Quand le roi anglois eut ouï ce point et la requête des Flamands, il

eut besoin d'avoir bon conseil et sûr avis, car pesant lui étoit de

prendre le nom et les armes de ce dont il n'avoit encore rien conquis;

et ne savoit quelle chose l'en aviendroit, ni si conquerre le

pourroit. Et, d'autre part, il refusoit envi le confort et aide des

Flamands, qui plus le pouvoient aider à sa besogne que tout le

remenant du siècle. Si se conseilla ledit roi au duc de Brabant, au

duc de Guerles, au marquis de Juliers, à messire Jean de Hainaut, à

messire Robert d'Artois, et à ses plus secrets et espéciaux amis: si

que finalement tout pesé, le bien contre le mal, il répondit aux

Flamands, par l'information des seigneurs dessusdits: que si ils lui

vouloient jurer et sceller qu'ils lui aideroient à parmaintenir sa

guerre, il emprendroit tout ce de bonne volonté, et aussi il leur

aideroit à ravoir Lille, Douay et Béthune. Et ils répondirent: «Oil.»

Donc fut pris et assigné un certain jour à être à Gand. Lequel jour se

tint; et y fut le roi d'Angleterre et la plus grand partie des

seigneurs de l'Empire dessus nommés, alliés avec lui; et là furent

tous les conseils de Flandre généralement et espécialement. Là furent

toutes les paroles au devant dites, relatées et proposées, entendues,

accordées, écrites et scellées; et enchargea le roi d'Angleterre les

armes de France, et les équartela d'Angleterre, et en prit en avant le

nom de roi de France[107].

[107] Les rois d'Angleterre ont conservé jusqu'à la paix d'Amiens

(1802) le titre de rois de France. En signant ce traité, le

premier consul exigea que le roi d'Angleterre renonçât à ce

titre. Les rois de la Grande-Bretagne ont cependant conservé dans

leur écusson les armes de France.

_Chroniques de Froissart._

BATAILLE DE L'ÉCLUSE.

1340.

Nous parlerons du roi d'Angleterre, qui s'étoit mis sur mer pour venir

et arriver, selon son intention, en Flandre, et puis venir en Hainaut

aider à guerroyer le comte de Hainaut son serourge contre les

François. Ce fut le jour devant la veille Saint Jean-Baptiste[108],

l'an mil trois cent quarante, qu'il nageoit par mer, à grand et belle

charge de nefs et de vaisseaux; et étoit toute sa navie partie du

havre de Tamise, et s'en venoit droitement à l'Escluse. Et adonc se

tenoient entre Blankeberghe et l'Escluse et sur la mer messire Hue

Kieret et messire Pierre Bahuchet et Barbevoire, à plus de sept vingt

gros vaisseaux sans les hokebos; et étoient bien, Normands, bidaux,

Gennevois[109] et Picards, quarante mille; et étoient là ancrés et

arrêtés, au commandement du roi de France, pour attendre la revenue du

roi d'Angleterre, car bien savoient qu'il devoit par là passer. Si lui

vouloient dénéer et défendre le passage, ainsi qu'ils firent bien et

hardiment, tant comme ils purent, si comme vous orrez recorder.

[108] Ce fut en effet le 22 juin, avant-veille de la fête de

saint Jean-Baptiste, qu'Édouard s'embarqua; et le combat dont

Froissart va faire le récit se donna le jour même de la fête.

(_Note de Buchon._)

[109] Génois.

Le roi d'Angleterre et les siens, qui s'en venoient singlant,

regardèrent et virent devers l'Escluse si grand quantité de vaisseaux

que des mâts ce sembloit droitement un bois: si en fut fortement

émerveillé, et demanda au patron de sa navie quelles gens ce pouvoient

être: il répondit qu'il cuidoit bien que ce fût l'armée des Normands

que le roi de France tenoit sur mer, et qui plusieurs fois lui avoient

fait grand dommage, et tant que ars et robé la bonne ville de Hantonne

et conquis Cristofle, son grand vaisseau, et occis ceux qui le

gardoient et conduisoient. Donc répondit le roi anglois: «J'ai de

longtemps désiré que je les pusse combattre; si les combattrons, s'il

plaît à Dieu et à saint Georges; car voirement m'ont-ils fait tant de

contraires, que j'en veuil prendre la vengeance, si je y puis avenir.»

