CHAPITRE V.

Le point du jour commençait à blanchir les nuages, lorsque les voyageurs

s’arrêtèrent à une petite ville, pour changer de chevaux. Théodore

supplia Adeline de descendre pour se rafraîchir. Elle y consentit avec

peine; mais les gens de l’auberge n’étaient pas encore levés, et il se

passa quelque temps avant que le postillon, en heurtant et en criant,

vînt à bout de les éveiller.

Après avoir pris de légers rafraîchissemens, Théodore et Adeline

regagnèrent la voiture. Théodore s’abstenait, par délicatesse, de

remettre pour le moment la conversation sur le seul objet qui pouvait

l’intéresser. Après avoir montré quelques beautés du paysage sur la

route, et fait d’autres efforts pour soutenir la conversation, il

retomba dans le silence. Son âme, quoique toujours agitée, était alors

délivrée de l’appréhension qui l’avait long-temps accablée. Au premier

regard qu’il reporta sur Adeline, ses charmes firent une profonde

impression sur son âme: il y avait dans sa beauté un sentiment que le

cœur de Théodore avait reconnu d’abord, et dont elle avait ensuite

confirmé les effets par ses manières et sa conversation.

La connaissance de l’abandon où elle était réduite, et des dangers qui

l’environnaient, avait éveillé dans le cœur de Théodore la plus tendre

pitié, avait aidé l’admiration à se changer en amour. On ne peut

s’imaginer le tourment qu’il éprouva quand il fut forcé de la laisser

exposée à ces dangers, sans qu’il lui fût possible de l’en avertir.

Pendant son séjour au régiment, son âme fut constamment en proie à des

terreurs qu’il ne se sentait en état de combattre qu’en revenant dans le

voisinage de l’abbaye, où il pourrait être promptement informé des

projets du marquis, et à portée de seconder Adeline de son assistance.

Il ne pouvait demander un congé, sans dévoiler son secret dans le lieu

où il craignait le plus d’en donner connaissance. Enfin, par une

témérité généreuse qui, tout en bravant la loi, était pourtant inspirée

par la vertu, il quitta secrètement son corps. Il avait observé la

tactique du marquis, avec une anxiété tremblante, jusqu’au soir qui

devait décider du sort d’Adeline. Il excita toutes ses facultés pour

agir, et se plongea dans un flux et reflux d’espérance et de

crainte,--d’attente et d’horreur.

Jamais, si ce n’est alors, il n’avait osé la croire hors de danger. La

distance du château à laquelle ils étaient parvenus, sans se voir

poursuivis de personne, mettait le comble à son espoir. Il était

impossible qu’il fût assis à côté de sa chère Adeline, qu’il reçût les

assurances de sa gratitude et de son estime, sans espérer un tendre

retour. Il se félicitait d’être son libérateur, et lui peignait d’avance

les scènes de bonheur qui l’attendaient, lorsqu’elle serait sous la

protection de sa famille. Les nuances de la souffrance et de

l’appréhension disparaissaient de son âme, et la laissaient tout entière

aux rayons de la joie. Lorsqu’une ombre de crainte y revenait parfois,

ou lorsqu’il se rappelait avec douleur dans quelles circonstances il

avait abandonné son régiment établi sur la frontière, et dans un temps

de guerre, il regardait Adeline; et ses traits charmans, par une prompte

magie, faisaient rayonner la paix sur son cœur.

Mais Adeline avait un sujet d’anxiété dont Théodore était exempt; la

perspective de son avenir était enveloppée de doute et d’obscurité. Elle

allait encore solliciter les secours de personnes étrangères,--s’exposer

encore à l’incertitude de leurs bontés; elle se voyait réduite aux

désagrémens de la dépendance, ou à la difficulté de gagner une

subsistance précaire: ces anticipations altéraient la joie que lui

donnaient son évasion et l’attachement que les procédés et l’aveu de

Théodore avaient manifesté. La délicatesse de sa conduite, en évitant de

tirer avantage de la situation où elle était pour lui parler d’amour,

augmentait son estime et flattait sa fierté.

Adeline était plongée dans des réflexions de ce genre, quand le

postillon arrêta la voiture; et montrant une partie de la route qui

descendait sur le flanc d’une colline, il dit qu’ils étaient poursuivis

par plusieurs cavaliers. Théodore lui ordonna d’avancer avec toute la

célérité possible, et de se jeter hors de la grande route, dans le

premier chemin obscur qui se présenterait. Le postillon fit claquer son

fouet, et partit comme s’il y allait de sa vie. Cependant Théodore

tâchait de ranimer Adeline; elle succombait à sa terreur, et croyait que

si une fois elle échappait au marquis, elle n’aurait plus rien à

redouter du sort.

Ils entrèrent sur-le-champ dans un chemin bordé de haies et d’arbres

élevés. Théodore regarda encore par la portière, mais les branches

l’empêchèrent de voir assez loin pour s’assurer si l’on continuait de

les poursuivre. Adeline tâchait de dissimuler son agitation. «Cette

route, dit Théodore, nous conduira certainement à une ville ou à un

village, et alors nous n’avons plus rien à craindre; car, si mon bras ne

suffit pas pour vous défendre contre les gens qui nous poursuivent, je

ne doute point que je ne parvienne à intéresser en votre faveur

quelques-uns des habitans.»

