tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus
variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales,
civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie, ou
par la solitude des cloîtres quand on la recherchait, ou par le monde
le plus étrange et le plus divers quand on le préférait à la solitude.
Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait
nouveau; car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit
État qui gravitait dans son orbite et avait ses phases: à dix lieues
de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de
choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à
l'esprit particulier un mouvement extraordinaire: aussi toutes les
grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais
l'individu n'a tant vécu: le roi rêvait l'agrandissement de son
empire; le seigneur, la conquête du fief de son voisin; le bourgeois,
l'augmentation de ses priviléges; le marchand, de nouvelles routes à
son commerce. On ne connaissait le fond de rien; on n'avait rien
épuisé; on avait foi à tout; on était à l'entrée et comme au bord de
toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend
le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé
ainsi que l'avenir; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit
et un nouveau monde; on marchait à grands pas vers des destinées
ignorées, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie
devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare;
leur virilité, pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur
riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein
fécond.
CHATEAUBRIANT, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.
LA LOI SALIQUE.
Cause de la guerre de Cent Ans.
Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi
d'Angleterre.
Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils
avec cette belle fille Isabelle[69] qui fut mariée en Angleterre au
roi Édouard dont j'ai parlé ci-dessus; et furent ces trois fils moult
beaux; desquels l'aîné eut nom Louis, qui fut au vivant de son père,
roi de Navarre, et l'appeloit-on le roi Hutin. Le second né eut nom
Philippe le Long; et le tiers eut nom Charles; et furent tous trois
rois de France après la mort du roi Philippe leur père, par droite
succession, l'un après l'autre, sans avoir hoir mâle de leur corps
engendré par voie de mariage. Si que, après la mort du dernier roi
Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnèrent point le
royaume à la sœur qui étoit roine d'Angleterre, pourtant qu'ils
vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de
France est bien si noble qu'il ne doit mie aller à femelle, ni par
conséquent au roi d'Angleterre son ains-né fils. Car, ainsi comme ils
veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de
par sa mère, là où sa mère n'y a point de droit: si que, par ces
raisons, les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur
commun accord, le royaume de France à monseigneur Philippe, fils jadis
à monseigneur Charles de Valois, frère jadis de ce beau roi Philippe
dessus dit, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et son fils, qui étoit
hoir mâle et fils de la sœur du dernier roi Charles.
[69] Isabelle, mère d'Édouard III, était fille de Philippe IV, et
Philippe de Valois était petit-fils de Philippe, par Charles de
Valois, frère de Philippe IV. Louis X avait laissé une fille
nommée Jeanne, qui vivait encore à l'époque de la mort de Charles
VI, en 1328. (_Note de M. Buchon._)
Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult
de gens; parquoi grands guerres en sont nées et venues, et grand
destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si
comme vous pourrez ouïr ci-après; car c'est la vraie fondation de
cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands
faits d'armes qui avenus en sont: car, puis le temps du bon roi
Charlemagne, qui fut empereur d'Allemagne et roi de France, n'avinrent
si grands aventures de guerre au royaume de France qu'elles sont
avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j'aie
temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire à la
droite matière commencée, et taire de cette, tant que temps et lieu
venront que j'en devrai parler.
Comment le roi Charles de France mourut sans hoir mâle, et
comment les douze pairs et les barons élurent à roi monseigneur
Philippe de Valois; et comment il déconfit les Flamands qui
s'étoient rebellés contre leur seigneur.
1328.
