L'architecture dite lombarde, de l'époque des Karlovingiens, en

Italie, n'était que l'invasion de l'architecture orientale ou

néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem, au huitième siècle,

bâtit la mosquée de Cordoue, type primitif de l'architecture sarrasine

occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingelheim

avait des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des

milliers de réduits, d'ouvertures et de portes: _centum perfixa

columnis... tectaque multimoda: mille aditus, reditus, millenaque

claustra domorum_. L'église présentait de grandes portes d'airain, et

de plus petites enrichies d'or: _Templa Dei..... ærati postes, aurea

ostiola_. Hérold, sa femme, ses enfants et ses compagnons,

contemplaient avec étonnement le dôme immense de l'église: _miratur

Herold, conjunx miratur, et omnes proles et socii culmina tanta Dei_.

Voilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les mœurs, les

aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les

fêtes, les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la

chevalerie; les voilà en même temps et à la fois d'une manière

spontanée chez les Maures et chez les chrétiens: voilà Charlemagne et

le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains,

Asmaï et le moine de Saint-Gall.

Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne, Roland et

Ogier pour leurs héros, ne se sont donc point trompés historiquement;

mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un _corps_ de

chevalerie. Les cérémonies de la réception du chevalier, l'éperon,

l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades de page, de

damoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des

institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres

institutions tombés en désuétude; mais ils ne constituaient pas un

corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans

une même subordination.

Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette

confusion d'idées; ils ont fait supposer une chevalerie historique

_collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique

_individuelle_. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut délicate,

vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la

virent éclore; elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des

Scandinaves, l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La

chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque,

qui se mêla aux réalités, retentit par un extrême écho jusque dans le

règne de François Ier, où elle donna naissance à Bayard, comme elle

avait enfanté du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de

Cervantes fut le dernier des chevaliers: tel est l'attrait de ces

mœurs du moyen âge et le prestige du talent, que la satire de la

chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.

Pour être reçu chevalier dans l'origine, il fallait être noble de père

et de mère, et âgé de vingt-et-un ans. Si un gentilhomme qui n'était

pas de _parage_ se faisait armer chevalier, _on lui tranchait les

éperons dorés sur le fumier_. Les fils des rois de France étaient

chevaliers sur les fonts de baptême: saint Louis arma ses frères

chevaliers; du Guesclin, second parrain du second fils de Charles V,

le duc d'Orléans, tira son épée, et la mit nue dans la main de

l'enfant nu: _Nudo tradidit ensem nudum_. Bayard, _sans paour et sans

reprouche_, conféra la chevalerie à François Ier. Le roi lui dit:

«Bayard, mon ami, je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos

mains..... Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et provinces,

combattu contre plusieurs nations..... Je delaisse la France, en

laquelle on vous connoist assez........ Depeschez-vous.» Alors prit

son épée Bayard, et dit: «Sire, autant vaille que si estois Roland, ou

Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn son frère.» «Et puis après si cria

haultement, l'espée en la main dextre: Tu es bien heureuse d'avoir

aujourd'huy à un si beau et puissant roy donné l'ordre de la

chevalerie. Certes, ma bonne espée, vous serez moult bien comme

relique gardée, et sur toutes aultres honorée; et ne vous porteray

jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Mores.» «Et puis feit

deux saults, et après remit au fourreau son espée.»

Les chevaliers prenaient les titres de _don_, de _sire_, de _messire_

et de _monseigneur_. Ils pouvaient manger à la table du roi; eux seuls

avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de

mailles, la cotte d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le

velours, l'écarlate: ils mettaient une girouette sur leur donjon;

cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples

chevaliers, carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets.

On reconnaissait de loin le chevalier à son armure: les barrières des

lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui; les hôtes qui

le recevaient poussaient quelquefois le dévouement et le respect

jusqu'à lui abandonner leurs femmes.

