saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les
désordres qui régnaient dans son armée. Pendant le règne de Philippe
le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement
des mœurs. L'an 1351, les prélats et les ordres mendiants exposent
leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII. Ce pape, favorable
aux moines, apostrophe les prélats: «Parlerez-vous d'humilité, vous si
vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous
de pauvreté, vous si avides que tous les bénéfices du monde ne vous
suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté?... Vous haïssez les
mendiants, vous leur fermez vos portes; et vos maisons sont ouvertes à
des sycophantes et à des infâmes (_lenonibus et truffatoribus_).»
La simonie était générale: les prêtres violaient presque partout la
règle du célibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines
et des chambrières; un abbé de Noréis avait dix-huit enfants. En
Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des _commères_,
c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.
Pétrarque écrit à l'un de ses amis: «Avignon est devenu un enfer, la
sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les
églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre,
tout est imprégné de mensonge; on traite le monde futur, le jugement
dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables
absurdes et puériles.» Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des
anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même,
abbé chaste et fidèle amant de Laure, était entouré de bâtards.
Dans un sermon prononcé devant le pape en 1364, le docteur Nicolas
Oresme prouva que l'Antechrist ne tarderait pas à paraître, par six
raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats,
de la tyrannie des chefs de l'Église, et de leur aversion pour la
vérité.
Les sirventes, qui n'épargnaient ni les papes, ni les rois, ni les
nobles, ne ménageaient pas plus le clergé que les sermons: «Dis donc,
seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on ne t'ait rendu
eunuque.--Ah! faux clergé, traître, menteur, parjure, débauché! saint
Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, ni domaines; jamais il ne
prononça excommunication. Il y a des gens d'Église qui ne brillent que
par leur magnificence, et qui marient à leurs neveux les filles qu'ils
ont eues de leur mie.» (RAYNOUARD, _Troubadours_.)
«Une vile multitude, qui ne combattit jamais, enlève aux nobles leur
tour et leur chastel: le bouc attaque le loup.»--«Notre évêque vend
une bière mille sous à ses amis décédés.»--«C'est le pape qui règne;
il rampe aux pieds du monarque puissant, il accable le roi
malheureux.»
Toute la terre féodale se ressemblait; mêmes censures en Angleterre:
«Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une
rivière douce comme du lait. Aux jours d'été, les jeunes nonnes
remontent cette rivière en bateau; et quand elles sont loin de
l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage, et se
prépare à nager. Agile, il enlève les jeunes moines, et revient
chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison: le moine,
bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le
père abbé.» Je supprime de grossières obscénités en vieux anglais.
Le _Credo_ de Pierre Laboureur (Piter Plowman) est une satire amère
contre les moines mendiants:
«J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux; il était gros
comme un tonneau; son visage était si plein, qu'il avait l'air d'une
vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son
menton. C'était une véritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair
comme une boue tremblante.»
Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se
gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte
de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de
Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du
paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres
crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les
grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière; il
y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des
jongleurs, amis du vin et de la joie. (LE GRAND D'AUSSY, RAYNOUARD;
_Hist. de Phil.-Auguste_, CAPEFIGUE, etc.)
On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser publiquement sa sœur, et
vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage.
Ces nobles de la gaie science n'étaient pas toujours si courtois et si
damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands
chemins et dans les forêts. Les bourgeois de Laon appelèrent à leur
secours Thomas de Coucy, seigneur du château de Marne. Thomas, tout
jeune encore, pillait les pauvres et les pèlerins qui se rendaient à
Jérusalem, et qui revenaient de la Terre Sainte. Afin d'obtenir de
l'argent de ces captifs, il les pendait par les pouces, et leur
mettait de grosses-pierres sur les épaules pour ajouter à leur
pesanteur naturelle; il se promenait en dessous de ces gibets vivants,
et achevait à coups de bâton les victimes qui ne possédaient rien ou
qui refusaient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un
cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les
lépreux de la contrée[66].
[66] GUIBERTI, _De vita sua_.
Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un
huissier appelé _Loup_, lui fit couper le poing, disant que jamais loup
ne s'était présenté à son château sans qu'il n'eût laissé sa patte
clouée à la porte.
Regnault de Pressigny, seigneur de Marans près de La Rochelle,
rançonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, détrousseur de
passants, se plaisait à crever un œil et à arracher la barbe à tout
moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyait au
supplice les malheureux qui refusaient de se racheter, et que ceux-ci
en appelaient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savait
le latin, leur répondait, en équivoquant sur les mots, qu'ils se
plaignaient à tort de ne pas mourir dans les règles; qu'ils mouraient
_jure aut injuria_.
Le moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit
d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque
nation sort pour ainsi dire de sa propre source; un esprit primitif,
qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les
institutions et les mœurs. La société du moyen âge était composée des
débris de mille autres sociétés: la civilisation romaine, le paganisme
même, y avaient laissé des traces; la religion chrétienne y apportait
ses croyances et ses solennités; les barbares franks, goths,
bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et
le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se
mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient: l'aleu, le fief,
la mainmortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombette,
wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de
servitude se rencontraient: la liberté monarchique du roi, la liberté
aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté
collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la
magistrature, des corps de métiers et des marchands; la liberté
représentative de la nation; l'esclavage romain, le servage barbare,
la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents, ces usages
qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la
religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns
avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun
maître autour d'un même autel.
