dont il lui convint s'enfuir hors du royaume; et comment il fit
mettre sa femme et ses enfants en prison, qui oncques puis n'en
issirent.
L'homme du monde qui plus aida le roi Philippe à parvenir à la
couronne de France et à l'héritage, ce fut messire Robert d'Artois,
qui étoit l'un des plus hauts barons de France et le mieux enlignagé,
et trait des royaux[90]; et avoit à femme la sœur germaine du roi
Philippe[91], et avoit été toudis son plus espécial compagnon et ami
en tous états; et fut bien l'espace de trois ans que en France tout
étoit fait par lui, et sans lui n'étoit rien fait. Après advint que le
roi Philippe emprit et acueillit ce messire Robert en si grand haine,
pour occasion d'un plaid qui ému étoit devant lui, dont le comte
d'Artois étoit cause, que le dit messire Robert vouloit avoir gagné,
par vertu d'une lettre que messire Robert mit avant, qui n'étoit mie
bien vraie[92], si comme on disoit, que si le roi l'eût tenu en son
ire[93] il l'eût fait mourir sans nul remède. Et combien que le dit
messire Robert fût le plus prochain du lignage à tous les hauts barons
de France, et serourge[94] au dit roi, si lui convint-il vider
France[95] et venir à Namur devers le jeune comte Jean, son neveu et
ses frères, qui étoient enfans de sa sœur[96].
[90] Cette expression signifie qu'il était issu du sang royal; il
descendait en effet du roi Louis VIII, au 4e degré.
[91] Il avait épousé Jeanne de Valois, sœur du roi.
[92] Froissart veut parler des pièces fausses fabriquées par la
demoiselle de Divion.--Voyez le chapitre suivant.
[93] Colère.
[94] Beau-frère.
[95] Il paraît, par les dépositions des témoins, qu'il se retira
d'abord à Bruxelles vers la fin d'août ou le commencement de
septembre 1331, environ six mois avant l'arrêt par lequel il fut
condamné au bannissement. Cet arrêt fut rendu le 8 avril 1332 et
ne fut publié que le 19 mai suivant. (_Mém. de Lancelot_, t. 8 du
Recueil de l'Académie des Inscriptions, p. 617 et 621.)
[96] Ils étaient fils de Marie d'Artois, sœur de Robert.
Quand il fut parti de France et le roi vit qu'il ne le pourroit tenir,
pour mieux montrer que la besogne lui touchoit, il fit prendre sa
sœur, qui étoit femme au dit messire Robert, et ses deux fils et
neveux, Jean et Charles[97], et les fit mettre en prison bien
étroitement, et jura que jamais n'en issiroient tant qu'il vivroit; et
bien tint son serment, car oncques depuis, pour personne qui en
parlât, ils n'en vidèrent; dont il en fut depuis moult blâmé en
derrière.
[97] Froissart se trompe: on n'attenta point à la liberté de _Jean_
et de _Charles d'Artois_, mais leurs frères, nommés _Jacques_ et
_Robert_, furent arrêtés en 1334 et enfermés au château de Nemours,
puis au Château-Gaillard d'Andelys, où ils étaient encore le 1er
mai 1347, sous la garde de Gauthier du Ru, écuyer, qui fournit à
cette époque un compte de leur dépense et de celle de vingt
personnes attachées à leur service.
Quand le dit roi de France sçut de certain et fut informé que le dit
messire Robert étoit arrêté de-lez sa sœur et ses neveux, il en fut
moult courroucé; et envoya chaudement devers l'évêque Aoul[98] de
Liége, en priant qu'il défiât et guerroyât le comte de Namur, s'il ne
mettoit messire Robert d'Artois hors de sa compagnie. Cet évêque, qui
moult aimoit le roi de France et qui petit aimoit ses voisins, manda
au jeune comte de Namur qu'il mît son oncle messire Robert d'Artois
hors de son pays et de sa terre, autrement il lui feroit guerre. Le
comte de Namur fut si conseillé qu'il mit hors de sa terre son oncle;
ce fut moult ennuis, mais faire lui convenoit ou pis attendre.
[98] _Aoul_ ou _Adolphe de La Marck_, évêque de Liége.
