longuement devant la cité de Rennes et y firent grands dommages et
plusieurs assauts par les Espaignols et par les Gennevois; et ceux de
dedans se défendirent aussi fortement et vaillamment, par le conseil
du seigneur de Quadudal, et si sagement que ceux du dehors y perdirent
plus souvent qu'ils n'y gagnèrent. En icelui temps, sitôt que la dite
comtesse sçut que ces seigneurs de France étoient venus en Bretagne à
si grand puissance, elle envoya messire Almaury de Cliçon en
Angleterre parler au roi Édouard et pour prier et requérir secours et
aide, par telle condition que le jeune enfant, fils du comte de
Montfort et de la dite comtesse, prendroit à femme l'une des jeunes
filles du roi d'Angleterre, et s'appelleroit duchesse de Bretagne. Le
roi Édouard étoit adonc à Londres, et fêtoit tant qu'il pouvoit le
comte de Salebrin, qui tantôt étoit revenu de sa prison. Si fit moult
grand fête et honneur à messire Almaury de Cliçon, quand il fut à lui
venu; car il étoit moult gentilhomme; et lui octroya toute sa requête
assez brièvement, car il y véoit son avantage en deux manières. Car il
lui fut avis que c'étoit grand chose et noble de la duché de Bretagne,
s'il la pouvoit conquérir; et si étoit la plus belle entrée qu'il
pouvoit avoir pour conquérir le royaume de France, à quoi il tendoit.
Si commanda à messire Gautier de Mauny qu'il aimoit moult, car moult
l'avoit bien servi et loyalement en plusieurs besognes périlleuses,
qu'il prît tant de gens d'armes que le dit messire Almaury deviseroit
et qu'il lui suffiroit, et s'appareillât le plus tôt qu'il pourroit
pour aller aider à la comtesse de Montfort, et prît jusques à trois ou
quatre mille archers des meilleurs d'Angleterre. Le dit messire
Gautier fit moult volontiers le commandement son seigneur: si
s'appareilla le plus tôt qu'il put, et se mit en mer avec ledit
messire Almaury. Avec lui allèrent les deux frères de Leyndehale,
messire Louis et messire Jean, le Haze de Brabant, messire Hubert de
Frenay, messire Alain de Sirehonde et plusieurs autres que je ne sais
mie nommer, et avec eux six mille archers. Mais un grand tourment et
vent contraire les prit en mer, parquoi il les convint demeurer sur la
mer par le terme de soixante jours, ainçois qu'ils pussent venir à
Hainebon, où la comtesse de Montfort les attendoit de jour en jour, à
grand'mésaise de cœur, pour le grand meschef qu'elle savoit que ses
gens soutenoient, qui étoient dedans la cité de Rennes, où vaillamment
ils se tenoient.
Comment les bourgeois de Rennes rendirent la cité à monseigneur
de Blois.
Or est à savoir que messire Charles de Blois et ces seigneurs de
France sirent longuement devant la cité de Rennes, et tant qu'ils y
firent très-grand dommage, par quoi les bourgeois en furent durement
ennuyés; et volontiers se fussent accordés à rendre la cité, s'ils
eussent osé; mais messire Guillaume de Quadudal ne s'y vouloit
accorder nullement. Quand les bourgeois et le commun de la cité eurent
assez souffert, et qu'ils ne véoient aucun secours de nulle part
venir, ils se voulurent rendre; mais le dit messire Guillaume ne s'y
voulut accorder. Au dernier, ils prirent le dit messire Guillaume et
le mirent en prison; et puis eurent en convenant à messire Charles
qu'ils se rendroient l'endemain, par telle condition que tous ceux de
la partie de la comtesse de Montfort s'en pouvoient aller sauvement
quel part qu'ils voudroient. Le dit messire Charles de Blois leur
accorda. Ainsi fut la cité de Rennes rendue à messire Charles de
Blois, l'an de grâce mil trois cent quarante-deux, à l'entrée de mai.
