il lui conta son aventure; puis s'en alla, par le conseil de sa femme,
qui avoit bien cœur de lion et d'homme, par toutes les cités,
châteaux et bonnes villes qui étoient à lui rendues, et établit
partout bons capitaines, et si grand plenté de soudoyers à pied et à
cheval qu'il y convenoit, et grands pourvéances de vivres à l'avenant;
et paya si bien tous soudoyers à pied et à cheval que chacun le
servoit volontiers. Quand il eut tout ordonné, ainsi qu'il
appartenoit, il s'en revint à Nantes de lez sa femme et de lez les
bourgeois de la cité, qui durement l'aimoient, par semblant, pour les
grands courtoisies qu'il leur faisoit. Or me tairai un petit de lui et
retournerai au roi de France, et à son neveu messire Charles de Blois.
Comment les douze pairs et les barons de France jugèrent que
messire Charles de Blois devoit être duc de Bretagne; et
comment ledit messire Charles les prie qu'ils lui veuillent
aider.
Chacun doit savoir que le roi de France fut durement courroucé, aussi
fut messire Charles de Blois, quand ils sçurent que le comte de
Montfort leur fût ainsi échappé, et s'en étoit allé, ainsi que vous
avez ouï. Toutes voies ils attendirent jusques à la quinzaine que les
pairs et les barons de France devoient rendre leur jugement de la
duché de Bretagne. Si l'adjugèrent à messire Charles de Blois, et en
ôtèrent le comte de Montfort par deux raisons; l'une pourtant que la
femme de messire Charles de Blois, qui étoit fille du frère germain du
duc qui mort étoit, de par le père dont la duché venoit, étoit plus
prochaine que n'étoit le comte de Montfort, qui étoit d'un autre père,
qui oncques n'avoit été duc de Bretagne: l'autre raison si étoit que,
s'il fût ainsi que le comte de Montfort y eût aucun droit, si
l'avoit-il forfait par deux raisons; l'une pourtant qu'il l'avoit
relevée d'autre seigneur que du roi de France, de qui on la devoit
tenir en fief; l'autre raison, pour ce qu'il avoit trépassé le
commandement de son seigneur le roi et brisé son arrêt et sa prison,
et s'en étoit parti sans congé.
Quand ce jugement fut rendu par pleine sentence de tous les barons, le
roi appela messire Charles de Blois, et lui dit: «Beau neveu, vous
avez jugement pour vous de bel héritage et grand; or vous hâtez et
pénez de le reconquérir sur celui qui le tient à tort; et priez tous
vos amis qu'ils vous veuillent aider à ce besoin; et je ne vous y
faudrai mie: ains vous prêterai or et argent, et dirai à mon fils le
duc de Normandie qu'il se fasse chef avec vous; et vous prie et
commande que vous vous hâtiez, car si le roi anglois, notre
adversaire, de qui le comte de Montfort a relevé la duché de Bretagne,
y venoit, il nous pourroit porter grand dommage, et ne pourroit avoir
plus belle entrée pour venir par deçà, mêmement quand il auroit le
pays et les forteresses de Bretagne de son accord.»
Adonc messire Charles de Blois s'inclina devant son oncle, en le
remerciant durement de ce qu'il disoit et promettoit. Si pria tantôt
le duc de Normandie son cousin, le comte d'Alençon son oncle, le duc
de Bourgogne, le comte de Blois son frère, le duc de Bourbon, messire
Louis d'Espaigne, messire Jacques de Bourbon, le comte d'Eu connétable
de France, et le comte de Ghines son fils, le vicomte de Rohan, et en
après, tous les comtes et les princes et les barons qui là étoient,
qui tous lui convenancèrent qu'ils iroient volontiers avec lui et avec
leur seigneur de Normandie, chacun à tant de gens et de compagnie
qu'il pourroit avoir. Puis se partirent tous les princes et les barons
de deçà et de partout, pour eux appareiller et pour faire leurs
pourvéances, ainsi qu'il leur besognoit, pour aller en si lointain
pays et en si diverses marches; et bien pensoient qu'ils ne
pourroient avenir à leur entente sans grand contraire.
