souveraineté locale: tels fiefs, par exemple, allouaient la faculté de
prendre le cheval du roi, lorsque le roi passait sur les terres du
possesseur de ces fiefs. D'autres droits n'étaient que des
divertissements rustiques, que la philosophie a pris assez
ridiculement pour des abus de la force: lorsqu'on apportait un œuf
garrotté dans une charrette traînée par quatre bœufs; lorsque les
poissonniers, en l'honneur de la dame du lieu, sautaient dans un
vivier à la Saint-Jean; lorsqu'on courait la _quintaine_ avec une lance
de bois; lorsque, pour l'investiture d'un fief, il fallait venir
baiser la serrure, le cliquet ou le verrou d'un manoir, marcher comme
un ivrogne, faire trois cabrioles accompagnées d'un bruit ignoble et
impur, c'étaient là des plaisirs grossiers, des fêtes dignes du
seigneur et du vassal, des jeux inventés dans l'ennui des châteaux et
des camps de paroisse, mais qui n'avaient aucune origine oppressive.
Nous voyons tous les jours sur nos petits théâtres, dans ce siècle
poli, des joies qui ne sont pas plus élégantes.
Si, ailleurs, les serfs étaient obligés de battre l'eau des étangs
quand la châtelaine était en couches; si le châtelain se réservait le
droit de markette (_cullagium, marcheta_); si des curés même
réclamaient ce droit, et si des évêques le convertissaient en argent,
c'est à la _servitude grecque et romaine_ qu'il faut restituer ces
abus: les rescrits des empereurs défendent aux maîtres de forcer leurs
esclaves à des _choses infâmes_. Soit ignorance, soit défaut de
réflexion, on n'a pas vu, ou on n'a pas voulu voir, ce que
l'_esclavage_ avait laissé dans le _servage_. Quant à la multitude et
à la diversité des coutumes, elles s'expliquent naturellement par les
règlements des différents chefs de cette nation armée, cantonnée sur
le sol de la France.
Au milieu de la propriété mobile du fief s'élevait une propriété
immobile, comme un rocher au milieu des vagues, et qui grossissait par
de quotidiennes adhérences: l'amortissement était la faculté
d'acquérir accordée à des gens de mainmorte. Une fois l'acquêt
consommé au moyen d'un dédommagement ou d'un rachat pour la seigneurie
dont l'acquêt relevait, la propriété _mourait_, c'est-à-dire qu'elle
était retirée de la circulation, et que tous les droits de mutation se
perdaient. Une terre ainsi tombée à des églises, à des abbayes, à des
hôpitaux, à des ordres de chevalerie, représentait, pour le fisc et
pour le maître du fief, un capital enfoui et sans intérêts. De sorte
qu'avec la mainmortable, le domaine inaliénable de la couronne, les
substitutions, le retrait lignager féodal (c'est-à-dire le droit de
retirer un bien de famille ou une terre mouvante d'un fief), il serait
résulté à la longue un fait incroyable dans la nature, déjà si
extraordinaire, de la possession territoriale du moyen âge: toutes les
propriétés se seraient fixées sous la main de propriétaires
héréditaires; et comme ces propriétés étaient privilégiées, l'impôt
direct et foncier eût péri; l'État se serait trouvé réduit aux dons
gratuits, la plus casuelle des taxes.
Le droit de justice tenait une haute place dans la féodalité.
Chez les Grecs et les Romains la justice émanait du peuple: ce peuple
étant tombé sous le joug, la justice resta faible dans les tribunaux,
où, souveraine détrônée, elle put à peine cacher la liberté qui se
réfugia auprès d'elle. Il ne s'éleva point au sein de ces tribunaux un
grand corps de magistrature indépendante, appelé à prendre part aux
affaires du gouvernement.
La justice, au contraire, parmi les nations de race germanique découla
de trois sources: la royauté, la propriété et la religion. Les rois
chez les Franks comme chez les Germains, leurs pères, étaient les
premiers magistrats: _Principes qui jura per pagos reddunt._ Quand donc
saint Louis et Louis XII rendaient la justice au pied d'un chêne, ils
ne faisaient que siéger au tribunal de leurs aïeux. La justice prit
dans son air quelque chose d'auguste, comme les générations royales
qui la portaient dans leur sein et la faisaient régner.
