Le point du jour commençait à blanchir les nuages, lorsque les voyageurs
s’arrêtèrent à une petite ville, pour changer de chevaux. Théodore
supplia Adeline de descendre pour se rafraîchir. Elle y consentit avec
peine; mais les gens de l’auberge n’étaient pas encore levés, et il se
passa quelque temps avant que le postillon, en heurtant et en criant,
vînt à bout de les éveiller.
Après avoir pris de légers rafraîchissemens, Théodore et Adeline
regagnèrent la voiture. Théodore s’abstenait, par délicatesse, de
remettre pour le moment la conversation sur le seul objet qui pouvait
l’intéresser. Après avoir montré quelques beautés du paysage sur la
route, et fait d’autres efforts pour soutenir la conversation, il
retomba dans le silence. Son âme, quoique toujours agitée, était alors
délivrée de l’appréhension qui l’avait long-temps accablée. Au premier
regard qu’il reporta sur Adeline, ses charmes firent une profonde
impression sur son âme: il y avait dans sa beauté un sentiment que le
cœur de Théodore avait reconnu d’abord, et dont elle avait ensuite
confirmé les effets par ses manières et sa conversation.
La connaissance de l’abandon où elle était réduite, et des dangers qui
l’environnaient, avait éveillé dans le cœur de Théodore la plus tendre
pitié, avait aidé l’admiration à se changer en amour. On ne peut
s’imaginer le tourment qu’il éprouva quand il fut forcé de la laisser
exposée à ces dangers, sans qu’il lui fût possible de l’en avertir.
Pendant son séjour au régiment, son âme fut constamment en proie à des
terreurs qu’il ne se sentait en état de combattre qu’en revenant dans le
voisinage de l’abbaye, où il pourrait être promptement informé des
projets du marquis, et à portée de seconder Adeline de son assistance.
Il ne pouvait demander un congé, sans dévoiler son secret dans le lieu
où il craignait le plus d’en donner connaissance. Enfin, par une
témérité généreuse qui, tout en bravant la loi, était pourtant inspirée
par la vertu, il quitta secrètement son corps. Il avait observé la
tactique du marquis, avec une anxiété tremblante, jusqu’au soir qui
devait décider du sort d’Adeline. Il excita toutes ses facultés pour
agir, et se plongea dans un flux et reflux d’espérance et de
crainte,--d’attente et d’horreur.
Jamais, si ce n’est alors, il n’avait osé la croire hors de danger. La
distance du château à laquelle ils étaient parvenus, sans se voir
poursuivis de personne, mettait le comble à son espoir. Il était
impossible qu’il fût assis à côté de sa chère Adeline, qu’il reçût les
assurances de sa gratitude et de son estime, sans espérer un tendre
retour. Il se félicitait d’être son libérateur, et lui peignait d’avance
les scènes de bonheur qui l’attendaient, lorsqu’elle serait sous la
protection de sa famille. Les nuances de la souffrance et de
l’appréhension disparaissaient de son âme, et la laissaient tout entière
aux rayons de la joie. Lorsqu’une ombre de crainte y revenait parfois,
ou lorsqu’il se rappelait avec douleur dans quelles circonstances il
avait abandonné son régiment établi sur la frontière, et dans un temps
de guerre, il regardait Adeline; et ses traits charmans, par une prompte
magie, faisaient rayonner la paix sur son cœur.
Mais Adeline avait un sujet d’anxiété dont Théodore était exempt; la
perspective de son avenir était enveloppée de doute et d’obscurité. Elle
allait encore solliciter les secours de personnes étrangères,--s’exposer
encore à l’incertitude de leurs bontés; elle se voyait réduite aux
désagrémens de la dépendance, ou à la difficulté de gagner une
subsistance précaire: ces anticipations altéraient la joie que lui
donnaient son évasion et l’attachement que les procédés et l’aveu de
Théodore avaient manifesté. La délicatesse de sa conduite, en évitant de
tirer avantage de la situation où elle était pour lui parler d’amour,
augmentait son estime et flattait sa fierté.
Adeline était plongée dans des réflexions de ce genre, quand le
postillon arrêta la voiture; et montrant une partie de la route qui
descendait sur le flanc d’une colline, il dit qu’ils étaient poursuivis
par plusieurs cavaliers. Théodore lui ordonna d’avancer avec toute la
célérité possible, et de se jeter hors de la grande route, dans le
premier chemin obscur qui se présenterait. Le postillon fit claquer son
fouet, et partit comme s’il y allait de sa vie. Cependant Théodore
tâchait de ranimer Adeline; elle succombait à sa terreur, et croyait que
si une fois elle échappait au marquis, elle n’aurait plus rien à
redouter du sort.
Ils entrèrent sur-le-champ dans un chemin bordé de haies et d’arbres
élevés. Théodore regarda encore par la portière, mais les branches
l’empêchèrent de voir assez loin pour s’assurer si l’on continuait de
les poursuivre. Adeline tâchait de dissimuler son agitation. «Cette
route, dit Théodore, nous conduira certainement à une ville ou à un
village, et alors nous n’avons plus rien à craindre; car, si mon bras ne
suffit pas pour vous défendre contre les gens qui nous poursuivent, je
ne doute point que je ne parvienne à intéresser en votre faveur
quelques-uns des habitans.»