Adeline parut rassurée par l’espoir que lui donnait cette réflexion.

Théodore regarda de nouveau derrière la voiture; mais les détours du

chemin bornaient ses regards, et le bruit des roues l’empêchait de rien

entendre. Il dit enfin au postillon d’arrêter; et ayant écouté

attentivement, sans s’apercevoir d’aucun bruit de chevaux, il commença

d’espérer qu’ils étaient hors de danger. «Savez-vous où mène ce chemin?»

dit-il. Le postillon répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il voyait, à

travers les arbres, des maisons à quelque distance, et que probablement

cette route y conduisait. Ce fut pour Théodore une bien bonne annonce;

il regarda en dehors, et aperçut les maisons. Le postillon avança. «Ne

craignez rien, mon adorable Adeline, dit Théodore, vous êtes en sûreté;

je ne vous abandonnerai qu’avec la vie.» Adeline soupira, non pas pour

elle seule, mais pour le danger que pouvait courir Théodore.

Ils avaient continué de marcher ainsi pendant près d’une demi-heure,

lorsqu’ils arrivèrent à un petit village. Bientôt après ils descendirent

à une auberge, la meilleure de l’endroit. Théodore, en aidant Adeline à

descendre de la chaise, la conjura encore de dissiper ses craintes, et

lui parla avec une tendresse à laquelle elle ne put répondre que par un

sourire qui cachait mal son inquiétude. Après avoir commandé des

rafraîchissemens, il sortit pour parler à l’aubergiste; mais à peine

avait-il quitté la chambre qu’Adeline vit entrer dans la cour une troupe

de cavaliers: elle ne douta plus que ce ne fussent les personnes qu’ils

avaient voulu éviter. Deux d’entre eux seulement avaient le visage

tourné de son côté; mais elle crut que la figure de l’un des autres

ressemblait assez à celle du marquis.

Elle fut glacée d’effroi; sa raison l’abandonna pour quelques instans.

Son premier mouvement fut de vouloir se cacher; mais pendant qu’elle en

cherchait les moyens, l’un des cavaliers leva les yeux sur la fenêtre

près de laquelle elle était: il parla à ses compagnons, et ils entrèrent

ensemble dans l’auberge. Adeline ne pouvait sortir de la chambre sans

être aperçue; seule et sans secours, il lui était presque aussi

dangereux d’y rester. Elle parcourait la chambre dans une transe

mortelle, tantôt appelant tout bas Théodore, tantôt s’étonnant de ce

qu’il ne revenait pas. Par momens, sa souffrance était inexprimable.

Soudain un bruit tumultueux de voix s’éleva dans une partie éloignée de

l’auberge, et elle distingua bientôt les paroles des gens qui se

disputaient. «Je vous arrête, dit l’un d’eux, et vous ne sortirez d’ici

que sous bonne et sûre garde.»

Le moment d’après, Adeline entendit la voix de Théodore qui répliquait:

«Je ne prétends point résister aux ordres supérieurs, dit-il, et je vous

donne ma parole d’honneur de ne point m’en aller sans vous: mais ne

m’empêchez pas de retourner dans cette chambre; j’y ai un ami à qui je

veux dire un mot.» Ils se refusèrent d’abord à cette demande, ne la

regardant que comme un prétexte pour avoir l’occasion de s’évader; mais,

après beaucoup d’altercations et d’instances, ils y consentirent. Il

s’élança vers la chambre où était demeurée Adeline. Un sergent et un

caporal le suivirent jusqu’à la porte, et leurs deux fusiliers passèrent

dans la cour de l’auberge, pour observer les fenêtres de l’appartement.

Il ouvrit la porte d’une main empressée; mais Adeline ne se hâta pas de

venir à sa rencontre, car elle s’était presque évanouie au commencement

de la rixe. Théodore appela fortement au secours, et la maîtresse de

l’auberge parut bientôt avec sa boîte aux remèdes: ils furent inutiles.

Adeline demeura insensible, et ne donnait des signes d’existence que par

sa respiration. Le tourment de Théodore fut en même temps augmenté par

la présence des gardes, qui, riant de la découverte de son ami prétendu,

déclarèrent qu’ils ne pouvaient attendre davantage. Aussitôt ils

voulurent l’arracher d’auprès du corps inanimé d’Adeline, sur laquelle

il était penché dans une angoisse indicible; mais, se retournant en

fureur, il tira son épée, et jura qu’aucune puissance au monde ne le

forcerait de sortir que la jeune personne n’eût repris connaissance.

Les gardes, irrités par l’action et l’air déterminé de Théodore,

s’avancèrent pour le saisir; mais il présenta la pointe de son épée, et

leur défendit d’approcher. L’un d’eux tira aussitôt son sabre. Théodore

se tint en garde, mais sans avancer. «Je demande seulement à rester ici

jusqu’à ce que cette dame soit revenue à elle, dit-il; vous voyez

l’alternative.» L’homme, déjà courroucé par la résistance de Théodore,

prit la dernière partie de son discours pour une menace, et résolut de

ne pas céder. Il s’avança; et, pendant que son camarade appelait les

soldats qui étaient dans la cour, Théodore le blessa légèrement à

l’épaule, et reçut lui-même un coup de sabre sur la tête.