La dégradation du chevalier félon était affreuse: on le faisait monter

sur un échafaud; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son

écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une

cavale, monture dérogeante: le héraut d'armes accablait d'injures

l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le

clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on

demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait

qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On

répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le

tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une

civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les

prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.

La chevalerie se conférait sur la brèche, dans la mine et la tranchée

d'une ville assiégée, sur un champ de bataille au moment d'en venir

aux mains. Le besoin de soldats s'accroissant à mesure que les nobles

périssaient, le serf fut admis à la chevalerie; des lettres de

Philippe de Valois déclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avait

été armé chevalier: les Français ont toujours attribué la noblesse à

la charrue et à l'épée, et placé au même rang le laboureur et le

soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les

Anglais, on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François

Ier ajouta aux deux classes de chevaliers _bannerets_ et _bacheliers_

une troisième classe, composée de magistrats et de gens de lettres;

ils furent appelés _chevaliers ès lois_. Enfin, il ne resta de la

chevalerie qu'un nom honorifique, écrit dans les actes, ou porté par

les cadets de famille.

L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation

civile dans les siècles dont nous nous occupons.

ÉDUCATION.

L'éducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, était persane,

grecque et romaine; je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui

regarde la patrie; on ne les instruisait que des lois, des mœurs, de

l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une

civilisation avancée les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce

et vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'était que la louable curiosité

de quelques patriciens oisifs.

Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple

dans le monde ancien: les enfants des barbares se séparèrent de leur

race par l'éducation: confinés dans des colléges, ils apprirent des

langues que leurs pères ne parlaient point, et qui cessaient d'être

parlées sur terre; ils étudièrent des lois qui n'étaient pas celles de

leur nation; ils ne s'occupèrent que d'une société morte, sans rapport

avec la société vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre

sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avaient été, renfermèrent

avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages.

Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence

hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et

politique. Plus l'esprit autour des écoles était simple, grossier,

naturel, illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il était

raffiné, subtil, métaphysique et savant. Les barbares avaient commencé

par égorger les prêtres et les moines; devenus chrétiens, ils

tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la

fondation des colléges et des universités: admirant ce qu'ils ne

comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop

de priviléges. Une véritable république, ayant ses tribunaux, ses

coutumes et ses libertés, s'établit pour les enfants au centre même de

la monarchie des pères.

L'université de Paris, fille aînée de nos rois, bien qu'elle ne

descendît pas de Charlemagne, n'était pas la seule en France; vingt

autres existaient sur son modèle. Celle de Montpellier devint célèbre;

on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des

_Pandectes_ furent devenus moins rares par la découverte et les copies

du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, l'Allemagne,

l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possédaient les mêmes corps

enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le

même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences,

étudiait successivement à Paris, à Oxford, à Mayence, à Padoue, à

Salamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avait une poste à son

usage, longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.

On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des

lois nationales, devaient donner aux esprits; combien elles devaient

accroître le trésor commun des idées: or, tout arrive par les idées;

elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'enveloppe.

Une multitude de colléges s'élevèrent auprès des universités. Sous

Philippe le Bel, qui fonda l'université d'Orléans, on vit s'établir le

collége de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Moyne, et celui

de Montaigu, archevêque de Narbonne. Depuis le règne de Philippe de

Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du

collége des Lombards pour les écoliers italiens, des colléges de

Tours, de Lisieux, d'Autun, de l'_Ave Maria_, de Mignon ou Grandmont,

de Saint-Michel, de Cambrai, d'Aubusson, de Bonnecourt, de Tournai, de

Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Maître Gervais, de

Beauvais (_Hist. de l'Univ._, tom. III, liv. III; _Antiq. de Paris_;

_Trés. des Ch._). A François Ier est dû l'établissement du Collége

Royal, avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine:

on avait commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris sous

Charles VIII; on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II,

Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire

de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et

d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV

ajoutèrent au Collége Royal des chaires pour l'étude du droit canon,

pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour

l'enseignement de la littérature française, de l'astronomie, de la

mécanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle, du

droit de la nature et des gens. Le collége des Quatre-Nations rappelle

le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands

corps dans l'ancienne monarchie: clergé, noblesse, tiers état,

magistrature, éducation.

