On doit néanmoins faire une remarque qui expliquera la lenteur de

l'affranchissement complet dans le régime féodal. L'affranchissement

chez les Romains ne causait presque aucun préjudice au maître de

l'affranchi; il n'était privé que d'un _individu_. Le serf constituait

une partie du _fief_; en l'affranchissant on _abrégeait_ le fief,

c'est-à-dire qu'on le diminuait, qu'on amoindrissait à la fois la

_qualité_, le _droit_ et la _fortune_ du possesseur. Or, il était

difficile à un homme d'avoir le courage de se dépouiller, de

s'abaisser, de se réduire soi-même à une espèce de servitude, pour

donner la liberté à un autre homme.

Voyons maintenant quelle était la classe d'hommes qui dominait les

serfs, les gens de _poueste_, les vilains, _taillables à merci de la

teste jusqu'aux pieds_.

L'égalité régnait dans l'origine parmi les Franks. Leurs dignités

militaires étaient électives. Le chef ou le roi se donnait des

_fidèles_ ou compagnons, des _leudes_, des _antrustions_. Ce titre de

leude était personnel; l'hérédité en tout était inconnue. Le leude se

trouvait de droit membre du grand conseil national et de l'espèce de

cour d'appel de justice que le roi présidait: je me sers des locutions

modernes pour me faire comprendre.

J'ai dit que cette première noblesse des Franks, si c'était une

noblesse, périt en grande partie à la bataille de Fontenay. D'autres

chefs franks prirent la place de ces premiers chefs, usurpèrent ou

reçurent en don les provinces et les châteaux confiés à leur garde: de

cette seconde noblesse franke personnelle sortit la première noblesse

française héréditaire.

Celle-ci, selon la qualité et l'importance des fiefs, se divisa en

quatre branches: 1º les grands vassaux de la couronne et les autres

seigneurs qui, sans être au nombre des grands vassaux, possédaient des

fiefs à grande mouvance; 2º les possesseurs de fief de bannière; 3º

les possesseurs de fief de haubert; 4º les possesseurs de fief de

simple écuyer.

De là quatre degrés de noblesse: noblesse du sang royal, haute

noblesse, noblesse ordinaire, noblesse par anoblissement.

Le service militaire introduisit chez la noblesse la distinction du

chevalier, _miles_, et de l'écuyer, _servitium scuti_. Les nobles

abandonnèrent dans la suite une de leurs plus belles prérogatives,

celle de juger. On comptait en France quatre mille familles d'ancienne

noblesse, et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir

cent mille combattants. C'était, à proprement parler, la population

militaire libre.

Les noms des nobles dans les premiers temps n'étaient point

héréditaires, quoique le sang, le privilége et la propriété le fussent

déjà. On voit dans la loi salique que les parents s'assemblaient la

neuvième nuit pour donner un nom à l'enfant nouveau-né. Bernard le

Danois fut père de Torfe, père de Turchtil, père d'Anchtil, père de

Robert d'_Harcourt_. Le nom héréditaire ne paraît ici qu'à la cinquième

génération.

Les armes conféraient la noblesse; la noblesse se perdait par la

lâcheté; elle dormait seulement quand le noble exerçait une profession

roturière non dégradante; quelques charges la communiquaient; mais la

haute charge même de chancelier resta long-temps en roture. Dans

certaines provinces _le ventre anoblissait_, c'est-à-dire que la

noblesse était transmise par la mère.

Les échevins de plusieurs villes recevaient la noblesse; on l'appelait

_noblesse de la cloche_, parce que les échevins s'assemblaient au son

d'une cloche. L'étranger noble, naturalisé en France, demeurait noble.

Les nobles prirent des titres selon la qualité de leurs fiefs (ces

titres, à l'exception de ceux de baron et de marquis, étaient

d'origine romaine); ils furent ducs, barons, marquis, comtes,

vicomtes, vidames, chevaliers, quand ils possédèrent des duchés, des

marquisats, des comtés, des vicomtés, des baronnies. Quelques titres

appartenaient à des noms, sans être inhérents à des fiefs; cas

extrêmement rare.

Le gentilhomme ne payait point la taille personnelle, tant qu'il ne

faisait valoir de ses propres mains qu'une seule métairie; il ne

logeait point les gens de guerre: les coutumes particulières lui

accordaient une foule d'autres priviléges.