Adeline parut rassurée par l’espoir que lui donnait cette réflexion.
Théodore regarda de nouveau derrière la voiture; mais les détours du
chemin bornaient ses regards, et le bruit des roues l’empêchait de rien
entendre. Il dit enfin au postillon d’arrêter; et ayant écouté
attentivement, sans s’apercevoir d’aucun bruit de chevaux, il commença
d’espérer qu’ils étaient hors de danger. «Savez-vous où mène ce chemin?»
dit-il. Le postillon répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il voyait, à
travers les arbres, des maisons à quelque distance, et que probablement
cette route y conduisait. Ce fut pour Théodore une bien bonne annonce;
il regarda en dehors, et aperçut les maisons. Le postillon avança. «Ne
craignez rien, mon adorable Adeline, dit Théodore, vous êtes en sûreté;
je ne vous abandonnerai qu’avec la vie.» Adeline soupira, non pas pour
elle seule, mais pour le danger que pouvait courir Théodore.
Ils avaient continué de marcher ainsi pendant près d’une demi-heure,
lorsqu’ils arrivèrent à un petit village. Bientôt après ils descendirent
à une auberge, la meilleure de l’endroit. Théodore, en aidant Adeline à
descendre de la chaise, la conjura encore de dissiper ses craintes, et
lui parla avec une tendresse à laquelle elle ne put répondre que par un
sourire qui cachait mal son inquiétude. Après avoir commandé des
rafraîchissemens, il sortit pour parler à l’aubergiste; mais à peine
avait-il quitté la chambre qu’Adeline vit entrer dans la cour une troupe
de cavaliers: elle ne douta plus que ce ne fussent les personnes qu’ils
avaient voulu éviter. Deux d’entre eux seulement avaient le visage
tourné de son côté; mais elle crut que la figure de l’un des autres
ressemblait assez à celle du marquis.
Elle fut glacée d’effroi; sa raison l’abandonna pour quelques instans.
Son premier mouvement fut de vouloir se cacher; mais pendant qu’elle en
cherchait les moyens, l’un des cavaliers leva les yeux sur la fenêtre
près de laquelle elle était: il parla à ses compagnons, et ils entrèrent
ensemble dans l’auberge. Adeline ne pouvait sortir de la chambre sans
être aperçue; seule et sans secours, il lui était presque aussi
dangereux d’y rester. Elle parcourait la chambre dans une transe
mortelle, tantôt appelant tout bas Théodore, tantôt s’étonnant de ce
qu’il ne revenait pas. Par momens, sa souffrance était inexprimable.
Soudain un bruit tumultueux de voix s’éleva dans une partie éloignée de
l’auberge, et elle distingua bientôt les paroles des gens qui se
disputaient. «Je vous arrête, dit l’un d’eux, et vous ne sortirez d’ici
que sous bonne et sûre garde.»
Le moment d’après, Adeline entendit la voix de Théodore qui répliquait:
«Je ne prétends point résister aux ordres supérieurs, dit-il, et je vous
donne ma parole d’honneur de ne point m’en aller sans vous: mais ne
m’empêchez pas de retourner dans cette chambre; j’y ai un ami à qui je
veux dire un mot.» Ils se refusèrent d’abord à cette demande, ne la
regardant que comme un prétexte pour avoir l’occasion de s’évader; mais,
après beaucoup d’altercations et d’instances, ils y consentirent. Il
s’élança vers la chambre où était demeurée Adeline. Un sergent et un
caporal le suivirent jusqu’à la porte, et leurs deux fusiliers passèrent
dans la cour de l’auberge, pour observer les fenêtres de l’appartement.
Il ouvrit la porte d’une main empressée; mais Adeline ne se hâta pas de
venir à sa rencontre, car elle s’était presque évanouie au commencement
de la rixe. Théodore appela fortement au secours, et la maîtresse de
l’auberge parut bientôt avec sa boîte aux remèdes: ils furent inutiles.
Adeline demeura insensible, et ne donnait des signes d’existence que par
sa respiration. Le tourment de Théodore fut en même temps augmenté par
la présence des gardes, qui, riant de la découverte de son ami prétendu,
déclarèrent qu’ils ne pouvaient attendre davantage. Aussitôt ils
voulurent l’arracher d’auprès du corps inanimé d’Adeline, sur laquelle
il était penché dans une angoisse indicible; mais, se retournant en
fureur, il tira son épée, et jura qu’aucune puissance au monde ne le
forcerait de sortir que la jeune personne n’eût repris connaissance.
Les gardes, irrités par l’action et l’air déterminé de Théodore,
s’avancèrent pour le saisir; mais il présenta la pointe de son épée, et
leur défendit d’approcher. L’un d’eux tira aussitôt son sabre. Théodore
se tint en garde, mais sans avancer. «Je demande seulement à rester ici
jusqu’à ce que cette dame soit revenue à elle, dit-il; vous voyez
l’alternative.» L’homme, déjà courroucé par la résistance de Théodore,
prit la dernière partie de son discours pour une menace, et résolut de
ne pas céder. Il s’avança; et, pendant que son camarade appelait les
soldats qui étaient dans la cour, Théodore le blessa légèrement à
l’épaule, et reçut lui-même un coup de sabre sur la tête.