Comment les seigneurs de France se partirent de Paris pour aller
en Bretagne, et comment ceux de Chastonceaux se rendirent à
eux.
Quand tous ces seigneurs, le duc de Normandie, le comte d'Alençon, le
duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et les autres seigneurs, barons et
chevaliers qui devoient aller avec messire Charles de Blois pour lui
aider à reconquérir la duché de Bretagne, ainsi que vous avez ouï,
furent prêts et leurs gens appareillés, ils se partirent de Paris les
aucuns et les autres de leurs lieux, et s'en allèrent les uns après
les autres, et s'assemblèrent en la cité d'Angiers; puis s'en allèrent
jusques à Ancenis, qui est la fin du royaume à ce côté de là; et
séjournèrent là endroit trois jours pour mieux ordonner leur conroy et
leur charroi. Quand ils eurent ce fait, ils issirent hors pour entrer
au pays de Bretagne. Quand ils furent aux champs, ils considérèrent
leur pouvoir et estimèrent leur ost à cinq mille armures de fer, sans
les Gennevois, qui étoient là trois mille, si comme j'ai ouï recorder;
et les conduisoient deux chevaliers de Gennes; si avoit nom l'un
messire Othes Dorie[120] et l'autre messire Charles Grimaut; et si y
avoit grand plenté de bidaux et d'arbalétriers que conduisoit messire
le Gallois de la Baume. Quand toutes ses gens furent issues d'Ancenis,
ils se trairent par devant un très-fort châtel séant haut sur une
montagne par-dessus une rivière[121], et l'appelle-t-on Chastonceaux,
et est la clef et l'entrée de Bretagne; et étoit bien garni et bien
fourni de gens d'armes, auquel avoit deux vaillants chevaliers qui en
étoient capitaines, dont l'un avoit nom messire Mille et l'autre
messire Walran; et étoient de Lorraine.
[120] Son nom est Antonio Doria. Il était un des chefs des
Gibelins de Gênes, tandis que Charles Grimaldi était du parti des
Guelfes. Philippe de Valois avait pris en 1338 à son service
vingt galères armées par les Gibelins de Gênes et vingt autres
armées par les Guelfes de Monaco. Antonio Doria commandait les
quarante galères. Il fut créé amiral de France en 1339. (_Note de
Buchon._)
[121] La Loire.
Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs que vous avez ouï
nommer, virent le châtel si fort, ils eurent conseil qu'ils
l'assiégeroient; car si ils passoient avant et ils laissoient une
telle garnison derrière eux, ce leur pourroit tourner à grand dommage
et à ennui. Si l'assiégèrent tout autour, et y firent plusieurs
assauts, mêmement les Gennevois, qui s'abandonnèrent durement et
follement pour eux mieux montrer à ce commencement. Si y perdirent de
leurs compagnons par plusieurs fois, car ceux du châtel se défendirent
durement et sagement; si que les seigneurs demeurèrent grand pièce
devant, ainçois qu'ils le pussent avoir. Mais au dernier, ils firent
grand attrait de merriens et de velourdes, et les firent mener par
force de gens jusques aux fossés du châtel, et puis firent assaillir
trop fortement; si que, tout en assaillant, ils firent emplir ces
fossés de ces merriens, tant que on pouvoit bien, qui vouloit et qui
étoit couvert, aller jusques aux murs du châtel, combien que ceux du
châtel se défendissent si bien et si vassalement que on ne pourroit
mieux deviser, comme de traire, de jeter pierres, chaux et feu ardent
à grand foison; et ceux de dehors avoient fait chas[122] et
instruments par quoi on piquoit les murs, tout à couvert. Que vous en
ferois-je long conte? Ceux du châtel virent bien qu'ils n'auroient
point de secours et qu'ils ne se pourroient longuement tenir, puisque
on pertuisoit les murs; et si savoient bien qu'ils n'auroient point de
merci s'ils étoient pris par force. Si eurent conseil ensemble qu'ils
se rendroient, sauves leurs vies et leurs membres, ainsi qu'ils
firent; et les prirent les seigneurs à merci. Ainsi fut gagné par ces
seigneurs françois ce premier châtel, que on appelle Chastonceaux,
dont ils eurent moult grand'joie, car il leur sembla que ce fût bon
commencement de leur entreprise.