Le roi Charles de France, fils au beau roi Philippe, fut trois fois
marié, et si mourut sans hoir mâle de son corps, dont ce fut grand
dommage pour le royaume, si comme vous orrez ci-après. La première de
ses femmes fut l'une des plus belles dames du monde; et fut fille de
la comtesse d'Artois[70]. Celle garda mal son mariage et se forfit,
parquoi elle en demeura longtemps au Châtel Gaillard en prison et à
grand meschef, ainçois que son mari fût roi. Quand le royaume lui fut
échu et il fut couronné, les douze pairs et les barons de France ne
voulurent mie, s'ils eussent pu, que le royaume demeurât sans hoir
mâle. Si quistrent sens et avis par quoi le roi fût remarié; et le fut
à la fille de l'empereur Henry de Lucembourc[71] et sœur au gentil
roi de Behaigne[72]; et parquoi le premier mariage fut défait et
annulé de cette dame qui en prison étoit, et tout par la déclaration
du Pape, notre saint-père, qui adonc étoit. De cette seconde dame de
Lucembourc, qui étoit moult humble et prude femme, eut le roi un fils
qui mourut moult jeune, assez tôt la mère après, à Yssoldun en Berry;
et moururent tous deux moult soupçonneusement, de quoi aucunes gens
furent incoulpés en derrière couvertement. Après, ce roi Charles fut
remarié tierce fois à la fille de son oncle de remariage[73], la fille
de monseigneur Louis comte d'Évreux, la reine Jeanne et sœur au roi
de Navarre qui adonc étoit. Puis avint que cette dame fut enceinte, et
le roi son mari s'accoucha malade au lit de la mort.
[70] Blanche de Bourgogne, fille d'Othon IV, palatin de
Bourgogne.
[71] Marie de Luxembourg, fille de l'empereur Henri VII et de
Marguerite de Brabant.
[72] Jean de Luxembourg, roi de Bohême.
[73] Froissart veut apparemment faire entendre, par l'expression
_son oncle de remariage_, que Louis comte d'Évreux, frère du roi
Philippe le Bel, était issu du second mariage de Philippe le
Hardi, leur père commun, avec Marie de Brabant. (_Note de M.
Buchon._)
Quant il aperçut que mourir le convenoit, il devisa que s'il avenoit
que la roine s'accouchât d'un fils, il vouloit que messire Philippe de
Valois, son cousin germain, en fût mainbour, et régent du royaume,
jusques adonc que son fils seroit en âge d'être roi; et s'il avenoit
que ce fût une fille, que les douze pairs et les hauts barons de
France eussent conseil et avis entre eux d'en ordonner, et donnassent
le royaume à celui qui avoir le devroit. Sur ce, le roi Charles alla
mourir environ la Chandeleur, l'an de grâce mil trois cent vingt
sept[74].
[74] Charles le Bel mourut à Vincennes, dans la nuit du 31
janvier au 1er février 1327, en commençant l'année à Pâques
suivant l'usage d'alors, et 1328, suivant notre manière actuelle
de la commencer au 1er janvier.
Ne demeura mie grandement après ce que la reine Jeanne accoucha d'une
fille[75], de quoi le plus du royaume en furent durement troublés et
courroucés.
[75] Cette fille, nommée Blanche, vint au monde le 1er avril
1328.
Quand les douze pairs et les hauts barons de France surent ce, ils
s'assemblèrent à Paris le plustôt qu'ils purent, et donnèrent le
royaume, de commun accord, à monseigneur Philippe de Valois, fils
jadis au comte de Valois, et en ôtèrent la roine d'Angleterre et le
roi son fils, qui étoit demeurée, sœur germaine du roi Charles
dernier trépassé; pour raison de ce qu'ils dient que le royaume de
France est de si grand'noblesse qu'il ne doit mie par succession aller
à femelle, ni par conséquent à fils de femelle, ainsi que vous avez
ouï ça devant au commencement de ce livre. Et firent celui monseigneur
Philippe couronner à Rains, l'an de grâce mil trois cent vingt huit,
le jour de la Trinité[76], dont puis ce di grand guerre et grand
désolation avint au royaume de France et en plusieurs pays, si comme
vous pourrez ouïr en cette histoire.
[76] Le dimanche de la Trinité était cette année le 29 mai.
CHRONIQUES DE FROISSART, éditées par M. Buchon.
Jean Froissart naquit à Valenciennes, en 1333. Ce fut à l'âge de
vingt-ans qu'il commença ses Chroniques. Il se borna d'abord à
reproduire, pour les événements qui s'étaient accomplis de 1325 à
1356, les récits des autres chroniqueurs, et surtout la relation
de monseigneur Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége.
