Quant aux droits _honorifiques_, ils servaient de marques à une

souveraineté locale: tels fiefs, par exemple, allouaient la faculté de

prendre le cheval du roi, lorsque le roi passait sur les terres du

possesseur de ces fiefs. D'autres droits n'étaient que des

divertissements rustiques, que la philosophie a pris assez

ridiculement pour des abus de la force: lorsqu'on apportait un œuf

garrotté dans une charrette traînée par quatre bœufs; lorsque les

poissonniers, en l'honneur de la dame du lieu, sautaient dans un

vivier à la Saint-Jean; lorsqu'on courait la _quintaine_ avec une lance

de bois; lorsque, pour l'investiture d'un fief, il fallait venir

baiser la serrure, le cliquet ou le verrou d'un manoir, marcher comme

un ivrogne, faire trois cabrioles accompagnées d'un bruit ignoble et

impur, c'étaient là des plaisirs grossiers, des fêtes dignes du

seigneur et du vassal, des jeux inventés dans l'ennui des châteaux et

des camps de paroisse, mais qui n'avaient aucune origine oppressive.

Nous voyons tous les jours sur nos petits théâtres, dans ce siècle

poli, des joies qui ne sont pas plus élégantes.

Si, ailleurs, les serfs étaient obligés de battre l'eau des étangs

quand la châtelaine était en couches; si le châtelain se réservait le

droit de markette (_cullagium, marcheta_); si des curés même

réclamaient ce droit, et si des évêques le convertissaient en argent,

c'est à la _servitude grecque et romaine_ qu'il faut restituer ces

abus: les rescrits des empereurs défendent aux maîtres de forcer leurs

esclaves à des _choses infâmes_. Soit ignorance, soit défaut de

réflexion, on n'a pas vu, ou on n'a pas voulu voir, ce que

l'_esclavage_ avait laissé dans le _servage_. Quant à la multitude et

à la diversité des coutumes, elles s'expliquent naturellement par les

règlements des différents chefs de cette nation armée, cantonnée sur

le sol de la France.

Au milieu de la propriété mobile du fief s'élevait une propriété

immobile, comme un rocher au milieu des vagues, et qui grossissait par

de quotidiennes adhérences: l'amortissement était la faculté

d'acquérir accordée à des gens de mainmorte. Une fois l'acquêt

consommé au moyen d'un dédommagement ou d'un rachat pour la seigneurie

dont l'acquêt relevait, la propriété _mourait_, c'est-à-dire qu'elle

était retirée de la circulation, et que tous les droits de mutation se

perdaient. Une terre ainsi tombée à des églises, à des abbayes, à des

hôpitaux, à des ordres de chevalerie, représentait, pour le fisc et

pour le maître du fief, un capital enfoui et sans intérêts. De sorte

qu'avec la mainmortable, le domaine inaliénable de la couronne, les

substitutions, le retrait lignager féodal (c'est-à-dire le droit de

retirer un bien de famille ou une terre mouvante d'un fief), il serait

résulté à la longue un fait incroyable dans la nature, déjà si

extraordinaire, de la possession territoriale du moyen âge: toutes les

propriétés se seraient fixées sous la main de propriétaires

héréditaires; et comme ces propriétés étaient privilégiées, l'impôt

direct et foncier eût péri; l'État se serait trouvé réduit aux dons

gratuits, la plus casuelle des taxes.

Le droit de justice tenait une haute place dans la féodalité.

Chez les Grecs et les Romains la justice émanait du peuple: ce peuple

étant tombé sous le joug, la justice resta faible dans les tribunaux,

où, souveraine détrônée, elle put à peine cacher la liberté qui se

réfugia auprès d'elle. Il ne s'éleva point au sein de ces tribunaux un

grand corps de magistrature indépendante, appelé à prendre part aux

affaires du gouvernement.

La justice, au contraire, parmi les nations de race germanique découla

de trois sources: la royauté, la propriété et la religion. Les rois

chez les Franks comme chez les Germains, leurs pères, étaient les

premiers magistrats: _Principes qui jura per pagos reddunt._ Quand donc

saint Louis et Louis XII rendaient la justice au pied d'un chêne, ils

ne faisaient que siéger au tribunal de leurs aïeux. La justice prit

dans son air quelque chose d'auguste, comme les générations royales

qui la portaient dans leur sein et la faisaient régner.