Les nobles se distinguaient par leurs armoiries, qui commencèrent à se

multiplier au temps des croisades. Ils portaient ordinairement un

oiseau sur le poing, même en voyage et au combat: lorsque les Normands

assaillirent Paris, sous le roi Eudes, les Franks qui défendaient le

Petit-Pont, ne l'espérant pas pouvoir garder, donnèrent la liberté à

leurs faucons. Les tournois dans les villes, les chasses dans les

châteaux, étaient les principaux amusements de la noblesse.

On ne se peut faire une idée de la fierté qu'imprima au caractère le

régime féodal; le plus mince aleutier s'estimait à l'égal d'un roi.

L'empereur Frédéric Ier traversait la ville de Thongue; le baron de

Krenkingen, seigneur du lieu, ne se leva pas devant lui, et remua

seulement son chaperon, en signe de courtoisie. Le corps

aristocratique était à la fois oppresseur de la liberté commune et

ennemi du pouvoir royal; fidèle à la personne du monarque alors même

que ce monarque était criminel, et rebelle à sa puissance alors même

que cette puissance était juste. De cette fidélité naquit l'honneur

des temps modernes: vertu qui consiste souvent à sacrifier les autres

vertus; vertu qui peut trahir la prospérité, jamais le malheur; vertu

implacable quand elle se croit offensée; vertu égoïste et la plus

noble des personnalités; vertu, enfin, qui se prête à elle-même

serment, et qui est sa propre fatalité, son propre destin. Un

chevalier du Nord tombe sous son ennemi; le vainqueur manquant d'arme

pour achever sa victoire, convient avec le vaincu qu'il ira chercher

son épée; le vaincu demeure religieusement dans la même attitude

jusqu'à ce que le vainqueur revienne l'égorger: voilà l'honneur,

premier-né de la société barbare. (MALLET, _Introduction à l'Histoire

du Danemarck_.)

De l'état des hommes passons à l'état des propriétés.

Le fief, qui naquit à l'époque où le servage germanique débouta la

servitude romaine, constitua la féodalité. Dans les temps de

révolutions et d'invasions successives, les petits possesseurs,

n'étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui le

pouvaient défendre: c'est ce que nous avons appris de Salvien. De cet

état de choses à la création du fief, il n'y avait qu'un pas, et ce

pas fut fait par les barbares: ils avaient déjà l'exemple du bénéfice

militaire, c'est-à-dire de la concession d'un terrain à charge d'un

service, bien que les _fe-ods_ ne soient pas exactement les _prædia

militaria_. Il arriva que le roi et les autres chefs ne voulurent plus

accepter des immeubles, en installant le propriétaire donateur comme

fermier de son ancienne propriété; mais ils la lui rendirent, à

condition de prendre les armes pour ses protecteurs: ils s'engageaient

de leur côté à secourir cette espèce de sujet volontaire. Voilà le

vasselage et la seigneurie.

Toutes les propriétés, dans la féodalité, se divisent en deux grandes

classes: l'aleu ou le franc-aleu, le fief et l'arrière-fief. «Tenir en

aleu, dit la _Somme rurale_, si est tenir terre de Dieu tant seulement,

et ne doivent cens, rente, ne relief, ne autre redevance à vie ne à

mort.»

Cujas fait venir le mot _aleu_ (_alodium_) d'un possesseur des terres

_sine lode_. Il est plus naturel de le tirer de la terre du _leude_,

fidèle, ou de _drude_, ami: _drudi et_ _vassalli_ sont souvent réunis

dans les actes. Leude est le _compagnon_ de Tacite, l'_homme de la

foi_ du roi dans la loi salique, et l'_antrustion du roi_ des formules

de Marculfe.

L'aleu fut dans l'origine inaliénable sans le consentement de

l'héritier. Il y eut deux sortes de franc-aleu: le noble et le

roturier. Le noble était celui qui entraînait justice, censive ou

mouvance; le roturier, celui auquel toutes ces conditions manquaient:

ce dernier, le plus ancien des deux, représentait le faible reste de

la propriété romaine.

Les parlements différaient de principes sur le maintien du franc-aleu.

Les pays coutumiers et de droit écrit, dans le ressort des parlements

de Paris et de Normandie, ne reconnaissaient le franc-aleu que par

_titres_, titres qu'il était presque toujours impossible de produire.