Ces universités et ces colléges furent autant de foyers où

s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra

les ténèbres du moyen âge: nuit féconde, puissant chaos, dont les

flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la

civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse; quand,

au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse

stérile; c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse: les peuples

civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des

sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amérique se sont

éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe.

Saint Bernard, Abeilard, Scott, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert,

Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de

Hallays, Alain de l'Ille, Yves de Triguer, Jacques de Voragines,

Guillaume de Nangis, Jean de Meun, Guillaume Duranty, Jean Adam,

Guillaume Pelletier, Barthélemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de

Saxe, Froissart, Nicolas Oresme, Jacques de Dondis, Nicolas Flamel,

Accurse, Barthole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clémengis, Gerson,

Thomas Connecte, Benoît Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent

Ferrier, Juvénal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier, Martial

d'Auvergne, François Villon et Robert Gaguin forment la chaîne de ces

hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de

la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms

par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs

siècles. Albert fut surnommé le Grand; Thomas d'Aquin, l'Ange de

l'école; Roger Bacon, le Docteur admirable; Henri de Gand, le Docteur

solennel; Henri de Suze, la Splendeur du droit; Alexandre de Hallays,

le Docteur irréfragable, Alain de l'Ille, le Docteur universel;

Bonaventure, le Docteur séraphique; Scott, le Docteur subtil; Gilles

de Rome, le Docteur très-fondé.

Ces hommes, avec des talents divers, formaient des écoles, avaient des

disciples, comme les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa

une machine parlante; Roger Bacon découvrit peut-être la poudre[64],

le télescope et le microscope; Jacques de Dondis composa une horloge

céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout

à fait comparable aux plus rares génies philosophiques des temps

anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranche pour la

spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique.

Les scottistes et les thomistes, les réalistes et les nominaux,

ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an

1050, les écrits d'Aristote avaient été apportés par les Arabes en

Espagne, et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger, Abeilard,

Gilbert de la Porée, firent revivre la doctrine du Stagirite; mais les

Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anathème cette

doctrine, un concile tenu à Paris, en 1209, condamna au feu les écrits

dans lesquels elle était renfermée. L'interdiction dura plus de

quatre-vingts ans: on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe

d'Aristote fut tel, qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la

sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique,

fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi

et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre.

[64] Connue d'ailleurs à la Chine, ainsi que la boussole,

l'imprimerie, le gaz, etc. Ces découvertes matérielles devaient

naturellement avoir lieu chez une société à longue vie, comme

celle des Chinois.

Duranti, Barthole, Alciat, et plus tard Cujas furent les lumières du

droit.

On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçaient sur leur

temps, en rappelant les effets de leurs leçons: la classe où Albert le

Grand enseignait ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se

vit obligé de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de

_Maître-Albert_. Foulques écrit à Abeilard: «Rome t'envoyait ses enfants

à instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les

sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était

encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes,

ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de

dangers et de brigands ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient

vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer

placée entre elle et toi, ni par la terreur des tempêtes; et à ton nom

seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne

reculée t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou

venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne,

l'Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents

à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je

ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la

France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de

recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver

l'enseignement[65].»

[65] Cette élégante traduction est d'une femme (_OEuvres de madame

Guizot_).

La foule des maîtres et des écoliers de l'université était telle quand

ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du

cortége entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers

sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner son

vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit

dix mille suffrages; elle proposa d'envoyer à un enterrement

vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand

corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et

particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de

Charles VII. Factieux ou fidèle, il lâchait ou retenait les flots

populaires, tandis que des esprits novateurs élevés à ses leçons

agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de

leurs doctrines, par leurs déclamations contre les vices du clergé et

des grands, à ces réformes dont Arnaud de Brescia avait donné

l'exemple en Italie et Wickleff en Angleterre.

