire Geffroy de
Malestroit étoit capitaine, et se logea tout autour. L'endemain,
aucuns compagnons bretons et soudoyers qui gisoient en une ville qu'on
appelle Ployermel, issirent hors et se mirent en aventure pour gagner:
si vinrent assaillir l'ost messire Charles, et se férirent en l'un des
côtés secrètement, mais ils furent enclos, quand l'ost fut estourmi,
et perdirent de leurs gens grossement: les autres s'enfuirent, et
furent suivis jusques assez près de Ployermel, qui étoit assez près de
Vennes. Quand ceux de l'ost qui étoient armés furent revenus de la
chasse, ils allèrent, de ce retour même, assaillir la ville de Vennes
fortement et roidement, et gagnèrent par force les barrières jusques à
la porte de la cité.
Là eut très-fort assaut, et plusieurs morts et navrés d'une part et
d'autre, et dura jusques à la nuit. Adonc fut accordé un répit qui
devoit durer l'endemain tout le jour, pour les bourgeois conseiller,
s'ils se voudroient rendre ou non. L'endemain ils furent si conseillés
qu'ils se rendirent, mau-gré messire Geoffroy de Malestroit, leur
capitaine; et quand il vit ce, il se mit hors de la cité
descongnuement, entrementes qu'on parlementoit, et s'en alla devers
Hainebon. Et le parlement se fit ainsi, que messire Charles de Blois
et tous les seigneurs de France entrèrent en la cité et prirent la
féauté des bourgeois, et se reposèrent en la cité par cinq jours; puis
s'en partirent, et allèrent assiéger une autre forte cité, que on
appelle Craais. Or lairai à parler un petit d'eux, et retournerai à
messire Louis d'Espaigne.
Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon
déconfirent messire Louis d'Espaigne et sa route, et gagnèrent
tout l'avoir qu'il avoit conquis; et comment il échappa.
Sachez que quand messire Louis d'Espaigne fut monté au port de
Guerrande-sur-Mer, il et sa compagnie allèrent tant nageant
par mer qu'ils arrivèrent en la Bretagne bretonnante[129],
au port de Kemperlé, et assez près de Kemper-Corentin et de
Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne[130]; et issirent des naves et allèrent
ardoir et rober tout le pays; et trouvèrent si grand avoir que
merveilles seroit à raconter. Si l'apportoient tout en leurs naves et
puis ralloient d'autre part rober; et ne trouvoient nullui qui leur
défendît. Quand messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon
sçurent les nouvelles de messire Louis d'Espaigne et de ses
compagnons, ils eurent conseil qu'ils iroient celle part: puis le
découvrirent à messire Yvon de Treseguidy, au châtelain de Guingamp,
au seigneur de Landernaux, à messire Guillaume de Quadoudal, aux deux
frères de Penefort, et à tous les chevaliers qui là étoient dedans
Hainebon, qui tous s'y accordèrent de bonne volonté. Lors se mirent
tous en leurs vaisseaux, et prirent trois mille archers avec eux, et
ne cessèrent de nager jusques à tant qu'ils vinrent droit au port où
les naves messire Louis étoient ancrées. Si entrèrent dedans, et
tuèrent tous ceux qui les naves gardoient; et trouvèrent dedans si
grand avoir qu'ils s'en émerveillèrent durement, que les Espaignols
avoient là dedans apporté: puis se mirent à terre et se mirent en
plusieurs lieux à maisons ardoir et villes. Si se partirent en trois
batailles, par grand sens, pour plus tôt trouver leurs ennemis, et
laissèrent trois cents archers pour garder leur navie et l'avoir
qu'ils avoient gagné, puis se mirent à la voye par plusieurs chemins.
[129] On appelait ainsi la basse Bretagne; la haute se nommait
Bretagne Galot.
[130] Saint-Mathieu-Fin-de-Terre, cap situé à la pointe
occidentale de la Bretagne, près du Conquêt.