Et messire Guillaume de Quadudal ne voulut point demeurer de l'accord
messire Charles de Blois; ains s'en alla tantôt devers Hainebon, où
la comtesse de Montfort étoit, qui fut moult dolente quand elle sçut
que la cité de Rennes étoit rendue. Et si n'oyoit aucune nouvelle de
messire Almaury de Cliçon ni de sa compagnie.
Comment les seigneurs de France se partirent de Rennes et
allèrent assiéger Hainebon, où la comtesse de Montfort étoit.
Quand la cité de Rennes fut rendue, ainsi que vous avez ouï, et les
bourgeois eurent fait féauté à messire Charles de Blois, messire
Charles eut conseil quel part il pourroit aller atout son ost, pour
mieux avant exploiter de conquérir le remenant. Le conseil se tourna à
ce que il se traist pardevers Hainebon, où la comtesse étoit; car
puisque le sire étoit en prison, s'il pouvoit prendre la ville, le
châtel, la comtesse et son fils, il auroit tôt sa guerre affinée.
Ainsi fut fait: si se trairent tous vers Hainebon et assiégèrent la
ville et le châtel tout autour tant qu'ils purent par terre. La
comtesse étoit si bien pourvue de bons chevaliers et d'autres
suffisans gens d'armes qu'il convenoit pour défendre la ville et le
châtel; et toudis étoit en grand soupçon du secours d'Angleterre
qu'elle attendoit; et si n'en oyoit aucunes nouvelles: mais avoit
doute que grand meschef ne leur fût avenu, ou par fortune de mer, ou
par rencontre d'ennemis.
Avec elle étoit en Hainebon l'évêque de Léon en Bretagne, dont messire
Hervey de Léon étoit neveu, qui étoit de la partie messire Charles, et
si y étoit messire Yves de Treseguidy, le sire de Landernaux, le
châtelain de Guingamp, les deux frères de Kerriec, messire Henry et
messire Olivier de Pennefort et plusieurs autres. Quand la comtesse et
ces chevaliers entendirent que ces seigneurs de France venoient pour
eux assiéger, et qu'ils étoient assez près de là, ils firent commander
que on sonnât la ban-cloche, et que chacun s'allât armer et allât à sa
défense, ainsi que ordonné étoit. Ainsi fut fait sans contredit. Quand
messire Charles de Blois et les seigneurs de France furent approchés
de la ville de Hainebon, et ils la virent forte, ils firent leurs gens
loger ainsi que pour faire siége. Aucuns jeunes compagnons gennevois,
espaignols et françois allèrent jusques aux barrières pour paleter et
escarmoucher; et aucuns de ceux de dedans issirent encontre eux, ainsi
que on fait souvent en tels besognes. Là eut plusieurs hutins; et
perdirent plus les Gennevois qu'ils n'y gagnèrent, ainsi qu'il avient
souvent en soi trop follement abandonnant. Quand le vespre approcha,
chacun se restraist à sa loge. L'endemain, les seigneurs eurent
conseil qu'ils feroient assaillir les barrières fortement, pour voir
la contenance de ceux de dedans, et pour voir s'ils y pourroient rien
conquêter, ainsi qu'ils firent; car au tiers jour y assaillirent au
matin, entour heure de prime, aux barrières très-fort; et ceux de
dedans issirent hors, les aucuns les plus suffisans, et se défendirent
si vaillamment que ils firent l'assaut durer jusques à heure de nonne,
que les assaillants se retrairent un petit arrière, et ils laissèrent
foison de morts, et en ramenèrent plenté de blessés. Quand les
seigneurs virent leurs gens retraire, ils en furent durement
courroucés; si firent recommencer l'assaut plus fort que devant; et
aussi ceux de Hainebon s'efforcèrent d'eux très-bien défendre; et la
comtesse, qui étoit armée de corps, et étoit montée sur un bon
coursier, chevauchoit de rue en rue par la ville, et sémonnoit ses
gens de bien défendre, et faisoit les femmes, dames, damoiselles et
autres, défaire les chaussées et porter les pierres aux créneaux pour
jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots pleins de
chaux vive pour jeter sur les assaillants.
