STANCES.

J’habite le silence et l’ombre,

Je nage dans les feux du jour;

De la caverne la plus sombre

Je perce le plus noir détour.

Je plonge du haut des nuages

Dans l’abîme des flots amers;

J’en effleure tous les rivages

Jusqu’aux deux bouts de l’univers.

Au soleil ma course élancée,

Poursuit son char, et me fait voir

Des distances que la pensée

N’ose elle-même concevoir.

La nuit, lorsque je fais mes rondes

Dans les vallons, dans les forêts,

J’entends la musique des mondes

Que nul mortel n’ouït jamais.

Assis auprès d’une onde pure

Et sous les touffes d’un berceau,

Je prête l’oreille au murmure

Et du feuillage et du ruisseau.

Sur un roc à tête chenue

Au bord des mers je viens m’asseoir,

Pour regarder l’or de la nue

S’éteindre dans l’ombre du soir.

Sur la vague silencieuse,

Quand tous les vents sont amortis,

J’entends la conque harmonieuse

Des belles nymphes de Thétis.

Douce musique! elle résonne....

Qu’elle résonne tendrement!

Le son s’éteint.... mon œil lui donne

Des larmes de ravissement.

De Phœbé la pâle lumière,

Qui perce les rameaux mouvans,

M’invite au sein de la clairière

A rôder sur l’aile des vents.

Je gagne une route en ruine

Qu’au clair de lune j’entrevois:

Le voyageur qui seul chemine,

N’y passe plus qu’avec effroi.

Des bruits légers, des apparences,

Pour lui sont des voix et des corps.

Un souffle, après d’affreux silences,

C’est le gémissement des morts.

Le soir, dans les mourans zéphyrs,

Le barde m’entend murmurer:

J’enfante les plus grands délires,

Et je fais peur sans me montrer.

Quand la voix eut cessé, un cor fit entendre de loin un air plaintif,

exécuté avec l’expression la plus exquise: tantôt les sons flottaient

dans l’air en douces ondulations, tantôt ils s’enflaient en accens

pleins et nourris; tantôt ils s’affaiblissaient, et mouraient dans le

silence: bientôt ils s’élevèrent en une mélodie si douce et si tendre,

qu’elle arracha des larmes à Adeline, et des exclamations de

ravissement au marquis. Il passa son bras autour d’elle, et voulait

l’attirer à lui; mais elle se dégagea de ses embrassemens, et d’un coup

d’œil où était empreinte la ferme dignité de la vertu, elle lui en

imposa. Pénétré au fond de l’âme d’une supériorité qu’il rougissait de

reconnaître, et s’efforçant de mépriser une influence à laquelle il ne

pouvait résister, adorateur du vice, il fut un moment l’esclave de la

vertu. Mais il reprit bientôt son assurance, et fit parler sa flamme.

Adeline, abandonnée par le courage qu’elle venait de déployer, et

accablée de langueur et de fatigue par les nombreuses et violentes

agitations de son âme, le conjura de la laisser jouir du repos.

La pâleur de son visage, et le son tremblant de sa voix, étaient trop

expressifs pour n’être pas compris. Le marquis lui dit de songer au

lendemain; et, après avoir un peu hésité, il se retira. Dès qu’elle fut

seule, elle donna un libre cours aux angoisses de son âme. Absorbée dans

la douleur, elle resta quelques momens sans s’apercevoir qu’elle était

auprès des jeunes femmes qui l’avaient déjà servie: elles étaient

rentrées dans le salon au moment où le marquis en sortait; elles

venaient la prendre pour la conduire à sa chambre. Adeline les suivit

quelque temps sans rien dire; enfin, poussée par le désespoir, elle fit

de nouveaux efforts pour exciter leur compassion: mais elles répétèrent

les louanges du marquis. Voyant donc que toutes ses tentatives pour les

intéresser en sa faveur étaient inutiles, elle les congédia. Elle ferma

à clef la porte par où elles étaient sorties; et dans la faible

espérance de découvrir quelques moyens d’évasion, elle examina sa

chambre. L’élégance frivole de l’ameublement, et une foule d’objets de

luxe, semblaient avoir pour but de fasciner l’imagination et de séduire

le cœur. La tenture était en soie couleur de paille, et ornée de

plusieurs paysages et de tableaux d’histoire, dont les sujets se

ressentaient du caractère voluptueux du possesseur. La cheminée, en

marbre de Paros, était décorée de différentes figures d’après l’antique.