En 1361, il présenta la première partie de son travail à la reine
d'Angleterre, Philippe de Hainaut. Jusqu'à la fin de sa vie il
eut souvenir de cette noble dame, «Car elle me fit et créa»
dit-il; et il rappelle en plusieurs endroits, non sans une vive
émotion, qu'elle l'avait accueilli gracieusement à ses débuts;
qu'elle l'avait encouragé par ses conseils et aidé de ses
largesses.
A partir de cette époque commencèrent les voyages du chroniqueur.
Nous nous bornerons ici à donner une sèche énumération des lieux
où il s'arrêta pour voir, interroger et raconter. Il fit
plusieurs fois le voyage d'Angleterre. Ce fut pendant son premier
séjour, qui dura cinq ans, qu'il visita l'Écosse. Il parcourut
toutes les parties de la France. En 1366 il était à Bordeaux. En
1367, il accompagna jusqu'à Dax le prince de Galles, qui partait
pour l'Espagne. Il revint dans les provinces qui avoisinent les
Pyrénées en 1388; ce fut alors qu'il se rendit à la cour de
Gaston de Foix, et vit Carcassonne, Orthez et Pamiers. En 1389 il
était à Avignon; de là, en traversant le Lyonnais et le
Bourbonnais, il courut en Auvergne, où il assista, à Riom, au
mariage du duc de Berri avec Jeanne de Boulogne. Nous n'avons pas
besoin de dire que Froissart connut la Flandre et tout le nord de
la France et qu'il vint souvent à Paris. En 1394, il visita une
dernière fois l'Angleterre, où il resta trois mois à la cour du
roi Richard. N'oublions pas le plus beau des voyages de
Froissart: en 1368, il assista, à Milan, au mariage de Lionel,
duc de Clarence, avec la fille de Galeas Visconti. C'est là
qu'il devait rencontrer Chaucer et Pétrarque. Il parcourut alors
la Savoie; il vit Bologne, Ferrare, une grande partie de
l'Italie, et il revint en Flandre par l'Allemagne.
Ce fut pendant ce perpétuel voyage que Froissart rassembla tous
les matériaux de sa Chronique. Pendant la chevauchée, à table, le
soir à l'heure des gais propos, il interrogeait avec une avide
curiosité ses compagnons de route ou ses nobles hôtes, et il
recueillait précieusement, pour les écrire, quelquefois sous la
forme même de la conversation, les histoires qu'on lui racontait.
Il ne se souciait point des livres, et, comme on dirait
aujourd'hui, des documents officiels; il lui suffisait, pour
accepter un fait et pour l'affirmer, du témoignage des _anciens
chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d'armes, et qui
proprement en savoient parler_. Aussi, il pénétrait dans toutes
les cours et il entrait dans tous les châteaux: «Au temps,
dit-il, que j'ai travellé par le monde, j'ai vu deux cents hauts
princes.»
Certains critiques ont cherché à se rendre compte du travail de
Froissart; ils ont voulu savoir comment le chroniqueur composait
son œuvre. Nul ne l'a dit mieux que lui-même: «Or, considérez,
entre vous qui me lisez ou me lirez, ou m'avez lu, ou orrez lire,
comment je puis avoir su ni rassemblé tant de faits desquels je
traite et propose en tant de parties. Et pour vous informer de la
vérité, je commençai jeune, dès l'âge de vingt ans; et si suis
venu au monde avec les faits et les aventures; et si y ai
toujours pris grand plaisance plus que à autre chose; et si m'a
Dieu donné tant de grâces que je ai été bien de toutes les
parties, et des hôtels des rois, et par espécial de l'hôtel du
roi Édouard d'Angleterre et de la noble roine sa femme, madame
Philippe de Hainaut, roine d'Angleterre, dame d'Irlande et
d'Aquitaine, à laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la
servois de beaux dits et traités amoureux: et pour l'amour du
service de la noble et vaillante dame à qui j'étois, tous autres
seigneurs, rois, ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque
nation qu'ils fussent, me aimoient, oyoient et voyoient
volontiers, et me faisoient grand profit. Ainsi, au titre de la
bonne dame et à ses coutages et aux coutages des hauts seigneurs
en mon temps, je cherchai la plus grand partie de la chrétienté;
et partout où je venois, je faisois enquête aux anciens
chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d'armes et qui
proprement en savoient parler, et aussi à aucuns hérauts de
crédence, pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je
rassemblé la haute et noble histoire et matière, et le gentil
comte de Blois dessus nommé y a rendu grand peine[77]; et tant
comme je vivrai, par la grâce de Dieu je la continuerai; car
comme plus y suis et plus y laboure, et plus me plaît; car ainsi
comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les armes, et en
persévérant et continuant il s'y nourrit parfait, ainsi, en
labourant et ouvrant sur cette matière, je m'habilite et
délecte[78].»