Le sang jaillit à grands flots de la blessure. Théodore chancelle, et

tombe dans un fauteuil au même instant où le reste de la bande entrait

dans la chambre, et où Adeline rouvrait les yeux pour le voir couvert de

sang et pâle comme la mort. Elle s’écria: «Ils l’ont tué!» et elle

retomba sur son siége. Au son de sa voix, il leva la tête, et lui tendit

la main en souriant. «Je ne suis pas beaucoup blessé, dit-il d’une voix

faible, et je serai bientôt guéri, si vous l’êtes vous-même.» Elle

courut à lui, et lui tendit la main. «Ne peut-on avoir un chirurgien,

dit-elle avec un regard douloureux?»--Ne vous alarmez point, dit

Théodore, je ne suis pas si mal que vous l’imaginez.» La chambre se

remplit alors d’une foule de gens que le bruit de la rixe avait

rassemblés: dans le nombre était un homme qui faisait dans le village le

métier de médecin, de chirurgien et d’apothicaire; il était venu pour

porter du secours à Théodore.

Après avoir examiné la plaie, il s’abstint de dire son avis, mais il

ordonna qu’on mît le malade au lit sur-le-champ. Les gardes s’y

opposèrent, en alléguant qu’il était de leur devoir de le conduire au

régiment. «Cela ne se peut pas sans un grand danger pour sa vie, reprit

le docteur, et......»

«Oh! il s’agit bien de sa vie, dit le sergent! Il faut que nous fassions

notre devoir.» Adeline, qui jusqu’alors était demeurée dans une anxiété

tremblante, ne put garder le silence plus long-temps. «Puisque le

chirurgien, dit-elle, est d’avis que le blessé ne peut pas être

transporté dans cet état sans mettre sa vie en péril, vous devez songer

que, s’il meurt, la vôtre pourra bien en répondre.»

«Oui, dit le chirurgien qui n’était pas disposé à lâcher son malade: je

déclare, en présence de témoins, qu’il n’est pas en état d’être

transporté; vous ferez donc bien de prendre garde aux conséquences. Il a

reçu une blessure très-dangereuse, qui exige le plus soigneux

traitement, et le succès est même fort douteux; mais, s’il voyage, la

fièvre pourra survenir, et alors la plaie serait mortelle.» Théodore

écouta cette décision avec tranquillité; mais Adeline cachait mal

l’angoisse de son cœur: elle recueillit tout son courage pour retenir

les larmes qui gonflaient ses yeux; et, malgré l’envie qu’elle avait

d’intéresser l’humanité des gardes, ou de leur inspirer des craintes sur

leur malheureux prisonnier, elle n’osait hasarder l’expression de ses

sentimens.

Elle fut soulagée de ce combat intérieur par la pitié des gens dont la

chambre était remplie, et qui, prenant hautement le parti de Théodore,

déclarèrent que les gardes seraient coupables de meurtre s’ils

l’emmenaient. «Eh mais! il faut toujours qu’il meure, dit le sergent,

pour avoir quitté son poste, et avoir tiré l’épée contre moi lorsque

j’exécutais mes ordres.» Une faiblesse subite s’empara du cœur

d’Adeline; elle s’appuya contre le fauteuil de Théodore, qui, pour un

moment, cessa de songer à lui-même pour ne s’inquiéter que d’elle. Il la

soutint avec son bras; et, s’efforçant de sourire, lui dit d’un ton si

faible qu’à peine pouvait-elle l’entendre: «On veut me noircir; mais,

lorsque l’affaire sera approfondie, elle s’arrangera sans aucune suite

sérieuse.»

Adeline sentit que ces mots n’étaient prononcés que pour la rassurer;

elle n’y ajouta donc pas beaucoup de foi, bien que Théodore continuât de

lui répéter des assurances du même genre. Cependant le peuple, dont la

compassion avait été graduellement émue par la dureté du sergent,

joignait alors l’indignation à la pitié, en considérant avec quelle

barbarie on lui annonçait une punition qui paraissait inévitable.

Bientôt la fureur devint si grande, que, d’une part, dans la crainte de

suites plus sérieuses, et de l’autre dans un mouvement de honte

occasioné par le reproche de cruauté, le sergent accorda qu’on le

mettrait au lit jusqu’à ce que son commandant lui eût donné de nouveaux

ordres. La joie d’Adeline surmonta pour un instant le sentiment de ses

malheurs et de sa situation.

Elle attendit dans une chambre voisine l’avis du chirurgien, qui

s’occupait d’examiner la blessure. Quoiqu’en toute autre circonstance

cet accident l’eût profondément affligée, elle en était alors d’autant

plus pénétrée, qu’elle s’en regardait comme la cause. A peine osait-elle

s’arrêter à cette affreuse assertion, que, si Théodore se rétablissait,

il serait puni de mort; mais elle s’efforçait de croire que ce n’était

qu’une cruelle exagération de la part de son adversaire.

Le danger présent de Théodore, réuni à toutes les autres circonstances

qui l’accompagnaient, éveilla toute sa tendresse, et lui découvrit à

elle-même le véritable état de ses affections. Les grâces, la figure

noble et spirituelle, et les manières engageantes qu’elle avait d’abord

admirées dans Théodore, avaient pris ensuite un nouvel intérêt par la

force des pensées et l’élégance des sentimens déployés dans sa

conversation. Ses procédés, depuis son évasion, lui avaient inspiré la

plus vive reconnaissance; et le danger qu’il venait d’affronter pour

elle transformait son attachement en amour. Son cœur était à découvert;

et, pour la première fois, elle y voyait ses véritables émotions.