Quand messire Robert se vit en ce parti, si fut moult angoisseux de
cœur, et s'avisa qu'il iroit en Brabant, pourtant que le duc son
cousin étoit si puissant que bien le soutiendroit. Si vint devers le
duc, son cousin, qui le reçut moult liement et le reconforta assez de
ses détourbiers. Le roi le sçut; si envoya tantôt messages au dit duc,
et lui manda que s'il le soutenoit ou souffroit demeurer ou repairer
en sa terre, il n'auroit pire ennemi de lui et le grèveroit en toutes
les guises qu'il pourroit. Le duc ne le voulut ou n'osa plus tenir
ouvertement en son pays, pour doute d'acquérir la haine du dit roi de
France; ains l'envoya couvertement tenir en Argenteau[99] jusques à
tant que on verroit comment le roi se maintiendroit. Le roi le sçut,
qui partout avoit ses espies; si en eut grand dépit; si pourchassa
tant et en moult bref temps après, par son or et par son argent, que
le roi de Behaigne, qui étoit cousin germain au dit roi, l'évêque de
Liége, l'archevêque de Coulogne, le duc de Guerles, le marquis de
Juliers, le comte de Bar, le comte de Los, le sire de Fauquemont et
plusieurs autres seigneurs furent alliés encontre le dit duc, et le
défièrent tous, au pourchas et requête du dessus dit roi. Et entrèrent
tantôt en son pays parmi Hesbaing, et allèrent droit à Hanut[100], et
ardirent tout à leur volonté par deux fois, eux demeurans au pays,
tant que bon leur sembla. Et envoya avec eux le comte d'Eu son
connétable, atout grand compagnie de gens d'armes, pour mieux montrer
que la besogne étoit sienne, et faite à son pourchas; et tout ardoient
son pays. Si en convint le comte Guillaume de Hainaut ensonnier; et
envoya madame sa femme, sœur du roi Philippe, et le seigneur de
Beaumont, son frère, en France pardevers le dit roi, pour impétrer une
souffrance et une trêve de lui d'une part, et du duc de Brabant
d'autre. Trop ennuis et à dureté y descendit le roi de France, tant
avoit-il pris la chose en grand dépit. Toute fois, à la prière du
comte de Hainaut son serourge, le roi s'humilia, et donna et accorda
trèves au duc de Brabant, parmi ce que le duc se mit du tout au dit et
en l'ordonnance du propre roi de France et de son conseil, de tout ce
qu'il avoit à faire au roi et à chacun de ces seigneurs qui défié
l'avoient; et devoit mettre, dedans un certain jour qui nommé y étoit,
monseigneur Robert d'Artois hors de sa terre et de son pouvoir, si
comme il fit moult ennuis; mais faire lui convint, ou autrement il eût
eu trop forte guerre de tous côtés, si comme il étoit apparant. Si
que, entrementes que ce toullement et ces besognes se portoient, ainsi
que vous oyez recorder, le roi anglois eut nouveau conseil de
guerroyer le roi d'Escosse son serourge: je vous dirai à quel titre.
[99] Château sur la Meuse, près de Liége.
[100] Hannut ou Hannuye, petite ville située sur la Ghète dans le
district de Louvain.
CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon.
MÊME SUJET.
Comment messire Robert d'Artois voult posséder la conté d'Artois
par fausses lettres que la damoiselle de Divion avoit fait
escrire et sceller.
1329.
L'an mil trois cens vint-neuf, commença messire Robert d'Artois le
plait contre la devant dite Mahaut, contesse d'Artois, si comme il
avoit fait l'an dix-sept, de quoy procès avoit esté fait autre fois.