Le sang jaillit à grands flots de la blessure. Théodore chancelle, et
tombe dans un fauteuil au même instant où le reste de la bande entrait
dans la chambre, et où Adeline rouvrait les yeux pour le voir couvert de
sang et pâle comme la mort. Elle s’écria: «Ils l’ont tué!» et elle
retomba sur son siége. Au son de sa voix, il leva la tête, et lui tendit
la main en souriant. «Je ne suis pas beaucoup blessé, dit-il d’une voix
faible, et je serai bientôt guéri, si vous l’êtes vous-même.» Elle
courut à lui, et lui tendit la main. «Ne peut-on avoir un chirurgien,
dit-elle avec un regard douloureux?»--Ne vous alarmez point, dit
Théodore, je ne suis pas si mal que vous l’imaginez.» La chambre se
remplit alors d’une foule de gens que le bruit de la rixe avait
rassemblés: dans le nombre était un homme qui faisait dans le village le
métier de médecin, de chirurgien et d’apothicaire; il était venu pour
porter du secours à Théodore.
Après avoir examiné la plaie, il s’abstint de dire son avis, mais il
ordonna qu’on mît le malade au lit sur-le-champ. Les gardes s’y
opposèrent, en alléguant qu’il était de leur devoir de le conduire au
régiment. «Cela ne se peut pas sans un grand danger pour sa vie, reprit
le docteur, et......»
«Oh! il s’agit bien de sa vie, dit le sergent! Il faut que nous fassions
notre devoir.» Adeline, qui jusqu’alors était demeurée dans une anxiété
tremblante, ne put garder le silence plus long-temps. «Puisque le
chirurgien, dit-elle, est d’avis que le blessé ne peut pas être
transporté dans cet état sans mettre sa vie en péril, vous devez songer
que, s’il meurt, la vôtre pourra bien en répondre.»
«Oui, dit le chirurgien qui n’était pas disposé à lâcher son malade: je
déclare, en présence de témoins, qu’il n’est pas en état d’être
transporté; vous ferez donc bien de prendre garde aux conséquences. Il a
reçu une blessure très-dangereuse, qui exige le plus soigneux
traitement, et le succès est même fort douteux; mais, s’il voyage, la
fièvre pourra survenir, et alors la plaie serait mortelle.» Théodore
écouta cette décision avec tranquillité; mais Adeline cachait mal
l’angoisse de son cœur: elle recueillit tout son courage pour retenir
les larmes qui gonflaient ses yeux; et, malgré l’envie qu’elle avait
d’intéresser l’humanité des gardes, ou de leur inspirer des craintes sur
leur malheureux prisonnier, elle n’osait hasarder l’expression de ses
sentimens.
Elle fut soulagée de ce combat intérieur par la pitié des gens dont la
chambre était remplie, et qui, prenant hautement le parti de Théodore,
déclarèrent que les gardes seraient coupables de meurtre s’ils
l’emmenaient. «Eh mais! il faut toujours qu’il meure, dit le sergent,
pour avoir quitté son poste, et avoir tiré l’épée contre moi lorsque
j’exécutais mes ordres.» Une faiblesse subite s’empara du cœur
d’Adeline; elle s’appuya contre le fauteuil de Théodore, qui, pour un
moment, cessa de songer à lui-même pour ne s’inquiéter que d’elle. Il la
soutint avec son bras; et, s’efforçant de sourire, lui dit d’un ton si
faible qu’à peine pouvait-elle l’entendre: «On veut me noircir; mais,
lorsque l’affaire sera approfondie, elle s’arrangera sans aucune suite
sérieuse.»
Adeline sentit que ces mots n’étaient prononcés que pour la rassurer;
elle n’y ajouta donc pas beaucoup de foi, bien que Théodore continuât de
lui répéter des assurances du même genre. Cependant le peuple, dont la
compassion avait été graduellement émue par la dureté du sergent,
joignait alors l’indignation à la pitié, en considérant avec quelle
barbarie on lui annonçait une punition qui paraissait inévitable.
Bientôt la fureur devint si grande, que, d’une part, dans la crainte de
suites plus sérieuses, et de l’autre dans un mouvement de honte
occasioné par le reproche de cruauté, le sergent accorda qu’on le
mettrait au lit jusqu’à ce que son commandant lui eût donné de nouveaux
ordres. La joie d’Adeline surmonta pour un instant le sentiment de ses
malheurs et de sa situation.
Elle attendit dans une chambre voisine l’avis du chirurgien, qui
s’occupait d’examiner la blessure. Quoiqu’en toute autre circonstance
cet accident l’eût profondément affligée, elle en était alors d’autant
plus pénétrée, qu’elle s’en regardait comme la cause. A peine osait-elle
s’arrêter à cette affreuse assertion, que, si Théodore se rétablissait,
il serait puni de mort; mais elle s’efforçait de croire que ce n’était
qu’une cruelle exagération de la part de son adversaire.
Le danger présent de Théodore, réuni à toutes les autres circonstances
qui l’accompagnaient, éveilla toute sa tendresse, et lui découvrit à
elle-même le véritable état de ses affections. Les grâces, la figure
noble et spirituelle, et les manières engageantes qu’elle avait d’abord
admirées dans Théodore, avaient pris ensuite un nouvel intérêt par la
force des pensées et l’élégance des sentimens déployés dans sa
conversation. Ses procédés, depuis son évasion, lui avaient inspiré la
plus vive reconnaissance; et le danger qu’il venait d’affronter pour
elle transformait son attachement en amour. Son cœur était à découvert;
et, pour la première fois, elle y voyait ses véritables émotions.
