Le chirurgien de l’endroit ayant examiné la blessure du marquis, donna
sur-le-champ son avis, et ordonna qu’on le mît au lit; mais le marquis,
tout malade qu’il était, n’avait, pour ainsi dire, d’autre crainte que
celle de perdre Adeline, et déclara qu’il serait en état de se mettre en
route dans quelques heures. Dans ce dessein il avait déjà donné ordre
qu’on tînt des chevaux prêts; mais le chirurgien, persistant
sérieusement, et même avec passion, à soutenir que sa témérité lui
ferait perdre la vie, on l’avait porté dans une chambre à coucher, où il
n’y avait que son valet de chambre qui l’approchait.
Cet homme, digne confident de toutes ses intrigues, avait été le
principal instrument de ses desseins sur Adeline, et était l’individu
qui l’avait conduite à la maison de campagne du marquis, sur le bord de
la forêt. Le marquis lui avait donné des ordres ultérieurs au sujet de
cette malheureuse fille; et, prévoyant le danger de la garder plus
long-temps dans l’auberge, il lui avait dit, ainsi qu’à plusieurs autres
domestiques, de l’emmener dans une voiture de louage. Le valet étant
donc allé exécuter ces ordres, le marquis fut laissé à ses propres
réflexions, et à la violence du conflit de différentes passions.
Les reproches et l’opposition continuelle de Théodore, amant favori
d’Adeline, touchèrent vivement son orgueil, et excitèrent toute sa
malice. Il ne pouvait penser à cette opposition qui avait, pour ainsi
dire, réussi, sans éprouver une indignation et un ressentiment que rien
ne pouvait apaiser, que l’espoir d’une prompte vengeance.
Quand il eut appris la fuite d’Adeline de sa maison de campagne, sa
surprise fut d’abord égale à sa colère; et, après avoir vomi toute sa
rage contre ses domestiques, il les envoya par différentes routes à sa
poursuite, et alla lui-même à l’abbaye, dans le faible espoir que,
dénuée comme elle était, il était possible qu’elle s’y fût enfuie. Mais
La Motte étant aussi surpris que lui, et ne sachant pas le chemin
qu’Adeline avait pris, le marquis était retourné à la maison de
campagne, impatient d’apprendre de ses nouvelles. Il y avait trouvé
quelques-uns de ses domestiques de retour, sans avoir rien appris
touchant Adeline, et ceux qui arrivèrent ensuite n’avaient pas été plus
heureux.
Quelques jours après, une lettre du lieutenant-colonel du régiment
l’avait informé que Théodore avait quitté sa compagnie, et était absent
depuis quelque temps, sans que personne sût ce qu’il était devenu. Cette
information confirmant un soupçon qu’il avait déjà que Théodore, de
manière ou d’autre, aurait bien pu participer à la fuite d’Adeline,
toutes ses autres passions avaient pendant quelque temps fait place à
son ressentiment, et il avait donné ordre de poursuivre sur-le-champ
Théodore; mais ce dernier, dans cet intervalle, avait été pris.
C’était parce qu’il avait autrefois observé l’amour naissant d’Adeline
et de Théodore, et sur les renseignemens donnés par La Motte, qui avait
été témoin de leur entrevue dans la forêt, que le marquis avait résolu
d’éloigner un rival si dangereux et si propre à éventer ses desseins.
Il avait donc dit à Théodore, de la manière la plus plausible, qu’il
était nécessaire qu’il joignît le régiment, chose qui ne l’avait affecté
que par rapport à Adeline, et qui était d’autant moins extraordinaire,
qu’il avait déjà passé plus de temps à la campagne que n’avaient
généralement coutume d’y rester les officiers que le marquis invitait.
Théodore connaissait bien le caractère du marquis, et avait accepté son
invitation, plutôt pour ne pas manquer d’égards à son colonel, que dans
l’attente de jouir de beaucoup de plaisirs.
Le marquis avait reçu de la part de ceux qui avaient arrêté Théodore,
les instructions nécessaires pour poursuivre et recouvrer Adeline; mais,
quoiqu’il eût effectué ce dessein, il était continuellement en proie à
une passion trompée et à la fureur de l’orgueil. Les douleurs de sa
blessure étaient absorbées par les peines de son esprit, et chaque
angoisse qu’il sentait semblait augmenter sa soif de vengeance, et
refluer avec de nouveaux tourmens sur son cœur. Tandis qu’il était dans
cet état, il entendit la voix de l’innocente Adeline implorant sa
protection; mais ses cris n’excitèrent ni sa justice ni ses remords; et,
quand peu après le carrosse partit, et qu’il fut certain qu’elle était
saisie, et Théodore malheureux, il parut sentir quelque soulagement aux
peines de son esprit.