La coutume de Bretagne, sous le parlement de la même province,

rejetait absolument le franc-aleu. Les quatre parlements de droit

écrit, Bordeaux, Toulouse, Aix et Grenoble, variaient dans leurs _us_,

et rendaient des arrêts en sens divers: le parlement de Provence ne

recevait que le franc-aleu, et le parlement de Dauphiné l'admettait

dans quelques dépendances sur titres. Le Languedoc prétendait jouir du

franc-aleu avant les _Établissements_ de Simon de Montfort, qui

transporta dans le comté de Toulouse la coutume de Paris. «Après ce

grand progrès d'armes, Simon, comte de Montfort, se voyant seigneur de

tant de terres, de mesnagement ennuyeux et pénible, il les departit

entre les gentilshommes tant françois qu'autres. . . . . . . . Pour

contenir l'esprit de ses vassaux et assurer ses droits, il establit

des loix generales en ses terres, par advis de huit archevesques ou

evesques et autres grands personnages.» _Tam inter barones ac milites,

quam inter burgences et rurales, seu succedant hæredes, in

hæreditatibus_ _suis, secundum morem et usum Franciæ, circa

Parisiis._

Les coutumes de Troyes, de Vitry et de Chaumont, réputaient toute

terre franche ou alodiale. Le fief et l'aleu étaient la lutte et la

coexistence de la propriété selon l'ancienne société, et de la

propriété selon la société nouvelle.

Quelquefois le fief se changea en aleu, mais l'aleu finit presque

généralement par se perdre dans le fief. _Nulle terre sans seigneur_

devint l'adage des légistes. L'esprit du fief s'empara à un tel point

de la communauté, qu'une pension accordée, une charge conférée, un

titre reçu, la concession d'une chasse ou d'une pêche, le don d'une

ruche d'abeilles, l'air même qu'on respirait, s'inféoda; d'où cette

locution: _Fief en l'air, fief volant sans terre, sans domaine._

Fief, _feudum_, _feodum_, _foedum_, _fochundum_, _fedum_, _fedium_,

_fenum_, vient d'_a fide_, latin, ou plutôt de _fehod_, (saxon) prix.

La formule de la vassalité remonte au temps de Charlemagne: _Juro ad

hæc sancta Dei Evangelia, . . . . . . . . ut vassalum domino._

Le fief était la confusion de la propriété et de la souveraineté: on

retournait de la sorte au berceau de la société, au temps patriarcal,

à cette époque où le père de famille était roi dans l'espace que

paissaient ses troupeaux, mais avec une notable différence: la

propriété féodale avait conservé le caractère de son possesseur; elle

était conquérante; elle asservissait les propriétés voisines. Les

champs autour desquels le seigneur avait pu tracer un cercle avec son

épée relevaient de son propre champ. C'est le premier âge de la

féodalité.

Le mot _vassal_, qui a prévalu pour signifier homme de fief, ne paraît

cependant dans les actes que depuis le treizième siècle. _Vassus_ ou

_vassallus_, vient de l'ancien mot franc _gessell_, compagnon;

conversion de lettres fréquente dans les auteurs latins: _wacta_,

guet; _wadium_, gage; _wanti_, gants, etc.

Il y avait des fiefs de trois espèces générales: fief de bannière,

fief de haubert, fief de simple écuyer.

Le fief banneret fournissait dix ou vingt-cinq vassaux sous bannière.

Le fief de haubert devait un cavalier armé de toutes pièces, bien

monté et accompagné de deux ou trois valets.

Le fief de simple écuyer ne devait qu'un vassal armé à la légère.

Tous les fiefs et arrière-fiefs ressortissaient au manoir des

seigneurs, comme à la tente du capitaine: la grosse tour du Louvre

était le _fief dominant_ ou le pavillon du général. Le terrain sur

lequel Philippe-Auguste l'avait bâtie, il l'avait acheté du prieuré de

Saint-Denis de la Chartre, pour une rente de trente sous parisis:

ainsi, ce donjon majeur, d'où relevaient tous les fiefs, grands et

petits, de la couronne, relevait lui-même du prieuré de Saint-Denis.

Quand le roi possédait des terres dans la mouvance d'une seigneurie,

il devenait vassal du possesseur de cette seigneurie; mais alors il se

faisait _représenter_ pour prêter, comme vassal, foi et hommage à son

propre vassal; on voulait bien user de cette indulgence envers lui,

sans qu'il se pût néanmoins soustraire à la loi générale de la

féodalité. Philippe III rend, en 1284, hommage à l'abbaye de Moissac.