Le chirurgien passa enfin de la chambre de Théodore dans celle où
Adeline l’attendait pour lui parler. Elle lui demanda comment allait la
blessure.--«Vous êtes la parente du malade, à ce que je présume, madame;
sa sœur peut-être?» Adeline fut fâchée et embarrassée de la question;
et, sans y répondre, elle répéta la sienne, «Peut-être lui tenez-vous de
plus près, poursuivit le chirurgien, n’ayant pas l’air non plus de faire
attention à sa demande; vous êtes peut-être sa femme.» Adeline rougit;
elle allait répondre, mais il continua son discours. «L’intérêt que vous
prenez à sa santé est au surplus bien flatteur; et je me mettrais
volontiers à sa place si j’étais sûr d’obtenir une aussi tendre
compassion d’une aussi charmante personne.» A ces mots il salua jusqu’à
terre. Adeline, prenant un air réservé, lui dit: «A présent, monsieur,
que votre compliment est terminé, vous aurez peut-être égard à ma
question; je vous ai demandé comment vous aviez laissé votre malade.»
«--C’est là, madame, une question à laquelle il est peut-être
très-difficile de répondre, et c’est toujours une fonction bien
désagréable que d’annoncer de mauvaises nouvelles.... Je crains qu’il ne
meure.» Le chirurgien ouvrit sa tabatière, et la présenta à Adeline.
«Qu’il ne meure! s’écria-t-elle d’une faible voix; qu’il ne meure!»
«--Ne vous alarmez pas, madame, reprit le chirurgien en la voyant pâlir;
ne vous alarmez pas. Il est possible que le coup n’ait pas été
jusqu’au.... (il hésita), et, dans ce cas, le.. (hésitant encore) n’est
pas attaqué; et, si cela est, les membranes intérieures du cerveau ne
sont pas offensées: dans ce cas-là, l’inflammation pourra bien ne pas
gagner la plaie, et le malade pourra bien en réchapper. Mais, d’un autre
côté, si.....»
«--Je vous supplie de parler clairement, interrompit Adeline, et de ne
pas vous jouer de ma douleur. Le croyez-vous effectivement en danger?»
«--En danger, madame! s’écria le chirurgien, en danger! Oui,
certainement; et dans un grand danger encore.» A ces mots il sortit
d’un air chagrin et mécontent. Adeline resta quelques momens dans la
chambre, en proie à un excès de tristesse qu’elle ne se sentait pas en
état de contraindre. Essuyant ses larmes et tâchant de composer son
visage, elle sortit, et dit à un garçon d’aller lui chercher la
maîtresse de l’auberge. Après l’avoir vainement attendue quelque temps,
elle sonna, et lui envoya un second message plus pressant. L’hôtesse ne
paraissait point encore; à la fin, Adeline descendit au rez-de-chaussée,
où elle la trouva environnée d’une foule de monde, et racontant d’une
voix forte, et avec beaucoup de gesticulations, les particularités de la
dernière aventure. A la vue d’Adeline, elle s’écria: «Oh! voici
mademoiselle elle-même!» Sur-le-champ tous les regards de l’assemblée
furent tournés sur elle. Adeline, que la foule empêchait d’approcher de
l’hôtesse, lui fit signe, et allait se retirer; mais cette femme,
empressée de continuer son histoire, ne fit point d’attention à ce
signal. Adeline ne voulait pas l’appeler tout haut, de peur d’être
remarquée par la foule; et ce fut en vain qu’elle tâcha de rencontrer
ses regards: ils se portaient de toutes parts, excepté sur elle.
«Assurément ce serait une grande pitié, dit l’hôtesse, s’il allait être
fusillé; c’est un si bel homme! Mais on dit que, s’il s’en réchappe, il
le sera certainement. Le pauvre garçon! Mais, selon toute apparence, il
n’en sera rien; car le docteur dit qu’il ne sortira pas en vie de cette
maison.» Adeline pria un homme qui était auprès d’elle, de dire à
l’hôtesse qu’elle désirait lui parler, et elle se retira.
A peu près au bout de dix minutes l’hôtesse parut. «Hélas! mademoiselle,
dit-elle, votre frère est dans un triste état; on craint bien qu’il ne
s’en tire pas.» Adeline demanda s’il n’y avait pas dans la ville une
autre personne de l’art que le chirurgien qu’elle avait déjà vu. «Mon
Dieu! madame, l’air est ici fort sain, nous n’avons guère besoin des
gens de la médecine; jamais il ne nous était arrivé un pareil accident.
Il y a dix ans ou environ que le docteur demeure ici; mais son métier
n’y est pas en grande faveur, et je crois qu’il n’est pas trop bien
dans ses affaires. Nous avons bien assez d’un de ces messieurs-là.»
Adeline l’interrompit pour lui faire quelques questions au sujet de
Théodore que l’hôtesse avait accompagné dans sa chambre. Elle s’informa
comment il avait supporté le premier appareil, et s’il avait eu l’air
soulagé après l’opération; à quoi l’hôtesse ne fit aucune réponse
satisfaisante. Elle demanda s’il y avait quelque autre chirurgien dans
le voisinage; on lui répondit que non.
