portèrent la jaquette ou la casaque grise, liée aux flancs par un
ceinturon. Le sayon de peau ou le _péliçon_, dont est venu le surplis,
était commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue
orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure; les
manches de cette robe couvraient les mains; elle ressemblait au
cafetan turc d'aujourd'hui: la toque ornée de plumes, le capuchon ou
chaperon, tenaient lieu du turban. De la robe ample on passa à
l'habit étroit, puis on revint à la robe, qui fut blasonnée sous
Charles V. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en
étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse; les deux
bas-de-chausses étaient dissemblables; on avait une jambe d'une
couleur, et une jambe de l'autre. Il en était de même du hoqueton,
mi-parti noir et blanc, et du chaperon, mi-parti bleu et rouge. «Et si
estoient leurs robes si estroites à vestir et à despouiller, qu'il
sembloit qu'on les ecorchast. Les autres avoient leurs robes relevées
sur les reins, comme femmes: si avoient leurs chaperons découpés
menuement tout entour. Et si avoient leurs chausses d'un drap, et
l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches
près de terre, et sembloient mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et
pour ce, ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les mefaits des
François par son fleau.» L'étalage du luxe est odieux sans doute au
milieu de la misère publique; mais le goût de la parure distingua
notre nation alors même qu'elle était encore sauvage dans les bois de
la Germanie. Un Français met ses plus beaux habits pour marcher à
l'échafaud ou à l'ennemi, comme pour aller au festin; ce qui l'excuse,
c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie qu'à son vêtement.
Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachait un
manteau tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier était
fait d'une étoffe à raies, semé de globes et de demi-lunes d'argent, à
l'imitation du système céleste. (WINISAUF.) Des colliers pendants
servaient également de parure aux hommes et aux femmes.
Les souliers pointus et rembourrés à la _poulaine_ furent longtemps en
vogue. L'ouvrier en découpait le dessus comme des fenêtres d'église;
ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de
cornes, de griffes ou de figures grotesques; ils s'allongèrent encore,
de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe
et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques
excommunièrent les souliers à la poulaine, et les traitèrent de _péché
contre nature_; Charles V déclara qu'ils étaient _contre les bonnes
mœurs_, et _inventés en dérision du Créateur_. En Angleterre, un acte du
parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des
bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches
carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes
variaient autant que de nos jours; on connaissait le chevalier ou la
dame qui le premier ou la première avait imaginé une _haligote_ (mode)
nouvelle: l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier
Robert le Cornu. (W. MALMESBURY.)
Les gentilfemmes usaient sur la peau d'un linge très-fin; elles
étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à
droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille.
Tantôt elles portaient leurs cheveux ras, lissés sur le front, et
recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans; tantôt elles les
bâtissaient en pyramide haute de trois pieds; elles y suspendaient ou
des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant
jusqu'à terre, et voltigeant au gré du vent: au temps de la reine
Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes, pour donner
passage aux coiffures des châtelaines. (MONSTRELET.) Ces coiffures
étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice:
du haut de la corne, du côté droit, descendait un tissu léger que la
jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme
une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein
_esbatement_ étalait des colliers, des bracelets et des bagues; à sa
ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses,
s'attachait une escarcelle brodée: elle galopait sur un palefroi,
portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. «Quoi de plus
ridicule,» dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1366,
«que de voir les hommes le ventre sanglé! en bas, de longs souliers
pointus; en haut, des toques chargées de plumes; cheveux tressés
allant de ci de là, par derrière, comme la queue d'un animal, retapés
sur le front avec des épingles à tête d'ivoire!» Pierre de Blois
ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle
langue parlait-on ainsi? La langue de Wallace et du roman de Rou, de
Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart.
Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance; nous sommes de
mesquins personnages auprès de ces barbares des treizième et
quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus
d'une robe uniforme de soie nommée _cointise_, et le lendemain ils
parurent avec un accoutrement nouveau, aussi magnifique. (MATTH.
PARIS.) Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta
trente mille marcs d'argent. (KNYGHTON.) Jean Arundel avait
cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or. (HOLLINGSHED CHRON.)
Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord un à un
soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par
un écuyer d'honneur, et précédés de trompettes et de ménestriers;
vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois,
superbement vêtues, chacune menant en laisse, avec une chaîne
d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique
faisaient partie de ces _bandors_ (réjouissances). Le roi, les prélats,
les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes
et des _chiffonies_.
Aux fêtes de Noël arrivaient de grandes mascarades: l'infortuné
Charles VI, déguisé en sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné
de poix, pensa devenir victime d'une de ces folies: quatre chevaliers
masqués comme lui furent brûlés.