Jusque dans son apparence extérieure, la France offrait alors un
tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente
aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos mœurs,
nous avons substitué, par une déplorable affectation de l'architecture
bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre
ciel ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a
porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature
latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank.
Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge; les esprits de ce
temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains, ils recherchaient
et étudiaient leurs ouvrages; mais, au lieu de s'en laisser dominer,
ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient
français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de
création et d'indépendance.
Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des
temples retournés: le culte païen était extérieur, la décoration du
temple fut extérieure; le culte chrétien était intérieur, la
décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du
dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques, où se
tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et
des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue
celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la
voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le
péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres,
ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et
du ciel leurs édifices.
L'architecture néogrecque, par une même émancipation de l'esprit
humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme; il était naturel
que les arts suivissent les idées, et surtout les idées religieuses,
auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les
premiers essais, ou plutôt les premiers jeux de cette architecture, se
firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbek et de Palmyre:
elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène; elle
devenait chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néoplatonisme
devenait chrétien au concile de Nicée. Justinien la fit régner en
bâtissant sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance
la Sainte-Sophie néogrecque d'Isidore de Milet. De là elle passa en
Italie, et déploya son art dans l'église octogone de Saint-Vital à
Ravenne: Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce mouvement
agrandi à Aix-la-Chapelle. «Il edifia eglises et abbayes en divers
lieux, en l'honneur de Dieu et au proufit de son ame. Aucunes en
commença et aucunes en parfit. Entre les autres fonda l'eglise de
Aix-la-Chapelle, d'œuvre merveilleuse, en l'honneur de Nostre-Dame
Sainte-Marie... Divers palais commença en divers lieux, d'œuvre
cousteuse: un en fit auprès de la cité de Mayence, de lez une ville
qui a nom Ingelheim; un autre en la cité, sur le fleuve de Vahalam. Si
commanda dans tout son royaume, à tous les evesques et à tous ceux à
qui les cures appartenoient, que toutes les eglises et toutes les
abbayes qui estoient dechues par vieillesse fussent refaictes et
restaurées: et pour ce que cette chose ne fust mise en nonchaloir, il
leur mandoit expressement par ses messages qu'ils accomplissent ses
commandements.»
Trois siècles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde
fois aux rivages latins, et annonça son retour par l'édification de la
cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre,
et auxquelles la science est obligée de se soumettre: le néogrec, en
Italie, fut appelé l'_architecture lombarde_, et en France,
l'_architecture gothique_; et ni les Lombards ni les Goths n'y avaient
mis la main; Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les
masses du Forum et du Champ de Mars.
Tandis que l'architecture néogrecque, infidèle au Parthénon abandonné,
s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édifices
mahométans. Les Arabes l'_orientalisèrent_ pour le calife Aroun et les
_Mille et une Nuits_; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes;
elle arriva de la mosquée du Kaire en Égypte à celle de Cordoue en
Espagne, à peu près au moment où les exarques de Ravenne
l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie parut dans
l'Europe occidentale, portant d'une main l'étendard du prophète, et de
l'autre celui du Christ: l'Alhambrah à Grenade, et Saint-Marc à
Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses
caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves
brisées: au lieu de portique, un portail; au lieu de fronton, une
façade; au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une
balustrade.
Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives,
qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et
germanique; au delà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les
préjugés et les chefs-d'œuvre de l'architecture mozarabique, du style
bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande Grèce.
L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de
Philippe-Auguste et de saint Louis.
A la colonnette écourtée, aux grosses colonnes à chapiteaux historiés,
succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à
leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs
délicates nervures, qui devenaient comme la fragile charpente des
combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier,
se substituèrent les ogives, arceaux en forme d'arête, dont l'origine
est peut-être persane, et le patron la feuille du mûrier indien, si
toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile.
L'ogive ne se sépare pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve
comme cent autres traits.
Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à
l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au
gré de celui qui l'emploie: l'ogive, dont le foyer n'est que la
rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc
élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le
plus long; propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'artiste,
et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet
ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail
n'est invinciblement symétrique; l'ornement même est quelquefois
calculé pour ne pas produire son effet naturel: de petites figures
logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes,
y sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques,
des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des
dispositions de la statuaire.
En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrétiens les
exhaussèrent et les dilatèrent; ils plantèrent mosquées sur mosquées,
colonnes sur colonnes, galeries sur galeries; ils attachèrent des
ailes aux deux côtés du chœur, et des chapelles aux ailes. Partout la
ligne spirale remplaça la ligne droite; au lieu du toit plat ou bombé,
se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de
vaisseau; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.
La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des
aumônes, ces cathédrales dont, chaque État en particulier n'était pas
assez riche pour payer la main d'œuvre, et dont aucune n'est achevée.
Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief ou en
creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les
monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des
ministres: les bannières, les croix de divers agencements, les
calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les
crosses, les mitres, dont les formes se retrouvent dans le gothique,
conservaient les symboles du culte, en produisant des effets d'art
inattendus; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures
de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du
moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque
et du gracieux, comme les poëmes et les romans de la même époque.
Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le
chêne, décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le
palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès.
Au dedans une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille
arcades, à chaque mouvement du spectateur, s'intersectaient, se
séparaient, s'enlaçaient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en
méandres; cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées
de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille
couleurs sous la feuillée: en dehors, cette même cathédrale avait
l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants
et ses échafauds; et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en
déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés: on n'y
voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et
des statues.
Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son
style: les tombeaux étaient de forme gothique; et la basilique, qui
s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'être
moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces chœurs en
bois de chêne si communs dans les abbayes, et qui répétaient les
ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participaient de
ce goût fleuri et composite: sur les murs et sur les vitraux étaient
peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire
nationale.
Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des
losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux
palais du _cinque cento_ de l'Italie. L'écriture même était dessinée;
l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain,
s'harmoniait avec les écussons et les pierres sépulcrales. Les tours
isolées qui servaient de vedettes sur les hauteurs; les donjons
enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme
l'aire des vautours; les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur
les torrents; les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas,
et dont les créneaux étaient à la fois des remparts et des ornements;
les chapelles, les oratoires, les ermitages placés dans les lieux les
plus pittoresques au bord des chemins et des eaux; les beffrois, les
flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les
cathédrales; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit
nombre, et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles; tous
ces édifices avaient alors l'éclat de la jeunesse; ils sortaient des
mains de l'ouvrier; l'œil, dans la blancheur de leurs pierres, ne
perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs
réseaux, la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs
ciselures, de leurs découpures, et de toutes les fantaisies d'une
imagination libre et inépuisable.
Veut-on savoir à quel point la France était couverte de ces monuments?
Les treize volumes de la _Gallia christiana_, qui n'est pas achevée,
donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le
pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf
cures, dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles, quatre cent
vingt chapitres ayant église, deux mille huit cent soixante-douze
prieurés, neuf-cent trente-et-une maladreries; et le pouillé est fort
incomplet. Jacques Cœur comptait dix-sept cent mille clochers en
France, et la _Satire Ménippée_ reproduit le même calcul.
Ce n'est pas trop de donner un château, chastel, ou chastillon, par
douze clochers. Tout seigneur qui possédait trois châtellenies et une
_ville close_ avait droit de justice: or on comptait en France
soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étaient
titrés. Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix
mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par
conséquent sept mille _villes closes_ ou fortifiées; somme totale
approximative des monuments (tant églises que chapelles, villes,
châteaux, etc.), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent
vingt-six, sans parler des basiliques, des monastères renfermés dans
les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des
halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphithéâtres,
aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la
France. Voilà, certes, un sol bien autrement orné qu'il ne l'est
aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique,
pyramidait, et attirait de loin les yeux; la moderne architecture
civile et la nouvelle architecture militaire, appropriée aux nouvelles
armes, ont tout rasé: nos monuments se sont abaissés et nivelés comme
nos rangs.
Notre temps laissera-t-il des témoins aussi multipliés de son passage
que le temps de nos pères? Qui bâtirait maintenant des églises et des
palais dans tous les coins de la France? Nous n'avons plus la royauté
de race, l'aristocratie héréditaire, les grands corps civils et
marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué
tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever
que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des
cafés, des guinguettes; dans les villes, des maisons économiques; dans
les campagnes, des chaumières; et partout, de petits tombeaux. Dans
cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont
leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront
appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines,
de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse
somme de souvenirs?
La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est
décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle égalait
presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'après des calculs
dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse, que la surface
du sol français, tel qu'il existe maintenant, était couverte par
vingt-cinq millions d'hommes: ce chiffre se déduit des rôles de
l'impôt, de la levée des hommes d'armes, du recensement des habitants
des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles
étaient appelées sous leurs bannières.
Le pays était riche et bien cultivé; c'est ce que démontrent
l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai
sommairement indiquées.
Lorsque Édouard III, après avoir rendu hommage à Philippe de Valois,
retourna en Angleterre, «la reine Philippe de Hainaut le reçut, disent
les chroniques, moult joyeusement, et lui demanda des nouvelles du roi
Philippe son oncle, et de son grand lignage de France: le roi son mari
lui en recorda assez, et du grand estat qu'il avoit trouvé, et des
honneurs qui estoient en France, auxquels de faire, ni de
l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'accomparaige.» Il est
certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les
peuples, les multiplie: elle influe sur les institutions plus que sur
les hommes: la féodalité, qui dut sa naissance et son pouvoir à la
guerre, fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois, du
roi Jean, de Charles V, de Charles VI et de Charles VII.
Les diverses classes de la société et les différentes provinces, dans
le moyen âge, se distinguaient les unes par la forme des habits, les
autres par des modes locales: les populations n'avaient pas cet aspect
uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux
habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les
chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les
religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs
et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les
bourgeois, les paysans, offraient une variété infinie des costumes;
nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il
s'en faut rapporter aux arts: que peut faire le peintre de notre
vêtement étriqué, de notre petit chapeau à trois cornes?