Mais ledit messire Robert maintenoit que les lettres de mariage entre
messire Phelippe d'Artois, son père, et madame Blanche de Bretaigne,
sa mère, par lesquelles ledit conté luy appartenoit, si comme il
disoit, avoient esté par fraude muciées et repostées; si les avoit
trouvées. Et assez tost après, assambla ledit messire Robert d'Artois,
le conte d'Alençon, le duc de Bretaigne et tout plein d'autres haus
hommes de son lignage; et vint au roi Phelippe et luy requist que
droit luy fust fait de la conté d'Artois. Tantost le roy fist ajourner
la contesse à jour nommé contre ledit messire Robert, à laquelle
journée elle vint, et amena avec luy Eudon, le duc de Bourgoigne, et
Loys, le conte de Flandre. Là monstra messire Robert unes lettres
scellées du scel au conte Robert d'Artois, contenant que, quant le
mariage fu fait de monseigneur Phelippe d'Artois, père monseigneur
Robert, et de madame Blanche fille le conte Pierre de Bretaigne, le
conte les mist en la vesteure[101] de la conté d'Artois, si comme il
estoit contenu ès dites lettres. Quant la contesse vit les lettres, si
requist au roy que pour Dieu il en voulsist estre saisi, car elle
entendoit à proposer à l'encontre. Tantost fu dit par arrest que les
lettres demourroient devers le roy; et fu remise une autre journée à
laquelle la contesse devoit respondre.
[101] _Investiture._
Or vous dirai comment ces lettres vindrent à messire Robert d'Artois.
Il avoit une damoiselle gentil-femme qui fu fille le seigneur de
Divion de la chastellerie de Béthune. Celle damoiselle s'entremettoit
des choses à venir et jugeoit à regarder la phisionomie des gens, et à
la fois disoit voir et à la fois mentoit. Elle avoit tant fait, par
aucuns des familliers messire Robert d'Artois, que elle emprist une
forte chose à faire, si comme vous orrez. Il avoit un bourgeois à
Arras qui avoit rente à vie sus le conte d'Artois, et en avoit lettres
scellées du scelle conte d'Artois. Quant il fu trespassé, la
damoiselle fist tant, par devers les hoirs dudit bourgeois, que elle
eust celles lettres; et puis fist escrire unes lettres de l'envesture
monseigneur Robert, si comme vous avez oï; puis, prist le scel de la
vieille lettre et le dessevra du parchemin à un chaut fer qui tout
propre avoit esté fait, si que l'emprainte du scel demeura toute
entière; puis la mist à la lettre nouvelle, et avoit une manière de
ciment qui attacha le scel à la lettre, ainsi comme devant; et puis
vint à messire Robert d'Artois, et luy dit que une telle lettre avoit
trouvée en sa maison, à Arras, en une vielle armoire. Quant messire
Robert vit les lettres, si en fu moult joians, et luy dist que jamais
ne luy faudroit, et l'envoia demourer à Paris.
Comment sentence fu donnée contre messire Robert d'Artois,
de[102] la conté d'Artois; et comment la damoiselle de Divion fu
arse; et comment ledit Robert fu appelé à droit, pour soy purger
des crimes devant dis.
1331.
[102] _De_, relativement à.
L'an mil trois cens trente et un, fu sentence donnée en parlement à
Paris pour le duc de Bourgoigne, pour la conté d'Artois, contre
messire Robert d'Artois, conte de Biaumont en Normendie. Car la
contesse d'Artois devant dite, qui estoit moult sage, fist tant que
elle ot le clerc qui avoit escrit les lettres, et le mena par devers
le roy; et cognut que la damoiselle de Divion luy avoit fait escrire
unes lettres, environ avoit un an. Puis luy furent monstrées et
recognut qu'il les avoit escrites de sa main. Puis manda le roy
messire Robert d'Artois et luy dist qu'il estoit enformé que la
lettre n'estoit pas vraie et qu'il se déportast de la demande qu'il
faisoit de la conté d'Artois. Et il respondi que si aucun vouloit dire
que elle ne fust bonne, il l'en vouldroit combatre et que jà ne se
déporteroit de la demande. Pourquoy le roy se courrouça si à luy, que
à la journée il fist porter les lettres en présence du parlement et
les fist descrier, et fist prendre la damoiselle de Divion et fist
mettre en prison en Chastellet à Paris; et fu messire Robert d'Artois
débouté de la conté d'Artois, comme devant est dit. Dont il dist si
grosses paroles du roy et de la royne que le roy le fist appeller à
ses dis; mais il ne daigna oncques aler ni luy excuser. Lors fist le
roy mettre la dite damoiselle de Divion, laquelle estoit en
Chastellet, en gehenne, laquelle confessa tout le fait, tel comme
devant est escript, et si dist plusieurs choses. Assez tost après fu
pris un autre qui estoit confesseur dudit messire Robert d'Artois; et
en après envoia le roy certains messages pour querir l'abbé de
Vezelai, lequel estoit souppeçonné de celle mauvaistié et de plusieurs
autres mauvaistiés; mais quant il sot que l'en le faisoit querir, il
se départi et s'en fui; et ainsi se sauva. Quant Robert d'Artois vit
comment les choses aloient, si se départi moult confusément.