[77] Il s'agit de Gui de Châtillon, comte de Blois. Froissart
l'appelle plus haut _mon très-cher seigneur et maître_. Le
chroniqueur s'était attaché à lui en 1384, après la mort de
Wenceslas, duc de Brabant.
[78] Chroniques, IV, ch. 1.
Si Froissart a fait ses Chroniques, s'il se plaît à raconter les
_honorables entreprises, nobles aventures et faits d'armes_, c'est
pour que les _preux aient exemple d'eux encourager en bien
faisant_. C'est là le seul but moral auquel il tende; tout, dans
ses mille récits, est subordonné à cette maxime qu'il a placée au
début de l'Épinette amoureuse:
Que toute joie et toute honours
Viennent et d'armes et d'amours.
A son retour d'Italie, Froissart avait été nommé curé de
Lestines. Plus tard, comme il nous l'apprend, il devint _trésorier
et chanoine de Chimay et de Lille en Flandre_. On croit qu'il
passa les dernières années de sa vie dans la ville où il était
né, à Valenciennes. Il mourut vers 1410, suivant M. Buchon. Le
savant éditeur de Froissart a recueilli sur ce fait des
témoignages qui nous semblent incontestables, et nous n'hésitons
pas à adopter son opinion[79].
[79] Extrait de la Notice sur Froissart, publiée par M. Yanoski,
dans les Extraits de Froissart (1 vol. in-12, dans la collection
des chefs-d'œuvre de la littérature française, publiée par MM.
Didot).
BATAILLE DE CASSEL.
1328.
Assez tôt après ce que ce roi Philippe fut couronné à Rains, il manda
ses princes, ses barons et toutes ses gens d'armes, et alla atout son
pouvoir loger en la ville[80] de Cassel pour guerroyer les Flamands,
qui étoient rebelles à leur seigneur[81], mêmement ceux de Bruges,
d'Ypre et ceux du Franc[82]; et ne vouloient obéir au dit comte de
Flandre, mais l'avoient enchassé; et ne pouvoit adonc nulle part
demeurer en son pays, fors tant seulement à Gand, et encore assez
escharsement. Si déconfit adonc le roi Philippe bien seize mille
Flamands, qui avoient fait un capitaine qui s'appeloit Colin
Dennekins[83], hardi homme et outrageux durement; et avoient les
dessusdits Flamands fait leur garnison de Cassel, au commandement et
aux gages des villes de Flandre, pour garder ces frontières là en
droit. Et vous dirai comment ces Flamands furent déconfits, et tout
par leur outrage.
[80] C'est-à-dire, sans doute, _auprès de Cassel_; car les Flamands
étaient maîtres de la ville, comme Froissart le dira plus bas.
[81] Le comte Louis dit de Crécy.
[82] Le Franc, _Franconatus, terra franca_. C'est une partie de la
Flandre française qui fut cédée à la France par la paix des
Pyrénées. Elle comprend les bailliages de Bourbourg, Bergues,
Saint-Winox et Furnes, et outre les chefs-lieux de ces
bailliages, les villes de Dunkerque et de Gravelines.
[83] Les historiens flamands le nomment Nicolas Zonnekins.