Le chirurgien passa enfin de la chambre de Théodore dans celle où

Adeline l’attendait pour lui parler. Elle lui demanda comment allait la

blessure.--«Vous êtes la parente du malade, à ce que je présume, madame;

sa sœur peut-être?» Adeline fut fâchée et embarrassée de la question;

et, sans y répondre, elle répéta la sienne, «Peut-être lui tenez-vous de

plus près, poursuivit le chirurgien, n’ayant pas l’air non plus de faire

attention à sa demande; vous êtes peut-être sa femme.» Adeline rougit;

elle allait répondre, mais il continua son discours. «L’intérêt que vous

prenez à sa santé est au surplus bien flatteur; et je me mettrais

volontiers à sa place si j’étais sûr d’obtenir une aussi tendre

compassion d’une aussi charmante personne.» A ces mots il salua jusqu’à

terre. Adeline, prenant un air réservé, lui dit: «A présent, monsieur,

que votre compliment est terminé, vous aurez peut-être égard à ma

question; je vous ai demandé comment vous aviez laissé votre malade.»

«--C’est là, madame, une question à laquelle il est peut-être

très-difficile de répondre, et c’est toujours une fonction bien

désagréable que d’annoncer de mauvaises nouvelles.... Je crains qu’il ne

meure.» Le chirurgien ouvrit sa tabatière, et la présenta à Adeline.

«Qu’il ne meure! s’écria-t-elle d’une faible voix; qu’il ne meure!»

«--Ne vous alarmez pas, madame, reprit le chirurgien en la voyant pâlir;

ne vous alarmez pas. Il est possible que le coup n’ait pas été

jusqu’au.... (il hésita), et, dans ce cas, le.. (hésitant encore) n’est

pas attaqué; et, si cela est, les membranes intérieures du cerveau ne

sont pas offensées: dans ce cas-là, l’inflammation pourra bien ne pas

gagner la plaie, et le malade pourra bien en réchapper. Mais, d’un autre

côté, si.....»

«--Je vous supplie de parler clairement, interrompit Adeline, et de ne

pas vous jouer de ma douleur. Le croyez-vous effectivement en danger?»

«--En danger, madame! s’écria le chirurgien, en danger! Oui,

certainement; et dans un grand danger encore.» A ces mots il sortit

d’un air chagrin et mécontent. Adeline resta quelques momens dans la

chambre, en proie à un excès de tristesse qu’elle ne se sentait pas en

état de contraindre. Essuyant ses larmes et tâchant de composer son

visage, elle sortit, et dit à un garçon d’aller lui chercher la

maîtresse de l’auberge. Après l’avoir vainement attendue quelque temps,

elle sonna, et lui envoya un second message plus pressant. L’hôtesse ne

paraissait point encore; à la fin, Adeline descendit au rez-de-chaussée,

où elle la trouva environnée d’une foule de monde, et racontant d’une

voix forte, et avec beaucoup de gesticulations, les particularités de la

dernière aventure. A la vue d’Adeline, elle s’écria: «Oh! voici

mademoiselle elle-même!» Sur-le-champ tous les regards de l’assemblée

furent tournés sur elle. Adeline, que la foule empêchait d’approcher de

l’hôtesse, lui fit signe, et allait se retirer; mais cette femme,

empressée de continuer son histoire, ne fit point d’attention à ce

signal. Adeline ne voulait pas l’appeler tout haut, de peur d’être

remarquée par la foule; et ce fut en vain qu’elle tâcha de rencontrer

ses regards: ils se portaient de toutes parts, excepté sur elle.

«Assurément ce serait une grande pitié, dit l’hôtesse, s’il allait être

fusillé; c’est un si bel homme! Mais on dit que, s’il s’en réchappe, il

le sera certainement. Le pauvre garçon! Mais, selon toute apparence, il

n’en sera rien; car le docteur dit qu’il ne sortira pas en vie de cette

maison.» Adeline pria un homme qui était auprès d’elle, de dire à

l’hôtesse qu’elle désirait lui parler, et elle se retira.

A peu près au bout de dix minutes l’hôtesse parut. «Hélas! mademoiselle,

dit-elle, votre frère est dans un triste état; on craint bien qu’il ne

s’en tire pas.» Adeline demanda s’il n’y avait pas dans la ville une

autre personne de l’art que le chirurgien qu’elle avait déjà vu. «Mon

Dieu! madame, l’air est ici fort sain, nous n’avons guère besoin des

gens de la médecine; jamais il ne nous était arrivé un pareil accident.

Il y a dix ans ou environ que le docteur demeure ici; mais son métier

n’y est pas en grande faveur, et je crois qu’il n’est pas trop bien

dans ses affaires. Nous avons bien assez d’un de ces messieurs-là.»

Adeline l’interrompit pour lui faire quelques questions au sujet de

Théodore que l’hôtesse avait accompagné dans sa chambre. Elle s’informa

comment il avait supporté le premier appareil, et s’il avait eu l’air

soulagé après l’opération; à quoi l’hôtesse ne fit aucune réponse

satisfaisante. Elle demanda s’il y avait quelque autre chirurgien dans

le voisinage; on lui répondit que non.