La détresse peinte sur le visage d’Adeline parut exciter la compassion
de l’hôtesse; elle tâcha de la consoler du mieux qu’il lui fut possible.
Elle lui conseilla de faire avertir ses amis, et offrit de lui procurer
un exprès. Adeline soupira, et dit que cela n’était pas nécessaire. «Je
ne sais pas, mademoiselle, ce que vous entendez par nécessaire, continua
l’hôtesse; pour moi, je trouve qu’il me serait bien cruel de mourir chez
des étrangers, sans parens auprès de moi; et je crois que ce pauvre
monsieur pense de même: et puis, s’il vient à mourir, qui est-ce qui
paiera son enterrement?» Adeline la pria de cesser; et, désirant qu’on
ne négligeât aucune attention, elle lui promit une récompense pour ses
peines. Elle dit qu’on lui apportât sur-le-champ une plume et de
l’encre.--«Oui, sûrement, mademoiselle, c’est le meilleur parti; vos
amis ne vous pardonneraient jamais de ne les avoir pas prévenus; je sais
cela par expérience. Pour ce qui est d’avoir soin de lui, il aura tout
ce qui se trouve dans la maison; et je vous garantis qu’il n’y eut
jamais de meilleure auberge dans le canton, quoique la ville ne soit pas
des plus fortes.» Adeline fut obligée de demander de nouveau une plume
et de l’encre, avant que la bavarde hôtesse sortît de la chambre.
L’idée d’envoyer chercher les amis de Théodore ne s’était pas présentée
à son esprit dans le désordre des dernières scènes, et elle fut alors un
peu rassurée par la perspective de consolation que cette pensée lui
offrait pour lui. Lorsqu’on eut apporté la plume et l’encre, elle
écrivit à Théodore le billet suivant:
«Dans votre situation présente, vous avez besoin de tous les secours
qu’on peut vous procurer; et certainement il n’y a point, dans les
maladies, de cordial plus efficace que la présence d’un ami.
Permettez-moi donc d’informer vos parens de votre état; ce sera pour moi
une satisfaction, et, j’en suis sûre, une consolation pour vous.»
Peu de temps après avoir envoyé le billet, elle reçut un message de
Théodore, par lequel il demandait très-respectueusement, mais avec
beaucoup d’instance, à la voir pendant quelques minutes. Elle se rendit
aussitôt à sa chambre. Ses mortelles appréhensions furent confirmées par
la langueur répandue sur son visage; elle succomba presque à son
saisissement, et aux efforts qu’elle fit pour dissimuler son émotion.
«Je vous remercie de votre bonté, dit-il en lui tendant sa main.» Elle
la reçut; s’asseyant à côté du lit, elle versa un déluge de pleurs.
Quand son agitation se fut un peu calmée, ôtant son mouchoir de ses
yeux, elle regarda Théodore; un sourire du plus tendre amour exprima le
vif intérêt qu’il prenait à sa destinée, et porta dans son cœur une
consolation passagère.
«Pardonnez cette faiblesse, dit-elle; depuis long-temps mon âme a été si
diversement agitée...» Théodore l’interrompit. «--Ces larmes sont bien
chères à mon cœur. Mais, pour moi-même, tâchez de vous rassurer: je ne
doute point que je ne sois bientôt hors d’affaire. Le chirurgien....»
«Je n’aime point cet homme, dit Adeline; mais dites-moi comment vous
vous trouvez vous-même.» Il l’assura qu’il se sentait alors beaucoup
mieux qu’il n’avait encore été; et, lui parlant de son tendre billet, il
passa au motif qui lui avait fait demander à la voir. «Mes parens,
dit-il, résident fort loin d’ici, et je suis bien sûr que leur affection
pour moi est telle, que, s’ils étaient informés de mon état, aucune
considération ne pourrait les empêcher de voler à mon secours; mais,
avant qu’ils fussent arrivés, leur présence deviendrait probablement
inutile. Adeline le regarda avec intérêt. «Je serai sûrement rétabli,
poursuivit-il en souriant, avant qu’une lettre leur fût parvenue; ce
serait donc leur causer une peine et un voyage superflus. Pour votre
tranquillité, Adeline, je voudrais qu’ils fussent ici; mais peu de
jours suffiront pour nous éclairer sur les suites de ma blessure.
Attendons au moins jusqu’alors, et nous prendrons conseil des
circonstances.»
Adeline n’insista pas sur ce point, et revint à un objet d’un intérêt
beaucoup plus pressant. «Je désirerais, dit-elle, que vous eussiez un
plus habile chirurgien. Vous connaissez mieux que moi la géographie de
la province; sommes-nous voisins de quelque ville où l’on puisse
consulter une autre personne?»