Lors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts

devant, et fit frontière à tous côtés de ses archers; et entre deux

nefs d'archers en y avoit une de gens d'armes; et encore fit-il une

bataille surcôtière, toute pure d'archers, pour réconforter, si

mestier étoit, les plus lassés. Là il y avoit grand foison de dames

d'Angleterre, de comtesses, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises

de Londres, qui venoient voir la reine d'Angleterre à Gand, que vue

n'avoient un grand temps, et ces dames fit le roi anglois bien garder

et soigneusement, à trois cents hommes d'armes; et puis pria le roi à

tous qu'ils voulsissent penser de bien faire et garder son honneur; et

chacun lui enconvenança.

Comment le roi d'Angleterre et les Normands et autres se

combattirent durement; et comment Cristofle, le grand vaisseau,

fut reconquis des Anglois.

Quand le roi d'Angleterre et son maréchal eurent ordonné les batailles

et leurs navies bien et sagement, ils firent tendre et traire les

voiles contre mont, et vinrent au vent, de quartier, sur destre, pour

avoir l'avantage du soleil, qui en venant leur étoit au visage. Si

s'avisèrent et regardèrent que ce leur pouvoit trop nuire, et

détrièrent un petit, et tournoyèrent tant qu'ils eurent vent à

volonté. Les Normands qui les véoient tournoyer s'émerveilloient trop

pourquoi ils le faisoient et disoient: «Ils ressoignent et reculent,

car ils ne sont pas gens pour combattre à nous.» Bien véoient entre

eux les Normands, par les bannières, que le roi d'Angleterre y étoit

personnellement: si en étoient moult joyeux, car trop le désiroient à

combattre. Si mirent leurs vaisseaux en bon état, car ils étoient

sages de mer et bons combattans; et ordonnèrent Cristofle, le grand

vaisseau que conquis avoient sur les Anglois en cette même année, tout

devant, et grand foison d'arbalétriers gennevois dedans pour le garder

et traire et escarmoucher aux Anglois, et puis s'arroutèrent grand

foison de trompes et de trompettes et de plusieurs autres instrumens,

et s'en vinrent requerre leurs ennemis. Là se commença bataille dure

et forte de tous côtés, et archers et arbalétriers à traire et à

lancer l'un contre l'autre diversement et roidement, et gens d'armes à

approcher et à combattre main à main asprement et hardiment; et

parquoi ils pussent mieux avenir l'un à l'autre, ils avoient grands

crocs et havets de fer tenans à chaînes; si les jetoient dedans les

nefs de l'un à l'autre et les accrochoient ensemble, afin qu'ils

pussent mieux aherdre et plus fièrement combattre. Là eut une

très-dure et forte bataille et maintes appertises d'armes faites,

mainte lutte, mainte prise, mainte rescousse. Là fut Cristofle, le

grand vaisseau, auques de commencement reconquis des Anglois, et tous

ceux morts et pris qui le gardoient et défendoient. Et adonc y eut

grand huée et grand noise, et approchèrent durement les Anglois, et

repourvurent incontinent Cristofle, ce bel et grand vaisseau, de purs

archers qu'ils firent passer tout devant et combattre aux Gennevois.

Comment les Anglois déconfirent les Normands qu'oncques n'en

échappa pied que tous ne fussent mis à mort.

Cette bataille dont je vous parle fut félonneuse et très-horrible; car

bataille et assaut sur mer sont plus durs et plus forts que sur terre:

car là ne peut-on reculer ni fuir; mais se faut vendre et combattre et

attendre l'aventure, et chacun en droit soi montrer sa hardiesse et sa

prouesse. Bien est voir que messire Hue Kieret étoit bon chevalier et

hardi, et aussi messires Pierre Bahuchet et Barbevoire, qui au temps

passé avoient fait maint meschef sur mer et mis à fin maint Anglois.