Comment la comtesse de Montfort ardit les tentes des seigneurs de
France tandis qu'ils se combattoient aux barrières.
Encore fit cette comtesse de Montfort une très-hardie emprise, qui ne
fait mie à oublier, et que on doit bien recorder à hardi et outrageux
fait d'armes. La dite comtesse montoit aucune fois en une tour tout
haut pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Si regarda, et
vit que tous ceux de l'ost, seigneurs et autres, avoient laissé leurs
logis et étoient presque tous allés voir l'assaut. Elle s'avisa d'un
grand fait, et remonta sur son coursier, ainsi armée comme elle étoit,
et fit monter environ trois cents hommes d'armes avec elle à cheval,
qui gardoient une porte que on n'assailloit point. Si issit de cette
porte à toute sa compagnie, et se férit très-vassalement en ces tentes
et en ces logis des seigneurs de France, qui tantôt furent toutes
arses, tentes et loges, qui n'étoient gardées fors de garçons et de
varlets, qui s'enfuirent sitôt qu'ils virent bouter le feu, et la
comtesse et ses gens entrer. Quand ces seigneurs virent leurs logis
ardoir et ouïrent le hu et le cri qui en venoit, ils furent tous
ébahis, et coururent tous vers leurs logis, criant: «Trahis! trahis!»
Et ne demeura adonc nul à l'assaut. Quand la comtesse vit l'ost
émouvoir, et gens courir de toutes parts, elle rassembla toutes ses
gens et vit bien qu'elle ne pourroit rentrer en la ville sans trop
grand dommage: si s'en alla un autre chemin, droit pardevers le châtel
de Brest, qui sied à trois lieues près de là[125].
[125] Brest est beaucoup plus éloigné de Hennebon: aussi, suivant
les historiens de Bretagne, ce fut dans le château d'Auray et non
dans celui de Brest que la comtesse de Montfort se réfugia. (_Note
de Buchon._)
Quand messire Louis d'Espaigne, qui étoit maréchal de tout l'ost, fut
venu aux logis qui ardoient, et vit la comtesse et ses gens qui s'en
alloient tant qu'ils pouvoient, il se mit à aller après pour les
raconsuir s'il eût pu, et grand foison de gens d'armes avec lui; si
les enchassa, et fit tant qu'il en tua et meshaigna aucuns, qui
étoient mal montés et qui ne pouvoient suivre les bien montés. Toutes
voies la dite comtesse chevaucha tant et si bien, qu'elle et la plus
grand'partie de ses gens vinrent assez à point au bon châtel de Brest,
où elle fut reçue et fêtée à grand joie, de ceux de la ville et du
châtel très-grandement. Quand messire Louis d'Espaigne sçut par les
prisonniers qu'il avoit pris que c'étoit la comtesse qui tel fait
avoit fait et qui échappée lui étoit, il s'en retourna en l'ost, et
conta son aventure aux seigneurs et aux autres, qui grand'merveille en
eurent. Aussi eurent ceux qui étoient dedans Hainebon; et ne pouvoient
penser ni imaginer comment leur dame avoit ce imaginé, ni osé
entreprendre; mais ils furent toute la nuit en grand cuisançon de ce
que la dame ni nul des compagnons ne revenoit. Si n'en savoient que
penser ni que aviser; et ce n'étoit pas grand merveille.
Comment les François assaillirent Hainebon moult asprement, et
comment messire Charles de Blois alla assiéger Auroy.