«--Je ne crois pas, dit-il, et cela n’en vaut pas la peine; car ma
blessure est si peu considérable, qu’il ne faut qu’une légère portion de
savoir pour la guérir. Mais pourquoi, ma chère Adeline, vous abandonner
à ces inquiétudes? Pourquoi vous laisser troubler par ce penchant à
prévoir le malheur? Je suis tenté, peut-être est-ce présomption, de
l’attribuer à votre attachement; et permettez-moi de vous assurer qu’en
excitant par-là ma reconnaissance, vous ajoutez encore à ma tendre
estime. O Adeline! puisque vous désirez mon prompt rétablissement, que
je vous voie donc tranquille: tant que je vous croirai malheureuse, je
ne pourrai me bien porter.» Elle l’assura qu’elle s’efforcerait de se
calmer; et, craignant qu’une plus longue conversation ne lui devînt
nuisible, elle le laissa reposer.
En traversant la galerie, elle rencontra l’hôtesse. Le peu de mots
qu’Adeline avait dits à cette femme avaient fait sur elle l’effet d’un
talisman, avaient transformé la négligence et l’impertinence en une
politesse officieuse: elle venait demander si le monsieur du premier
avait tout ce qu’il désirait. «--Je lui ai trouvé une garde,
mademoiselle, pour le veiller, et j’ose dire qu’elle s’en acquittera
bien; mais j’y aurai l’œil, car je ne pourrai m’empêcher d’aller
quelquefois le servir moi-même. Pauvre jeune homme! comme il prend son
mal en patience! on ne s’imaginerait pas qu’il est à la veille de
mourir; et pourtant le docteur le lui a dit à lui-même, ou du moins à
peu près.» Adeline fut extrêmement fâchée de cette imprudente conduite
du chirurgien, et congédia l’hôtesse après avoir commandé un léger
dîner.
Sur le soir le chirurgien fit une seconde visite; et après avoir passé
quelque temps avec son malade, il retourna au salon, comme Adeline le
lui avait recommandé, pour lui rendre compte de son état. Il répondit
aux questions d’Adeline avec beaucoup de gravité. «Il m’est impossible,
madame, de vous rien dire de positif pour le moment; mais j’ai mes
raisons pour tenir à l’opinion dont je vous ai fait part ce matin: et
certes, je ne suis pas homme à établir mes opinions sur de légers
fondemens. Je veux vous en donner un exemple frappant.
»Il n’y a pas quinze jours que je fus appelé pour voir un malade à
quelques lieues d’ici. J’étais absent lorsque l’exprès arriva. Le cas
était pressant; et, avant que je parusse, on avait consulté un autre
médecin. Il avait ordonné des remèdes qui avaient, en apparence, soulagé
le malade. Lorsque je me présentai, ses amis se félicitaient des progrès
de sa guérison, et ils étaient tous d’accord avec le médecin qu’il était
absolument hors d’affaire. Soyez sûrs, leur dis-je, que vous vous
trompez; ces remèdes ne peuvent lui avoir fait du bien: le malade est
dans le plus grand danger. Le malade soupira; mais mon confrère
continua d’assurer que les remèdes qu’il avait ordonnés étaient
non-seulement certains, mais encore très-prompts, puisqu’ils avaient
déjà produit de bons effets. Là-dessus, la patience m’échappa; et
persistant dans mon avis, que ces effets étaient trompeurs et le malade
sans ressource, j’assurai ce dernier que sa vie était dans le plus grand
péril. Je ne suis pas de ces gens, madame, qui amusent leurs malades
jusqu’aux derniers momens; mais vous allez apprendre le résultat.
»Mon confrère était, j’imagine, furieux de la fermeté de ma
contradiction; il prit un air très-courroucé qui ne m’affecta pas le
moins du monde; et, se tournant vers le malade, il le pria de décider à
quel sentiment il voulait s’en tenir, attendu qu’il refusait d’opérer
avec moi. Le malade me fit l’honneur, poursuivit le chirurgien avec un
sourire de satisfaction et en caressant son jabot, d’avoir de moi une
opinion meilleure peut-être que je ne le méritais, car il congédia
sur-le-champ mon contradicteur. Je n’aurais jamais cru, dit-il, lorsque
le médecin sortait de la chambre, je n’aurais jamais cru qu’un homme
qui pratiquait depuis tant d’années fût d’une ignorance aussi profonde
dans son art.
»Je ne l’aurais pas imaginé non plus, lui dis-je.--Je suis étonné qu’il
n’ait pas pris garde au danger où je suis, reprit le malade.--Je n’en
suis pas moins étonné, répliquai-je.--J’étais décidé à faire tout ce que
je pourrais pour le malade, car c’était un homme d’esprit, comme vous
voyez, et je m’intéressais à lui. Je changeai donc les ordonnances, et
je fournis moi-même les remèdes; mais tout fut inutile, mon opinion se
vérifia, et il mourut avant le lendemain matin.»--Adeline, qui avait été
forcée d’écouter cette longue histoire, poussa un soupir à la
conclusion. «Je ne suis pas surpris de vous avoir affectée, dit le
chirurgien; l’exemple que je viens de vous citer est assurément bien
fait pour vous toucher. J’en fus si pénétré moi-même, qu’il se passa
quelque temps avant que je pusse me résoudre à en parler. Mais vous
conviendrez, madame, continua-t-il en baissant le ton et en s’inclinant
avec l’air de s’applaudir, que c’est là une preuve frappante de
l’infaillibilité de mon jugement.»
_L’infaillibilité_ de son jugement fit frissonner Adeline; elle ne dit
mot. «Ce fut une chose bien triste pour ce pauvre homme, reprit le
chirurgien.--Très-triste, en vérité, dit Adeline.--Je fus très-affecté
de l’événement, continua-t-il.--Je n’en doute pas, monsieur, dit
Adeline.»