[122] Espèce de galerie couverte faite de pièces de bois, sous
laquelle on approchait, sans danger, des murs d'une place
assiégée. (_Note de Buchon._)
Comment les seigneurs de France assiégèrent Nantes, où le comte
Montfort étoit; et là eut maintes escarmouches le siége durant.
Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs eurent conquis
Chastonceaux, si comme vous avez ouï, le duc de Normandie, qui étoit
souverain de tous, le livra tantôt à messire Charles de Blois, comme
sien; et y mit dedans bon châtelain et grand foison de gens d'armes
pour garder l'entrée du pays et pour conduire ceux qui viendroient
après eux. Puis se délogèrent les seigneurs et vinrent par devers
Nantes, là où ils tenoient que le comte de Montfort, leur ennemi,
étoit. Si leur avint que les maréchaux de l'ost et les coureurs
trouvèrent entre voies une bonne ville, et grosse et bien fermée de
fossés et de palis: si l'assaillirent fortement. Ceux de dedans
étoient peu de gens et petitement armés: si ne se purent défendre
contre les assaillants, mêmement contre les arbalétriers gennevois. Si
fut tantôt la ville gagnée, toute robée, et bien la moitié arse, et
toutes les gens mis à l'épée; et appelle-on la ville Quarquefoue; et
siéd à quatre ou à cinq lieues près de Nantes. Les seigneurs se
logèrent cette nuit-là entour. L'endemain ils se délogèrent et se
trairent vers la cité de Nantes. Si l'assiégèrent tout autour et
firent tendre tentes et pavillons si bellement et si ordonnément que
vous savez que François savent faire. Et ceux qui étoient dedans pour
la garder, dont il y avoit grand foison de gens d'armes avec les
bourgeois, si allèrent tous armer, et se maintinrent ce jour moult
bellement, chacun à sa defense, ainsi qu'il étoit ordonné. Celui jour
entendirent ceux de l'ost à eux loger et aller fourrager; et aucuns
bidaux et Gennevois allèrent près des barrières pour escarmoucher et
paleter: et aucuns des soudoyers et des jeunes bourgeois issirent hors
encontre eux: si que il y eut trait et lancé, et des morts et des
navrés d'un côté et d'autre, si comme il y a souvent en telles
besognes.
Ainsi eut là des escarmouches par deux ou par trois fois, tant comme
l'ost demeura là. Au dernier, il y avint une aventure assez sauvage,
ainsi que j'ai ouï recorder à ceux qui y furent; car aucuns des
soudoyers de la cité et des bourgeois issirent hors une matinée, à
l'aventure, et trouvèrent jusques à quinze chars chargés de vivres et
de pourvéances qui s'en alloient vers l'ost; et gens qui les
conduisoient jusques à soixante; et ceux de la cité étoient bien deux
cents: si leur coururent sus et les déconfirent, et en tuèrent les
aucuns et firent les chars charrier pardevers la cité. Le cri et le hu
en vint jusques en l'ost: si s'alla chacun armer le plus tôt qu'il
put, et courut chacun après les chars pour rescourre la proie; et les
aconsuirent assez près des barrières de la cité. Là multiplia le hutin
très-durement; car ceux de l'ost y vinrent à si grand foison que les
soudoyers en eurent trop grand faix. Toutes voies ils firent dételer
les chevaux et les chassèrent dedans la porte, afin que, s'il avenoit
que ceux de l'ost obtinssent la place, qu'ils ne pussent r'emmener les
chars et les provéances si légèrement. Quand les autres soudoyers de
la cité virent le hutin et que leurs compagnons avoient trop grand
faix, aucuns issirent dehors pour eux aider: aussi firent des autres
bourgeois pour aider leurs parents. Ainsi multiplia très-durement le
hutin; et en y eut tout plein de morts et de navrés d'un côté et
d'autre, et grand foison de bien défendants et assaillants. Et dura ce