Lendemain les seigneurs de France, qui avoient perdu leurs tentes et
leurs pourvéances, eurent conseil qu'ils se logeroient d'arbres et de
feuilles plus près de la ville, et qu'ils se maintiendroient plus
sagement. Si s'allèrent loger à grand'peine plus près de la ville, et
disoient souvent à ceux de la ville ainsi: «Allez, seigneurs, allez
querre votre comtesse; certes elle est perdue; vous ne la trouverez
mie de pié-çà.» Quand ceux de la ville, gens d'armes et autres,
ouïrent telles paroles, ils furent ébahis et eurent grand peur que ce
grand meschef ne fût avenu à leur dame; si n'en savoient que croire,
pourtant qu'elle ne revenoit point, et n'en oyoient nulles nouvelles.
Si demeurèrent en tel peur par l'espace de cinq jours. Et la comtesse
qui bien pensoit que ses gens étoient en grand meschef pour li, et en
grand doutance, se pourchassa tant qu'elle eut bien cinq cents
compagnons armés et bien montés; puis se partit de Brest entour
mie-nuit, et s'en vint, à soleil levant, et chevauchant, droit à l'un
des côtés de l'ost, et fit ouvrir la porte du châtel de Hainebon, et
entra dedans à grand joie et à grand son de trompettes et de nacaires;
de quoi l'ost des François fut durement estourmi. Si se firent tous
armer et coururent devers la ville pour assaillir; et ceux dedans aux
fenêtres pour défendre. Là commença grand assaut et fort, qui dura
jusques à haute nonne[126]; et plus y perdirent les assaillants que
les défendants. Environ heure de nonne les seigneurs firent cesser
l'assaut, car leurs gens se faisoient tuer et navrer sans raison; et
retrairent à leur logis. Si eurent conseil et accord que messire
Charles de Blois iroit assiéger le châtel d'Auroy, que le roi Artus
fit faire et fermer, et iroient avec lui le duc de Bourbon, le comte
de Blois son frère, le maréchal de France messire Robert Bertrand, et
messire Hervey de Léon, et partie des Gennevois; et messire Louis
d'Espaigne, le vicomte de Rohan, et tout le remenant des Gennevois et
Espaignols demeureroient devant Hainebon, et manderoient douze grands
engins qu'ils avoient laissés à Rennes pour jeter à la ville et au
châtel de Hainebon; car ils véoient bien qu'ils ne pouvoient gagner ni
rien profiter à l'assaillir. Si que ils firent deux osts; si en
demeura l'un devant Hainebon, et l'autre alla assiéger le châtel
d'Auroy, qui étoit assez près de là: duquel nous parlerons, et nous
souffrirons un petit des autres.
[126] Jusques après midi.
Comment messire Charles de Blois se logea devant Auroy; et
comment messire Amaury de Cliçon amena à la comtesse grand
secours d'Angleterre.
Messire Charles de Blois se mit devant le châtel d'Auroy à toute sa
compagnie, et se logea, et tout son ost environ; et y fit assaillir et
escarmoucher, car ceux du châtel étoient bien pourvus et bien garnis
de bonnes gens d'armes pour tel siége soutenir. Si ne se voulurent
rendre ni laisser le service de la comtesse, qui grands biens leur
avoit faits, pour obéir au dit messire Charles, pour promesses. Dedans
la forteresse avoit deux cents compagnons aidables, uns et autres,
desquels étoient maîtres et capitaines deux chevaliers du pays,
vaillants hommes et hardis durement, messire Henry de Pennefort et
Olivier, son frère. A quatre lieues près de ce château sied la bonne
cité de Vennes, qui fermement se tenoit à la comtesse; et en étoit
messire Geoffroy de Malestroit capitaine, gentilhomme et vaillant
durement. D'autre part sied la bonne ville de Dignant[127] en
Bretagne, qui adonc n'étoit fermée, fors de fossés et de palis: si en
étoit capitaine, de par la comtesse, un durement vaillant homme que on
appeloit le châtelain de Guingamp: mais il étoit adonc dedans
Hainebon avec la comtesse; mais il avoit laissé à Dignant en son hôtel
sa femme et ses filles, et avoit laissé capitaine, en lieu de lui,
messire Regnault, son fils, vaillant chevalier et hardi durement.