Si dura la bataille et la pestillence de l'heure de prime jusques à

haute nonne[110]. Si pouvez bien croire que ce terme durant il y eut

maintes appertises d'armes faites; et convint là les Anglois souffrir

et endurer grand'peine, car leurs ennemis étoient quatre contre un et

toutes gens de fait et de mer; de quoi les Anglois, pour ce qu'il le

convenoit, se pénoient moult de bien faire. Là fut le roi d'Angleterre

de sa main très bon chevalier, car il étoit adonc en la fleur de sa

jeunesse, et aussi furent le comte Derby, le comte de Penbroche, le

comte de Herfort, le comte de Hostidonne, le comte de Northantonne et

de Glocestre, messire Regnault de Cobeham, messire Richard Stanford,

le sire de Persy, messire Gautier de Mauny, messire Henry de Flandre,

messire Jean de Beauchamp, le sire de Felleton, le sire de Brasseton,

messire Jean Chandos, le sire de la Ware, le sire de Multon, et

messire Robert d'Artois, et étoit de lez le roi en grand arroy et en

bonne étoffe, et plusieurs autres barons et chevaliers pleins

d'honneur et de prouesse, desquels je ne puis mie de tous parler, ni

leurs bienfaits ramentevoir. Mais ils s'éprouvèrent si bien et si

vassalement, parmi un secours de Bruges et du pays voisin qui leur

vint, qu'ils obtinrent la place et l'eau, et furent les Normands et

tous ceux qui là étoient encontre eux, morts et déconfits, péris et

noyés, ni oncques pied n'en échappa que tous ne fussent mis à

mort[111]. Cette avenue fut moult tôt sçue parmi Flandre et puis en

Hainaut; et en vinrent les certaines nouvelles dedans les deux osts

devant Thun-l'Évêque. Si en furent Hainuyers, Flamands et Brabançois

moult réjouis et les François tout courroucés.

[110] Depuis six heures du matin jusqu'après midi.

[111] Les historiens attribuent unanimement la défaite des

Français à la division des chefs et au peu de talent de Bahuchet.

Barbevaire voulait que la flotte quittât la côte et allât à la

rencontre des Anglais; mais les amiraux français s'obstinèrent à

rester près de la terre, resserrés dans une anse. Par cette

mauvaise disposition, ils rendirent inutile la supériorité de

leurs forces; elle leur devint même nuisible, parce que les

vaisseaux, n'ayant pas assez d'espace pour manœuvrer,

s'embarrassaient les uns les autres et ne pouvaient se prêter de

secours. Barbevaire, qui avait gagné le large avec sa division,

eut seul le bonheur d'échapper; les deux amiraux français furent

battus et perdirent la vie. Hugues Quieret fut assassiné de

sang-froid, après avoir été fait prisonnier, et Bahuchet fut

pendu au mât de son vaisseau. On évalue la perte totale à 30,000

hommes, dont plus des trois quarts étaient Français. Le roi

d'Angleterre fut légèrement blessé à la cuisse. (_Note de

Buchon._)

_Chroniques de Froissart._

LA BATAILLE DE L'ÉCLUSE.

1340.

De la grant desconfiture qui fu en mer entre la navie du roy de

France et du roy d'Angletterre; et coment Buchet[112] fut pris

et pendu au mat d'une nef.

En ce meisme an, l'en porta nouvelles au roy de France que le roy

d'Angleterre, qui longuement s'étoit absenté, appareilloit très grant

navie et vouloit venir en l'aide des Flamens. Quant le roy ot oï ces

nouvelles, car autrefois en avoit oï parler, si fist tantost assambler

toute la navie qu'il pot avoir tant en Normendie comme en Piquardie,

et institua deux souverains amiraux, lesquels ordonneroient et

commenderoient ladite navie, afin que le roy anglois et messire Robert

d'Artois qui estoit avecques luy fussent empeschiés de prendre port.

[112] Bahuchet, trésorier de la couronne.

Et lors furent institués souverains de toute la navie messire Hues

Quieret, messire Nichole Buchet et Barbevaire, lesquels assemblèrent

bien quatre cens nefs de par le roy de France, et entrèrent dedans eux

et leur gens avecques leur garnisons. Si avint que Buchet, qui estoit

un des souverains, ne voult recevoir gentil gent avecques soy pour ce

qu'il vouloient avoir trop grans gages; mais retint povres

poissonniers et mariniers, pour ce qu'il en avoit grant marchié; et de

tieux gens fist-il l'armée. Puis murent et passèrent pardevant Calais

et se traistrent vers l'Escluse, tant qu'ils furent devant; ilec se

tindrent tous quois, et par telle manière que nul ne povoit entrer né

issir. Si avint que le roy d'Angleterre qui avoit ses espies sceut que

la navie au roy de France estoit passée vers Flandres. Tantost se

mist en mer, et messire Robert d'Artois avecques luy et moult grant

foison de gentilhommes d'Angleterre, et grant plenté d'archiers. Quant

ledit roy anglois et toute sa gent furent près, si tendirent leur

voiles en haut, et siglèrent grant aleure vers l'Escluse, et ne

tardèrent guères, par le bon vent que il orent, qu'il approchièrent de

la navie au roy de France et se mistrent tantost en conroy. Quant

Barbevaire les aperçut, qui estoit en ses galies, si dist à l'amiraut

et à Nichole Buchet: «Seigneurs, vez-ci le roy d'Angleterre à toute sa

navie qui vient sus nous; sé vous voulez croire mon conseil, vous vous

trairez en haute mer: car sé vous demourez ici, parmi ce qu'il ont le

vent, le souleil et le flot de l'yaue, il vous tendront si court que

vous ne vous pourrés aidier.»--Adonc respondit Nichole Buchet, qui

miex se saroit[113] meller d'un compte faire que de guerroier en mer:

«Honnis soit qui se partira de ci, car ici les attendrons et prendrons

notre aventure.»--Tantost leur dit Barbevaire: «Seigneurs, puisque

vous ne voulez croire mon conseil, je ne me veulx mie perdre, je me

mettrai avecques mes quatre galies hors de ce trou.» Et tantost se

mist hors du hale[114] à toutes ses galies, et virent venir la grant

flote du roy d'Angleterre. Et vint une nef devant qui estoit garnie

d'escuiers qui devoient estre chevaliers, et ala assambler à une nef

que on appelloit la Riche de l'Eure: mais les Anglois n'orent durée à

celle grant nef, si furent tantost desconfis et la nef acravantée et

tous ceux qui dedens estoient mis à mort, et orent nos gens belle

victoire. Mais tantost après vint le roy d'Angleterre assambler aux

gens de France à toute sa navie, et commença ilec la bataille moult

cruelle; mais quant il se furent combatus depuis prime jusques à haute

nonne, si ne pot plus la navie du roy de France endurer né porter le

fès de la bataille; car il estoient si entassés l'un en l'autre qu'il

ne se povoient aidier; et si n'osoient venir vers terre pour les

Flamens qui sus terre les espioient; et avecques ce, les gens que l'en

avoit mis ès nefs du roy de France n'estoient pas si duis d'armes

comme les Anglois estoient, qui estoient presque tous gentilshommes.

Ilec ot tant de gens mors que ce fut grant pitié à voir; et

estimoit-on bien le nombre des mors jusques près de trente mille

hommes, tant d'une part que d'autre. Là fut mort messire Hues Quieret,

nonobstant qu'il fust pris tout vif, si comme aucuns disoient, et

messire Nichole Buchet, lequel fut pendu au mat de la nef, en despit

du roy de France. Et lorsque Barbevaire vit que la chose aloit à

desconfiture, si se retrait à Gant; et furent les nefs au roy de

France perdues; et avecques ce, les deux grans nefs au roy

d'Angleterre, Christofle et Edouarde, que le roy anglois avoit par

avant perdues, luy furent restituées. Et ainsi furent nos gens

desconfis par le roy d'Angleterre et par les Flamens, et nos nefs

perdues, exceptées aucunes petites nefs qui s'en eschappèrent. Et

avint cette desconfiture par l'orgueil des deux amiraux; car l'un ne

povoit souffrir de l'autre, et tout par envie, et si ne vouldrent

avoir le conseil de Barbevaire, comme devant est dit: si leur en vint

mal, ainsi comme pluseurs le témoignoient.