hutin moult longuement, car toudis croissoit la force de ceux de l'ost
et survenoient toudis nouvelles gens. Tant avint que au dernier
messire Hervey de Léon, qui étoit l'un des maîtres conseillers du
comte de Montfort et aussi de toute la cité, et qui moult bien s'étoit
maintenu et moult avoit réconforté ses gens, quand il vit qu'il étoit
point de retraire et qu'ils pouvoient plus perdre à demeurer que
gagner, il fit ses gens retraire au mieux qu'il put; et les défendoit
en retraiant et garantissoit le mieux qu'il pouvoit. Si leur avint
qu'ils furent si près suivis au retraire, qu'il en y eut grand foison
de morts, et pris bien deux cents et plus des bourgeois de la cité,
dont leurs pères, leurs mères et leurs amis furent durement courroucés
et dolents. Aussi fut le comte de Montfort, qui en blâma durement
messire Hervey, par courroux de ce qu'il les avoit fait sitôt
retraire; et lui sembloit que par le retraire ses gens étoient perdus:
de quoi messire Hervey fut durement merencolieux, et ne voulut oncques
depuis venir au conseil du comte, si petit non. Si s'émerveilloient
durement les gens pour quoi il le faisoit.
Comment les bourgeois de Nantes livrèrent la cité aux seigneurs
de France; et comment le comte de Montfort y fut pris et amené
à Paris et comment il y mourut.
Or avint, si comme j'ai ouï recorder, que aucuns des bourgeois de la
cité qui véoient leurs biens détruire dedans la cité et dehors, et
avoient leurs enfants et amis en prison, et doutoient encore pis
avenir, s'avisèrent et parlèrent ensemble tant qu'ils eurent entre
eux accord de traiter à ces seigneurs de France couvertement, par quoi
ils pussent venir à paix et ravoir leurs enfants et leurs amis quittes
et délivrés, qui étoient en prison[123]. Si traitèrent si paisiblement
et couvertement, que accordé fut: qu'ils rauroient les prisonniers
tous quittes, et ils devoient livrer une des portes ouverte, pour les
seigneurs entrer en la cité et aller prendre le comte de Montfort
dedans le châtel, sans rien forfaire ailleurs en la cité ni à corps ni
à biens. Ainsi que accordé et traité fut, fut fait; et entrèrent les
seigneurs et ceux qu'ils voulurent avec eux, en une matinée, en la
cité de Nantes, par l'accord des bourgeois; et allèrent droit au
châtel ou palais. Si brisèrent les huis et prirent le comte de
Montfort, et l'enmenèrent hors de la cité à leurs tentes, si
paisiblement qu'ils ne forfirent rien aux corps ni aux biens de la
cité. Et voulurent bien dire aucunes gens que ce fut fait assez de
l'accord et pourchas ou consentement de messire Hervey de Léon,
pourtant que le comte l'avait rampsoné, si comme vous avez ouï. Or ne
sais-je pas, combien qu'il en fût soupçonné d'aucunes gens, si ce fut
voir ou non; mais bien apparut en ce que après ce fait il fut toujours
de l'accord et conseil de messire Charles. Ainsi que vous avez ouï et
que j'ai ouï recorder, fut pris le comte de Montfort en la cité de
Nantes, l'an de grâce mil trois cent quarante-un, entour la Toussaint.
[123] Il paraît que le comte de Montfort, voyant qu'il ne pouvait
compter sur la fidélité des Nantais, traita lui-même avec le duc
de Normandie, auquel il se rendit, sauve la vie. Guillaume de
Saint-André, auteur contemporain, prétend que le traité fut
beaucoup moins désavantageux pour le comte de Montfort; qu'il ne
rendit Nantes au duc de Normandie que comme un dépôt que celui-ci
devait lui remettre dans l'état où il l'avait reçu; mais qu'il
fut trompé par le duc et retenu prisonnier, malgré les
saufs-conduits en bonne forme dont il était muni de sa part.