La détresse peinte sur le visage d’Adeline parut exciter la compassion

de l’hôtesse; elle tâcha de la consoler du mieux qu’il lui fut possible.

Elle lui conseilla de faire avertir ses amis, et offrit de lui procurer

un exprès. Adeline soupira, et dit que cela n’était pas nécessaire. «Je

ne sais pas, mademoiselle, ce que vous entendez par nécessaire, continua

l’hôtesse; pour moi, je trouve qu’il me serait bien cruel de mourir chez

des étrangers, sans parens auprès de moi; et je crois que ce pauvre

monsieur pense de même: et puis, s’il vient à mourir, qui est-ce qui

paiera son enterrement?» Adeline la pria de cesser; et, désirant qu’on

ne négligeât aucune attention, elle lui promit une récompense pour ses

peines. Elle dit qu’on lui apportât sur-le-champ une plume et de

l’encre.--«Oui, sûrement, mademoiselle, c’est le meilleur parti; vos

amis ne vous pardonneraient jamais de ne les avoir pas prévenus; je sais

cela par expérience. Pour ce qui est d’avoir soin de lui, il aura tout

ce qui se trouve dans la maison; et je vous garantis qu’il n’y eut

jamais de meilleure auberge dans le canton, quoique la ville ne soit pas

des plus fortes.» Adeline fut obligée de demander de nouveau une plume

et de l’encre, avant que la bavarde hôtesse sortît de la chambre.

L’idée d’envoyer chercher les amis de Théodore ne s’était pas présentée

à son esprit dans le désordre des dernières scènes, et elle fut alors un

peu rassurée par la perspective de consolation que cette pensée lui

offrait pour lui. Lorsqu’on eut apporté la plume et l’encre, elle

écrivit à Théodore le billet suivant:

«Dans votre situation présente, vous avez besoin de tous les secours

qu’on peut vous procurer; et certainement il n’y a point, dans les

maladies, de cordial plus efficace que la présence d’un ami.

Permettez-moi donc d’informer vos parens de votre état; ce sera pour moi

une satisfaction, et, j’en suis sûre, une consolation pour vous.»

Peu de temps après avoir envoyé le billet, elle reçut un message de

Théodore, par lequel il demandait très-respectueusement, mais avec

beaucoup d’instance, à la voir pendant quelques minutes. Elle se rendit

aussitôt à sa chambre. Ses mortelles appréhensions furent confirmées par

la langueur répandue sur son visage; elle succomba presque à son

saisissement, et aux efforts qu’elle fit pour dissimuler son émotion.

«Je vous remercie de votre bonté, dit-il en lui tendant sa main.» Elle

la reçut; s’asseyant à côté du lit, elle versa un déluge de pleurs.

Quand son agitation se fut un peu calmée, ôtant son mouchoir de ses

yeux, elle regarda Théodore; un sourire du plus tendre amour exprima le

vif intérêt qu’il prenait à sa destinée, et porta dans son cœur une

consolation passagère.

«Pardonnez cette faiblesse, dit-elle; depuis long-temps mon âme a été si

diversement agitée...» Théodore l’interrompit. «--Ces larmes sont bien

chères à mon cœur. Mais, pour moi-même, tâchez de vous rassurer: je ne

doute point que je ne sois bientôt hors d’affaire. Le chirurgien....»

«Je n’aime point cet homme, dit Adeline; mais dites-moi comment vous

vous trouvez vous-même.» Il l’assura qu’il se sentait alors beaucoup

mieux qu’il n’avait encore été; et, lui parlant de son tendre billet, il

passa au motif qui lui avait fait demander à la voir. «Mes parens,

dit-il, résident fort loin d’ici, et je suis bien sûr que leur affection

pour moi est telle, que, s’ils étaient informés de mon état, aucune

considération ne pourrait les empêcher de voler à mon secours; mais,

avant qu’ils fussent arrivés, leur présence deviendrait probablement

inutile. Adeline le regarda avec intérêt. «Je serai sûrement rétabli,

poursuivit-il en souriant, avant qu’une lettre leur fût parvenue; ce

serait donc leur causer une peine et un voyage superflus. Pour votre

tranquillité, Adeline, je voudrais qu’ils fussent ici; mais peu de

jours suffiront pour nous éclairer sur les suites de ma blessure.

Attendons au moins jusqu’alors, et nous prendrons conseil des

circonstances.»

Adeline n’insista pas sur ce point, et revint à un objet d’un intérêt

beaucoup plus pressant. «Je désirerais, dit-elle, que vous eussiez un

plus habile chirurgien. Vous connaissez mieux que moi la géographie de

la province; sommes-nous voisins de quelque ville où l’on puisse

consulter une autre personne?»