«--Mais le temps dissipe les impressions les plus affligeantes.»
«--Vous m’avez dit, je crois, qu’il y a quinze jours que cela est
arrivé?»
«A peu près, répliqua le chirurgien sans faire semblant de comprendre
l’observation.--Et me permettez-vous, monsieur, de vous demander le nom
du médecin qui a été assez ignorant pour vous contredire?»
«--Sans doute, madame; il s’appelle Lafance.»
«--Il vit probablement dans l’obscurité dont il est digne, dit Adeline?»
«--Vraiment non, madame; il habite une ville assez considérable, à
environ quatre lieues d’ici; et nous fournit un exemple, entre tant
d’autres, de la fausseté des jugemens du public. Vous aurez peine à le
croire, mais je vous certifie le fait: c’est que cet homme a un grand
nombre de pratiques, tandis qu’on me laisse ici, où je suis vraiment
négligé et très-peu connu.»
Pendant ce récit, Adeline avait songé aux moyens de découvrir le nom du
médecin; car l’exemple cité par l’autre, de son _infaillibilité_ et de
l’_ignorance_ de son adversaire, avait complétement décidé l’opinion
d’Adeline sur tous les deux. Elle désira plus que jamais ôter Théodore
d’entre les mains du chirurgien; elle rêvait à la possibilité d’y
parvenir, lorsque celui-ci, avec sa suffisance ordinaire, lui en offrit
les moyens.
Elle lui fit encore quelques questions sur l’état de la plaie de
Théodore. Il lui dit que cela allait toujours de même, qu’il était
seulement survenu un peu de fièvre. «Mais j’ai ordonné qu’on fît du feu
dans la chambre, continua le chirurgien, et qu’on mît sur le lit
quelques couvertures de plus: je ne doute point que cela ne produise son
effet. En attendant, il faut avoir soin de ne lui donner aucun liquide,
excepté quelques potions cordiales que je lui enverrai. Il demandera
vraisemblablement qu’on lui donne à boire, mais il faut bien s’en
garder.»
«--Vous n’approuvez donc pas, dit Adeline, la méthode que j’ai entendu
citer quelquefois, qui est de laisser agir la nature en pareil cas?»
«--La nature, madame, poursuivit-il, la nature est le plus mauvais guide
du monde. J’adopte toujours une méthode contraire à ce qu’elle paraît
indiquer; car à quoi servirait l’art, s’il devait toujours suivre la
nature? Telle a été ma première opinion en entrant dans le monde, et je
ne m’en suis jamais départi. D’après ce que j’ai dit, vous apercevrez
sans doute, madame, que l’on peut s’en rapporter à mes opinions: ce
qu’elles ont été, elles le seront toujours; car mon âme n’est pas de ces
âmes frivoles qui se laissent affecter par les circonstances.»
Adeline était fatiguée de ce discours, et bien impatiente d’apprendre à
Théodore qu’elle avait découvert un médecin; mais le chirurgien ne
paraissait rien moins que disposé à la quitter; il s’étendait sur
différens sujets, et rapportait de nouveaux exemples de son étonnante
sagacité, lorsque le garçon vint l’avertir que quelqu’un demandait à le
voir. Il s’était néanmoins engagé dans une matière trop agréable pour se
résoudre à l’abandonner, et ce ne fut qu’après un second avertissement
qu’il fit sa révérence à Adeline, et sortit de la chambre. Dès qu’il fut
parti, elle écrivit un billet à Théodore, pour le conjurer de lui
permettre d’envoyer chercher le médecin.
Les manières ridicules du chirurgien avaient cependant donné à Théodore
une opinion très-défavorable de ses talens, et sa dernière ordonnance
l’avait si pleinement confirmée, qu’il consentit de bon cœur à consulter
une autre personne. Adeline demanda sur-le-champ un exprès; mais se
rappelant que la résidence du médecin était toujours un secret, elle
s’adressa à l’hôtesse qui, ne la sachant pas, ou prétendant l’ignorer,
ne lui donna aucun éclaircissement. Toutes les autres recherches qu’elle
fit furent également infructueuses, et elle passa quelques heures dans
une extrême souffrance, pendant lesquelles le mal de Théodore augmenta
plutôt que de diminuer.
Quand le souper fut sur table, elle demanda au garçon qui servait s’il
connaissait dans le voisinage un médecin appelé Lafance. «--Non pas dans
le voisinage, mais je connais le docteur Lafance de Chansy, car j’ai
demeuré dans sa ville.» Adeline prit d’autres informations, et reçut des
réponses très-satisfaisantes. Mais la ville était éloignée de quelques
lieues, et le délai que cette circonstance devait occasionner renouvela
ses alarmes; elle ordonna toutefois de faire partir un exprès
sur-le-champ; et, après avoir envoyé redemander des nouvelles de
Théodore, elle se retira dans sa chambre pour le reste de la nuit.