(_Note de Buchon._)
Tantôt après ce que le comte de Montfort fut pris et mené ès tentes,
les seigneurs de France entrèrent en la cité tous désarmés, à moult
grand'fêtes; et firent les bourgeois et tous ceux du pays d'entour
féauté et hommage à messire Charles de Blois, comme à leur droit
seigneur. Si demeurèrent les dits seigneurs par l'espace de trois
jours en la cité, à grand fête, pour eux aiser et pour avoir conseil
entre eux qu'ils pourroient faire de là en avant. Si s'accordèrent à
ce pour le meilleur, qu'ils s'en retourneroient pardevers France et
pardevers le roi, et lui livreroient le comte de Montfort prisonnier;
car ils avoient moult grandement bien exploité, ce leur sembloit. Et
pourtant aussi qu'ils ne pouvoient bonnement plus avant hostoyer, ni
guerroyer, pour l'hiver, temps qui entré étoit, fors par garnisons et
forteresses, ce leur sembloit, si conseillèrent à messire Charles de
Blois qu'il se tînt en la cité de Nantes et là entour, jusques au
nouvel temps d'été, et fît ce qu'il pourroit par ses soudoyers et par
ses forteresses qu'il avoit reconquises; puis se partirent tous les
seigneurs sur ce propos, et firent tant par leurs journées qu'ils
vinrent à Paris là où le roi étoit, et lui livrèrent le comte de
Montfort pour prisonnier. Le roi le reçut à grand joie, et le fit
emprisonner en la tour du Louvre à Paris, où il demeura longuement; et
au dernier y mourut[124], ainsi que j'ai oy recorder la vérité.
[124] Le comte de Montfort ne mourut point en prison. Dès le 1er
septembre 1343 le parlement avait ordonné qu'il fût élargi à
certaines conditions, ainsi que le rapporte du Tillet. Cet arrêt
ne fut point mis à exécution; mais le comte de Montfort trouva
moyen de s'évader vers la fin d'avril ou le commencement de mai
1345, déguisé en marchand. Il passa aussitôt en Angleterre, où il
fit hommage à Édouard, pour le duché de Bretagne, le 20 mai,
comme on l'a remarqué ci-dessus, et, toujours poursuivi par la
mauvaise fortune, il revint mourir au château de Hennebon en
Bretagne, le 26 septembre de la même année. (_Note de Buchon._)
Comment la comtesse de Montfort conforte ses soudoyers, et
comment elle mit bonnes garnisons par toutes ses forteresses.
Or veux-je retourner à la comtesse de Montfort, qui bien avoit courage
d'homme et cœur de lion, et étoit en la cité de Rennes quand elle
entendit que son sire étoit pris, en la manière que vous avez ouï. Si
elle en fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et
penser; car elle pensa mieux que on dût mettre son seigneur à mort que
en prison. Et combien qu'elle eût grand deuil au cœur, si ne fit-elle
mie comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en
reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit
un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père,
et leur disoit: «Ha! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez
pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'étoit qu'un seul homme:
véez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier, et
qui vous fera des biens assez. Et j'ai de l'avoir en plenté: si vous
en donnerai assez, et vous pourchasserai tel capitaine et tel mainbour
par qui vous serez tous bien reconfortés.»
Quand la dessus dite comtesse eut ainsi reconforté ses amis et ses
soudoyers qui étoient à Rennes, elle alla par toutes ses bonnes villes
et forteresses, et menoit son jeune fils avec elle, et les sermonnoit
et reconfortoit en telle manière que elle avoit fait de ceux de
Rennes; et renforçoit les garnisons de gens et de quant que il leur
falloit; et paya largement partout, et donna assez abondamment partout
où elle pensoit qu'il étoit bien employé. Puis s'en vint en Hainebon
sur la mer, qui étoit forte ville et grosse et fort châtel; et là se
tint, et son fils avec li, tout cet hiver. Souvent envoyoit visiter
ses garnisons et reconforter ses gens, et payoit moult largement
leurs gages. Si me tairai atant de cette matière, et retournerai au
roi Édouard d'Angleterre; et conterai quels choses lui avinrent après
le département du siége de Tournay.......