[127] La manière dont Froissart parle de ce lieu et la situation
qu'il lui assigne ne peuvent convenir ni à la ville de Dinant
dans le diocèse de Saint-Malo ni à celle de Guingamp dans le
diocèse de Tréguier, que quelques manuscrits et les imprimés
nomment au lieu de Dinant: l'une et l'autre sont trop éloignées
de Vannes et d'Auray. Peut-être faudrait-il changer le _d_ en _b_, et
lire Bignant au lieu de Dignant. Bignant est un gros village ou
bourg assez près de Vannes et d'Auray, et très-bien placé pour
être le théâtre des faits que Froissart va raconter. Peut-être
aussi l'historien connaissait-il mal la géographie de la Bretagne
et s'est-il trompé sur la position de Dinant. (_Note de Buchon._)
Entre ces deux bonnes villes sied un fort châtel qui se tenoit adonc à
messire Charles de Blois, et l'avoit garni de gens d'armes et de
soudoyers qui tous étoient Bourguignons. Si en étoit souverain et
maître un bon écuyer, assez jeune, que on appelait Girard de Maulain;
et avoit avec lui un hardi chevalier, qu'on appeloit messire Pierre
Portebeuf. Ces deux avec leurs compagnons honnissoient et gâtoient
tout le pays de là entour, et contraignoient si ouniment la cité de
Vennes et la bonne ville de Dignant que nulles pourvéances ni
marchandises ne pouvoient entrer ni venir, fors en grand péril et en
grand aventure; car ils chevauchoient l'un jour pardevers Vennes,
l'autre jour par devers Dignant.
Tant chevauchèrent ainsi les dessus dits Bourguignons et leurs routes,
que le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, prit, à un
embuchement qu'il avoit établi, le dit Girart de Maulain à toute sa
compagnie, qui étoient eux vingt-cinq compagnons, et rescouit jusques
à quinze marchands à tout leur avoir qu'ils avoient pris, et les
emmenoient pardevers leurs garnisons, qu'on appelle Roche-Périou. Mais
le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, les conquit tous par
son sens et par sa prouesse, et les emmena à Dignant tous en prison,
dont tout le pays d'entour eut grand joie; et en fut grandement ledit
messire Regnault loué et prisé.
Si me tairai un petit à parler des gens de Vennes, de Dignant et de
Roche-Périou, et reviendrai à la comtesse de Montfort, qui étoit
dedans Hainebon, et à messire Louis d'Espaigne, qui tenoit le siége
devant, et avoit si débrisé et si froissé la ville par les engins, que
ceux de dedans se commencèrent à ébahir et avoir volonté de faire
accord; car ils ne véoient nul secours venir, ni n'en oyoient
nouvelles. Dont il avint que l'évêque messire Guy de Léon, qui étoit
oncle de messire Hervey de Léon, par qui pourchas et conseil le comte
de Montfort avoit été pris, si comme on disoit, dedans la cité de
Nantes, parla un jour audit messire Hervey son neveu, sur assurément,
par longtemps ensemble d'une chose et d'autres; et tant que le dit
évêque devoit pourchasser accord à ses compagnons, pourquoi la ville
de Hainebon seroit rendue à messire Charles de Blois; et ledit messire
Hervey devoit pourchasser d'autre part que ceux de dedans seroient
apaisés envers messire Charles, quittes et délivrés, et ne perdroient
rien de leur avoir. Ainsi se départit ce parlement. Le dit évêque
entra en la ville pour parler aux autres seigneurs. La comtesse se
douta tantôt de mauvais pourchas: si pria à ces seigneurs de Bretagne,
pour l'amour de Dieu, qu'ils ne fissent nulle défaute et que elle
auroit grand secours dedans trois jours. Mais le dit évêque parla tant
et montra tant de raisons à ces seigneurs qu'il les mit en grand
effroi cette nuit. L'endemain il recommença, et leur dit tant de
raisons d'une et d'autres qu'ils étoient tous de son accord ou assez
près. Et jà étoit le dit messire Hervey venu assez près de la ville
pour la prendre de leur accord, quand la comtesse qui regardoit aval
la mer, par une fenêtre du châtel, commença à crier et à faire grand
joie; et disoit tant comme elle pouvoit: «Je vois venir le secours que
j'ai tant désiré.» Deux fois le dit. Chacun de la ville courut tantôt,
qui mieux mieux, aux fenêtres et aux créneaux des murs pour voir que
c'étoit; et virent grand foison de naves, petites et grandes, bien
bastillées, venir pardevers Hainebon: dont chacun fut durement
reconforté, car bien tenoient que c'étoit messire Almaury de Cliçon
qui amenoit ce secours d'Angleterre, dont vous avez par deçà devant
ouï parler, qui par soixante jours avoient eu vent contraire sur mer.