[113] Se saurait.

[114] Havre.

Quant la chose fut finée, et que le roy d'Angleterre ot eu celle grant

victoire, lequel roy fu navré en la cuisse, mais onques n'en voult

issir de la nef pour celle navreure; et toutes voies messire Robert

d'Artois et les autres barons d'Angleterre pristrent terre à l'Ecluse

et se reposèrent ilecques. Ceste bataille fut faite la veille de la

nativité monseigneur saint Jehan-Baptiste, l'an de grace mil trois

cent quarante[115].

[115] Le 23 juin.

Quant la royne d'Angleterre, qui estoit à Gant, sceut que le roy son

mari estoit arrivé, tantost se mist à la voie vers l'Escluse, et le

roy se gisoit en sa nef; car il avoit esté blescié en la cuisse, et

tenoit son parlement avec ses barons sus le fait de sa guerre. Quant

le conseil fut départi, si se mist la royne en un batel et vint à la

nef du roy et Jacques de Arthevelt avec luy.

Quant la royne ot veu le roy et qu'il orent parlé ensemble, si se

reparti la royne et s'en ala vers Gant. Assez tost après que le roy

fust amendé de la blesceure qu'il avoit eue, il se mist à terre et

s'en ala en pélerinage à pié à Nostre-Dame d'Hardenbourc[116], et

envoia ses gens d'armes et son harnois et ses chevaux et ses archiers

vers Gant.

[116] Ville forte près de l'Écluse.

Quant il ot fait son pélerinage, si s'en vint à Bruges, et puis prist

avec luy les mestiers de la ville et s'en ala à Gant où il fut reçu à

moult grant joie. Puis fist mander tous les Alemans qui estoient de

s'aliance, qu'il vinssent à luy pour avoir conseil avecques eux sur ce

qu'il avoit à faire.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

GUERRE DE BRETAGNE.

(Arthur II, duc de Bretagne, mort en 1312, avait laissé trois fils,

_Jean_ III, qui lui succéda, _Guy_ comte de Penthièvre, mort en 1331,

_Jean_ comte de Montfort. Jean III mourut en 1341, sans enfants,

laissant la couronne de Bretagne à Jeanne la boiteuse, sa nièce, fille

de Guy, qui avait épousé Charles de Blois. Jeanne et Charles prirent

possession du duché; mais Jean de Montfort prit aussi le titre de duc

de Bretagne, leur fit la guerre et s'allia avec le roi d'Angleterre.

La guerre de la succession de Bretagne ne se termina qu'en 1365, après

la bataille d'Auray, par le traité de Guérande, qui laissa le duché de

Bretagne à Jean V, fils de Jean comte de Montfort.)

Comment le comte de Montfort s'en alla en Angleterre et fit

hommage au roi d'Angleterre de la duché de Bretagne.

Pourquoi vous ferois-je long conte? En telle manière conquit le dit

comte de Montfort tout ce pays que vous avez ouï, et se fit partout

appeler duc de Bretagne; puis s'en alla à un port de mer que on

appelle Gredo[117], et départit toutes ses gens, et les envoya en ses

cités et forteresses pour elles aider à garder; puis se mit en mer

atout vingt chevaliers, et nagea tant qu'il vint en Cornuaille et

arriva à un port que on dit Cepsée[118]. Si enquit là du roi anglois

où il le trouveroit; et lui fut dit que le plus de temps il se tenoit

à Windesore. Adonc chevaucha-t-il cette part et toute sa route; et fit

tant par ses journées qu'il vint à Windesore, où il fut reçu à

grand'joie du roi, de madame la roine, et de tous les barons qui là

étoient; et fut grandement fêté et honoré, quand on sçut pourquoi il

étoit là venu.