Théodore éprouvait à la vérité tout ce qu’un cœur vertueux dans
l’oppression peut sentir; mais il était exempt de ces passions
virulentes et malicieuses qui déchiraient le sein du marquis, et qui
font éprouver à ceux qui s’y abandonnent des maux plus rigoureux que
ceux qu’elles peuvent suggérer pour la punition des autres.
L’indignation dont il pouvait être animé contre le marquis n’était alors
que secondaire à son anxiété pour Adeline; sa captivité lui paraissait
terrible, en ce qu’elle l’empêchait de chercher une noble et honorable
vengeance; mais elle était cruelle en ce qu’elle le privait des moyens
de sauver celle qu’il aimait plus que la vie.
Quand il entendit les roues de la voiture qui l’entraînaient; il éprouva
des angoisses qui pensèrent lui faire perdre la raison. Les cœurs
endurcis des soldats qui le gardaient, furent même touchés de sa
détresse; et, en blâmant la conduite du marquis, s’efforcèrent de
consoler leur prisonnier. Le médecin, qui venait d’arriver, entra dans
la chambre pendant cet accès de frénésie, et, sentant et témoignant
beaucoup d’intérêt pour sa condition, demanda avec une extrême surprise
pourquoi on l’avait mis si précipitamment dans une chambre si peu faite
pour lui.
Théodore l’informa de la raison de cette circonstance, de celle de la
détresse qui l’accablait, et des fers qui le déshonoraient: s’apercevant
que le médecin l’écoutait avec attention et avec pitié, il désira
l’instruire de plusieurs autres particularités, et il pria les soldats
de quitter la chambre. Ceux-ci obéirent, et se placèrent au dehors de la
porte.
Il raconta alors toutes les particularités de la dernière affaire, et de
ses liaisons avec le marquis. Le médecin écouta sa narration avec grand
intérêt, et laissa fréquemment paraître beaucoup d’agitation. Quand
Théodore eut fini, il resta quelque temps en silence et perdu dans ses
pensées; sortant enfin de sa rêverie: «Je vous plains, dit-il; je crains
bien que votre cas ne soit désespéré. Le marquis est trop connu pour
être aimé ou respecté; vous n’avez rien à espérer d’un pareil homme, car
il n’a presque rien à craindre. Je souhaiterais qu’il fût en mon pouvoir
de vous être utile; mais je n’en vois pas la possibilité.»
«Hélas! reprit Théodore, ma situation est vraiment désespérée; et quant
à cette malheureuse fille.....» De violens sanglots l’interrompirent, et
ne lui permirent pas de continuer. Le médecin ne put qu’exprimer combien
il était sensible à sa douleur, et le prier d’être plus calme. Un
domestique du marquis entra alors dans la chambre, et dit au médecin que
ce dernier voulait le voir dans l’instant. Au bout de quelque temps, il
répondit qu’il allait chez le marquis; et, s’étant efforcé de prendre un
air composé, ce qui lui fut difficile, il donna la main à Théodore, et
laissa la chambre en lui promettant de revenir avant de quitter
l’auberge.
Il trouva le marquis très-agité de corps et d’esprit, et plus effrayé
des conséquences de sa blessure qu’il ne l’aurait cru. Son inquiétude
pour Théodore lui suggéra un projet dont l’exécution pourrait lui être
de quelque service. Après avoir tâté le pouls de son malade, et lui
avoir fait quelques questions, il prit un air fort sérieux. Le marquis,
qui épiait tous les mouvemens de son visage, lui demanda de dire son
avis sans hésiter.
«Je serais fâché de vous alarmer, monseigneur, mais il y a du danger. Y
a-t-il long-temps que vous avez reçu cette blessure?»
«Bon Dieu! il y a du danger, s’écria le marquis, en prononçant quelques
imprécations amères contre Théodore.--Oui, il y a sûrement du danger,
répliqua le médecin; dans quelques heures, je pourrais en assurer le
degré.»
«Quelques heures, monsieur! interrompit le marquis; quelques heures!» Le
médecin le pria d’être plus calme. «Sacré D....! s’écria le marquis. Il
est fort aisé à un homme qui jouit de la santé de dire à un mourant
d’être plus calme. Mais Théodore sera rompu vif pour cela, cependant.»
«Vous vous trompez, monsieur, dit le médecin. Si je vous avais regardé
comme un homme mourant, ou même _bien_ près de la mort, je ne vous
aurais pas parlé comme j’ai fait. Mais il est important que je sache
depuis quand vous avez été blessé.» La frayeur du marquis commença alors
à se calmer, et il donna une relation circonstanciée de la rixe qui
avait eu lieu entre lui et Théodore; représentant qu’il avait été
indignement traité dans une affaire où il avait tenu une conduite juste
et humaine. Le médecin écouta cette relation avec beaucoup de
sang-froid; et quand elle fut terminée, sans faire aucun commentaire à
ce sujet, il dit au marquis qu’il allait lui prescrire une médecine
qu’il fallait prendre sur-le-champ.