Ils se partirent un jour, sur l'heure de souper, du mont de
Cassel[84], en intention de déconfire le roi et tout son ost, et
s'envinrent tout paisiblement, sans point de noise, ordonnés en trois
batailles, desquelles l'une alla droit aux tentes du roi, et eurent
près soupris le roi qui séoit à souper et toutes ses gens. L'autre
bataille s'en alla droit aux tentes du roi de Behaigne, et le
trouvèrent près en tel point; et la tierce bataille s'en alla droit
aux tentes du comte de Hainaut, et l'eurent aussi près soupris, et le
hâtèrent si que à grand peine purent ses gens être armés, ni les gens
monseigneur de Beaumont son frère. Et vinrent tantôt ces trois
batailles si paisiblement jusques aux tentes, que à grand meschef
furent les seigneurs armés et leurs gens assemblés. Et eussent tous
les seigneurs et leurs gens été morts si Dieu ne les eût, ainsi comme
par droit miracle, secourus et aidés; mais, par la grâce et volonté de
Dieu, chacun de ces seigneurs déconfit sa bataille si entièrement, et
tous à une heure et à un point, qu'oncques de ces seize mille Flamands
nul n'en échappa; et fut leur capitaine tué[85]. Et si ne sut oncques
nul de ces seigneurs nouvelles l'un de l'autre, jusques adonc qu'ils
eurent tout fait; et oncques des seize mille Flamands qui morts y
demeurèrent n'en recula un seul, que tous ne fussent morts et tués en
trois monceaux l'un sur l'autre, sans issir de la place là où chacune
bataille commença, qui fut l'an de grâce mil trois cent vingt huit, le
jour de la Saint Barthélemy. Adonc, après cette déconfiture, vinrent
les Français à Cassel et y mirent les bannières de France, et se
rendit la ville au roi; et puis Poperingue, et après Ypre, et tous
ceux de la châtellenie de Bergues, et ceux de Bruges en suivant, et
reçurent le comte Louis, leur seigneur, amiablement adonc et
paisiblement, et lui jurèrent foi et loyauté à toujours mais.
[84] Ils s'étaient retranchés sur une éminence à la vue de Cassel
dont ils étaient en possession et qui leur servait comme de place
forte. Ils firent arborer sur les murs des tours de Cassel une
espèce d'étendard sur lequel ils avaient fait peindre un coq avec
ces mots:
Quand ce coq ici chantera,
Le _roi trouvé_ ci entrera.
Ils appelaient Philippe le _roi trouvé_, parce qu'il n'avait pas dû
espérer d'être roi. Après la victoire, Philippe fit mettre Cassel
à feu et à sang.
[85] Zonnekins.
Quand le roi Philippe de France eut remis le comte de Flandre en son
pays, et que tous lui eurent juré féauté et hommage, il départit ses
gens, et retourna chacun en son lieu; et il même s'en vint en France
et séjourner à Paris et là environ. Si fut durement prisé et honoré de
cette emprise qu'il avoit faite sur les Flamands, et aussi du beau
service qu'il avoit fait au comte Louis, son cousin. Si demeura en
grand'honneur, et accrut grandement l'état royal, et n'y avoit oncques
mais eu en France roi, si comme on disoit, qui eût tenu l'état pareil
au roi Philippe; et faisoit faire tournois, joutes et ébatements moult
et à grand plenté.
Or nous tairons-nous un petit de lui et parlerons des ordonnances
d'Angleterre et du gouvernement du roi.
CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon.
ÉDOUARD III FAIT HOMMAGE AU ROI DE FRANCE.
1329.
Le jeune roi d'Angleterre ne mit mie en oubli le voyage qu'il devoit
faire au royaume de France, et s'appareilla bien et suffisamment,
ainsi que à lui appartenoit et à son état. Si se partit d'Angleterre
quand jour fut du partir[86]. En sa compagnie avoit deux évêques,
celui de Londres et celui de Lincolle, et quatre comtes, monseigneur
Henry comte de Derby, son cousin germain, fils messire Thomas de
Lancastre au tort Col; son oncle, le comte de Salebrin, le comte de
Warvich et le comte de Herfort; six barons, monseigneur Regnaut de
Cobeham, monseigneur Thomas Wage, maréchal d'Angleterre, monseigneur
Richard de Stanford, le seigneur de Percy, le seigneur de Manne[87],
et le seigneur de Moutbray, et plus de quarante autres chevaliers.
[86] Édouard s'embarqua à Douvres, le vendredi 26 mai 1329, vers
midi.
[87] Man.
Si étoient en la route et à la délivrance du roi d'Angleterre plus de
mille chevaux; et mirent deux jours à passer entre Douvres et Wissant.