Item, environ le mi-moys de septembre de l'an mil trois cens trente et
un, la damoiselle dessus dite qui avoit plaquié le scel ès lettres de
messire Robert d'Artois, en faisant fausseté, fu arse en la place aux
Pourciaux, à Paris; et recognut moult d'autres mauvaistiés. Quant
messire Robert d'Artois vit par quelle manière les choses aloient, si
se doubta, et fu moult courroucié de ce que le roy procédoit par telle
manière contre luy. Si dust dire ces paroles: «Par moy a esté roy et
par moy en sera demis, si je puis.» Et lors fist mener tous ses
destriers qu'il avoit biaux et nobles, et son trésor qu'il avoit
moult grant, à Bourdiaux sus Gironde, et là fist tout mettre en mer et
mener en Angleterre. Et depuis se retraist ledit messire Robert vers
son cousin le duc de Breban[103], qui le reçut en son pays, et le mit
une pièce de temps avec luy. Tantost que le roy ot oï ces nouvelles,
il fist mettre en sa main la terre dudit messire Robert, et luy manda
par certains messages qu'il comparust devant luy et devant les pers
personnellement, à certain jour, pour soy deffendre des crimes qui luy
estoient mis sus.
[103] Tout ce récit est beaucoup plus exact que celui de
Froissart. (_Note de M. Paulin Pâris._)
Item, en ce meisme temps, le confesseur de messire Robert d'Artois,
qui estoit prisonnier, fu appelé en la présence d'aucuns du conseil du
roy, et luy fu demandé quelle chose et quoy il povoit savoir des
fausses lettres dessus dites. Lequel respondoit et disoit qu'il n'en
savoit riens fors en confession, ni il ne le povoit bonnement révéler
sans péril de conscience. Mais à l'énortement de maistre Pierre de la
Palu, patriarche de Jhérusalem, avecques autres maistres en théologie
et aucuns secrétaires du roy, lesquels se consentoient et disoient
qu'il le povoit bien révéler selon ce que l'en dit,--mais c'est doubte
grant,--si le révéla, et le confesseur fu arrière mis en prison. Mais
ce qu'il devint à la fin le commun ne le sceut.
Item, en ce meisme an, l'an mil trois cens trente et un, le roy tenant
le siège de juge au Louvre, et avec luy plusieurs barons et prélas,
messire Robert d'Artois devant dit, lequel avoit esté la tierce fois
appelé à certain jour à respondre aux articles que l'en avoit proposés
contre luy, ne s'i comparut point si comme il devoit: mais envoia un
abbé de l'ordre de Saint-Benoist et avec luy plusieurs chevaliers,
lesquels n'avoient point de procuracion, mais estoient venus pour
prier au roy et aux barons du royaume que l'en luy voulsist ottroier
jusques à la quarte dilacion, en promettant que à icelle il viendroit
personnellement, et de tout ce que l'en luy avoit mis sus il se
purgeroit bonnement. Et après ce qu'il orent ainsi fait le message, le
roy de Behaigne et Jehan l'ainsné fils du roy de France et duc de
Normendie, avec moult d'autres barons, s'agenouillèrent devant le roy
et luy demandèrent qu'il luy pleust à ottroier audit messire Robert
jusques à la quarte dilacion et que ses biens ne fussent pas
confisqués durant ledit terme. Laquelle requeste le roy ottroia de
grace espéciale jusques au moys de mai. Et lors vint une damoiselle,
laquelle dit, en la présence du roy, que la femme messire Robert
d'Artois[104], laquelle estoit suer du roy de France, estoit plus
coupable que son mari.
[104] Jeanne de Valois, sœur du roi de France.