Comment les seigneurs de France retournèrent en Bretagne par
devers monseigneur Charles de Blois et comment ils assiégèrent
la cité de Rennes, que la comtesse de Montfort avoit bien
garnie.
Vous devez savoir que quand le duc de Normandie, le duc de Bourgogne,
le comte d'Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Blois, le
connétable de France, le comte de Ghines son fils, messire Jacques de
Bourbon, messire Louis d'Espaigne, et les comtes et barons de France,
se furent partis de Bretagne, qu'ils eurent conquis le fort châtel de
Chastonceaux, et puis après la cité de Nantes, et pris le comte de
Montfort, et livré au roi Philippe de France, et il l'eut fait mettre
en prison au Louvre à Paris, ainsi comme vous avez ouï, et comment
messire Charles de Blois étoit demeuré tout coi en la cité de Nantes
et au pays d'entour, qui obéissoit à lui, pour attendre la saison
d'été, en laquelle il fait meilleur guerroyer qu'il ne fait en la
saison d'hiver, et cette douce saison fut revenue, tous ces seigneurs
dessus nommés, et grand foison de gens avec eux, s'en rallèrent devers
Bretagne à grand puissance, pour aider à messire Charles de Blois à
conquérir le remenant de la duché de Bretagne, dont avinrent de grands
et merveilleux faits d'armes, ainsi comme vous pourrez ouïr. Quand ils
furent venus à Nantes, où ils trouvèrent messire Charles de Blois, ils
eurent conseil qu'ils assiégeroient la cité de Rennes. Si issirent de
Nantes et allèrent assiéger Rennes tout autour.
La comtesse de Montfort par avant l'avoit si fort garnie et rafraîchie
de gens d'armes et de tout ce qu'il afféroit, que rien n'y failloit;
et y avoit établi un vaillant chevalier et hardi pour capitaine, qu'on
appeloit messire Guillaume Quadudal, gentilhomme durement, du pays de
Bretagne. Aussi avoit la dite comtesse mis grands garnisons par toutes
les autres cités, châteaux et bonnes villes qui à li obéissoient; et
partout bons capitaines, des gentilshommes du pays, qui à li se
tenoient et obéissoient, lesquels avoit tous acquis par beau parler,
par promettre et par donner, car elle n'y vouloit rien épargner.
Desquels l'évêque de Léon, messire Almaury de Cliçon, messire Yvain de
Treseguidi, le sire de Landernaux, le châtelain de Guingamp, messire
Henry et messire Olivier de Pennefort, messire Geffroy de Malestroit,
messire Guillaume de Quadudal, les deux frères de Quintin, messire
Geoffroy de Maillechat, messire Robert de Guiche, messire Jean de
Kerriec y étoient, et plusieurs autres chevaliers et écuyers que je ne
sais mie tous nommer. Aussi en y avoit de l'accord messire Charles de
Blois, grand foison, qui à lui se tenoient, avec messire Hervey de
Léon, qui fut de premier de l'accord du comte de Montfort et maître de
son conseil, jusques à tant que la cité de Nantes fut rendue, et le
comte de Montfort pris, ainsi que vous avez ouï. De quoi le dit
messire Hervey fut durement blâmé; car on vouloit dire qu'il avait
trait les bourgeois à ce et pourchassé la prise du comte de Montfort.
Ce apparoît à ce que depuis ce fait ce fut celui qui plus se pénoit de
grever la comtesse de Montfort et ses aidans.
Comment les seigneurs de France firent plusieurs assauts devant
Rennes; et comment la comtesse de Montfort envoya au roi
d'Angleterre querre secours; et sur quelle condition ce fut.