Le marquis, alarmé de nouveau de l’air de gravité du médecin, le pria de
lui dire sincèrement s’il le croyait dans un danger imminent. Celui-ci
hésita, et l’inquiétude du marquis augmenta. «Il est important, dit ce
dernier, que je connaisse ma véritable situation.» Le médecin lui dit
alors que, s’il avait quelques affaires à régler, il ferait bien de s’en
occuper, parce qu’il était impossible de prévoir les suites.
Il tourna alors la conversation sur Théodore, et dit qu’il venait de
voir le jeune officier en état d’arrestation, et qu’il espérait qu’on ne
le ferait pas partir dans le moment, parce que cela mettrait sa vie en
danger. Le marquis fit un jurement affreux, et, maudissant Théodore de
l’avoir mis dans l’état où il se trouvait, répondit qu’il partirait le
soir même. Le médecin se hasarda de parler contre la cruauté de cette
sentence, et, tâchant d’exciter le marquis à un sentiment d’humanité,
plaida fortement la cause de Théodore. Mais ces prières et ces argumens,
en découvrant au marquis une partie de son propre caractère, semblèrent
exciter son ressentiment, et faire renaître toute la violence de ses
passions.
Le médecin se retira finalement sans aucun espoir, après avoir promis au
marquis de ne point quitter l’auberge. Il s’était flatté, en exagérant
le danger de son malade, d’obtenir quelque chose en faveur d’Adeline et
de Théodore, mais son plan avait eu un effet contraire; car la crainte
de la mort, si terrible pour la conscience coupable du marquis, au lieu
d’exciter au repentir, ne fit qu’augmenter son désir de vengeance contre
l’homme qui l’avait réduit à cet état. Il résolut de faire conduire
Adeline dans un endroit où, si par hasard Théodore échappait, il ne
pourrait jamais la voir, et par-là, de se ménager au moins quelques
moyens de vengeance. Il n’ignorait cependant pas que, lorsque Théodore
serait une fois arrivé au régiment, sa perte était certaine; car, quand
même il serait acquitté du crime de désertion, il devait nécessairement
être condamné pour avoir assailli un officier supérieur.
Le médecin revint dans la chambre où était Théodore. La violence de sa
douleur était changée en un désespoir tranquille, plus terrible que la
fureur dont il avait été dernièrement agité. Les gardes ayant à sa
requête quitté la chambre, le médecin lui répéta une partie de la
conversation qu’il avait eue avec le marquis. Théodore, après lui avoir
fait ses remercîmens, dit qu’il n’avait plus rien à espérer. Il ne
sentait que très-peu de chose par rapport à lui-même, mais c’était pour
sa famille et pour Adeline qu’il souffrait: il s’informa de la route
qu’elle avait prise; et, quoiqu’il n’eût aucune perspective de pouvoir
tirer parti de cette connaissance, il pria le médecin de tâcher de la
lui procurer; mais l’hôte et sa femme n’en savaient rien, ou au moins
firent semblant de l’ignorer; et il était inutile de s’adresser à
d’autres.
Le sergent entra alors avec des ordres du marquis pour le départ de
Théodore, qui reçut cette nouvelle d’un air composé, quoique le médecin
ne pût s’empêcher d’exprimer son indignation de ce départ précipité, et
ses craintes des suites qu’il pourrait avoir. Théodore eut à peine le
temps de témoigner sa reconnaissance à cet ami estimable avant que les
soldats entrassent dans la chambre pour le conduire à la voiture qui
l’attendait.
En lui disant adieu, il lui glissa sa bourse dans la main, et, se
tournant subitement, dit aux soldats de le conduire; mais le médecin
l’arrêta, et refusa ce présent avec tant de chaleur, qu’il fut forcé de
le reprendre: il serra la main de son nouvel ami, et, incapable de
prononcer une parole, il marcha vers la voiture.
Ils partirent tous à l’instant, et Théodore fut abandonné au souvenir de
ses espérances et de ses souffrances passées, à son anxiété pour le sort
d’Adeline, à la contemplation de son propre malheur, et aux
appréhensions de ce qui pourrait lui arriver à l’avenir. Il ne voyait à
la vérité pour lui-même que la perspective d’une ruine certaine, et son
désespoir n’était contenu que par un faible espoir que celle qu’il
aimait plus que la vie pourrait jouir un jour de cette félicité à
laquelle il n’osait se promettre de participer.