Par la raison que les Franks lièrent la souveraineté et la noblesse au

sol, ils y attachèrent la justice: fille de la terre, elle devint

immuable comme elle. Tout seigneur qui possédait des _propres_ avait

droit de justice. L'axiome de l'ancien droit français était: «La

justice est patrimoniale.» Pourquoi cela? Parce que le patrimoine

était la souveraineté.

La religion ajouta une nouvelle grandeur à notre magistrature: la loi

ecclésiastique mit la justice sur l'autel. Au défaut du public, un

crucifix assistait dans la salle d'audience à la défense de l'accusé

et à l'arrêt du juge: ce témoin était à la fois le Dieu, le souverain

arbitre et l'innocent condamné.

Née du sol, appuyée sur le sceptre, l'épée et la croix, la justice

régla tout. Chez les nations antiques, le droit civil dériva du droit

politique; chez les Français, le droit politique découla du droit

civil: la justice était pour nous la liberté.

La justice seigneuriale se divisait en deux degrés, haute et basse

justice; toutes deux étaient du ressort du seigneur de trois

châtellenies et d'une ville close, ayant droit de marché, de péage, de

lige-estage, c'est-à-dire du seigneur qui pouvait obliger ses vassaux

à faire la garde de son chastel.

_Sénéchal_ et _bailli_, noms attribués aux juges: on appelait

_sénéchal au duc_ un grand officier des ducs de Normandie, chargé de

l'expédition des affaires litigieuses dans l'intervalle des sessions

de l'échiquier.

Le baron ne pouvait être jugé que par ses pairs: il y avait des pairs

bourgeois pour les bourgeois. Saint Louis voulut que les hommes du

baron ne fussent responsables ni des dettes qu'il avait contractées ni

des crimes qu'il avait commis. Même alors il y avait des suicides, car

les meubles revenaient par confiscation au seigneur sur les terres

duquel l'homme s'était donné la mort. Un trésor trouvé appartient au

seigneur de la terre, s'il est en argent; en or, il va au roi: «_Nul

n'a la fortune d'or, s'il n'est roi._»

La veuve noble avait le _bail_ et la garde de ses enfants: le bail était

la jouissance des biens du mineur jusqu'à sa majorité: «_En vilenage il

n'y a point de bail de droit._»

Le douaire se réglait à la porte du _moustier_ où se contractait le

mariage: c'était le mariage _solennel_, un de ces actes que les Romains

appelaient _légitimes_.

L'abominable législation sur les épaves et les deux espèces d'aubains,

_les mescrus et les meconnus_, consistait à s'emparer des choses

égarées, de la dépouille et de la succession des étrangers.

Par le droit de _bâtardise_, quand les bâtards mouraient sans

héritiers, les biens échéaient au seigneur, sous la condition

d'acquitter les legs et de payer le douaire à la femme.

Mais ceci doit être entendu des bâtards roturiers, serfs ou

mainmortables de corps, incapables de succéder, ne pouvant ni se

marier, ni acquérir, ni aliéner, sans le congé du seigneur. Quant aux

bâtards des nobles, il n'y avait aucune différence entre eux et les

enfants légitimes, lorsque le père les avait reconnus: ils en étaient

quittes pour croiser les armes paternelles d'une barre diagonale, qui

perpétuait le souvenir du malheur ou de la honte de leur mère. Les

bâtards étaient presque toujours des hommes remarquables, parce qu'ils

avaient eu à lutter contre l'obstacle de leur berceau.

Dans quelques lieux, le nouveau marié ne pouvait avoir de commerce

avec sa femme pendant les trois premières nuits de ses noces, à moins

qu'il n'en eût obtenu la permission de son évêque. On tirait la raison

de cette coutume de l'histoire du jeune Tobie: on en aurait pu

retrouver quelque chose dans les institutions de Lycurgue, si ce

nom-là eût été connu des barons.

Les _déconfès_ ou _intestats_, ceux qui mouraient sans confession ou

sans faire de testament, avaient leurs biens envahis par le seigneur.

La mort subite amenait la même confiscation: l'homme mort soudainement

ne s'était point confessé, donc Dieu l'avait jugé à lui seul, l'avait

atteint tout vivant de sa réprobation éternelle. Les _Établissements

de saint Louis_ remédiaient à cette absurde iniquité: ils ordonnaient

que les biens d'un _déconfès_, frappé assez vite pour n'avoir pu

appeler un prêtre, passeraient à ses enfants. On sait à quel point le

clergé poussa les abus et la captation à l'égard des testaments: il

fallait en mourant laisser quelque chose à l'église, même un dixième

de sa fortune, sous peine de damnation et de non-inhumation: une

pauvre femme offrit un petit chat pour racheter son âme.