En 1350, le grand-chambellan rend hommage, au nom du roi Jean, à

l'évêque de Paris, pour les châtellenies de Tournant et de Torcy:

_Joannes, Dei gratia, Francorum rex. . . . . ., Robertus de Loriaco,

de præcepto nostro, homagium fecit._ On citera encore un exemple,

parce qu'il est rare dans son espèce, et qu'il affectera les lecteurs

français comme l'historien qui le rappelle. Henri VI, _roi

d'Angleterre_, rend hommage à des _bourgeois de Paris_.

«Henry, par la grâce de Dieu, roi _de France et d'Angleterre_, à tous

ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Savoir faisons que

comme autrefois a fait nostre très-cher seigneur et ayeul feu le roi

Charles (Charles VI), dernier trespassé, à qui Dieu _pardoînt_, par ses

lettres sur ce faictes, données le 21e jour de mai, dernier passé,

nous avons deputé et deputons Me Jean le Roy, nostre procureur au

Chastelet de Paris, pour, et en lieu de nous, à homme et vassal, de

ceux de qui sont mouvants et tenus en fiefs les terres, possessions et

seigneuries, à nous advenues en la ville et vicomté de Paris depuis

quatre ans en ça; et en faire les debvoirs, tels qu'il appartient. . .

. . . . Donné à Paris, le 15e jour de mai 1423, et de notre règne le

premier. Ainsi signé par le roi, à la relation du conseil tenu par

l'ordonnance de monseigneur le régent de France, duc de Betfort.»

Paris était un composé de fiefs; neuf d'entre eux relevaient de

l'évêché: le Roule, la Grange-Batelière, l'outre Petit-Pont, etc. Les

autres fiefs de la ville de Paris appartenaient aux abbayes de

Sainte-Geneviève, de Saint-Germain des Prés, de Saint-Victor, du

grand-prieuré de France, et du prieuré de Saint-Martin des Champs. On

comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont

trois mille étaient titrés. Le vassal prêtait hommage tête nue, sans

épée, sans éperons, à genoux, les mains dans celles du seigneur, qui

était assis et la tête couverte; on disait: «_Je deviens vostre homme

de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur; et à

vous serai feal et loyal, et foi à vous porterai des tenements que je

recognois tenir de vous, sauf la foi que je dois à nostre seigneur le

roi._» Quand cette formule était prononcée par un tiers, le vassal

répondait. _Voire: oui je le jure._ Alors le vassal était reçu par le

seigneur _audit hommage à la foi et à la bouche_, c'est-à-dire au

baiser, pourvu que ce vassal ne fût pas un _vilain_. «Quelquefois un

gentilhomme de bon lieu est contrainct de se mettre à genoux devant un

moindre que lui; de mettre ses mains fortes et genereuses dans celles

d'un lasche et effeminé.» (_Traité des Fiefs._)

Quand l'hommage était rendu par une femme, elle ne pouvait pas dire:

«_Jeo deveigne vostre feme, pur ceo que n'est convienent que feme dira

que el deviendra feme à aucun home, fors que à sa baron, quand ele est

espouse_;» mais elle disait, etc.

Main, fils de Gualon, du consentement de son fils Eudon, et de Viete

sa bru, donne à Dieu et à Saint-Albin en Anjou la terre de Brilchiot;

en foi de quoi le père et le fils baisèrent le moine Gaultier; mais

comme c'était chose inusitée qu'une femme baisât un moine, Lambert,

avoué de Saint-Albin, est délégué pour recevoir le baiser de la

donatrice, avec la permission du moine Gaultier: _jubente Walterio

monacho_.

Robert d'Artois, comte de Beaumont, ayant à recevoir deux hommages de

son _amée cousine madame Marie de Brebant, dame d'Arschot et de

Vierzon_, ordonna: «Que nous et la dame de Vierzon devons estre à

cheval, et nostre cheval les deux pieds devant en l'eau du gué de

Noies, et les deux pieds derriere à terre seche, par devant nostre

terre de Meun; et le cheval à ladite dame de Vierzon les deux pieds

derriere en l'eau dudit gué, et les devant à terre seche par devers

nostre terre de Meun.»