[117] _Coredon,_ village sur le bord d'une petite anse, à l'ouest

de Saint-Pol de Léon. (_Note de Buchon._)

[118] Chertsey. (_Idem._)

Premièrement il montra au roi anglois, à messire Robert d'Artois et

à tout le conseil du roi ses besognes, et dit comment il s'étoit mis

en saisine et possession de la duché de Bretagne, qui échue lui étoit

par la possession du duc son frère, dernièrement trépassé. Or

faisoit-il doute que messire Charles de Blois ne l'empêchât, et le roi

de France ne lui voulsist r'ôter par puissance; par quoi il s'étoit là

traist pour relever la dite duché et tenir en foi et hommage du roi

d'Angleterre à toujours, mais qu'il l'en fît sûr contre le roi de

France et contre tous autres qui empêcher le voudroient.

Quand le roi anglois eut ouï ces paroles, il y entendit volontiers,

car il regarda et imagina que sa guerre du roi de France en seroit

embellie, et qu'il ne pouvoit avoir plus belle entrée au royaume ni

plus profitable que par Bretagne; et que tant qu'il avoit guerroyé par

les Allemands et les Flamands et les Brabançons, il n'avoit rien fait,

fors que frayé et dépendu grandement et grossement; et l'avoient mené

et demené les seigneurs de l'Empire, qui avoient pris son or et son

argent, ainsi qu'ils avoient voulu, et rien n'avoit fait. Si descendit

à la requête du comte de Montfort liement et légèrement, et prit

hommage de la dite duché, par la main du comte de Monfort, qui se

tenoit et appeloit duc; et là lui convenança le roi anglois, présens

les barons et les chevaliers d'Angleterre et ceux qu'il avoit amenés

avec lui de Bretagne, qu'il l'aideroit et défendroit et garderoit

comme son homme, contre tout homme, fût le roi de France ou autres,

selon son loyal pouvoir.

De ces paroles et de cet hommage furent écrites et lues lettres et

scellées, dont chacune des parties eut les copies. Avec tout ce le roi

et la roine donnèrent au comte de Montfort et à ses gens grands dons

et beaux joyaux, car bien le savoient faire, et tant qu'ils en furent

tous contens, et qu'ils dirent que c'étoit un noble roi et vaillant,

et une noble roine, et qu'ils étoient bien taillés de régner encore

en grand prospérité. Après toutes ces choses faites et accomplies, le

comte de Montfort prit congé et se partit d'eux et passa Angleterre,

et entra en mer en ce même port où il étoit arrivé; et nagea tant

qu'il vint à Gredo, en la Basse-Bretagne; et puis s'en vint en la cité

de Nantes, où il trouva la comtesse sa femme, à qui il recorda comment

il avoit exploité. De ce fut-elle toute joyeuse, et lui dit qu'il

avoit très-bien ouvré et par bon conseil. Si me tairai un petit d'eux

et parlerai de messire Charles, qui devoit avoir la duché de Bretagne

de par sa femme, ainsi que vous avez ouï déterminer ci-devant.....

Comment, par le conseil des douze pairs de France, le comte de

Montfort fut ajourné à Paris, et comment il y vint et puis s'en

partit sans le congé du roi.

Quand messire Charles de Blois, qui se tenoit, à cause de sa femme,

être droit hoir de Bretagne, entendit que le comte de Montfort

conquéroit ainsi par force le pays et les forteresses qui être

devoient siennes par droit et par raison, il s'en vint à Paris

complaindre au roi Philippe, son oncle. Le roi Philippe eut conseil à

ses douze pairs quelle chose il en feroit. Ses douze pairs lui

conseillèrent qu'il appartenoit bien que le dit comte fût mandé et

ajourné par suffisans messages à être un certain jour à Paris, pour

ouïr ce qu'il en voudroit répondre. Ainsi fut fait: le dit comte fut

mandé et ajourné suffisamment; et fut trouvé en la cité de Nantes

grand fête démenant. Il fit grand chère et grand fête aux messages;