Comment l'évêque de Léon se tourna de la partie messire Charles
de Blois: et comment messire Gautier de Mauny et ceux de
Hainebon abattirent les engins des François qui moult les
grevoient.
Quand le châtelain de Guingamp, messire Yves de Treseguidy, messire
Galeran de Landerneaux et les autres chevaliers virent ce secours
venir, ils dirent à l'évêque qu'il pouvoit bien contremander son
parlement; car point n'étoient conseillés de faire ce qu'il leur
ennortoit. L'évêque, messire Guy de Léon, en fut durement courroucé,
et dit: «Seigneurs, donc départira notre compagnie, car vous
demeurerez deçà vers madame, et je m'en irai par delà pardevers celui
qui plus grand droit y a, ce me semble.» Lors se partit l'évêque de
Hainebon, et défia la dame et tous ses aidans, et s'en alla dénoncer
audit messire Hervey et dire la besogne, ainsi comme elle se portoit.
Ledit messire Hervey fut durement courroucé: si fit tantôt dresser les
plus grands engins qu'ils avoient, au plus près du châtel qu'on put,
et commanda que on ne cessât de jeter par jour et par nuit; puis se
partit de là. Si emmena son oncle, le dit évêque, à messire Louis
d'Espaigne, qui le reçut à bon gré et liement; et aussi fit messire
Charles de Blois quand il fut à lui venu. La comtesse fit à liée chère
appareiller salles et chambres et hôtels pour herberger aisément ces
seigneurs d'Angleterre qui là venoient, et envoya contre eux moult
noblement. Quand ils furent venus et descendus, elle-même vint contre
eux à grand révérence; et si elle les fêta et gracia grandement, ce
n'est pas de merveilles, car elle avoit bien mestier de leur venue, si
comme vous avez ouï.
Si en fit adonc, et depuis aussi, tant comme elle en put faire; et les
emmena adonc tous, chevaliers et écuyers, au châtel herberger et en la
ville à leur aise; et leur donna l'endemain à dîner moult grandement.
Toute la nuit ne cessèrent les engins de jeter, ni l'endemain aussi.
Quand ce vint après dîner que la dame eut fêté ces seigneurs, messire
Gautier de Mauny, qui étoit maître et souverain des Anglois, demanda
de l'état de ceux de la ville et de leur convenant, et de ceux de
l'ost aussi; puis regarda et dit qu'il avoit grand volonté d'aller
abattre ce grand engin, qui si près leur étoit assis et qui si grand
ennui leur faisoit; mais que on le voulût suivre. Messire Yves de
Treseguidy dit qu'il ne lui en faudroit mie à cette première envaye.
