Italie, n'était que l'invasion de l'architecture orientale ou
néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem, au huitième siècle,
bâtit la mosquée de Cordoue, type primitif de l'architecture sarrasine
occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingelheim
avait des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des
milliers de réduits, d'ouvertures et de portes: _centum perfixa
columnis... tectaque multimoda: mille aditus, reditus, millenaque
claustra domorum_. L'église présentait de grandes portes d'airain, et
de plus petites enrichies d'or: _Templa Dei..... ærati postes, aurea
ostiola_. Hérold, sa femme, ses enfants et ses compagnons,
contemplaient avec étonnement le dôme immense de l'église: _miratur
Herold, conjunx miratur, et omnes proles et socii culmina tanta Dei_.
Voilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les mœurs, les
aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les
fêtes, les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la
chevalerie; les voilà en même temps et à la fois d'une manière
spontanée chez les Maures et chez les chrétiens: voilà Charlemagne et
le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains,
Asmaï et le moine de Saint-Gall.
Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne, Roland et
Ogier pour leurs héros, ne se sont donc point trompés historiquement;
mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un _corps_ de
chevalerie. Les cérémonies de la réception du chevalier, l'éperon,
l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades de page, de
damoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des
institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres
institutions tombés en désuétude; mais ils ne constituaient pas un
corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans
une même subordination.
Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette
confusion d'idées; ils ont fait supposer une chevalerie historique
_collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique
_individuelle_. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut délicate,
vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la
virent éclore; elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des
Scandinaves, l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La
chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque,
qui se mêla aux réalités, retentit par un extrême écho jusque dans le
règne de François Ier, où elle donna naissance à Bayard, comme elle
avait enfanté du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de
Cervantes fut le dernier des chevaliers: tel est l'attrait de ces
mœurs du moyen âge et le prestige du talent, que la satire de la
chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.
Pour être reçu chevalier dans l'origine, il fallait être noble de père
et de mère, et âgé de vingt-et-un ans. Si un gentilhomme qui n'était
pas de _parage_ se faisait armer chevalier, _on lui tranchait les
éperons dorés sur le fumier_. Les fils des rois de France étaient
chevaliers sur les fonts de baptême: saint Louis arma ses frères
chevaliers; du Guesclin, second parrain du second fils de Charles V,
le duc d'Orléans, tira son épée, et la mit nue dans la main de
l'enfant nu: _Nudo tradidit ensem nudum_. Bayard, _sans paour et sans
reprouche_, conféra la chevalerie à François Ier. Le roi lui dit:
«Bayard, mon ami, je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos
mains..... Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et provinces,
combattu contre plusieurs nations..... Je delaisse la France, en
laquelle on vous connoist assez........ Depeschez-vous.» Alors prit
son épée Bayard, et dit: «Sire, autant vaille que si estois Roland, ou
Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn son frère.» «Et puis après si cria
haultement, l'espée en la main dextre: Tu es bien heureuse d'avoir
aujourd'huy à un si beau et puissant roy donné l'ordre de la
chevalerie. Certes, ma bonne espée, vous serez moult bien comme
relique gardée, et sur toutes aultres honorée; et ne vous porteray
jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Mores.» «Et puis feit
deux saults, et après remit au fourreau son espée.»
Les chevaliers prenaient les titres de _don_, de _sire_, de _messire_
et de _monseigneur_. Ils pouvaient manger à la table du roi; eux seuls
avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de
mailles, la cotte d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le
velours, l'écarlate: ils mettaient une girouette sur leur donjon;
cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples
chevaliers, carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets.
On reconnaissait de loin le chevalier à son armure: les barrières des
lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui; les hôtes qui
le recevaient poussaient quelquefois le dévouement et le respect
jusqu'à lui abandonner leurs femmes.
La dégradation du chevalier félon était affreuse: on le faisait monter
sur un échafaud; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son
écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une
cavale, monture dérogeante: le héraut d'armes accablait d'injures
l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le
clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on
demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait
qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On
répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le
tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une
civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les
prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.
La chevalerie se conférait sur la brèche, dans la mine et la tranchée
d'une ville assiégée, sur un champ de bataille au moment d'en venir
aux mains. Le besoin de soldats s'accroissant à mesure que les nobles
périssaient, le serf fut admis à la chevalerie; des lettres de
Philippe de Valois déclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avait
été armé chevalier: les Français ont toujours attribué la noblesse à
la charrue et à l'épée, et placé au même rang le laboureur et le
soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les
Anglais, on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François
Ier ajouta aux deux classes de chevaliers _bannerets_ et _bacheliers_
une troisième classe, composée de magistrats et de gens de lettres;
ils furent appelés _chevaliers ès lois_. Enfin, il ne resta de la
chevalerie qu'un nom honorifique, écrit dans les actes, ou porté par
les cadets de famille.
L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation
civile dans les siècles dont nous nous occupons.
ÉDUCATION.
L'éducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, était persane,
grecque et romaine; je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui
regarde la patrie; on ne les instruisait que des lois, des mœurs, de
l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une
civilisation avancée les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce
et vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'était que la louable curiosité
de quelques patriciens oisifs.
Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple
dans le monde ancien: les enfants des barbares se séparèrent de leur
race par l'éducation: confinés dans des colléges, ils apprirent des
langues que leurs pères ne parlaient point, et qui cessaient d'être
parlées sur terre; ils étudièrent des lois qui n'étaient pas celles de
leur nation; ils ne s'occupèrent que d'une société morte, sans rapport
avec la société vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre
sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avaient été, renfermèrent
avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages.
Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence
hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et
politique. Plus l'esprit autour des écoles était simple, grossier,
naturel, illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il était
raffiné, subtil, métaphysique et savant. Les barbares avaient commencé
par égorger les prêtres et les moines; devenus chrétiens, ils
tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la
fondation des colléges et des universités: admirant ce qu'ils ne
comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop
de priviléges. Une véritable république, ayant ses tribunaux, ses
coutumes et ses libertés, s'établit pour les enfants au centre même de
la monarchie des pères.
L'université de Paris, fille aînée de nos rois, bien qu'elle ne
descendît pas de Charlemagne, n'était pas la seule en France; vingt
autres existaient sur son modèle. Celle de Montpellier devint célèbre;
on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des
_Pandectes_ furent devenus moins rares par la découverte et les copies
du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, l'Allemagne,
l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possédaient les mêmes corps
enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le
même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences,
étudiait successivement à Paris, à Oxford, à Mayence, à Padoue, à
Salamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avait une poste à son
usage, longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.
On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des
lois nationales, devaient donner aux esprits; combien elles devaient
accroître le trésor commun des idées: or, tout arrive par les idées;
elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'enveloppe.
Une multitude de colléges s'élevèrent auprès des universités. Sous
Philippe le Bel, qui fonda l'université d'Orléans, on vit s'établir le
collége de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Moyne, et celui
de Montaigu, archevêque de Narbonne. Depuis le règne de Philippe de
Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du
collége des Lombards pour les écoliers italiens, des colléges de
Tours, de Lisieux, d'Autun, de l'_Ave Maria_, de Mignon ou Grandmont,
de Saint-Michel, de Cambrai, d'Aubusson, de Bonnecourt, de Tournai, de
Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Maître Gervais, de
Beauvais (_Hist. de l'Univ._, tom. III, liv. III; _Antiq. de Paris_;
_Trés. des Ch._). A François Ier est dû l'établissement du Collége
Royal, avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine:
on avait commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris sous
Charles VIII; on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II,
Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire
de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et
d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV
ajoutèrent au Collége Royal des chaires pour l'étude du droit canon,
pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour
l'enseignement de la littérature française, de l'astronomie, de la
mécanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle, du
droit de la nature et des gens. Le collége des Quatre-Nations rappelle
le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands
corps dans l'ancienne monarchie: clergé, noblesse, tiers état,
magistrature, éducation.
Ces universités et ces colléges furent autant de foyers où
s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra
les ténèbres du moyen âge: nuit féconde, puissant chaos, dont les
flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la
civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse; quand,
au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse
stérile; c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse: les peuples
civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des
sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amérique se sont
éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe.
Saint Bernard, Abeilard, Scott, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert,
Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de
Hallays, Alain de l'Ille, Yves de Triguer, Jacques de Voragines,
Guillaume de Nangis, Jean de Meun, Guillaume Duranty, Jean Adam,
Guillaume Pelletier, Barthélemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de
Saxe, Froissart, Nicolas Oresme, Jacques de Dondis, Nicolas Flamel,
Accurse, Barthole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clémengis, Gerson,
Thomas Connecte, Benoît Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent
Ferrier, Juvénal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier, Martial
d'Auvergne, François Villon et Robert Gaguin forment la chaîne de ces
hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de
la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms
par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs
siècles. Albert fut surnommé le Grand; Thomas d'Aquin, l'Ange de
l'école; Roger Bacon, le Docteur admirable; Henri de Gand, le Docteur
solennel; Henri de Suze, la Splendeur du droit; Alexandre de Hallays,
le Docteur irréfragable, Alain de l'Ille, le Docteur universel;
Bonaventure, le Docteur séraphique; Scott, le Docteur subtil; Gilles
de Rome, le Docteur très-fondé.
Ces hommes, avec des talents divers, formaient des écoles, avaient des
disciples, comme les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa
une machine parlante; Roger Bacon découvrit peut-être la poudre[64],
le télescope et le microscope; Jacques de Dondis composa une horloge
céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout
à fait comparable aux plus rares génies philosophiques des temps
anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranche pour la
spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique.
Les scottistes et les thomistes, les réalistes et les nominaux,
ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an
1050, les écrits d'Aristote avaient été apportés par les Arabes en
Espagne, et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger, Abeilard,
Gilbert de la Porée, firent revivre la doctrine du Stagirite; mais les
Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anathème cette
doctrine, un concile tenu à Paris, en 1209, condamna au feu les écrits
dans lesquels elle était renfermée. L'interdiction dura plus de
quatre-vingts ans: on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe
d'Aristote fut tel, qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la
sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique,
fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi
et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre.