mais il eut plusieurs diverses pensées ainçois qu'il ottriât la voie

d'aller au mandement du roi à Paris. Toutes voies au dernier, il

répondit qu'il vouloit être obéissant au roi et qu'il iroit volontiers

à son mandement. Si s'ordonna et appareilla moult grandement et

richement, et se partit en grand arroy et bien accompagné de

chevaliers et d'écuyers, et fit tant par ses journées qu'il entra à

Paris avec plus de quatre cents chevaux, et se traist en son hôtel

moult ordonnément, et fut là tout le jour et la nuit aussi.

L'endemain, à heure de tierce[119], il monta à cheval, et grand foison

de chevaliers et écuyers avec lui, et chevaucha vers le palais, et fit

tant qu'il y vint. Là l'attendoit le roi Philippe et tous les douze

pairs et grand plenté des barons de France avec messire Charles de

Blois.

[119] Avant midi.

Quand le comte de Montfort sçut quelle part il trouveroit le roi et

les barons, il se traist vers eux en une chambre où ils étoient tous

assemblés. Si fut moult durement regardé et salué de tous les barons;

puis s'en vint incliner devant le roi moult humblement, et dit: «Sire,

je suis ci venu à votre mandement et à votre plaisir.» Le roi lui

répondit, et dit: «Comte de Montfort, de ce vous sais-je bon gré; mais

je m'émerveille durement pourquoi ni comment vous avez osé

entreprendre de votre volonté la duché de Bretagne, où vous n'avez

aucun droit; car il y a plus prochain de vous que vous en voulez

déshériter; et pour vous mieux efforcer, vous êtes allé à mon

adversaire d'Angleterre, et l'avez de lui relevée, ainsi comme on le

m'a conté.» Le comte répondit, et dit: «Ha! cher sire, ne le croyez

pas, car vraiment vous êtes de ce mal informé: je le ferois moult

ennuis; mais la prochaineté dont vous me parlez, m'est avis, sire,

sauve la grâce de vous, que vous en méprenez; car je ne sçais nul si

prochain du duc mon frère, dernièrement mort, comme moi; et si jugé et

déclaré étoit par droit que autre fût plus prochain de moi, je ne

serois jà rebelle ni honteux de m'en déporter.»

Quand le roi entendit ce, il répondit, et dit: «Sire comte, vous en

dites assez; mais je vous commande, sur quant que vous tenez de moi et

que tenir en devez, que vous ne vous partiez de la cité de Paris

jusques à quinze jours, que les barons et les douze pairs jugeront de

cette prochaineté: si saurez adonc quel droit vous y avez; et si vous

le faites autrement, sachez que vous me courroucerez.» Le comte

répondit, et dit: «Sire, à votre volonté.» Si se partit adonc du roi,

et vint à son hôtel pour dîner.

Quand il fut en son hôtel venu, il entra en sa chambre et se commença

à aviser et penser que s'il attendoit le jugement des barons et des

pairs de France, le jugement pourroit bien tourner contre lui; car

bien lui sembloit que le roi seroit plus volontiers partie pour

messire Charles de Blois, son neveu, que pour lui; et véoit bien que

s'il avoit jugement contre lui, que le roi le feroit arrêter jusques à

ce qu'il auroit tout rendu, cités, villes et châteaux, dont lors il

tenoit la saisine et possession; et avec tout ce tout le grand trésor

qu'il avoit trouvé et dépendu. Si lui fut avis, pour le moins mauvais,

qu'il lui valoit mieux qu'il courrouçât le roi et s'en rallât

paisiblement devers Bretagne, que il demeurât à Paris en danger et en

si périlleuse aventure. Ainsi qu'il pensa ainsi fut fait: si monta à

cheval paisiblement et ouvertement, et se partit, à si peu de

compagnie, qu'il fut ainçois en Bretagne revenu que le roi ni autres,

fors ceux de son conseil, sçussent rien de son département; mais

pensoit chacun qu'il fût dehaité en son hôtel.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 10 / 36 段