Quand ils furent outre, et leurs chevaux traits hors des nefs et des
vaissiaulx, le roi monta à cheval, accompagné ainsi que je vous ai
dit, et chevaucha tant qu'il vint à Boulogne; et là fut-il un jour.
Tantôt nouvelles vinrent au roi Philippe de France et aux seigneurs
de France, qui jà étoient à Amiens, que le roi d'Angleterre étoit
arrivé et venu à Boulogne. De ces nouvelles eut le roi Philippe
grand'joie, et envoya tantôt son connétable[88] et grand foison de
chevaliers devers le roi d'Angleterre, qu'ils trouvèrent à Monstreuil
sur la mer; et eut grands reconnaissances et approchemens d'amour.
Depuis, chevaucha le jeune roi d'Angleterre en la compagnie du
connétable de France; et fit tant avec sa route qu'il vint en la cité
d'Amiens, où le roi Philippe étoit tout appareillé et pourvu de le
recevoir, le roi de Behaigne, le roi de Navarre et le roi de
Maillogres[89] de-lez lui, et si grand foison de ducs, de comtes et de
barons que merveilles seroit à penser: car là étoient tous les douze
pairs de France pour le roi d'Angleterre fêter, et aussi pour être
personnellement et faire témoin à son hommage.
[88] Comme la date précise de la mort de Gaucher de Chatillon,
connétable de France, arrivée dans le cours de cette année 1329,
n'est pas connue, on ignore si c'est de lui qu'il s'agit ici,
ainsi que l'a pensé du Chesne, ou de Raoul de Brienne, comte
d'Eu, qui lui succéda dans la dignité de connétable.
[89] Dom Jayme II d'Aragon, roi de Majorque et seigneur de
Montpellier.
Si le roi Philippe de France reçut honorablement et grandement le
jeune roi d'Angleterre, ce ne fait mie à demander; et aussi firent
tous les rois, les ducs et les comtes qui là étoient; et furent tous
iceux seigneurs adonc en la cité d'Amiens, jusqu'à quinze jours. Là
eut maintes paroles et ordonnances faites et devisées; et me semble
que le roi Édouard fit adonc hommage de bouche et de parole tant
seulement, sans les mains mettre entre les mains du roi de France, ou
aucun prince ou prélat de par lui député; et n'en voulut adonc le dit
roi d'Angleterre, par le conseil qu'il eut, dudit hommage plus avant
procéder, si seroit retourné en Angleterre et auroit vu, lu et
examiné les priviléges de jadis, qui devoient éclaircir le dit
hommage, et montrer comment et de quoi le roi d'Angleterre devoit être
homme du roi de France. Le roi de France qui véoit le roi
d'Angleterre, son cousin, jeune, entendit bien toutes ces paroles, et
ne le voult adonc de rien presser; car il savoit assez que bien y
recouvreroit quand il voudroit, et lui dit: «Mon cousin, nous ne vous
voulons pas decevoir, et nous plaît bien ce que vous en avez fait à
présent, jusques à tant que vous soyez retourné en votre pays et vu,
par les scellés de vos prédécesseurs, quelle chose vous en devez
faire.» Le roi d'Angleterre et son conseil répondirent: «Cher sire,
grands mercis.»
Depuis se joua, ébatit, et demeura le roi d'Angleterre avec le roi de
France en la cité d'Amiens: et quand tant y eut été que bien dût
suffire par raison, il prit congé et se partit du roi moult
amiablement et de tous les autres princes qui là étoient, et se mit au
retour pour revenir en Angleterre, et repassa la mer; et fit tant par
ses journées qu'il vint à Windesore, où il trouva la roine Philippe sa
femme, qui le reçut liement, et lui demanda nouvelles du roi Philippe
son oncle et de son grand lignage de France. Le roi son mari lui en
recorda assez, et du grand état qu'il avoit trouvé, et comment on
l'avoit recueilli et festoyé grandement, et des honneurs qui étoient
en France, auxquelles faire ni de les entreprendre à faire, nul autre
pays ne s'accomparage.
CHRONIQUES DE FROISSART, éditées et annotées par Buchon.
ROBERT D'ARTOIS.
1331.