Comment messire Robert d'Artois fu bani, et du mariage Jehan,
ainsné fils du roy de France et duc de Normandie.
L'an de grace mil trois cens trente-deux, Robert d'Artois fu bani du
royaume de France par les barons, et furent tous ses biens confisqués
au roy. Mais encore, et aux prières d'aucuns grans seigneurs, voult le
roy que les solempnés bannissemens fussent différés jusques au moys
d'après Pasques; et aussi, si il venoit dedens le terme et qu'il se
méist à la volenté du roy, du tout le roy luy feroit telle grace qui
luy sembleroit à estre convenable; et s'il ne venoit, le bannissement
seroit exécuté tout entièrement. Quant le roy vit que le terme qu'il
avoit donné gracieusement au devant du dit Robert d'Artois fu passé,
et il n'ot envoié né contremandé, si comme l'en l'avoit promis au roy
en la présence des barons, si commanda qu'il fu bani à trompes par
tous les principaux quarrefours de Paris. Et avec ce avoit certaines
personnes qui crioient en audience toutes les causes pour lesquelles
le dit messire Robert estoit bani. Et fu fait le dit bannissement le
trentiesme jour de may, l'an dessus dit.
LES GRANDES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS.
JACQUEMART D'ARTEVELT.
1337.
En ce temps avoit grand dissension entre le comte Louis de Flandre et
les Flamands[105]; car ils ne vouloient point obéir à lui, ni à peine
s'osoit-il tenir en Flandre, fors à grand péril. Et avoit adonc à Gand
un homme qui avoit été brasseur de miel; celui étoit entré en si grand
fortune et en si grand grâce à tous les Flamands, que c'étoit tout
fait et bien fait quant qu'il vouloit deviser et commander par tout
Flandre, de l'un des côtés jusques à l'autre; et n'y avoit aucun,
comme grand qu'il fût, qui de rien osât trépasser son commandement, ni
contredire. Il avoit toujours après lui, allant aval la ville de Gand,
soixante ou quatre vingts varlets armés, entre lesquels il en y avoit
deux ou trois qui savoient aucuns de ses secrets; et quand il
encontroit un homme qu'il héoit ou qu'il avoit en soupçon, il étoit
tantôt tué; car il avoit commandé à ses secrets varlets et dit: «Sitôt
que j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel signe, si le tuez
sans deport, comme grand, ni comme haut qu'il soit, sans attendre
autre parole.» Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette manière
plusieurs grands maîtres tuer: par quoi il étoit si douté que nul
n'osoit parler contre chose qu'il voulût faire, ni à peine penser de
le contredire. Et tantôt que ces soixante varlets l'avoient reconduit
en son hôtel, chacun alloit dîner en sa maison; et sitôt après dîner
ils revenoient devant son hôtel, et béoient en la rue, jusques adonc
qu'il vouloit aller aval la rue, jouer et ébattre parmi la ville; et
ainsi le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces
soudoyés avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de Flandre pour
ses frais et pour ses gages; et les faisoit bien payer de semaine en
semaine. Et aussi avoit-il, par toutes les villes de Flandre et les
châtellenies, sergens et soudoyés à ses gages, pour faire tous ses
commandemens, et épier s'il avoit nulle part personne qui fût rebelle
à lui, ni qui dît ou informât aucun contre ses volontés. Et sitôt
qu'il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant qu'il
l'eût banni ou fait tuer sans deport; jà cil ne s'en pût garder. Et
mêmement tous les plus puissans de Flandre, chevaliers, écuyers et les
bourgeois des bonnes villes, qu'il pensoit qui fussent favorables au
comte de Flandre en aucune manière, il les bannissoit de Flandre, et
levoit la moitié de leurs revenus, et laissoit l'autre moitié pour le
douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs enfans. Et ceux
qui étoient ainsi bannis, desquels il étoit grand foison, se tenoient
à Saint-Omer le plus, et les appeloit-on les avolés et les
outre-avolés. Brièvement à parler, il n'eut oncques en Flandre ni en
autre pays duc, comte, prince ni autre qui pût avoir un pays si à sa
volonté comme cil l'eut longuement; et étoit appelé Jaquemart
Artevelle. Il faisoit lever les rentes, les tonnieux[106], les
vinages, les droitures et toutes les revenues que le comte devoit
avoir et qui à lui appartenoient, quelque part que ce fût parmi
Flandre, et toutes les maletôtes: si les dépendoit à sa volonté et en
donnoit sans rendre aucun compte; et quand il vouloit dire que argent
lui falloit, on l'en croyoit; et croire l'en convenoit, car nul
n'osoit dire encontre, pour doute de perdre la vie: et quand il en
vouloit emprunter de aucuns bourgeois sur son payement, il n'étoit nul
qui lui osât escondire à prêter.