Ces nouvelles vinrent à messire Louis d'Espaigne que les Anglois
étoient arrivés efforcément et le quéroient: si rassembla toutes ses
gens, et se mit au retour devers ses naves, pour entrer dedans. Ainsi
qu'il s'en revenoit, tous ceux du pays le poursuivoient, hommes et
femmes, qui avoient perdu leur avoir; et il se hâtoit tant qu'il
pouvoit. Si encontra l'une des trois batailles, et vit bien que
combattre le convenoit: si se mit en bon convenant, car il étoit hardi
chevalier et conforté durement, et fit là aucuns chevaliers nouveaux,
espécialement un sien neveu, que on appeloit Alphonse. Si se férirent
en cette première bataille si roidement qu'ils en ruèrent maint par
terre; et eût été tantôt toute déconfite et sans remède, si n'eussent
été les deux autres batailles qui y survinrent, par le cri et par le
hu qu'ils avoient ouï des gens du pays. Lors commença le hutin à
renforcer et les archers si fort à traire que Gennevois et Espaignols
furent déconfits et presque tous morts et tués à grand meschef; car
ceux du pays, qui les suivoient à bourlets et à piques, y survinrent,
qui les partuèrent tous, et rescouoient ce qu'ils pouvoient de leur
perte. Si que à grand meschef le dit messire Louis se partit de la
bataille, durement navré en plusieurs lieux, et s'en affuit pardevers
ses naves tout déconfit, et ne remmena, de bien sept mille hommes
qu'il avoit avec lui, plus haut de trois cents, et y laissa mort son
neveu, que moult aimoit, messire Alphonse d'Espaigne; dont il étoit en
cœur, et fut depuis ce moult destroit et courroucé, mais amender ne
le put.
Comment messire Gautier de Mauny poursuivit messire Louis
d'Espaigne jusques bien près de Rennes, et comment il assaillit
la Roche-Périou.
Quand il fut revenu à ses naves, il cuida entrer dedans; mais il les
trouva si bien gardées qu'il ne put entrer dedans; si se mit dans un
vaisseau qu'on appelle lique, à grand meschef et en grand'hâte, atout
ce de gens qu'il avoit échappés, et se mit fortement à nager. Quand
ces chevaliers d'Angleterre et de Bretagne dessus nommés eurent
déconfit leurs ennemis, et ils aperçurent que le dit messire Louis
s'en étoit parti et allé devers les vaisseaux, ils se mirent tous à
aller après lui, tant qu'ils purent, et laissèrent les gens du pays
convenir du remenant et eux venger, et reprendre partie de ce qu'on
leur avoit robé. Quand ils furent venus à leurs vaisseaux, ils
trouvèrent que le dit messire Louis étoit entré en une lique qu'il
avoit trouvée, et s'en alloit fuyant tant qu'il pouvoit.
Ils entrèrent tantôt ès plus appareillés vaisseaux qu'ils trouvèrent
là, et dressèrent leurs voiles, et nagèrent tant qu'ils purent après
le dit messire Louis; car il leur étoit avis qu'ils n'avoient rien
fait, si le dit messire Louis leur échappoit. Ils eurent bon vent à
souhait, et le véoient toudis nager si fortement qu'ils ne le
pouvoient raconsuir. Tant nagèrent à force de bras les marroniers
messire Louis, qu'ils vinrent à un port qu'on appelle Redon. Là
descendit le dit messire Louis et ceux qui échappés étoient avec lui,
et entrèrent en la ville de Redon. Ils ne furent mie grandement
arrêtés en la dite ville quand ils ouïrent dire que les Anglois
étoient arrivés, et qu'ils descendoient pour eux combattre. Adonc se
hâta le dit messire Louis, qui ne se vit mie pareil contre eux, et
monta sur petits chevaux qu'il emprunta en la ville; et s'en alla
droit vers la cité de Rennes, qui est assez près de là; et montèrent
aussi ses gens qui purent recouvrer de chevaux; et qui ne purent, se
partirent tout à pied, suivant leur maître. Si en y eut plusieurs de
laissés et mal montés r'atteints, qui eurent mal finé quand ils
chéirent ès mains de leurs ennemis. Toute fois le dit messire Louis se
sauva, et ne le purent les Anglois aconsuir; et s'en vint à petite
menée en la cité de Rennes; et les Anglois et les Bretons s'en
retournèrent et vinrent à Redon, et là se reposèrent cette nuit.
L'endemain ils se remirent à chemin par mer, pour venir à Hainebon par
devers la comtesse leur dame, mais ils eurent vent contraire; si leur
convint prendre port trois lieues près de Dignant; puis se mirent à
chemin par terre, ainsi qu'ils purent, et gâtèrent le pays d'entour
Dignant; et prenoient chevaux tels que chacun purent trouver, l'un à
selle, l'autre sans selle, et allèrent tant qu'ils vinrent une nuit
assez près de Roche-Périou. Quand ils furent là venus, messire Gautier
de Mauny dit à ses compagnons: «Certainement, seigneurs, je irois
volontiers assaillir ce fort châtel, si j'avois compagnie, comme
travaillé que je sois, pour essayer si nous y pourrions rien
conquêter.» Les autres chevaliers répondirent tous: «Sire, allez-y
hardiment, nous vous suivrons jusques à la mort.»