Par la raison que les Franks lièrent la souveraineté et la noblesse au
sol, ils y attachèrent la justice: fille de la terre, elle devint
immuable comme elle. Tout seigneur qui possédait des _propres_ avait
droit de justice. L'axiome de l'ancien droit français était: «La
justice est patrimoniale.» Pourquoi cela? Parce que le patrimoine
était la souveraineté.
La religion ajouta une nouvelle grandeur à notre magistrature: la loi
ecclésiastique mit la justice sur l'autel. Au défaut du public, un
crucifix assistait dans la salle d'audience à la défense de l'accusé
et à l'arrêt du juge: ce témoin était à la fois le Dieu, le souverain
arbitre et l'innocent condamné.
Née du sol, appuyée sur le sceptre, l'épée et la croix, la justice
régla tout. Chez les nations antiques, le droit civil dériva du droit
politique; chez les Français, le droit politique découla du droit
civil: la justice était pour nous la liberté.
La justice seigneuriale se divisait en deux degrés, haute et basse
justice; toutes deux étaient du ressort du seigneur de trois
châtellenies et d'une ville close, ayant droit de marché, de péage, de
lige-estage, c'est-à-dire du seigneur qui pouvait obliger ses vassaux
à faire la garde de son chastel.
_Sénéchal_ et _bailli_, noms attribués aux juges: on appelait
_sénéchal au duc_ un grand officier des ducs de Normandie, chargé de
l'expédition des affaires litigieuses dans l'intervalle des sessions
de l'échiquier.
Le baron ne pouvait être jugé que par ses pairs: il y avait des pairs
bourgeois pour les bourgeois. Saint Louis voulut que les hommes du
baron ne fussent responsables ni des dettes qu'il avait contractées ni
des crimes qu'il avait commis. Même alors il y avait des suicides, car
les meubles revenaient par confiscation au seigneur sur les terres
duquel l'homme s'était donné la mort. Un trésor trouvé appartient au
seigneur de la terre, s'il est en argent; en or, il va au roi: «_Nul
n'a la fortune d'or, s'il n'est roi._»
La veuve noble avait le _bail_ et la garde de ses enfants: le bail était
la jouissance des biens du mineur jusqu'à sa majorité: «_En vilenage il
n'y a point de bail de droit._»
Le douaire se réglait à la porte du _moustier_ où se contractait le
mariage: c'était le mariage _solennel_, un de ces actes que les Romains
appelaient _légitimes_.
L'abominable législation sur les épaves et les deux espèces d'aubains,
_les mescrus et les meconnus_, consistait à s'emparer des choses
égarées, de la dépouille et de la succession des étrangers.
Par le droit de _bâtardise_, quand les bâtards mouraient sans
héritiers, les biens échéaient au seigneur, sous la condition
d'acquitter les legs et de payer le douaire à la femme.
Mais ceci doit être entendu des bâtards roturiers, serfs ou
mainmortables de corps, incapables de succéder, ne pouvant ni se
marier, ni acquérir, ni aliéner, sans le congé du seigneur. Quant aux
bâtards des nobles, il n'y avait aucune différence entre eux et les
enfants légitimes, lorsque le père les avait reconnus: ils en étaient
quittes pour croiser les armes paternelles d'une barre diagonale, qui
perpétuait le souvenir du malheur ou de la honte de leur mère. Les
bâtards étaient presque toujours des hommes remarquables, parce qu'ils
avaient eu à lutter contre l'obstacle de leur berceau.
Dans quelques lieux, le nouveau marié ne pouvait avoir de commerce
avec sa femme pendant les trois premières nuits de ses noces, à moins
qu'il n'en eût obtenu la permission de son évêque. On tirait la raison
de cette coutume de l'histoire du jeune Tobie: on en aurait pu
retrouver quelque chose dans les institutions de Lycurgue, si ce
nom-là eût été connu des barons.
Les _déconfès_ ou _intestats_, ceux qui mouraient sans confession ou
sans faire de testament, avaient leurs biens envahis par le seigneur.
La mort subite amenait la même confiscation: l'homme mort soudainement
ne s'était point confessé, donc Dieu l'avait jugé à lui seul, l'avait
atteint tout vivant de sa réprobation éternelle. Les _Établissements
de saint Louis_ remédiaient à cette absurde iniquité: ils ordonnaient
que les biens d'un _déconfès_, frappé assez vite pour n'avoir pu
appeler un prêtre, passeraient à ses enfants. On sait à quel point le
clergé poussa les abus et la captation à l'égard des testaments: il
fallait en mourant laisser quelque chose à l'église, même un dixième
de sa fortune, sous peine de damnation et de non-inhumation: une
pauvre femme offrit un petit chat pour racheter son âme.