«--Je ne crois pas, dit-il, et cela n’en vaut pas la peine; car ma

blessure est si peu considérable, qu’il ne faut qu’une légère portion de

savoir pour la guérir. Mais pourquoi, ma chère Adeline, vous abandonner

à ces inquiétudes? Pourquoi vous laisser troubler par ce penchant à

prévoir le malheur? Je suis tenté, peut-être est-ce présomption, de

l’attribuer à votre attachement; et permettez-moi de vous assurer qu’en

excitant par-là ma reconnaissance, vous ajoutez encore à ma tendre

estime. O Adeline! puisque vous désirez mon prompt rétablissement, que

je vous voie donc tranquille: tant que je vous croirai malheureuse, je

ne pourrai me bien porter.» Elle l’assura qu’elle s’efforcerait de se

calmer; et, craignant qu’une plus longue conversation ne lui devînt

nuisible, elle le laissa reposer.

En traversant la galerie, elle rencontra l’hôtesse. Le peu de mots

qu’Adeline avait dits à cette femme avaient fait sur elle l’effet d’un

talisman, avaient transformé la négligence et l’impertinence en une

politesse officieuse: elle venait demander si le monsieur du premier

avait tout ce qu’il désirait. «--Je lui ai trouvé une garde,

mademoiselle, pour le veiller, et j’ose dire qu’elle s’en acquittera

bien; mais j’y aurai l’œil, car je ne pourrai m’empêcher d’aller

quelquefois le servir moi-même. Pauvre jeune homme! comme il prend son

mal en patience! on ne s’imaginerait pas qu’il est à la veille de

mourir; et pourtant le docteur le lui a dit à lui-même, ou du moins à

peu près.» Adeline fut extrêmement fâchée de cette imprudente conduite

du chirurgien, et congédia l’hôtesse après avoir commandé un léger

dîner.

Sur le soir le chirurgien fit une seconde visite; et après avoir passé

quelque temps avec son malade, il retourna au salon, comme Adeline le

lui avait recommandé, pour lui rendre compte de son état. Il répondit

aux questions d’Adeline avec beaucoup de gravité. «Il m’est impossible,

madame, de vous rien dire de positif pour le moment; mais j’ai mes

raisons pour tenir à l’opinion dont je vous ai fait part ce matin: et

certes, je ne suis pas homme à établir mes opinions sur de légers

fondemens. Je veux vous en donner un exemple frappant.

»Il n’y a pas quinze jours que je fus appelé pour voir un malade à

quelques lieues d’ici. J’étais absent lorsque l’exprès arriva. Le cas

était pressant; et, avant que je parusse, on avait consulté un autre

médecin. Il avait ordonné des remèdes qui avaient, en apparence, soulagé

le malade. Lorsque je me présentai, ses amis se félicitaient des progrès

de sa guérison, et ils étaient tous d’accord avec le médecin qu’il était

absolument hors d’affaire. Soyez sûrs, leur dis-je, que vous vous

trompez; ces remèdes ne peuvent lui avoir fait du bien: le malade est

dans le plus grand danger. Le malade soupira; mais mon confrère

continua d’assurer que les remèdes qu’il avait ordonnés étaient

non-seulement certains, mais encore très-prompts, puisqu’ils avaient

déjà produit de bons effets. Là-dessus, la patience m’échappa; et

persistant dans mon avis, que ces effets étaient trompeurs et le malade

sans ressource, j’assurai ce dernier que sa vie était dans le plus grand

péril. Je ne suis pas de ces gens, madame, qui amusent leurs malades

jusqu’aux derniers momens; mais vous allez apprendre le résultat.

»Mon confrère était, j’imagine, furieux de la fermeté de ma

contradiction; il prit un air très-courroucé qui ne m’affecta pas le

moins du monde; et, se tournant vers le malade, il le pria de décider à

quel sentiment il voulait s’en tenir, attendu qu’il refusait d’opérer

avec moi. Le malade me fit l’honneur, poursuivit le chirurgien avec un

sourire de satisfaction et en caressant son jabot, d’avoir de moi une

opinion meilleure peut-être que je ne le méritais, car il congédia

sur-le-champ mon contradicteur. Je n’aurais jamais cru, dit-il, lorsque

le médecin sortait de la chambre, je n’aurais jamais cru qu’un homme

qui pratiquait depuis tant d’années fût d’une ignorance aussi profonde

dans son art.

»Je ne l’aurais pas imaginé non plus, lui dis-je.--Je suis étonné qu’il

n’ait pas pris garde au danger où je suis, reprit le malade.--Je n’en

suis pas moins étonné, répliquai-je.--J’étais décidé à faire tout ce que

je pourrais pour le malade, car c’était un homme d’esprit, comme vous

voyez, et je m’intéressais à lui. Je changeai donc les ordonnances, et

je fournis moi-même les remèdes; mais tout fut inutile, mon opinion se

vérifia, et il mourut avant le lendemain matin.»--Adeline, qui avait été

forcée d’écouter cette longue histoire, poussa un soupir à la

conclusion. «Je ne suis pas surpris de vous avoir affectée, dit le

chirurgien; l’exemple que je viens de vous citer est assurément bien

fait pour vous toucher. J’en fus si pénétré moi-même, qu’il se passa

quelque temps avant que je pusse me résoudre à en parler. Mais vous

conviendrez, madame, continua-t-il en baissant le ton et en s’inclinant

avec l’air de s’applaudir, que c’est là une preuve frappante de

l’infaillibilité de mon jugement.»

_L’infaillibilité_ de son jugement fit frissonner Adeline; elle ne dit

mot. «Ce fut une chose bien triste pour ce pauvre homme, reprit le

chirurgien.--Très-triste, en vérité, dit Adeline.--Je fus très-affecté

de l’événement, continua-t-il.--Je n’en doute pas, monsieur, dit

Adeline.»