La procédure civile et criminelle se réglait sur l'état des personnes.

L'assignation avait un terme de quinze jours. Les preuves étaient au

nombre de huit, parmi lesquelles figurait le combat judiciaire.

La déposition des témoins devait être secrète; mais saint Louis avait

voulu que cette déposition fût à l'instant communiquée aux parties.

L'appel aux justices royales était permis, non de droit, mais de

_doléance_. Cet appel allait directement au roi, qui était supplié de

_dépiécer_ le jugement. La pénalité était placée auprès du faux jugement

ou de la non-exécution de la loi.

La multiplication des cas de mort montre qu'on était déjà loin de

l'esprit des temps barbares.

La cause de ce changement fut l'introduction de l'ordre moral dans

l'ordre légal: la morale va au-devant de l'action; la loi l'attend:

dans l'ordre moral, la mort saisit le crime; dans l'ordre légal, c'est

le crime qui saisit la mort.

La sentence se prononçait par la bouche de certains jurés nommés

_jugeurs_. Ces jugeurs ne pouvaient être tirés de la classe des

_vilains_ et _coutumiers_. Toutefois on voit des bourgeois jugeurs

dans quelques procès de gentilshommes; l'accusé puisait dans cet

incident un moyen d'appel, pour incapacité de juges.

L'accusation de meurtre, de trahison, ou de rapt, amenait un cas

extraordinaire: il était loisible à l'accusé de récriminer contre

l'accusateur; tous les deux allaient en prison, deux procès

commençaient pour un même fait, les deux parties étant à la fois

plaignantes et demanderesses.

La caution était admise, excepté pour crime méritant peine capitale.

Le vol équipollait l'assassinat; la maison du coupable était rasée,

ses blés étaient ravagés, ses foins incendiés, ses vignes arrachées:

on ne coupait pas ses arbres; on les dépouillait de leur écorce. Tuer

un homme, ravir une femme, trahir son seigneur et son pays, ne

constituait pas un plus grand crime aux yeux de la loi que d'embler

(voler) un cheval ou une jument. On arrachait les yeux aux voleurs

d'église et aux faux-monnayeurs. En _menues choses_ le vol postulait

le retranchement d'une oreille ou d'un pied; le caractère des lois

salique et ripuaire se retrouve dans ces dispositions. Le premier

infanticide d'une mère impétrait au renvoi de cette malheureuse devant

le tribunal de pénitence; si elle le commettait une seconde fois, on

la brûlait morte. La volonté n'était point punie, lorsqu'il n'y avait

point eu commencement d'exécution: c'est aujourd'hui le principe

universel.

Le prisonnier, même innocent, était pendu quand il forçait la porte de

sa prison, parce que la société entière reposait sur la parole baillée

ou reçue. Le clerc, le croisé et le moine compétaient des cours

ecclésiastiques, qui ne condamnaient jamais à mort; on sent combien ce

titre de _croisé_ favorisait alors la classe du servage et de la

bourgeoisie. L'hérétique, le sorcier, le _maléficier_, étaient jetés

aux fagots; la saisie des meubles punissait l'usurier. Si une bête

rétive ou méchante tuait une femme ou un homme, et que le propriétaire

de cette bête avouât l'avoir connue vicieuse, on le pendait: la bête

était quelquefois attachée auprès de son maître. Un cochon, atteint et

convaincu d'avoir mangé un enfant, eut son procès fait; après quoi il

fut exécuté par la main du bourreau: la loi s'efforçait de montrer

son horreur pour le meurtre, dans ces temps de meurtre. L'enfant

coupable subissait la peine capitale comme l'homme en âge de raison:

on lui accordait dispense d'âge pour mourir.

A la porte de chaque chef-lieu des seigneuries s'élevait un gibet

composé de quatre piliers de pierre, d'où pendaient des squelettes

cliquetants.