Cette vie des universités et des colléges occupe une place

considérable dans le tableau des mœurs générales, qui me reste à

peindre.

MOEURS GÉNÉRALES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES.

L'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des

chroniqueurs, qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles,

mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps où nous vivons:

on s'est figuré que si le moyen âge était barbare, du moins la morale

et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarie; on se

représente les anciennes familles, grossières sans doute, mais assises

dans une sainte union à l'âtre domestique, avec toute la simplicité de

l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité.

Les barbares s'établirent au milieu de la société romaine dépravée par

le luxe, dégradée par l'esclavage, pervertie par l'idolâtrie. Les

Franks, très-peu nombreux, relativement à la population gallo-romaine,

ne purent assainir les mœurs; ils étaient eux-mêmes fort corrompus

quand ils entrèrent en Gaule.

C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage;

tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet

état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La

profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point

la tempérance: Sainte-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers

ne se recommandaient guère par la rigidité des mœurs.

De la société romaine et de la société barbare résulta une double

corruption; on reconnaît très-bien les vices de l'une et de l'autre

société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves

qui s'unissent: la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure

animale, étaient frankes; la bassesse, la lâcheté, la ruse, la

turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines.

Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de

quelques règnes: elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen

âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet: et aux

siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capet jusqu'à celui de

François Ier.

Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène

des temps barbares; mais l'esprit de la religion était moins suivi

que la lettre; on croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ; on

adorait au Calvaire, on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le

clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état

intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes

d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois); là se montrent

à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse

les plaintes contre la licence des mœurs et la recherche des remèdes

à y apporter; les chartes d'abolition gardent les détails des

jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les

capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de

dispositions pour la réformation du clergé.

On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant

avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (GRÉGOIRE DE

TOURS). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous

l'épiscopat de saint Perpert, on lit: «Il nous a été rapporté que des

prêtres, ce qui est horrible (_quod nefas_), établissaient des auberges

dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des

prières et des louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de

paroles obscènes, de débats et de querelles.»

Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le

siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et

savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et

n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait: «Déplorable Rome, tu

donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant

tu n'as plus que d'horribles ténèbres....... Nous avons vu Jean

Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même

Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le

Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre;

il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean;

et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il

périt bientôt lui-même..... Sera-t-il possible de soutenir encore

qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et

leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels

monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et

humaines?»

Il nous reste une satire d'Adalbéron, évêque de Laon; c'est un

dialogue entre le poëte et le roi Robert. «Adalbéron représente les

juges obligés de porter le capuchon, les évêques dépouillés, réduits à

suivre la charrue; et les siéges épiscopaux, quand ils viennent à

vaquer, occupés par des mariniers et des pâtres. Un moine est

transformé en soldat; il porte un bonnet de peau d'ours; sa robe,

naguère longue, est écourtée, fendue par devant et par derrière; à sa

ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une

épée. Il n'y avait autrefois parmi les ministres du Seigneur ni

bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs; ils

n'allaient point au marché public; ils ne faisaient point blanchir les

étoffes.»

Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne

sont pas soumis à la même loi; que le noble est entièrement libre. Le

roi prend la défense de la condition servile: «Cette classe, dit-il,

ne possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait

compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les

serfs? Il n'y a aucune fin à leurs larmes.» Adalbéron répond que «la

famille du Seigneur est divisée en trois classes: l'une prie, l'autre

combat, la troisième travaille.»

Adalbéron avait vu finir la seconde race et commencer la troisième; il

avait joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et

au renouvellement des empires. Peut-être avait-il été lié intimement

avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il fût évêque; il était d'une

grande famille de Lorraine, il avait étudié sous Gherbert; il n'aimait

pas les moines, et il entrait dans la querelle des évêques nobles

contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la

société intelligente qui ne fut jamais barbare.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 5 / 36 段