La fatigue qu’elle n’avait cessé d’éprouver depuis quatorze heures,
triompha de son anxiété, et ses esprits harassés succombèrent au
sommeil. Elle dormit jusque fort avant dans la matinée, et fut éveillée
par l’hôtesse qui venait l’avertir que Théodore était beaucoup plus mal,
et lui demander ce qu’il y avait à faire. Adeline, voyant que le médecin
n’était pas encore arrivé, se leva tout de suite, et s’empressa de
prendre de nouvelles informations sur Théodore. L’hôtesse lui apprit
qu’il avait passé une nuit très-agitée, qu’il s’était plaint d’avoir
trop chaud, et avait demandé qu’on éteignît le feu qui était dans sa
chambre; mais que la garde savait trop bien son devoir pour lui obéir,
et avait suivi ponctuellement les ordres du médecin.
Elle ajouta qu’il avait pris régulièrement les cordiaux; mais que,
malgré cela, son état avait continué d’empirer, et qu’à la fin il était
tombé dans le délire. Cependant, le garçon qu’on avait envoyé pour
chercher le médecin, était toujours absent.--«Et il n’y a rien
d’étonnant, continua l’hôtesse; faites seulement attention que le chemin
est fort mauvais, que le garçon est parti à la nuit noire, et qu’il a
huit lieues à faire. Mais, mademoiselle, vous auriez tout aussi bien
fait de vous en rapporter à notre docteur, car les gens de cette ville
n’en vont jamais chercher d’autre; et si vous voulez me permettre de
dire mon avis, il aurait mieux valu envoyer Jacques chez les amis du
jeune monsieur, que chez ce docteur étranger que personne ne connaît.»
Après avoir fait sur le compte de Théodore quelques autres questions qui
augmentèrent ses alarmes plutôt que de les diminuer, Adeline tâcha de
calmer ses esprits, et d’attendre patiemment l’arrivée du médecin. Elle
sentait alors plus que jamais l’abandon où elle était réduite, et le
danger de Théodore: elle désirait ardemment que ses amis pussent être
informés de sa situation; et ce vœu ne pouvait être rempli, car
Théodore, qui seul pouvait lui indiquer leur demeure, était privé de
connaissance.
Quand le chirurgien arriva et vit l’état de son malade, il n’exprima
aucune surprise; mais ayant fait quelques questions, et donné quelques
instructions générales, il descendit auprès d’Adeline. Après ses
complimens ordinaires, il prit tout-à-coup un air d’importance. «Je suis
fâché, madame, dit-il, d’être obligé d’annoncer de mauvaises nouvelles,
mais je désire que vous soyez préparée à l’événement qui, je le crains
fort, ne tardera pas à arriver.» Adeline entendit ce qu’il voulait dire;
et, quoiqu’elle n’eût jusqu’alors ajouté que peu de foi à son jugement,
elle ne put l’entendre parler du danger pressant de Théodore, sans céder
à l’influence de la terreur.
Elle le conjura de lui déclarer tout ce qu’il craignait. Il dit alors
qu’ainsi qu’il l’avait prévu, Théodore était beaucoup plus mal ce matin
que la nuit précédente; et que le mal ayant affecté le cerveau, il y
avait tout lieu de redouter qu’il ne devînt mortel au bout de quelques
heures. «Cela peut avoir les suites les plus fâcheuses, continua-t-il,
si l’inflammation se met dans la plaie; il y a bien peu d’apparence
qu’il s’en tire.»
Adeline écouta cet arrêt avec un calme d’effroi, et n’exprima sa douleur
ni par des paroles, ni par des larmes. «Ce jeune homme, madame, a sans
doute des parens; vous ferez bien de les instruire plutôt que plus tard
de sa situation. S’ils demeurent au loin, il est certainement trop tard;
mais il y a d’autres devoirs.... Vous vous trouvez mal, madame?»
Adeline fit un effort pour parler; mais ce fut en vain, et le chirurgien
demanda à grands cris un verre d’eau. Elle le but, et un profond soupir
qu’elle poussa parut un peu soulager son cœur oppressé; ensuite elle
fondit en larmes. Le chirurgien, voyant enfin qu’elle était mieux,
quoique pas assez bien pour écouter sa conversation, prit congé d’elle,
et promit de revenir dans une heure. Le médecin n’avait pas encore paru,
et Adeline l’attendait avec un mélange de crainte et d’inquiète
espérance.
Il arriva sur le midi. Ayant été informé de l’accident qui avait produit
la fièvre, et du traitement que le chirurgien y avait appliqué, il monta
dans la chambre de Théodore. Au bout d’un quart d’heure, il revint dans
celle où Adeline l’attendait. «Le jeune homme est toujours dans le
transport, dit-il; mais je lui ai ordonné un calmant.--Y a-t-il quelque
espoir, monsieur, lui demande Adeline? Oui, madame; assurément il y en
a: l’événement est encore douteux, mais quelques heures me mettront en
état de prononcer avec plus de certitude. En attendant, j’ai recommandé
de le laisser tranquille, et de lui permettre de boire à son gré de
certaines potions délayantes.»
A peine, sur la demande d’Adeline, avait-il indiqué un autre chirurgien
au lieu de celui qu’on avait employé jusqu’alors, que ce dernier entra.
A la vue du médecin, il jeta sur Adeline un regard mêlé de surprise et
de colère. Aussitôt elle se retira avec lui dans un autre appartement;
et là, elle le congédia avec une politesse à laquelle il ne daigna pas
répondre, et qu’assurément il ne méritait pas.