Les représentations théâtrales commençaient partout: en Angleterre,
des marchands drapiers représentèrent la Création; Adam et Ève étaient
tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge: la femme de Noé, qui
refusait d'entrer dans l'arche, donnait un soufflet à son mari.
(_Histoire de la Poésie anglaise_, WHARTON.)
La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les
esprits: il reste un compte d'Édouard II pour payer à son barbier une
somme de cinq schellings, laquelle somme il avait empruntée de lui
pour jouer il croix ou pile.
La chasse était le grand déduit de la noblesse: on citait des meutes
de seize cents chiens. On sait que les Gaulois dressaient les chiens à
la guerre, et qu'ils les couronnaient de fleurs. On abandonnait aux
roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtaient autant que
les tournois: une de ces chasses se lie tristement à notre histoire.
Le prince Noir était descendu en Angleterre, menant avec lui le roi
Jean son prisonnier. Édouard avait fait préparer à Londres une
réception magnifique, telle qu'il l'eût ordonnée pour un potentat
puissant qui le fût venu visiter. Lui-même, au milieu des princes de
son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de
ses fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des
hérauts d'armes, des meneurs de destriers, se mit à la tête d'une
chasse brillante dans une forêt qui se trouvait sur le chemin du roi
captif.
Aussitôt que les piqueurs envoyés à la découverte lui annoncèrent
l'approche de Jean, il s'avança vers lui à cheval, baissa son
chaperon, et saluant son hôte malheureux: «Cher cousin, lui dit-il,
soyez le bien venu dans l'île d'Angleterre.» Jean baissa son chaperon
à son tour, et rendit à Édouard son salut. «Le roi d'Angleterre,
disent les chroniques, fist au roi de France moult grand honneur et
reverence, l'invita au vol d'epervier, à chasser, à déduire et à
prendre tous ses esbattements.» Jean refusa ces plaisirs avec gravité,
mais avec courtoisie; sur quoi Édouard, le saluant de nouveau, lui
dit: «Adieu, beau cousin!» et, faisant sonner du cor, il s'enfonça
avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne
consolait pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de
Galles; en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle
montrait trop la misère de l'autre.
Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles; cela
s'appelait _corner l'eau_, parce qu'on se lavait les mains avant de se
mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupait à
cinq heures du soir. On était assis sur des _banques_ ou bancs, tantôt
élevés, tantôt assez bas, et la table montait et descendait en
proportion. Du banc est venu le mot _banquet_. Il y avait des tables
d'or et d'argent ciselées; les tables de bois étaient couvertes de
nappes doubles, appelées _doubliers_; on les plissait comme _rivière
ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever_. Les
serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient
point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusque vers la
fin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Charles V.
On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des
raffinements que nous ignorons aujourd'hui; la civilisation romaine
n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je
trouve le _dellegrout_, le _maupigyrnum_, le _karumpie_. Qu'était-ce?
On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les
sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet
était du vin clarifié, mêlé à des épiceries; l'hypocras, du vin adouci
avec du miel. Un festin donné par un abbé, en 1310, réunit six mille
convives devant trois mille plats.
Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes. Au banquet que Charles V
offrit à l'empereur Charles IV, s'avança un vaisseau mû par des
ressorts cachés: Godefroi de Bouillon se tenait sur le pont, entouré
de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem, avec ses
tours chargées de Sarrasins; les chrétiens débarquèrent, plantèrent
les échelles aux murailles, et la ville sainte fut emportée d'assaut.
Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron
de son siècle.
«En cet estat que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand de sa
chambre à minuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit
douze torches allumées que douze varlets portoient, et icelles douze
torches estoient tenues devant sa table, qui donnoient grand clarté en
la salle, laquelle salle estoit pleine de chevaliers et de escuyers;
et tousjours estoient à foison tables dressées pour souper qui souper
vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table, si il ne l'appeloit. Il
mangeoit par coustume foison de volaille, et en special les ailes et
les cuisses tant seulement, et guere aussi ne buvoit. Il prenoit en
toute menestrandie (musique) grand esbattement, car bien s'y
connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter
chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures,
et aussi il véoit volontiers estranges entremets; et iceux vus, tantôt
les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des escuyers.
«Briefvement et ce tout consideré et avisé, avant que je vinsse en sa
cour, je avois esté en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de
comtes et de hautes dames; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux
me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus resjouïe comme celle du
comte de Foix estoit. On véoit en la salle et ès chambres et en la
cour chevaliers et escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et
d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur estoit là-dedans trouvée.
Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fust là-dedans on y
apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y
appleuvoient et venoient.»
Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tué de sa
propre main son fils unique: «Le comte s'enfelonna (s'irrita), et,
sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prison
où son fils estoit; et tenoit à la male heure un petit long coutel, et
dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de
la prison, et vint à son fils, et ce tenoit l'alemelle (lame) de son
coutel par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la
longueur de l'espaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur),
en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'assena ne
sçais en quelle veine, et lui dit: «Ha traitour (traître)! pourquoi ne
manges-tu point?» Et tantost s'en partit le comte sans plus rien dire
ni faire, et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et
effrayé de la venue de son père, avecques ce que il estoit foible de
jeusner, et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la
gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre part, et là
mourut.»
Froissart est à la peine pour excuser le crime de son hôte, et ne
réussit qu'à faire un tableau pathétique.
On avait été obligé de frapper la table de lois somptuaires: ces lois
n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, à
l'exception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute
liberté; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux
artisans qu'à un seul repas; pour les autres repas, ils se devaient
sustenter de lait, de beurre et de légumes.
Le carême, d'une rigueur excessive, n'empêchait pas les réfections
clandestines. Une femme avait assisté nu-pieds à une procession, et
_faisoit la marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l'hypocrite alla
disner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La
senteur en vint jusqu'à la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et
condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche,
sur l'épaule, et le jambon pendu au col._ (BRANTÔME.)
Les voyageurs trouvaient partout des hôtelleries. Chevauchant avec
messire Espaing de Lyon, maître Jehan Froissart va d'auberge en
auberge, s'enquérant de l'histoire des châteaux qu'il aperçoit le long
de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. «Et
nous vinsmes à Tarbes, et nous fusmes tout aises à l'hostel de
l'Estoile, et y séjournasmes tout sejour; car c'est une ville trop
bien aisée pour sejourner chevaux: de bons foins, de bonnes avoines et
de belles rivieres... Puis vinsmes à Orthez. Le chevalier descendit à
son hostel, et je descendis à l'hostel de la Lune.»
On rencontrait sur les chemins des basternes ou litières, des mules,
des palefrois et des voitures à bœufs: les roues des charrettes
étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins
_péageaux_ et en _sentiers_; des lois en réglaient la largeur: le
chemin péageau devait avoir quatorze pieds (MSS. SAINTE-PALAYE); les
sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres
le long des voies royales, excepté les _arbres d'abris_
(_Capitulaires_). Le service des fiefs creusa cette multitude infinie
de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées.
Les bains chauds étaient d'un usage commun, et portaient le nom
d'étuves: les Romains nous avaient laissé cet usage, qui ne se perdit
guère que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale.
On criait dans les rues de Paris, sous Philippe-Auguste:
Seigneur, voulez-vous vous baigner?
Entrez donc sans deslaïer;
Les bains sont chauds, c'est sans mentir.
C'était le temps du merveilleux en toute chose: l'aumônier, le moine,
le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à
chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutait
ou le roman de Lancelot du Lac, ou l'histoire lamentable du châtelain
de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pédauque, «largement
pattée, comme sont les oies, et comme jadis à Toulouse les portoit
(les pattes) la reine Pédauque» (RABELAIS); ou l'histoire du _gobelin_
Orton, grand nouvelliste qui venait dans le vent, et qui fut tué dans
une grosse truie noire. (FROISSART.)
La belle Mélusine était condamnée à être moitié serpent tous les
samedis, et fée les autres jours, à moins qu'un chevalier ne consentît
à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin, comte de
Forez, ayant trouvé Mélusine dans un bois, en fit sa femme; elle eut
plusieurs enfants, entre autres un fils qui avait un œil rouge et un
œil bleu: Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais enfin Raimondin
s'étant mis en tête de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle était
demi-serpent, elle s'envola par une fenêtre, et elle demeurera fée
jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan
change de maître, ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille
seigneuriale, Mélusine paraît trois jours sur les tours du château, et
pousse de grands cris. Tels étaient la Psyché du moyen âge et ce
château de Lusignan que Charles Quint admira et dont Brantôme déplore
la ruine.
Avec ces contes on écoutait encore ou le sirvente du trouvère contre
un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de
saints recueillies par les Bollandistes n'étaient pas d'une
imagination moins brillante que les relations profanes: incantations
de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous,
esclaves rachetés, attaque de brigands; voyageurs sauvés, et qui, à
cause de leur beauté, épousent les filles de leurs hôtes (_Saint
Maxime_); lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons
le tombeau de quelque vierge; châteaux qui paraissent soudainement
illuminés. (_Saint Viventius, Maure et Brista._)
Saint Déicole s'était égaré; il rencontre un berger, et le prie de lui
enseigner un gîte: «Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est
dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal
Weissart.--«Peux-tu m'y conduire?» répondit le saint. «Je ne puis
quitter mon troupeau,» répliqua le pâtre. Déicole fiche son bâton en
terre; et quand le pâtre revint après avoir conduit le saint, il
trouva son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux.
Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole; mais
Berthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre
de Dieu. Déicole entre dans la forteresse; les serfs empressés le
veulent débarrasser de son manteau; il les remercie, et suspend ce
manteau à un rayon de soleil qui passait à travers la lucarne d'une
tour. (BOLL., tome II, page 202.)
Chercher à dérouler avec méthode le tableau des mœurs de ce temps
serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces
mœurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se
succédaient sans ordre ou s'enchevêtraient dans une commune action,
dans un même moment; il n'y avait d'unité que dans le mouvement
général qui entraînait la société vers un perfectionnement éloigné,
par la loi naturelle de l'existence humaine.
D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses
rustiques; tous les déréglements de la vie dans le clergé, et toute
l'ardeur de la foi. Les _Galois_ et _Galoises_, sorte de pénitents
d'amour, se chauffaient l'été à de grands feux, et se couvraient de
fourrures; l'hiver, ils ne portaient qu'une _cotte simple_, et ne
mettaient dans leurs cheminées que des verdures. _Plusieurs
transissoient de pur froid, et mouroient tout roydes de lez leurs
amyes, et aussi leurs amyes de lez eulz, en parlant de leurs
amourettes[67]._ Lors de la _Vaudoisie d'Arras_, les hommes et les
femmes, retirés dans les bois, après avoir retrouvé un certain démon,
se livraient à une prostitution générale. Les turlupins pratiquaient
les mêmes désordres.
[67] LATOUR, _Hist. du Poitou_; SAINTE-PALAYE, _Mém. sur l'anc.
chev._, Ve partie, dans les notes, pag. 387.
Des moines libertins se veulent venger d'un évêque réformateur qui
venait de mourir: pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du
prélat, le dépouillent de son linceul, le fouettent, et en sont
quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les cordeliers
avaient renoncé à _toute espèce de propriété_: le pain quotidien
qu'ils mangeaient était-il une propriété? Oui, disaient les religieux
d'une autre robe; donc le cordelier qui mange viole la constitution de
son ordre; donc il est en état de péché mortel, par la seule raison
qu'il vit, et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins
se déclarèrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les
cordeliers. De là une guerre de cent ans; et le comte du Mans, qui fut
depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Église
contre les Visconti et les cordeliers[68].
[68] _Spicil._, tom. 1, pag. 73. _Hist. des ouvr. des sav._, an 1700,
pag. 72. _Lettre sur le péché imaginaire_, pag. 22 et suiv.
On courait au bout du monde, et l'on osait à peine, dans le nord de la
France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de
quelques lieues paraissait longue et périlleuse! Des gyrovagues ou
moines errants (pendants des chevaliers errants), cheminant à pied ou
chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales;
ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient
leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la
tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et
dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes
devenaient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des
immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où
l'on raisonnait d'après toutes les règles du scottisme, et dont les
chanoines étaient membres; troubadours et ménestrels vaguant de
château en château, déchirant les hommes dans des satires, louant les
dames dans des ballades; bourgeois divisés en corps de métier,
célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient
mêlés aux divinités de la Fable; représentations théâtrales; fêtes des
fous ou des cornards, messes sacriléges; soupes grasses mangées sur
l'autel; l'_Ite missa_ répondu par trois braiements d'âne; barons et
chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre
dans un pays, faisant vœu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des
faits d'armes pour leurs mies; juifs massacrés et se massacrant entre
eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les
fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de
toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des
accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque, écorché et
brûlé vif, jusqu'aux adultères, attachés nus l'un à l'autre, et
promenés au milieu du peuple; le juge prévaricateur substituant à
l'homicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi
commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger
et frivole, la gravité du sénat romain: pour dernière confusion, pour
dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des
anciens, se perpétuant dans les abbayes; les étudiants des universités
faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce; le tumulte
des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois,
des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en
dehors de cette société si agitée, un autre principe de mouvement, un
tombeau, objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de
toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les
rois et les sujets, les vaillants et les coupables: les premiers pour
chercher des ennemis, des royaumes, des aventures; les seconds pour
accomplir des vœux, expier des crimes, apaiser des remords.
L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour
les Français le pays de la religion et de la gloire; ils tournaient
sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée,
vers ces plaines de Rama, où les infidèles se reposaient à l'ombre des
oliviers plantés par Baudouin; vers ces champs d'Ascalon qui gardaient
encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède, de
Philippe-Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sargines; vers
cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et
qui se montrait à eux, comme à Jérémie, insultée des passants, noyée
dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude.