Le lendemain de grand matin, le chirurgien arriva; mais ou le remède, ou
la crise de la maladie, avait jeté Théodore dans un profond sommeil, qui
dura encore plusieurs heures. Le médecin donna alors quelque espérance à
Adeline de la guérison du malade, et fit prendre toutes les précautions
possibles pour empêcher qu’il ne fût troublé. Il s’éveilla sans
transport et sans fièvre, et son premier soin fut de s’informer de la
situation d’Adeline, qui ne tarda pas à apprendre qu’il était hors de
danger.
Quelques jours après, il se trouva assez bien pour être transporté dans
une chambre à côté de celle d’Adeline, où elle le reçut avec une joie
qu’il lui fut impossible de dissimuler; et cette observation le fit
rayonner de plaisir: à la vérité, Adeline, sensible à l’attachement
qu’il lui avait si noblement témoigné, et attendrie par les dangers
qu’il avait courus, ne déguisa plus l’estime qu’elle avait conçue pour
lui, et finit par avouer l’impression qu’il avait faite sur son cœur, la
première fois qu’il avait paru devant elle.
Après une heure de la conversation la plus tendre, dans laquelle la
félicité d’un attachement mutuel occupa toute leur âme, ils furent
rappelés à la pensée de leurs embarras actuels: Adeline sentant que
Théodore était arrêté pour avoir désobéi aux ordres de son supérieur, et
abandonné son poste; Théodore réfléchissant qu’il allait bientôt être
arraché d’auprès d’Adeline, et obligé de la laisser exposée à tous les
maux dont il venait de la délivrer. Cette pensée l’accabla; et, après un
long silence, il se hasarda de lui proposer, ce que ses désirs lui
avaient souvent suggéré, de l’épouser avant de quitter le village.
C’était peut-être le seul moyen de prévenir une séparation cruelle; et,
quoiqu’il vît les nombreux inconvéniens auxquels elle serait exposée en
épousant un homme dans le cas où il se trouvait, ces inconvéniens lui
paraissaient tellement moindres que ceux qu’elle aurait à éprouver
seule, que sa raison ne lui permit pas d’hésiter davantage à adopter un
parti que son affection lui avait suggéré.
Adeline fut pendant quelque temps trop agitée pour pouvoir répondre; et,
quoiqu’elle n’eût presque rien à opposer aux argumens de Théodore,
quoiqu’elle n’eût aucun parent, ni aucune raison d’intérêt pour la
contrarier, elle ne put se résoudre à consentir, d’une manière si
précipitée, à donner sa main à un homme qu’elle connaissait si peu, et
de la famille duquel elle était absolument inconnue. A la fin, elle le
pria de n’en plus parler, et la conversation fut plus générale pendant
le reste du jour, mais toujours intéressante.
Chaque moment découvrit alors plus amplement ces rapports de goût et
d’opinions qui les avaient d’abord attachés l’un à l’autre. Leurs
discours roulèrent sur la littérature. Adeline n’avait eu que très-peu
d’occasions de lire, mais les livres qu’elle avait pu se procurer,
opérant sur un esprit avide de connaissances, et sur un goût
singulièrement sensible au beau et au sublime, lui avaient laissé
l’impression de toutes leurs perfections. La nature avait doué Théodore
de plusieurs des qualités du génie, et il avait reçu de l’éducation
tout ce qu’elle peut ajouter à la plus heureuse nature. Ajoutez à cela
une noble indépendance, un cœur sensible, et des manières où l’on
apercevait un mélange de dignité et de douleur.
Sur le soir, un des officiers qui, sur les représentations du sergent,
avait été envoyé par les personnes chargées de poursuivre les délits
militaires, arriva dans le village; et étant entré dans l’appartement de
Théodore, dont Adeline se retira à l’instant, lui dit, avec un air fort
important, qu’il partirait le lendemain pour le quartier général.
Théodore lui répondit qu’il n’était pas en état de supporter le voyage,
et le renvoya à son médecin; mais l’officier répliqua qu’il ne s’en
donnerait pas la peine, parce qu’il était sûr que le médecin pouvait
être influencé, et qu’il fallait partir le lendemain: «Vous avez eu
assez de temps, dit-il, et vous aurez assez de choses à faire quand vous
serez arrivé au quartier général; car le sergent que vous avez
dangereusement blessé, a dessein de paraître contre vous; et cela joint
au délit que vous avez déjà commis en désertant de votre poste.»
Les yeux de Théodore étincelèrent de colère. «En désertant! dit-il en se
levant de sa chaise, et en jetant un regard menaçant sur son accusateur.
Qui ose me donner le nom de déserteur?» Mais se rappelant aussitôt
combien sa conduite paraissait justifier cette accusation, il s’efforça
d’étouffer son émotion, et dit, d’un air ferme et composé, que,
lorsqu’il serait au quartier général, il saurait répondre à toutes les
charges alléguées contre lui; mais que jusqu’à ce temps-là il garderait
le silence. La fermeté et la dignité avec lesquelles il prononça ces
paroles en imposèrent à l’officier, qui, en marmottant entre ses dents
quelques mots à peine intelligibles, quitta la chambre.
Théodore se mit à réfléchir au danger de sa situation: il savait qu’il
avait beaucoup à craindre des circonstances particulières dans
lesquelles il avait quitté son régiment, alors en garnison dans une
ville frontière du côté de l’Espagne, où la discipline était
très-rigoureuse; et du pouvoir du marquis de Montalte, que l’orgueil et
le dépit d’avoir échoué dans ses honteux projets ne manqueraient pas
d’exciter à la vengeance, et qui probablement mettrait tout en usage
pour y réussir. Mais ses pensées passèrent bientôt de son propre danger
à celui d’Adeline, et cette considération lui fit perdre tout son
courage. Il ne pouvait soutenir l’idée de la laisser exposée aux maux
qu’il prévoyait, ni s’accoutumer à une séparation aussi soudaine que
celle dont il était menacé; et quand elle entra de nouveau dans la
chambre, il renouvela ses sollicitations pour l’épouser, en se servant
de tous les argumens que la tendresse peut suggérer.
Quand Adeline apprit qu’il devait partir le lendemain, elle crut être
privée de la seule consolation qui lui restait. Toutes les horreurs de
la situation de Théodore se présentèrent à son esprit, et elle détourna
les yeux en éprouvant des angoisses inexprimables. Prenant son silence
pour un présage favorable, il répéta sa demande, et la pria de lui
donner sa main, comme un gage que leur séparation ne serait pas
éternelle. Adeline, à ces paroles, poussa un profond soupir. «Eh! qui
sait, dit-elle, si cette séparation ne serait pas éternelle, quand même
je pourrais consentir au mariage que vous me proposez? Mais, en
attendant ma détermination, ne m’accusez pas d’indifférence, car ce
serait un crime pour moi de vous montrer de l’indifférence après les
services que vous m’avez rendus.»
«Un froid sentiment de reconnaissance est-il donc tout ce que j’ai à
attendre de vous? dit Théodore. Pourquoi m’affliger par une preuve de
votre indifférence, que vous prenez pour une suggestion de la prudence?
Ah! Adeline, si vous rejetez cette proposition, peut-être la dernière
que je serai jamais en état de vous faire, cessez au moins de vous
tromper vous-même en vous imaginant que vous m’aimez.»
«Avez-vous donc sitôt oublié notre conversation de ce matin?
répliqua-t-elle, et avez-vous assez mauvaise idée de moi pour croire que
je voulusse professer un attachement que je ne sens pas? Si vraiment
vous êtes capable de penser ainsi, je ferai bien d’oublier que je vous
aie jamais fait un pareil aveu, et que vous l’ayez entendu.»
«Pardonnez, Adeline, pardonnez les doutes et les inconséquences dont je
me suis rendu coupable; songez à la rigueur de mon sort, et pardonnez
aux inquiétudes de l’amour.» Adeline, les yeux baignés de larmes, lui
sourit faiblement en lui présentant sa main, qu’il saisit et pressa
contre ses lèvres. «Cependant ne me réduisez pas au désespoir, en
rejetant ma demande, ajouta-t-il; pensez à ce que je dois souffrir, si
je suis obligé de vous abandonner, sans amis et sans protecteur.»
«Je réfléchis aux moyens d’éviter un état si déplorable, dit Adeline. On
dit qu’il y a, à quelques milles d’ici, un couvent où l’on prend des
pensionnaires; j’ai envie d’y aller.»
«Un couvent! reprit Théodore; voudriez-vous aller au couvent? Savez-vous
à quelles persécutions vous seriez exposée; et que, si le marquis venait
à vous découvrir, il est très-probable que la supérieure céderait à son
autorité, ou du moins à son or.»
«J’ai pensé à tout cela, dit Adeline, et je suis prête à m’y exposer,
plutôt que de contracter un engagement qui ne servirait, dans le moment
actuel, qu’à nous rendre tous deux misérables.»
«Ah! Adeline, pourriez-vous penser ainsi, si vous m’aimiez
véritablement? Je me vois sur le point d’être séparé, et peut-être pour
toujours, de l’objet le plus tendre à mon cœur;.... et il faut que
j’exprime toutes les angoisses que j’éprouve;.... il faut que je fasse
usage de tous les argumens pour vous faire changer de résolution. Mais
_vous_, Adeline, _vous_ voyez avec indifférence une circonstance qui
_me_ met au désespoir.»
Adeline, qui avait fait de longs efforts pour soutenir sa fermeté en sa
présence, et se maintenir dans une résolution que la raison suggérait,
tandis que les mouvemens de son cœur s’y opposaient fortement, ne fut
plus en état de commander à sa douleur, et fondit en larmes. Théodore
fut au même instant convaincu de son erreur; et, affligé des peines
qu’il lui avait causées, il approcha sa chaise vers elle, et, lui
prenant la main, la pria encore une fois de lui pardonner, et s’efforça
de l’apaiser et de la consoler.
«Que je suis coupable de vous avoir causé ce chagrin, en doutant de cet
attachement dont je suis sûr que vous m’honorez! Pardon, Adeline, dites
seulement que vous me pardonnez; et quels que puissent être les
tourmens de cette séparation, je vous promets de ne plus m’y opposer.»
«Vous m’avez affligée, dit Adeline, mais vous ne m’avez pas
offensée.»--Elle fit ensuite mention de plusieurs autres particularités
sur le couvent. Théodore tâcha de cacher la douleur que sa séparation
prochaine lui causait, et de se consulter avec elle, d’un air composé,
sur le plan qu’elle méditait. Son jugement ne tarda pas à prendre le
dessus sur ses passions, et il s’aperçut que le plan qu’elle proposait
lui fournirait les meilleurs moyens de sûreté. Il fit réflexion qu’il
était possible qu’il fût condamné sur les accusations intentées contre
lui, chose qui lui avait échappé dans la première agitation de son
esprit; et que sa mort, s’ils avaient été mariés, aurait non-seulement
privé Adeline de son protecteur, mais l’aurait encore laissée plus
exposée aux desseins du marquis, qui devait sans doute se trouver au
conseil de guerre, et qui, par ce moyen, aurait découvert qu’elle était
encore en son pouvoir. Surpris de n’avoir pas fait plus tôt cette
réflexion, et choqué d’avoir voulu commettre une imprudence qui aurait
pu la faire tomber dans une situation si dangereuse, il fut tout d’un
coup réconcilié avec l’idée de la laisser dans un couvent. Il aurait
désiré la placer dans le sein de sa famille, mais les circonstances dans
lesquelles elle devait être introduite étaient si cruelles et si
pénibles, et surtout la distance du lieu de la résidence de ses parents
l’aurait exposée à tant de dangers dans le voyage, qu’il ne voulut pas
le lui proposer. Il la supplia seulement de lui permettre de lui écrire;
mais, faisant attention que ses lettres pourraient découvrir sa demeure
au marquis, il renonça sur-le-champ à cette pensée: «Il faut même que je
me refuse ce triste plaisir, dit-il, de peur que mes lettres n’indiquent
le lieu de votre résidence; néanmoins, comment serai-je en état de me
soumettre à l’impatience et à l’incertitude auxquelles la prudence me
condamne? Si vous êtes en danger, je ne pourrai le savoir; quoiqu’à la
vérité, quand je le saurais, ajouta-t-il avec un air de désespoir, il me
serait impossible de voler à votre secours. O douleur! ce n’est que de
ce moment que je vois toutes les horreurs d’une prison!»
Ces paroles furent interrompues par la violente agitation de son esprit;
il se leva de sa chaise, et marcha à grands pas dans la chambre. Adeline
était assise, accablée de la description que Théodore venait de faire de
sa situation prochaine, et de la pensée qu’elle serait dans la plus
cruelle incertitude sur son sort. Elle se le représenta dans une
prison... pâle... décharné, et dans les fers;... elle se figura tout le
poids de la vengeance du marquis sur sa tête, et cela à cause des
efforts généreux qu’il avait faits pour la sauver. Théodore, alarmé du
désespoir tranquille empreint sur son visage, se jeta dans une chaise à
côté d’elle, et, lui prenant la main, tâcha de la consoler; mais les
paroles expirèrent sur ses lèvres, et il ne put que baigner sa main de
larmes.
Ce morne silence fut interrompu par l’arrivée d’une voiture à l’auberge,
et Théodore, se levant, alla à la fenêtre qui donnait sur la cour.
L’obscurité de la nuit l’empêcha d’abord de distinguer les objets; mais
lorsqu’on eut apporté de la lumière, il aperçut un carrosse à quatre
chevaux, accompagné de plusieurs domestiques. Il en vit ensuite
descendre un individu enveloppé d’une roquelaure, et un moment après il
entendit la voix du marquis.
Il avait volé au secours d’Adeline, qui tombait en défaillance, lorsque
la porte s’ouvrit; et le marquis, suivi des officiers de justice et de
plusieurs domestiques, entra. La rage étincela dans ses yeux, lorsqu’il
les jeta sur Théodore, alors suspendu sur Adeline avec un regard de la
plus tendre sollicitude. «--Saisissez ce traître, dit-il en se tournant
vers les officiers: pourquoi lui avez-vous permis de rester ici si
long-temps?»
«--Je ne suis pas un traître, répondit Théodore d’une voix ferme et avec
la dignité de l’innocence, mais le défenseur de la vertu, d’une femme
que le scélérat marquis de Montalte voudrait perdre.»
«--Obéissez,» dit le marquis aux officiers. Adeline fit entendre ses
cris, s’attacha plus fortement au bras de Théodore, et supplia ces
individus de ne point les séparer. «Il n’y a que la force qui puisse le
faire,» dit Théodore, en cherchant des yeux quelque instrument de
défense; mais il n’y en avait pas, et dans le même instant ils
l’entourèrent et le saisirent. «Craignez tout de ma vengeance,» dit le
marquis à Théodore, tandis que celui-ci prenait la main d’Adeline, qui
avait perdu tout espoir de résistance, et était à peine sensible à ce
qui se passait; «vous savez que vous l’avez méritée.»
«Je me moque de votre vengeance, s’écria Théodore, et je ne crains que
les remords de la conscience, que toute votre puissance ne saurait
m’infliger, et dont elle ne saurait vous garantir.»
«Emportez-le sur-le-champ de la chambre, et ayez soin qu’il soit bien
garrotté, ajouta le marquis; il connaîtra bientôt le supplice que mérite
un criminel qui joint l’insolence au délit.»--Théodore, en s’écriant:
«Oh! Adeline! adieu!» fut emporté hors de la chambre, tandis qu’Adeline,
que sa voix et ses derniers regards avaient tirée de sa léthargie, tomba
aux pieds du marquis, et avec des larmes amères implora sa compassion
pour Théodore; mais ses supplications pour son rival ne firent
qu’irriter l’orgueil et la haine du marquis. Il réitéra le serment de se
venger, avec des imprécations terribles, et lui ordonna de se lever;
alors, s’efforçant d’étouffer les émotions de sa rage, que la présence
de Théodore avait excitées, il commença à lui parler avec les
expressions ordinaires de son admiration.
La malheureuse Adeline, qui, sans faire attention à ce qu’il disait,
continuait de plaider la cause de son amant infortuné, fut à la fin
alarmée par la fureur qui paraissait de nouveau sur le visage du
marquis, et faisant usage de toute la force qui lui restait, s’élança
vers la porte de la chambre; mais il l’attrapa par la main avant qu’elle
pût y parvenir, et, sans s’inquiéter de ses cris, la ramena dans sa
chaise, et allait lui parler, quand on entendit des voix dans le
passage, et aussitôt l’hôte et l’hôtesse, que la voix d’Adeline avait
attirés, entrèrent dans l’appartement. Le marquis, se tournant avec
colère de leur côté, leur demanda ce qu’ils voulaient; mais sans
attendre leur réponse, il leur commanda de venir avec lui, et quittant
la chambre, il la ferma à clef.
Adeline courut alors à la fenêtre qui donnait sur la cour, et qui était
ouverte. Tout était obscur et silencieux au dehors: elle cria au
secours, mais personne ne parut; et les fenêtres étaient si élevées,
qu’il était impossible de s’échapper sans assistance. Elle marcha dans
la chambre dans des angoisses de terreur et de détresse; tantôt
s’arrêtant pour écouter, et s’imaginant qu’elle entendait parler en bas;
et tantôt précipitant ses pas, selon que l’incertitude augmentait
l’agitation de son esprit.
Elle avait été près d’une demi-heure dans cet état, lorsqu’elle entendit
tout d’un coup un grand bruit dans le bas de la maison, qui continua de
s’augmenter jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que tapage et confusion.
Plusieurs personnes passaient précipitamment dans les corridors, et l’on
ouvrait et fermait fréquemment des portes. Elle appela, mais elle ne
reçut aucune réponse: il lui vint aussitôt à l’esprit que Théodore,
ayant entendu ses cris, avait essayé de venir à son secours, et que le
bruit avait été occasioné par l’opposition des officiers: connaissant
leur cruauté et leur barbarie, elle eut de terribles appréhensions pour
la vie de Théodore.
On entendit alors un mélange confus de voix, et les cris des femmes la
convainquirent qu’on se battait; elle crut même entendre le cliquetis
des épées. L’image de Théodore mourant par la main du marquis se
présenta alors à son imagination, et les frayeurs de l’incertitude lui
devinrent bientôt insupportables: elle fit un effort désespéré pour
enfoncer la porte, et appela encore au secours; mais ses mains
tremblantes n’en eurent pas la force, et chaque personne de la maison
paraissait trop occupée pour faire attention à elle. Un cri aigu frappa
dans le moment ses oreilles, et au milieu du tumulte qui suivit elle
distingua clairement de profonds gémissemens. Cette confirmation de ses
craintes la priva entièrement de son reste de force, et elle tomba
presque sans vie dans une chaise près de la porte. Le bruit cessa
graduellement jusqu’à ce que tout fut tranquille, mais personne ne
revint vers elle. Peu après, elle entendit quelques voix dans la cour,
mais elle n’eut pas la force de traverser la chambre pour faire même les
questions qu’elle aurait voulu savoir, et qu’elle craignait néanmoins de
voir résoudre.
Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvrit, et l’hôtesse parut avec un
visage pâle comme la mort. «Pour l’amour de dieu, dit Adeline, dites-moi
ce qui est arrivé!»
«Est-il blessé? est-il tué?»
«Il n’est pas mort, mademoiselle, mais.....--Il se meurt
donc?--dites-moi où il est!--laissez-moi aller.»
«--Arrêtez, mademoiselle, s’écria l’hôtesse; il faut que vous restiez
ici; j’ai seulement besoin de prendre de l’esprit de corne de cerf dans
cette armoire.»
Adeline essaya de s’échapper par la porte; mais l’hôtesse la poussa, la
ferma sur elle, et descendit.
La détresse d’Adeline devint pour lors insupportable: elle s’assit sans
mouvement, et sachant à peine si elle existait, jusqu’à ce qu’elle fut
tirée de sa léthargie par le bruit de quelques personnes qui marchaient
près de la porte, que l’on ouvrit de nouveau; et trois hommes, qu’elle
reconnut pour être les domestiques du marquis, entrèrent. Elle eut assez
de présence d’esprit pour leur faire les mêmes questions qu’elle avait
faites à l’hôtesse; mais ils lui dirent seulement qu’il fallait qu’elle
vînt avec eux, et qu’il y avait une chaise de poste à la porte. Elle
répéta néanmoins ses mêmes questions. «Dites-moi s’il vit encore!»
s’écria-t-elle.--«Oui, mademoiselle, il vit; mais il est terriblement
blessé, et le chirurgien vient d’arriver.» En parlant ainsi ils
l’entraînèrent dans le passage; et, sans faire attention à ses prières
et à ses supplications pour savoir où on la menait, ils étaient parvenus
au bas de l’escalier lorsque ses cris attirèrent plusieurs personnes à
la porte. L’hôtesse raconta à ces gens-là que cette dame était femme
d’un gentilhomme qui venait d’arriver, et qui l’avait arrêtée dans sa
fuite avec son amant; relation qui fut confirmée par les domestiques du
marquis. «C’est le monsieur qui vient de se battre en duel, ajouta
l’hôtesse, et c’était par rapport à elle.»
Adeline, dédaignant en partie de faire attention à cette histoire
controuvée, et en partie poussée par le désir de savoir ce qui s’était
passé, se contenta de répéter ses questions; à quoi l’un des spectateurs
répliqua enfin que le monsieur était blessé. Les gens du marquis
auraient alors voulu la mettre dans la voiture, mais elle s’évanouit
dans leurs bras, et sa situation intéressa tellement l’humanité des
spectateurs, que, quoiqu’ils crussent ce qu’on leur avait dit, ils
s’opposèrent aux efforts faits pour la mettre ainsi sans connaissance
dans la voiture.
On la porta à la fin dans une chambre, et les remèdes convenables ne
tardèrent pas à lui faire reprendre l’usage de ses sens. Là, elle fit
tant d’instances pour avoir une explication de ce qui était arrivé, que
l’hôtesse lui raconta plusieurs particularités de l’affaire qui avait eu
lieu. «Quand le jeune homme qui était malade, madame, entendit vos cris,
il devint furieux, à ce qu’on a dit, et rien ne put l’apaiser. Le
marquis, car on dit que c’est un marquis, mais vous le savez mieux que
moi, était alors dans le salon avec mon mari et moi: quand il entendit
du bruit, il descendit pour voir ce que c’était; et quand il fut dans
la chambre où était le capitaine, il le trouva aux prises avec le
sergent. Alors le capitaine devint plus furieux que jamais; et,
quoiqu’il fût sans épée et qu’il eût un fer à une jambe, il trouva le
moyen de tirer du fourreau le sabre du sergent, et de se jeter
immédiatement sur le marquis, qu’il blessa dangereusement; après quoi il
fut saisi.--C’est donc le marquis qui est blessé, dit Adeline; l’autre
individu n’a rien?»
«--Non, rien du tout, répliqua l’hôtesse; mais il lui en cuira dans peu,
car le marquis jure qu’il fera son affaire.» Adeline oublia pour un
moment tous ses malheurs et tous ses dangers, en reconnaissance de ce
que Théodore avait ainsi échappé. Elle continuait de s’informer plus au
long de toutes les particularités, lorsque les domestiques du marquis
entrèrent dans la chambre, et lui signifièrent qu’ils ne pouvaient
attendre plus long-temps. Adeline, sentant alors tous les maux dont elle
était menacée, s’efforça de gagner la compassion de l’hôtesse, qui était
néanmoins persuadée, ou au moins qui affectait de l’être, de la vérité
de l’histoire faite par le marquis, et qui fut conséquemment insensible
à tout ce qu’elle put dire. Elle s’adressa encore, mais en vain, aux
domestiques; ils ne voulurent ni lui permettre de rester plus long-temps
dans l’auberge, ni l’informer de l’endroit où ils la conduisaient; mais
ils la précipitèrent dans une chaise de poste, en présence de plusieurs
personnes, déjà prévenues contre elle par les assertions injurieuses de
l’hôtesse: les conducteurs montèrent alors à cheval, et toute la
compagnie fut bientôt hors du village.
Ainsi se termina une aventure qui offrait à Adeline, non-seulement une
perspective de sûreté, mais même de honneur; aventure qui l’avait plus
étroitement liée à Théodore, et lui avait donné de plus grandes preuves
qu’il était digne de son amour; mais qui lui avait en même temps fait
éprouver les plus cruels contre-temps, causés par l’emprisonnement de
son généreux amant, et qui les avait tous deux mis au pouvoir d’un rival
irrité par les délais, le mépris et l’opposition.