[64] Connue d'ailleurs à la Chine, ainsi que la boussole,
l'imprimerie, le gaz, etc. Ces découvertes matérielles devaient
naturellement avoir lieu chez une société à longue vie, comme
celle des Chinois.
Duranti, Barthole, Alciat, et plus tard Cujas furent les lumières du
droit.
On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçaient sur leur
temps, en rappelant les effets de leurs leçons: la classe où Albert le
Grand enseignait ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se
vit obligé de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de
_Maître-Albert_. Foulques écrit à Abeilard: «Rome t'envoyait ses enfants
à instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les
sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était
encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes,
ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de
dangers et de brigands ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient
vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer
placée entre elle et toi, ni par la terreur des tempêtes; et à ton nom
seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne
reculée t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou
venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne,
l'Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents
à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je
ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la
France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de
recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver
l'enseignement[65].»
[65] Cette élégante traduction est d'une femme (_OEuvres de madame
Guizot_).
La foule des maîtres et des écoliers de l'université était telle quand
ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du
cortége entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers
sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner son
vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit
dix mille suffrages; elle proposa d'envoyer à un enterrement
vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand
corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et
particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de
Charles VII. Factieux ou fidèle, il lâchait ou retenait les flots
populaires, tandis que des esprits novateurs élevés à ses leçons
agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de
leurs doctrines, par leurs déclamations contre les vices du clergé et
des grands, à ces réformes dont Arnaud de Brescia avait donné
l'exemple en Italie et Wickleff en Angleterre.
Cette vie des universités et des colléges occupe une place
considérable dans le tableau des mœurs générales, qui me reste à
peindre.
MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES.
L'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des
chroniqueurs, qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles,
mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps où nous vivons:
on s'est figuré que si le moyen âge était barbare, du moins la morale
et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarie; on se
représente les anciennes familles, grossières sans doute, mais assises
dans une sainte union à l'âtre domestique, avec toute la simplicité de
l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité.
Les barbares s'établirent au milieu de la société romaine dépravée par
le luxe, dégradée par l'esclavage, pervertie par l'idolâtrie. Les
Franks, très-peu nombreux, relativement à la population gallo-romaine,
ne purent assainir les mœurs; ils étaient eux-mêmes fort corrompus
quand ils entrèrent en Gaule.
C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage;
tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet
état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La
profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point
la tempérance: Sainte-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers
ne se recommandaient guère par la rigidité des mœurs.
De la société romaine et de la société barbare résulta une double
corruption; on reconnaît très-bien les vices de l'une et de l'autre
société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves
qui s'unissent: la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure
animale, étaient frankes; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la
turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines.
Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de
quelques règnes: elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen
âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet: et aux
siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capet jusqu'à celui de
François Ier.
Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène
des temps barbares; mais l'esprit de la religion était moins suivi
que la lettre; on croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ; on
adorait au Calvaire, on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le
clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état
intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes
d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois); là se montrent
à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse
les plaintes contre la licence des mœurs et la recherche des remèdes
à y apporter; les chartes d'abolition gardent les détails des
jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les
capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de
dispositions pour la réformation du clergé.
On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant
avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (GRÉGOIRE DE
TOURS). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous
l'épiscopat de saint Perpert, on lit: «Il nous a été rapporté que des
prêtres, ce qui est horrible (_quod nefas_), établissaient des auberges
dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des
prières et des louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de
paroles obscènes, de débats et de querelles.»
Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le
siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et
savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et
n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait: «Déplorable Rome, tu
donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant
tu n'as plus que d'horribles ténèbres....... Nous avons vu Jean
Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même
Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le
Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre;
il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean;
et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il
périt bientôt lui-même..... Sera-t-il possible de soutenir encore
qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et
leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels
monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et
humaines?»
Il nous reste une satire d'Adalbéron, évêque de Laon; c'est un
dialogue entre le poëte et le roi Robert. «Adalbéron représente les
juges obligés de porter le capuchon, les évêques dépouillés, réduits à
suivre la charrue; et les siéges épiscopaux, quand ils viennent à
vaquer, occupés par des mariniers et des pâtres. Un moine est
transformé en soldat; il porte un bonnet de peau d'ours; sa robe,
naguère longue, est écourtée, fendue par devant et par derrière; à sa
ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une
épée. Il n'y avait autrefois parmi les ministres du Seigneur ni
bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs; ils
n'allaient point au marché public; ils ne faisaient point blanchir les
étoffes.»
Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne
sont pas soumis à la même loi; que le noble est entièrement libre. Le
roi prend la défense de la condition servile: «Cette classe, dit-il,
ne possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait
compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les
serfs? Il n'y a aucune fin à leurs larmes.» Adalbéron répond que «la
famille du Seigneur est divisée en trois classes: l'une prie, l'autre
combat, la troisième travaille.»
Adalbéron avait vu finir la seconde race et commencer la troisième; il
avait joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et
au renouvellement des empires. Peut-être avait-il été lié intimement
avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il fût évêque; il était d'une
grande famille de Lorraine, il avait étudié sous Gherbert; il n'aimait
pas les moines, et il entrait dans la querelle des évêques nobles
contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la
société intelligente qui ne fut jamais barbare.