Adonc se mirent tous à monter contre mont la montagne, tous prêts et
appareillés d'assaillir. A ce point étoit cel écuyer qu'on appeloit
Girard de Maulain, comme châtelain, qui avoit été prisonnier à
Dignant, si comme vous avez ouï; lequel fit armer appertement toutes
ses gens et aller aux guérites et défenses; et ne se mit point
derrière, mais vint à toutes ses gens pour défendre le châtel. Là eut
un fort assaut, dur et périlleux, et y eut plusieurs chevaliers et
écuyers navrés, entre lesquels messire Jean le Bouteiller et messire
Mathieu de Fresnay furent durement blessés, et tant qu'il les convint
rapporter à val, et mettre gésir ès prés avec les autres navrés.
Comment ceux de Hainebon se partirent de la Roche-Périou et
allèrent devant Faouet, un autre fort châtel, pour l'assaillir.
Cil Girard de Maulain avoit un frère, hardi écuyer et conforté
durement, que on clamoit Régnier de Maulain, et étoit châtelain d'un
autre petit fort que on appeloit Faouet, qui sied à moins d'une lieue
près de Roche-Périou. Quand ce Régnier entendit que Bretons et Anglois
assailloient son frère, il fit armer de ses compagnons jusques à
quarante; si issit hors, et chevaucha par devers Roche-Périou pour
aventures, et pour voir s'il pourroit en aucune manière à son frère
valoir ni aider. Si lui avint si bien qu'il survint sur ces chevaliers
et écuyers navrés et sur leur menée, qui gissoient dessous le châtel
en un pré: si leur coururent sus, et prirent les deux chevaliers et
les écuyers navrés; et les fit porter et emmener pardevers Faouet en
prison, ainsi blessés qu'ils étoient. Aucuns de leur menée s'en
affuirent à messire Gautier de Mauny et les autres chevaliers, qui
étoient grandement intentifs d'assaillir, et leur dirent l'aventure
comment on emmenoit ces chevaliers et écuyers pardevers Faouet en
prison, et comment ils avoient été pris. Quand les chevaliers
entendirent ces nouvelles, ils furent trop durement courroucés, et
firent cesser l'assaut, et se mirent à aller tant qu'ils purent, qui
mieux mieux, devers Faouet, pour raconsuir s'ils pussent ceux qui
emmenoient ces prisonniers; mais ils ne se purent tant hâter que le
dit Régnier de Maulain ne fût jà rentré en son châtel atout ses
prisonniers, avant qu'ils fussent venus là. Quand ils furent là venus,
l'un devant, l'autre après, ils commencèrent à assaillir, ainsi
travaillés qu'ils étoient; mais petit y firent adonc; car le dit
Régnier et ses compagnons se défendirent vassalement. Et jà étoit
tard, et tous étoient travaillés durement; si eurent conseil qu'ils se
logeroient et reposeroient celle nuit pour assaillir l'endemain.
Comment ceux de Hainebon se partirent de Faouet sans rien faire;
et comment ils prirent Goy-la-Forêt et tuèrent tous ceux qui
dedans étoient.
Girard de Maulain sçut, tantôt que ces seigneurs se furent partis de
là, le beau fait que son frère Régnier avoit fait pour lui secourir;
si en eut grand joie. Et sçut que ces seigneurs étoient, pour ce,
traits devant Faouet, et le conquerroient s'ils pouvoient. Si se
appensa qu'il feroit aussi beau service à son frère, s'il pouvoit,
comme son frère lui avoit fait: si monta par nuit sur son cheval, et
vint un petit devant le jour à Dignant; et fit tant qu'il parla tantôt
à messire Pierre Portebeuf, son bon compagnon, qui étoit capitaine et
souverain de Dignant avec lui, si comme vous avez ouï, et lui conta
l'aventure, et pourquoi il étoit là venu. Si eurent conseil que sitôt
que jour seroit il assembleroit tous les bourgeois de la ville, et
leur démontreroit la besogne, et les feroit armer s'il pouvoit pour
aller desassiéger le châtel de Faouet.
Quand grand jour fut et tous les bourgeois furent assemblés en la
halle de la ville, Girard de Maulain leur démontra la besogne si
bellement que les bourgeois et les soudoyers furent d'accord d'eux
armer, et de partir tantôt, et d'aller où l'on les voudroit mener; et
firent sonner le ban-cloche, et s'armèrent toutes gens: puis issirent
hors, et se mirent en voie tant qu'ils purent pardevers Faouet; et
étoient bien six mille hommes, que uns que autres. Messire Gautier de
Mauny et les autres seigneurs le sçurent tantôt par une espie. Si
eurent conseil ensemble pour regarder et aviser quelle chose leur
seroit bonne à faire; si que, tout considéré, le bien et le mal, ils
s'accordèrent à ce qu'ils se partiroient ainsi qu'ils pourroient
pardevers Hainebon, car grand meschef leur pourroit avenir s'ils
demeuroient longuement là; car si ceux de Dignant leur venoient d'une
part, et l'ost messire Charles de Blois et des seigneurs de France
d'autre part, ils seroient enclos et tous pris et morts, à la volonté
de leurs ennemis. Si s'accordèrent à ce que le meilleur point étoit de
laisser leurs compagnons en prison que tout perdre, jusques adonc
qu'ils le pourroient amender. Lors se partirent de là et se mirent à
voie pour revenir à Hainebon. Ainsi qu'ils revenoient vers Hainebon,
ils vinrent passant pardevant un châtel que on appeloit Goy-la-Forêt,
qui quinze jours devant étoit rendu à messire Charles de Blois; et
l'avoit le dit messire Charles livré à garder à messire Hervey de Léon
et à messire Guy de Goy, qui paravant le tenoit; lesquels deux
chevaliers n'étoient point laiens quand ces seigneurs bretons et
anglois vinrent là passant, mais étoient en l'ost messire Charles,
avec les seigneurs de France devant la ville de Craais, qu'ils avoient
assiégée. Quand messire Gautier de Mauny vit le château de
Goy-la-Forêt, qui étoit merveilleusement fort, il dit à ces seigneurs
et chevaliers de Bretagne qui étoient avec lui qu'il n'iroit plus
avant et ne se partiroit de là, comme travaillé qu'il fût, si auroit
assailli ce fort châtel, et vu le convenant de ceux de dedans. Si
commanda tantôt aux archers que chacun le suist, et à ses compagnons
aussi; puis prit sa targe à son col, et monta contre mont jusques aux
barrières et aux fossés du châtel; et tous les autres Bretons et
Anglois le suirent. Lors commencèrent fort à assaillir, et ceux de
dedans fortement à eux défendre, combien qu'ils n'eussent pas leur
capitaine. Là eut très-fort assaut et grand foison de bien faisans
dedans et dehors; et dura jusques à basses vespres; et ce bon
chevalier, messire Gautier de Mauny, semonnoit fortement les
assaillans, et se mettoit toujours au devant des autres au plus grand
péril; et les archers traioient si ouniement que ceux du châtel ne
s'osoient montrer, si petit non.
Si firent tant le dit messire Gautier et ses compagnons, que les
fossés furent emplis de l'un des côtés d'estrain et de bois, parquoi
ils vinrent jusques aux murs et piquèrent tant de grands mails et pics
de fer et de marteaux, que le mur fut troué une toise de large: si
entrèrent les dits Anglois et Bretons dedans ce châtel par force, et
tuèrent tous ceux qu'ils y trouvèrent et se logèrent là endroit.
L'endemain ils se mirent à chemin, et allèrent par telle manière
qu'ils vinrent à Hainebon. Et d'autre part Girart de Maulain, qui
étoit à Dignant venu querir le secours, et qui l'emmenoit devers
Faouet exploita tant, avec ceux qu'il emmenoit, qu'ils vinrent à
Faouet, et trouvèrent que les Anglois et les Bretons s'en étoient
partis. Si issit Régnier de Maulain contre eux, et les reçut liement,
puis après dîner s'en retournèrent à Dignant.
Comment la comtesse de Montfort reçut liement messire Gautier de
Mauny et ses compagnons; et comment la ville de Craais se
rendit à messire Charles de Blois.
Quand la comtesse de Monfort sçut les nouvelles de la revenue des
dessus dits Anglois et Bretons, elle en fut grandement réjouie; si
alla contre eux, et les fêta liement et baisa et accola chacun de
grand cœur; et avoit fait appareiller au châtel pour mieux eux fêter,
et donna à dîner moult noblement à tous les chevaliers et écuyers de
renom, et leur demanda moult intentivement de leurs aventures, combien
qu'elle en sçût jà grand partie. Chacun lui conta ce qu'il en savoit,
et des bien faisans ce que chacun en avoit vu. Là endroit furent
ramentues maintes prouesses et plusieurs travaux, maint grand fait
d'armes et périlleux, et maintes hardies entreprises faites par ceux
qui là furent; ce peut et doit savoir chacun qui a été souvent en
armes, et les doit-on tenir et réputer pour preux: mais sur tous
emportoit la huée et le chapelet[131] messire Gautier de Mauny.
[131] En avait la principale gloire et le chapeau, ou la
couronne.