Tout ce qui concerne la famille, dot, tutelle, partage, donation,

douaire, s'enchevêtrait, dans l'ancienne jurisprudence du moyen âge,

de l'état des hommes et des choses. A cette complication, que l'on

retrouve en partie dans les lois romaines en raison de la clientèle et

de l'esclavage, se joignait la confusion introduite par la féodalité,

à savoir, le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief, les terres nobles

et non nobles, les biens de mainmorte, les diverses mouvances, les

droits seigneuriaux et ecclésiastiques, les coutumes non-seulement des

provinces, mais encore des cantons. Les mariages dans les familles

royales et princières produisaient des compositions et des

décompositions de fiefs; le sol, changeant sans cesse de limites,

avait la mobilité de la vie et de la fortune des hommes.

Indépendamment des raisons d'ambition, de jalousie, d'intérêts

commerciaux et politiques, il suffisait du service d'un fief pour

mettre à deux nations le fer à la main. Un homme lige du roi refusait

de rendre hommage; cet homme lige était ou Allemand, ou Flamand, ou

Savoyard, ou Catalan, ou Navarrais, ou Anglais: on saisissait ses

biens, et l'Europe était en feu. Un procès civil ou criminel

engendrait un procès politique, qui se plaidait et se jugeait entre

deux armées sur un champ de bataille. Jean, roi d'Angleterre, voit ses

États confisqués par un arrêt de la cour des pairs de France; le

prince Noir est sommé de comparaître devant Charles V, afin de

répondre aux accusations des barons de Gascogne: un huissier à verge

est chargé d'appréhender au corps le vainqueur de Poitiers, et de

signifier un exploit à la gloire.

Il me resterait beaucoup à dire sur la féodalité, mais peut-être en

ai-je déjà parlé trop longtemps: je viens à la chevalerie.

CHEVALERIE.

La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de

la première croisade, remonte à une date fort antérieure. Elle est née

du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque

les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les

rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence, et

dans le centre de la Gaule: cela nous donne une époque à peu près

certaine, comprise entre l'année 700 et l'année 753.

Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature

sentimentale et fidèle du Teuton et de la nature galante et

merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit

et enveloppées de la forme du christianisme. L'opinion exaltée qui a

tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations

modernes nous vient des barbares du Nord: les Germains reconnaissaient

dans les femmes quelque chose de divin (_inesse quin etiam sanctum

aliquid et providum putant_). La mythologie de l'_Edda_ et les poésies

des scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves;

jusqu'au soleil, dans ces poésies, est une femme, la brillente

_Sunna_. Les lois gardent ces impressions délicates: quiconque a coupé

la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous

d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme

de condition libre est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de

trente s'il lui a pressé l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a

pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé

le sein (_si mamillam strinxerit_).

De leur côté, les premiers Arabes professaient un grand respect pour

les femmes, à en juger par le roman ou le poëme d'_Antar_, écrit ou

recueilli par Asmaï le grammairien, sous le règne du kalife Aroun al

Raschild. Antar, comme les chevaliers, est soumis à des épreuves; il

aime constamment et timidement la belle Ibla; il court mainte aventure

et fait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nommé Abjir,

une épée appelée Dhamy. Mais les mœurs arabes sont conservées: les

femmes boivent du lait de chamelle; et Antar, qui souffre qu'on le

_frappe_, paît souvent les troupeaux[62]. Saladin était un chevalier

tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connaît les tournois,

les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.

[62] Voyez dans la _Revue française_ de juillet 1830 un article

très-ingénieux de M. Delécluse, sur _Antar_.

Mais si Asmaï écrivait l'histoire d'Antar pour le kalife

Aroun-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point

attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour être transformé en

chevalier, lui et ses pairs.

Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims, fut

composé par un certain moine Robert, sur la fin du onzième siècle, au

moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les

chrétiens à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de

Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les

Anglais ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de

la Table ronde.

Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur; fait qui me

semble avoir échappé jusque ici à tous les historiens. Soixante-dix

ans après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la

vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui d'_Antar_.

N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à

la même époque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall

tenait ses autorités, pour la législation ecclésiastique, de Wernbert,

célèbre abbé de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du père de

ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommait Adalbert, et

avait suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares),

les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement: «Adalbert

était déjà vieux; il m'éleva quand j'étais encore très-petit; et

souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me

contraignait d'écouter ses récits.»

Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns

habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermait un

espace aussi grand que la distance de Constance à Tours: ce cercle

était construit en troncs de chênes, de hêtres, de sapins, et de

pierres très-dures; il avait vingt pieds de largeur et autant de

hauteur: il en était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne

renverse tout cela; ensuite il marche contre des barbares qui

ravageaient la France orientale; il les extermine et fait couper la

tête à tous les enfants qui dépassaient la hauteur de son épée.

Charlemagne est trahi par un de ses bâtards, petit nain bossu, confiné

au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans ses armées des héros à

la manière de Roland: Cisher valait à lui seul une armée; on l'eût pu

croire de la race Enachim, tant il était grand; il montait un énorme

cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire enflée par les

torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots, en lui

disant: «Par monseigneur Gall, de gré ou de force, tu me suivras.»

Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. «Que

m'importent, s'écriait-il, les Wenèdes, ces grenouillettes? J'en porte

sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma lance, en murmurant je

ne sais quoi.»

Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est

dans l'armée qu'il aperçoit: «Non, dit Ogger; quand vous verrez les

moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin

inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous

pourrez croire à l'arrivée de Karle.» Alors s'élève au couchant un

nuage qui change le jour en ténèbres: Karle, cet homme de fer, avait

la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets

de fer; sa poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une

armure de fer; sa main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa

main droite était posée sur son invincible épée; ses cuissards étaient

de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer: son cheval avait la

couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins;

et ce fer, si dur, était porté par un peuple dont le cœur était plus

dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier: «O

fer! Ah! que de fer!» _O ferrum! Heu ferrum!_

Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis, va à

la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux

d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous, de queues de paons mêlées

à la pourpre de Tyr, et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit

Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier,

en lui ceignant l'épée.

Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté, mentionne aussi

le lion tué par Peppin le Bref. Le vétéran Adalbert, redisant les

exploits de Charlemagne à un enfant qui devait les écrire lorsqu'à son

tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier

de Napoléon, racontant la campagne d'Égypte à un conscrit: tant la

fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires!

Ernold Nigel ou le Noir, dans son poëme sur Hlovigh le Débonnaire,

décrit le siége de Barcelone; et c'est encore un ouvrage de

chevalerie. Hlovigh ceint l'épée que Karle le Grand portait à son

côté. Les Maures, rangés sur les remparts, défendent la ville; Zadun,

leur chef, se dévoue pour les sauver; il se glisse le long des

murailles pour aller hâter les secours des Sarrasins de Cordoue: il

est pris. Mené à Louis, il crie aux siens: «Ouvrez vos portes!» et

leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se

défendre. La ville est forcée: dans le butin envoyé à Karle se

trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques ornés de

crinières, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or.

L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore

mal à propos) du onzième siècle; elle ne vient ni des Franks ni des

Arabes; elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntèrent: on a

vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe

de Constance à Rome; on retrouve pareillement cette armure dans

l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il

descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.

Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction

de ces monuments appelés _gothiques_, qui virent prier les chevaliers

des croisades, coïncident aussi avec l'avénement des rois de la

seconde race. Hlovigh le Débonnaire envoie l'évêque Ebbon prêcher la

foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh Hérold, roi de ces peuples.

Hlovigh se rend à Ingelheim, aux bords du Rhin: «Là s'élève sur cent

colonnes un palais superbe........ Non loin du palais est une île que

le Rhin environne de ses eaux profondes, retraite tapissée d'une herbe

toujours verte, et que couvre une sombre forêt;» chasse superbe, où

Judith, femme de Hlovigh, magnifiquement parée, monte un noble

palefroi.

Béro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent en

champ clos devant Hlovigh, auprès du château d'Aix, dans un lieu

entouré de murailles de nacre, orné de terrasses gazonnées et plantées

d'arbres. «Les champions, d'une haute taille, sont montés sur des

coursiers rapides; tous deux attendent le signal qui doit être donné

par le roi. Dans l'arène paraît Gundold, qui se fait accompagner d'un

cercueil, selon son usage dans ces occasions.» Béro est vaincu; les

jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil

sous l'appentis d'où il l'avait tiré.

Miratur Gundoldus enim, feretrumque remittit

Absque onere tectis, venerat unde, suum[63].

[63] Les savants bénédictins ne peuvent s'empêcher de s'écrier

dans une note, avec toute la joie naïve de l'érudition: «Gratiæ

sint Nigello, qui veterum ritus nobis ediscerit!»

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 4 / 36 段