Aussi dit le sire de Landerneaux. Adonc s'alla tantôt armer le gentil
chevalier messire Gautier de Mauny; aussi firent tous ses compagnons
quand ils le sçurent; et aussi firent tous les chevaliers bretons et
écuyers qui laiens étoient: puis issirent hors paisiblement par la
porte, et firent aller avec eux trois cents archers. Tant allèrent
traiant les archers qu'il firent fuir ceux qui gardoient le dit engin;
et les gens d'armes qui venoient après les archers en occirent aucuns,
et abattirent ce grand engin, et le détaillèrent tout par pièces. Puis
coururent de randon jusques aux tentes et aux logis, et boutèrent le
feu dedans. Si tuèrent et navrèrent plusieurs de leurs ennemis,
ainçois que l'ost fût estourmi; et puis se retrairent bellement
arrière. Quand l'ost fut estourmi et armé, ils vinrent accourant après
eux comme gens tous forcenés; et quand messire Gautier vit ses gens
accourir et estourmir en démenant grands hus et grands cris, il dit
tout haut: «Jamais ne sois-je salué de ma chère amie, si je rentre en
châtel ni en forteresse jusques à ce que j'aurai l'un de ses venans
versé à terre, ou je y serai versé.» Lors se retourna-t-il le glaive
au poing, devers ses ennemis: aussi firent les deux frères de
Laindehalle, le Haze de Brabant, messire Yves de Treseguidy, messire
Galeran de Landerneaux, et plusieurs autres compagnons, et brochèrent
aux premiers venans. Si en firent plusieurs verser, les jambes contre
mont; aussi en y eut des leurs versés. Là commença un très-fort hutin;
car toujours venoient avant ceux de l'ost. Si monteplioit leur effort;
par quoi il convenoit les Anglois et les Bretons retraire tout
bellement devers leur forteresse. Là put-on voir d'une part et d'autre
belles envayes, belles rescousses, beaux faits d'armes et belles
prouesses, grand foison. Sur tous les autres le faisoit bien, et en
avoit la huée, le gentil chevalier messire Gautier de Mauny; et aussi
moult vaillamment s'y maintinrent ses compagnons et s'y combattirent
très-bien. Quand ils virent que temps fut de retraire, ils se
retrairent bellement et sagement jusques à leurs fossés; et là
rendirent estal tous les chevaliers, combattant jusques à tant que
leurs gens furent entrés à sauveté. Mais sachez que les autres
archers, qui point n'avoient été à abattre les engins, étoient issus
de la ville et rangés sur les fossés, et traioient si fortement qu'ils
firent tous ceux de l'ost reculer, qui eurent grand foison d'hommes et
de chevaux morts et navrés. Quand ceux de l'ost virent que leurs gens
étoient en bersail, et qu'ils perdoient sans rien conquêter, ils
firent leurs gens retraire à leurs logis; et quand ils furent tous
retraits, ceux de la ville se retrairent aussi chacun en son hôtel.
Qui adonc vit la comtesse descendre du châtel à grand chère, et
baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons les uns après les
autres deux ou trois fois, bien put dire que c'étoit une vaillant
dame.
Comment messire Louis d'Espaigne se délogea de devant Hainebon;
et comment messire Charles de Blois l'envoya à Dignant; et
comment il prit le châtel de Conquest.
A l'endemain, messire Louis d'Espaigne appela le vicomte de Rohan,
l'évêque de Léon, messire Hervey de Léon, et le maître des Gennevois,
pour avoir avis et conseil qu'ils feroient et comment ils se
maintiendroient; car ils véoient la ville de Hainebon forte, et le
secours qui venu y étoit; mêmement les archers qui tous les
déconfisoient; parquoi ils perdoient le temps pour néant, et alenoient
à demeurer là, et ne véoient tour ni voie par quoi ils pussent rien
conquêter. Si se accordèrent tous à ce qu'ils se délogeroient
l'endemain et se trairoient vers le châtel d'Auroy, là où messire
Charles de Blois étoit à siége fait, et les autres seigneurs de
France. L'endemain bien matin ils défirent leurs logis et se trairent
celle part, si comme ordonné étoit. Ceux de la ville firent grand huy
après eux, quand ils les virent déloger; et aucuns issirent après eux
pour aventure trouver: mais ils furent rechassés arrière, et perdirent
de leurs compagnons, ainçois qu'ils pussent être retraits à la ville.