«--Mais le temps dissipe les impressions les plus affligeantes.»

«--Vous m’avez dit, je crois, qu’il y a quinze jours que cela est

arrivé?»

«A peu près, répliqua le chirurgien sans faire semblant de comprendre

l’observation.--Et me permettez-vous, monsieur, de vous demander le nom

du médecin qui a été assez ignorant pour vous contredire?»

«--Sans doute, madame; il s’appelle Lafance.»

«--Il vit probablement dans l’obscurité dont il est digne, dit Adeline?»

«--Vraiment non, madame; il habite une ville assez considérable, à

environ quatre lieues d’ici; et nous fournit un exemple, entre tant

d’autres, de la fausseté des jugemens du public. Vous aurez peine à le

croire, mais je vous certifie le fait: c’est que cet homme a un grand

nombre de pratiques, tandis qu’on me laisse ici, où je suis vraiment

négligé et très-peu connu.»

Pendant ce récit, Adeline avait songé aux moyens de découvrir le nom du

médecin; car l’exemple cité par l’autre, de son _infaillibilité_ et de

l’_ignorance_ de son adversaire, avait complétement décidé l’opinion

d’Adeline sur tous les deux. Elle désira plus que jamais ôter Théodore

d’entre les mains du chirurgien; elle rêvait à la possibilité d’y

parvenir, lorsque celui-ci, avec sa suffisance ordinaire, lui en offrit

les moyens.

Elle lui fit encore quelques questions sur l’état de la plaie de

Théodore. Il lui dit que cela allait toujours de même, qu’il était

seulement survenu un peu de fièvre. «Mais j’ai ordonné qu’on fît du feu

dans la chambre, continua le chirurgien, et qu’on mît sur le lit

quelques couvertures de plus: je ne doute point que cela ne produise son

effet. En attendant, il faut avoir soin de ne lui donner aucun liquide,

excepté quelques potions cordiales que je lui enverrai. Il demandera

vraisemblablement qu’on lui donne à boire, mais il faut bien s’en

garder.»

«--Vous n’approuvez donc pas, dit Adeline, la méthode que j’ai entendu

citer quelquefois, qui est de laisser agir la nature en pareil cas?»

«--La nature, madame, poursuivit-il, la nature est le plus mauvais guide

du monde. J’adopte toujours une méthode contraire à ce qu’elle paraît

indiquer; car à quoi servirait l’art, s’il devait toujours suivre la

nature? Telle a été ma première opinion en entrant dans le monde, et je

ne m’en suis jamais départi. D’après ce que j’ai dit, vous apercevrez

sans doute, madame, que l’on peut s’en rapporter à mes opinions: ce

qu’elles ont été, elles le seront toujours; car mon âme n’est pas de ces

âmes frivoles qui se laissent affecter par les circonstances.»

Adeline était fatiguée de ce discours, et bien impatiente d’apprendre à

Théodore qu’elle avait découvert un médecin; mais le chirurgien ne

paraissait rien moins que disposé à la quitter; il s’étendait sur

différens sujets, et rapportait de nouveaux exemples de son étonnante

sagacité, lorsque le garçon vint l’avertir que quelqu’un demandait à le

voir. Il s’était néanmoins engagé dans une matière trop agréable pour se

résoudre à l’abandonner, et ce ne fut qu’après un second avertissement

qu’il fit sa révérence à Adeline, et sortit de la chambre. Dès qu’il fut

parti, elle écrivit un billet à Théodore, pour le conjurer de lui

permettre d’envoyer chercher le médecin.

Les manières ridicules du chirurgien avaient cependant donné à Théodore

une opinion très-défavorable de ses talens, et sa dernière ordonnance

l’avait si pleinement confirmée, qu’il consentit de bon cœur à consulter

une autre personne. Adeline demanda sur-le-champ un exprès; mais se

rappelant que la résidence du médecin était toujours un secret, elle

s’adressa à l’hôtesse qui, ne la sachant pas, ou prétendant l’ignorer,

ne lui donna aucun éclaircissement. Toutes les autres recherches qu’elle

fit furent également infructueuses, et elle passa quelques heures dans

une extrême souffrance, pendant lesquelles le mal de Théodore augmenta

plutôt que de diminuer.

Quand le souper fut sur table, elle demanda au garçon qui servait s’il

connaissait dans le voisinage un médecin appelé Lafance. «--Non pas dans

le voisinage, mais je connais le docteur Lafance de Chansy, car j’ai

demeuré dans sa ville.» Adeline prit d’autres informations, et reçut des

réponses très-satisfaisantes. Mais la ville était éloignée de quelques

lieues, et le délai que cette circonstance devait occasionner renouvela

ses alarmes; elle ordonna toutefois de faire partir un exprès

sur-le-champ; et, après avoir envoyé redemander des nouvelles de

Théodore, elle se retira dans sa chambre pour le reste de la nuit.