L'hommage était _lige_ ou _simple_; l'hommage _ordinaire_ ne se doit

pas compter. L'homme lige (il y avait six espèces d'hommes dans

l'antiquité franke) s'engageait à servir en _personne_ son seigneur

_envers et contre_ _toute créature qui peut vivre et mourir_. Le

vassal simple pouvait fournir un remplaçant. On fait venir _lige_ ou

du latin _ligare_, _liga_, _ligamen_, etc., ou du frank _leude_: Vous

êtes de _Tournay, laquelle est toute lige au roi de France_.

Tantôt le vassal était obligé à _plège_ ou _plejure_, tantôt à service

_de son propre corps_, à devenir caution ou champion pour son

seigneur: c'était la continuation de la clientèle franke et de

l'inscription au rôle _Vassaticum_.

Quand les rois _semonaient_ pour le service du fief militaire leurs

vassaux _direct_, les ducs, comtes, barons, chevaliers, châtelains,

cela s'appelait le _ban_; quand ils _semonaient_ leurs vassaux directs

et leurs vassaux _indirects_, c'est-à-dire les seigneurs et les

vassaux des seigneurs, les possesseurs d'arrière-fief, cela s'appelait

l'_arrière-ban_. Ce mot est composé de deux mots de la vieille langue:

_har_, camp, et _ban_, appel, d'où le mot de basse latinité

_heribannum_. Il n'est pas vrai que l'arrière-ban soit le réitératif

du ban.

«Les vassaux, hommes et cavaliers, estoient comme des digues, des

remparts, des murs d'airain, opposez aux ennemis; victimes devouez à

la fortune de l'Estat, possedants une vie flottante, incertaine, le

plus souvent ensevelie dans les ruines communes.» (_Du Franc-Aleu._)

Les vassaux devaient aide en monnaie à leur seigneur en trois cas:

lorsqu'il partait pour la Terre Sainte, lorsqu'il mariait sa sœur ou

son fils aîné, lorsque ce fils recevait les éperons de la chevalerie.

Il y avait des fiefs _rendables_ et _receptables_: le fief était

_rendable_ quand le vassal, en certain cas, remettait les châteaux du

fief au seigneur, en sortait avec toute sa famille, et n'y rentrait

que quarante jours après la guerre finie; le fief était _receptable_

quand le feudataire, sans sortir des châteaux qu'il tenait, était

obligé d'y donner asile à son seigneur. L'un et l'autre de ces fiefs

étaient _jurables_, à cause du serment réciproque.

L'investiture, qui remonte à l'origine de la monarchie, se faisait

pour le royaume, sous la première race, par la franciske, le hang ou

angon; sous la seconde race, par la couronne et le manteau; sous la

troisième, par le glaive, le sceptre et la main de justice.

L'investiture ou saisine du fief avait lieu au moyen de quelque marque

extérieure et symbolique, suivant la nature du fief ecclésiastique ou

militaire, titré ou simple: on jurait sur une crosse, sur un calice,

sur un anneau, sur un missel, sur des clefs, sur quelques grains

d'encens, sur une lance, sur un heaume, sur un étendard, sur une épée,

sur une cape, sur un marteau, sur un arc, sur une flèche, sur un gant,

sur une étrille, sur une courroie, sur des éperons, sur des cheveux,

sur une branche de laurier, sur un bâton, sur une bourse, sur un

denier, sur un couteau, sur une broche, sur une coupe, sur une cruche

remplie d'eau de mer, sur une paille, sur un fétu noué, sur un peu

d'herbe, sur un morceau de bois, sur une poignée de terre. On trouve

encore de vieux actes dans les plis desquels ces fragiles symboles

sont conservés; le gage n'était rien, parce que la foi était tout.

«_Le seigneur est tenu à son homme comme l'homme à son seigneur, fors

que seulement en reverence._» Une société à la fois libre et opprimée,

innocente et corrompue, raisonnable et absurde, naïve, capricieuse,

attachée au passé comme la vieillesse, forte, féconde, avide d'avenir

comme la jeunesse; une société entière reposa sur de simples

engagements, et n'eut d'autre loi d'existence qu'une parole.