La procédure civile et criminelle se réglait sur l'état des personnes.
L'assignation avait un terme de quinze jours. Les preuves étaient au
nombre de huit, parmi lesquelles figurait le combat judiciaire.
La déposition des témoins devait être secrète; mais saint Louis avait
voulu que cette déposition fût à l'instant communiquée aux parties.
L'appel aux justices royales était permis, non de droit, mais de
_doléance_. Cet appel allait directement au roi, qui était supplié de
_dépiécer_ le jugement. La pénalité était placée auprès du faux jugement
ou de la non-exécution de la loi.
La multiplication des cas de mort montre qu'on était déjà loin de
l'esprit des temps barbares.
La cause de ce changement fut l'introduction de l'ordre moral dans
l'ordre légal: la morale va au-devant de l'action; la loi l'attend:
dans l'ordre moral, la mort saisit le crime; dans l'ordre légal, c'est
le crime qui saisit la mort.
La sentence se prononçait par la bouche de certains jurés nommés
_jugeurs_. Ces jugeurs ne pouvaient être tirés de la classe des
_vilains_ et _coutumiers_. Toutefois on voit des bourgeois jugeurs
dans quelques procès de gentilshommes; l'accusé puisait dans cet
incident un moyen d'appel, pour incapacité de juges.
L'accusation de meurtre, de trahison, ou de rapt, amenait un cas
extraordinaire: il était loisible à l'accusé de récriminer contre
l'accusateur; tous les deux allaient en prison, deux procès
commençaient pour un même fait, les deux parties étant à la fois
plaignantes et demanderesses.
La caution était admise, excepté pour crime méritant peine capitale.
Le vol équipollait l'assassinat; la maison du coupable était rasée,
ses blés étaient ravagés, ses foins incendiés, ses vignes arrachées:
on ne coupait pas ses arbres; on les dépouillait de leur écorce. Tuer
un homme, ravir une femme, trahir son seigneur et son pays, ne
constituait pas un plus grand crime aux yeux de la loi que d'embler
(voler) un cheval ou une jument. On arrachait les yeux aux voleurs
d'église et aux faux-monnayeurs. En _menues choses_ le vol postulait
le retranchement d'une oreille ou d'un pied; le caractère des lois
salique et ripuaire se retrouve dans ces dispositions. Le premier
infanticide d'une mère impétrait au renvoi de cette malheureuse devant
le tribunal de pénitence; si elle le commettait une seconde fois, on
la brûlait morte. La volonté n'était point punie, lorsqu'il n'y avait
point eu commencement d'exécution: c'est aujourd'hui le principe
universel.
Le prisonnier, même innocent, était pendu quand il forçait la porte de
sa prison, parce que la société entière reposait sur la parole baillée
ou reçue. Le clerc, le croisé et le moine compétaient des cours
ecclésiastiques, qui ne condamnaient jamais à mort; on sent combien ce
titre de _croisé_ favorisait alors la classe du servage et de la
bourgeoisie. L'hérétique, le sorcier, le _maléficier_, étaient jetés
aux fagots; la saisie des meubles punissait l'usurier. Si une bête
rétive ou méchante tuait une femme ou un homme, et que le propriétaire
de cette bête avouât l'avoir connue vicieuse, on le pendait: la bête
était quelquefois attachée auprès de son maître. Un cochon, atteint et
convaincu d'avoir mangé un enfant, eut son procès fait; après quoi il
fut exécuté par la main du bourreau: la loi s'efforçait de montrer
son horreur pour le meurtre, dans ces temps de meurtre. L'enfant
coupable subissait la peine capitale comme l'homme en âge de raison:
on lui accordait dispense d'âge pour mourir.
A la porte de chaque chef-lieu des seigneuries s'élevait un gibet
composé de quatre piliers de pierre, d'où pendaient des squelettes
cliquetants.