La fatigue qu’elle n’avait cessé d’éprouver depuis quatorze heures,

triompha de son anxiété, et ses esprits harassés succombèrent au

sommeil. Elle dormit jusque fort avant dans la matinée, et fut éveillée

par l’hôtesse qui venait l’avertir que Théodore était beaucoup plus mal,

et lui demander ce qu’il y avait à faire. Adeline, voyant que le médecin

n’était pas encore arrivé, se leva tout de suite, et s’empressa de

prendre de nouvelles informations sur Théodore. L’hôtesse lui apprit

qu’il avait passé une nuit très-agitée, qu’il s’était plaint d’avoir

trop chaud, et avait demandé qu’on éteignît le feu qui était dans sa

chambre; mais que la garde savait trop bien son devoir pour lui obéir,

et avait suivi ponctuellement les ordres du médecin.

Elle ajouta qu’il avait pris régulièrement les cordiaux; mais que,

malgré cela, son état avait continué d’empirer, et qu’à la fin il était

tombé dans le délire. Cependant, le garçon qu’on avait envoyé pour

chercher le médecin, était toujours absent.--«Et il n’y a rien

d’étonnant, continua l’hôtesse; faites seulement attention que le chemin

est fort mauvais, que le garçon est parti à la nuit noire, et qu’il a

huit lieues à faire. Mais, mademoiselle, vous auriez tout aussi bien

fait de vous en rapporter à notre docteur, car les gens de cette ville

n’en vont jamais chercher d’autre; et si vous voulez me permettre de

dire mon avis, il aurait mieux valu envoyer Jacques chez les amis du

jeune monsieur, que chez ce docteur étranger que personne ne connaît.»

Après avoir fait sur le compte de Théodore quelques autres questions qui

augmentèrent ses alarmes plutôt que de les diminuer, Adeline tâcha de

calmer ses esprits, et d’attendre patiemment l’arrivée du médecin. Elle

sentait alors plus que jamais l’abandon où elle était réduite, et le

danger de Théodore: elle désirait ardemment que ses amis pussent être

informés de sa situation; et ce vœu ne pouvait être rempli, car

Théodore, qui seul pouvait lui indiquer leur demeure, était privé de

connaissance.

Quand le chirurgien arriva et vit l’état de son malade, il n’exprima

aucune surprise; mais ayant fait quelques questions, et donné quelques

instructions générales, il descendit auprès d’Adeline. Après ses

complimens ordinaires, il prit tout-à-coup un air d’importance. «Je suis

fâché, madame, dit-il, d’être obligé d’annoncer de mauvaises nouvelles,

mais je désire que vous soyez préparée à l’événement qui, je le crains

fort, ne tardera pas à arriver.» Adeline entendit ce qu’il voulait dire;

et, quoiqu’elle n’eût jusqu’alors ajouté que peu de foi à son jugement,

elle ne put l’entendre parler du danger pressant de Théodore, sans céder

à l’influence de la terreur.

Elle le conjura de lui déclarer tout ce qu’il craignait. Il dit alors

qu’ainsi qu’il l’avait prévu, Théodore était beaucoup plus mal ce matin

que la nuit précédente; et que le mal ayant affecté le cerveau, il y

avait tout lieu de redouter qu’il ne devînt mortel au bout de quelques

heures. «Cela peut avoir les suites les plus fâcheuses, continua-t-il,

si l’inflammation se met dans la plaie; il y a bien peu d’apparence

qu’il s’en tire.»

Adeline écouta cet arrêt avec un calme d’effroi, et n’exprima sa douleur

ni par des paroles, ni par des larmes. «Ce jeune homme, madame, a sans

doute des parens; vous ferez bien de les instruire plutôt que plus tard

de sa situation. S’ils demeurent au loin, il est certainement trop tard;

mais il y a d’autres devoirs.... Vous vous trouvez mal, madame?»

Adeline fit un effort pour parler; mais ce fut en vain, et le chirurgien

demanda à grands cris un verre d’eau. Elle le but, et un profond soupir

qu’elle poussa parut un peu soulager son cœur oppressé; ensuite elle

fondit en larmes. Le chirurgien, voyant enfin qu’elle était mieux,

quoique pas assez bien pour écouter sa conversation, prit congé d’elle,

et promit de revenir dans une heure. Le médecin n’avait pas encore paru,

et Adeline l’attendait avec un mélange de crainte et d’inquiète

espérance.

Il arriva sur le midi. Ayant été informé de l’accident qui avait produit

la fièvre, et du traitement que le chirurgien y avait appliqué, il monta

dans la chambre de Théodore. Au bout d’un quart d’heure, il revint dans

celle où Adeline l’attendait. «Le jeune homme est toujours dans le

transport, dit-il; mais je lui ai ordonné un calmant.--Y a-t-il quelque

espoir, monsieur, lui demande Adeline? Oui, madame; assurément il y en

a: l’événement est encore douteux, mais quelques heures me mettront en

état de prononcer avec plus de certitude. En attendant, j’ai recommandé

de le laisser tranquille, et de lui permettre de boire à son gré de

certaines potions délayantes.»

A peine, sur la demande d’Adeline, avait-il indiqué un autre chirurgien

au lieu de celui qu’on avait employé jusqu’alors, que ce dernier entra.

A la vue du médecin, il jeta sur Adeline un regard mêlé de surprise et

de colère. Aussitôt elle se retira avec lui dans un autre appartement;

et là, elle le congédia avec une politesse à laquelle il ne daigna pas

répondre, et qu’assurément il ne méritait pas.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 14 / 19 题