La création des terres nobles dans le régime féodal était une idée

politique, la plus extraordinaire et en même temps la plus profonde:

la terre ne meurt point comme l'homme; elle n'a point de passions;

elle n'est point sujette aux changements, aux révolutions; en lui

attribuant des droits, c'était communiquer aux institutions la fixité

du sol: aussi la féodalité a-t-elle duré huit cents ans, et dure

encore dans une partie de l'Europe. Supposez que certaines terres

eussent conféré la liberté au lieu de donner la noblesse, vous auriez

eu une république de huit siècles. Encore faut-il remarquer que la

noblesse féodale était, pour celui qui la possédait, une véritable

liberté.

Le roturier ne put d'abord acquérir un fief, parce qu'il ne pouvait

porter la _lance_ et l'_éperon_, marques du service militaire; ensuite

on se relâcha de cette coutume: le roi dont les trésors s'épuisaient,

le seigneur accablé de dettes, furent aises de laisser vendre et de

vendre des terres nobles à de riches bourgeois; la terre transmit le

privilége, et le roturier, investi du fief, fut à la troisième

génération _demené_ comme gentilhomme.

Tout feudataire pouvait prendre les armes contre son seigneur, pour

déni de justice et pour vengeance de famille; traditions de

l'indépendance et des mœurs des Franks. La querelle se pouvait

terminer par le duel, par l'_assurement_ (caution), ou par une

sentence enregistrée à la justice seigneuriale du suzerain. «C'est la

paix de Raolin d'Argées, de ses enfants et de leur lignage, d'une

part; et de l'ermite de Stenay, de ses enfants, de leur lignage et de

tous leurs consorts, d'autre part. L'ermite a juré sur les saints, lui

huitième de ses amis, que bien ne lui fut de la mort de Raolin, mais

beaucoup d'angoisse; a donné cent livres pour fonder une chapelle où

l'on chantera pour le repos de l'âme du defunct; s'est engagé

d'envoyer incessamment un de ses fils en Palestine.»

On peut remarquer, dans ce traité, de la fin du treizième siècle, les

co-jurants des lois ripuaire et saxonne.

Si une veuve noble mariait sa fille orpheline sans le consentement du

seigneur suzerain, ses meubles étaient confisqués: on lui laissait

deux robes, une pour les jours ouvrables, l'autre pour le dimanche, un

lit, un palefroi, une charrette et deux roussins.

Une héritière de haut lignage était obligée de se marier pour

desservir le fief, comme on voit aujourd'hui les marchandes qui

perdent leur mari épouser leur premier commis pour faire aller

l'établissement. Si cette héritière avait plus de soixante ans, elle

était dispensée du mariage.

Les droits seigneuriaux ont été puisés dans les entrailles mêmes du

fief. Dans l'origine ils étaient appelés _honneurs_, _faveurs_, comme

reconnaissances faites au seigneur, par le vassal, des aliénations et

transmissions des fiefs d'une personne à l'autre. C'est ce que veut

dire _lods_ et ventes: _laudimia_, _laudæ_, _laudationes_, _lausus_,

de louer, complaire, agréer. Ces droits étaient ou militaires, ou

fiscaux, ou honorifiques.

Non-seulement le roi, grand chef féodal qui se sustentait du revenu de

ses domaines, levait encore des taxes; mais tous les seigneurs

suzerains et non suzerains, ecclésiastiques ou laïques, en levaient

aussi de leur côté. Les droits de quint et requint, de lods et ventes,

my-lods, de ventrolles, de reventes, de reventons, de sixièmes,

huitièmes, treizièmes, de resixièmes, de rachats et reliefs, de plait,

de morte-main, de rettiers, de pellage, de coutelage, d'affouage, de

cambage, de cottage, de péage, de vilainage, de chevage, d'aubain,

d'ostize, de champart, de mouture, de fours banaux, s'étaient venus

joindre aux droits de justice, au casuel ecclésiastique, aux

cotisations des jurandes, maîtrises et confréries, et aux anciennes

taxes romaines: en inventions financières nous sommes fort inférieurs

à nos pères. Il est probable que la masse entière du numéraire passait

chaque année dans les mains du fisc royal et particulier; car les

marchands et les ouvriers, serfs encore, appartenaient à des

corporations de villes ou à des maîtres; ils ne formaient pas une

classe généralement indépendante; ils touchaient à peine un bas

salaire; le prix de leurs denrées et le travail de leurs journées

souvent n'étaient pas à eux.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4)) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 3 / 36 段