Tout ce qui concerne la famille, dot, tutelle, partage, donation,
douaire, s'enchevêtrait, dans l'ancienne jurisprudence du moyen âge,
de l'état des hommes et des choses. A cette complication, que l'on
retrouve en partie dans les lois romaines en raison de la clientèle et
de l'esclavage, se joignait la confusion introduite par la féodalité,
à savoir, le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief, les terres nobles
et non nobles, les biens de mainmorte, les diverses mouvances, les
droits seigneuriaux et ecclésiastiques, les coutumes non-seulement des
provinces, mais encore des cantons. Les mariages dans les familles
royales et princières produisaient des compositions et des
décompositions de fiefs; le sol, changeant sans cesse de limites,
avait la mobilité de la vie et de la fortune des hommes.
Indépendamment des raisons d'ambition, de jalousie, d'intérêts
commerciaux et politiques, il suffisait du service d'un fief pour
mettre à deux nations le fer à la main. Un homme lige du roi refusait
de rendre hommage; cet homme lige était ou Allemand, ou Flamand, ou
Savoyard, ou Catalan, ou Navarrais, ou Anglais: on saisissait ses
biens, et l'Europe était en feu. Un procès civil ou criminel
engendrait un procès politique, qui se plaidait et se jugeait entre
deux armées sur un champ de bataille. Jean, roi d'Angleterre, voit ses
États confisqués par un arrêt de la cour des pairs de France; le
prince Noir est sommé de comparaître devant Charles V, afin de
répondre aux accusations des barons de Gascogne: un huissier à verge
est chargé d'appréhender au corps le vainqueur de Poitiers, et de
signifier un exploit à la gloire.
Il me resterait beaucoup à dire sur la féodalité, mais peut-être en
ai-je déjà parlé trop longtemps: je viens à la chevalerie.
CHEVALERIE.
La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de
la première croisade, remonte à une date fort antérieure. Elle est née
du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque
les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les
rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence, et
dans le centre de la Gaule: cela nous donne une époque à peu près
certaine, comprise entre l'année 700 et l'année 753.
Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature
sentimentale et fidèle du Teuton et de la nature galante et
merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit
et enveloppées de la forme du christianisme. L'opinion exaltée qui a
tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations
modernes nous vient des barbares du Nord: les Germains reconnaissaient
dans les femmes quelque chose de divin (_inesse quin etiam sanctum
aliquid et providum putant_). La mythologie de l'_Edda_ et les poésies
des scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves;
jusqu'au soleil, dans ces poésies, est une femme, la brillente
_Sunna_. Les lois gardent ces impressions délicates: quiconque a coupé
la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous
d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme
de condition libre est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de
trente s'il lui a pressé l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a
pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé
le sein (_si mamillam strinxerit_).
De leur côté, les premiers Arabes professaient un grand respect pour
les femmes, à en juger par le roman ou le poëme d'_Antar_, écrit ou
recueilli par Asmaï le grammairien, sous le règne du kalife Aroun al
Raschild. Antar, comme les chevaliers, est soumis à des épreuves; il
aime constamment et timidement la belle Ibla; il court mainte aventure
et fait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nommé Abjir,
une épée appelée Dhamy. Mais les mœurs arabes sont conservées: les
femmes boivent du lait de chamelle; et Antar, qui souffre qu'on le
_frappe_, paît souvent les troupeaux[62]. Saladin était un chevalier
tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connaît les tournois,
les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.
[62] Voyez dans la _Revue française_ de juillet 1830 un article
très-ingénieux de M. Delécluse, sur _Antar_.
Mais si Asmaï écrivait l'histoire d'Antar pour le kalife
Aroun-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point
attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour être transformé en
chevalier, lui et ses pairs.
Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims, fut
composé par un certain moine Robert, sur la fin du onzième siècle, au
moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les
chrétiens à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de
Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les
Anglais ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de
la Table ronde.
Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur; fait qui me
semble avoir échappé jusque ici à tous les historiens. Soixante-dix
ans après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la
vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui d'_Antar_.
N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à
la même époque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall
tenait ses autorités, pour la législation ecclésiastique, de Wernbert,
célèbre abbé de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du père de
ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommait Adalbert, et
avait suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares),
les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement: «Adalbert
était déjà vieux; il m'éleva quand j'étais encore très-petit; et
souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me
contraignait d'écouter ses récits.»
Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns
habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermait un
espace aussi grand que la distance de Constance à Tours: ce cercle
était construit en troncs de chênes, de hêtres, de sapins, et de
pierres très-dures; il avait vingt pieds de largeur et autant de
hauteur: il en était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne
renverse tout cela; ensuite il marche contre des barbares qui
ravageaient la France orientale; il les extermine et fait couper la
tête à tous les enfants qui dépassaient la hauteur de son épée.
Charlemagne est trahi par un de ses bâtards, petit nain bossu, confiné
au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans ses armées des héros à
la manière de Roland: Cisher valait à lui seul une armée; on l'eût pu
croire de la race Enachim, tant il était grand; il montait un énorme
cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire enflée par les
torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots, en lui
disant: «Par monseigneur Gall, de gré ou de force, tu me suivras.»
Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. «Que
m'importent, s'écriait-il, les Wenèdes, ces grenouillettes? J'en porte
sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma lance, en murmurant je
ne sais quoi.»
Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est
dans l'armée qu'il aperçoit: «Non, dit Ogger; quand vous verrez les
moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin
inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous
pourrez croire à l'arrivée de Karle.» Alors s'élève au couchant un
nuage qui change le jour en ténèbres: Karle, cet homme de fer, avait
la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets
de fer; sa poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une
armure de fer; sa main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa
main droite était posée sur son invincible épée; ses cuissards étaient
de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer: son cheval avait la
couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins;
et ce fer, si dur, était porté par un peuple dont le cœur était plus
dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier: «O
fer! Ah! que de fer!» _O ferrum! Heu ferrum!_
Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis, va à
la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux
d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous, de queues de paons mêlées
à la pourpre de Tyr, et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit
Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier,
en lui ceignant l'épée.
Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté, mentionne aussi
le lion tué par Peppin le Bref. Le vétéran Adalbert, redisant les
exploits de Charlemagne à un enfant qui devait les écrire lorsqu'à son
tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier
de Napoléon, racontant la campagne d'Égypte à un conscrit: tant la
fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires!
Ernold Nigel ou le Noir, dans son poëme sur Hlovigh le Débonnaire,
décrit le siége de Barcelone; et c'est encore un ouvrage de
chevalerie. Hlovigh ceint l'épée que Karle le Grand portait à son
côté. Les Maures, rangés sur les remparts, défendent la ville; Zadun,
leur chef, se dévoue pour les sauver; il se glisse le long des
murailles pour aller hâter les secours des Sarrasins de Cordoue: il
est pris. Mené à Louis, il crie aux siens: «Ouvrez vos portes!» et
leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se
défendre. La ville est forcée: dans le butin envoyé à Karle se
trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques ornés de
crinières, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or.
L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore
mal à propos) du onzième siècle; elle ne vient ni des Franks ni des
Arabes; elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntèrent: on a
vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe
de Constance à Rome; on retrouve pareillement cette armure dans
l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il
descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.
Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction
de ces monuments appelés _gothiques_, qui virent prier les chevaliers
des croisades, coïncident aussi avec l'avénement des rois de la
seconde race. Hlovigh le Débonnaire envoie l'évêque Ebbon prêcher la
foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh Hérold, roi de ces peuples.
Hlovigh se rend à Ingelheim, aux bords du Rhin: «Là s'élève sur cent
colonnes un palais superbe........ Non loin du palais est une île que
le Rhin environne de ses eaux profondes, retraite tapissée d'une herbe
toujours verte, et que couvre une sombre forêt;» chasse superbe, où
Judith, femme de Hlovigh, magnifiquement parée, monte un noble
palefroi.
Béro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent en
champ clos devant Hlovigh, auprès du château d'Aix, dans un lieu
entouré de murailles de nacre, orné de terrasses gazonnées et plantées
d'arbres. «Les champions, d'une haute taille, sont montés sur des
coursiers rapides; tous deux attendent le signal qui doit être donné
par le roi. Dans l'arène paraît Gundold, qui se fait accompagner d'un
cercueil, selon son usage dans ces occasions.» Béro est vaincu; les
jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil
sous l'appentis d'où il l'avait tiré.
Miratur Gundoldus enim, feretrumque remittit
Absque onere tectis, venerat unde, suum[63].
[63] Les savants bénédictins ne peuvent s'empêcher de s'écrier
dans une note, avec toute la joie naïve de l'érudition: «Gratiæ
sint Nigello, qui veterum ritus nobis ediscerit!»