[105] Louis de Cressy, comte de Flandre, fut en guerre
continuelle avec ses sujets. A cette époque, il se tenait
rarement en son pays de Flandre, à cause de ses querelles avec
les Flamands et parce que les trois villes de Gand, Bruges et
Ypres _gouvernoient le pays à leur plaisir_. Louis s'était brouillé
avec ses sujets pour s'être dirigé uniquement par les conseils
d'un abbé de Vézelai qui n'entendait rien à l'administration et
ne cherchait qu'à s'enrichir.
[106] _Tonnieu_ ou _tonlieu_, droit que quelques seigneurs levaient
sur certaines marchandises, dans l'étendue de leur seigneurie.
Le _vinage_ était pareillement un droit ou un impôt qui se levait
sur le vin.
_Chroniques de Froissart._
ÉDOUARD III PREND LE TITRE ET LES ARMES DE ROI DE FRANCE.
1340.
Comment le roi d'Angleterre tint un grand parlement à Bruxelles,
et de la requête qu'il y fit aux Flamands.
Or, parlerons-nous un petit du roi anglois, et comment il persévéra en
avant. Depuis qu'il fut parti de la Flamengerie et revenu en Brabant,
il s'en vint droit à Bruxelles: là le reconvoyèrent le duc de
Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch, le comte
de Mons, messire Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et tous les
barons de l'Empire, qui s'étoient alliés à lui; car ils vouloient
aviser l'un contre l'autre comment ils se maintiendroient de cette
guerre où ils s'étoient boutés. Et pour avoir certaine expédition, ils
ordonnèrent un grand parlement à être en la dite ville de Bruxelles;
et y fut prié et mandé Jacques d'Artevelle, lequel y vint liement et
en grand arroy, et amena avec lui tous les conseils des villes de
Flandre. A ce parlement, qui fut à Bruxelles, eut plusieurs paroles
dites et devisées; et me semble, à ce qui m'en fut recordé, que le roi
anglois fut si conseillé de ses amis de l'Empire, qu'il fit une
requête à ceux de Flandre qu'ils lui voulussent aider à parmaintenir
sa guerre, et défier le roi de France, et aller avec lui partout où il
les voudroit mener; et si ils vouloient, il leur aideroit à recouvrer
Lille, Douay et Béthune. Cette parole entendirent les Flamands
volontiers; mais de la requête que le roi leur faisoit demandèrent-ils
à avoir conseil entre eux tant seulement, et tantôt répondre. Le roi
leur accorda. Si se conseillèrent à grand loisir; et quand ils se
furent conseillés, ils répondirent et dirent: «Cher sire, autrefois
nous avez-vous fait telles requêtes; et sachez voirement que si nous
le pouvions nullement faire, par notre honneur et notre foi garder,
nous le ferions; mais nous sommes obligés, par foi et serment, et sur
deux millions de florins à la chambre du pape, que nous ne pouvons
émouvoir guerre au roi de France, quiconque le soit, sans être
encourus en cette somme, et écheoir en sentence d'excommuniement; mais
si vous voulez faire une chose que nous vous dirons, vous y pouverriez
bien de remède et de conseil, c'est que vous veuilliez encharger les
armes de France et équarteler d'Angleterre, et vous appeler roi de
France; et nous vous tiendrons pour droit roi de France, et obéirons à
vous comme au roi de France, et vous demanderons quittance de notre
foi; et vous la nous donnerez comme roi de France: par ainsi
serons-nous absous et dispensés, et irons partout là où voudrez et
ordonnerez.»
Comment le roi d'Angleterre enchargea les armes et le nom de roi
de France par l'ennortement des Flamands.