Le lit était de soie et de la même couleur que la tapisserie; il avait

une riche garniture de pourpre et d’argent, et un ciel en forme de dais.

Des vases de porcelaine remplis de parfums reposaient dans tous les

angles, sur des consoles de même structure que la toilette, laquelle

était magnifique et ornée d’une infinité de colifichets.

Adeline jeta en passant un coup d’œil sur ces divers objets, et vint

examiner les fenêtres; elles descendaient jusqu’au parquet, et

s’ouvraient sur un balcon, en face du jardin qu’elle avait aperçu du

salon. Elles étaient alors condamnées, et tous ses efforts pour les

ouvrir furent inutiles. Son attention fut attirée par une porte qui ne

se trouva pas fermée. Elle donnait sur un cabinet de toilette, où elle

descendit par quelques degrés: deux fenêtres frappèrent ses regards;

l’une refusa de s’ouvrir, mais son cœur palpita d’une joie subite

lorsque l’autre s’ouvrit sous sa main.

Dans son premier transport, elle oublia que la hauteur de la fenêtre

pourrait s’opposer à l’évasion qu’elle méditait. Elle revint pour fermer

la porte du cabinet, afin de prévenir toute surprise; précaution au

surplus inutile, la porte de la chambre à coucher étant déjà fermée.

Alors elle regarda par la croisée; devant elle était le jardin, et elle

s’aperçut que la fenêtre qui descendait jusqu’au parquet s’approchait si

fort de la terre, qu’elle pouvait y sauter facilement. Presqu’au même

instant elle s’élança en dehors, et se trouva sans accident dans un

immense jardin, ressemblant plutôt à ceux des parcs d’Angleterre qu’à

une suite de parterres français.

Elle ne se doutait guère qu’elle ne pût sortir de là, soit par quelque

brèche, soit par quelque partie basse de la muraille; elle courut

rapidement le long de la clôture: l’espoir faisait battre son cœur. Les

nuages de la dernière tempête étaient alors dispersés, et la clarté de

la lune qui donnait sur les espaces découverts, et brillantait les

fleurs encore chargées de gouttes de pluie, lui offrait une perspective

distincte de la scène d’alentour. Elle suivit la direction du grand mur

qui tenait au château, jusqu’à ce qu’il fût caché à sa vue par un amas

de plantes sauvages, si touffu et si embarrassé de branches épaisses,

qu’elle n’osa s’y enfoncer. Elle tourna sur sa droite, dans une allée

qui la conduisit à un lac couronné d’une haute futaie.

Les rayons de la lune se jouant sur les eaux, dont la douce ondulation

venait caresser le rivage, présentaient une scène d’une beauté

tranquille, qui aurait calmé un cœur moins agité que celui d’Adeline:

elle lui donna un coup d’œil, soupira et passa outre promptement pour

chercher le mur du jardin, dont elle s’était considérablement éloignée.

Après avoir erré quelque temps à travers les allées et les esplanades,

sans rien rencontrer qui ressemblât à une clôture, elle se retrouva

encore auprès du lac, et suivit alors sa rive avec les pas du

désespoir:--des pleurs coulaient sur ses joues. La scène d’alentour

n’offrait que des images de paix et de volupté, tous les objets

semblaient dormir; pas un souffle ne remuait le feuillage, pas le

moindre bruit ne s’élevait dans l’air; ce n’est que dans son sein que

régnaient le désordre et la douleur. Elle continua de suivre les

contours du rivage, et fut enfin conduite par une allée dans un sentier

qui montait doucement en tournant sur le flanc d’un coteau: l’obscurité

y était si profonde, qu’elle ne trouva son chemin qu’avec difficulté;

tout à coup l’avenue se termina par un bosquet élevé, et elle aperçut

une lumière qui partait d’un réduit à quelque distance.

Elle s’arrêta: son premier mouvement fut de se retirer; mais ayant prêté

l’oreille sans entendre aucun bruit, son âme eut un faible rayon

d’espoir que la personne à qui appartenait cette lumière, pourrait

consentir à favoriser sa fuite. Elle avança en tremblant, et avec

précaution du côté du réduit, afin d’observer en secret la personne,

avant de se risquer à y entrer. Plus elle approchait, plus son émotion

augmentait: arrivée sous le berceau, elle vit, à travers une croisée

ouverte, le marquis couché sur un sofa, auprès d’une table couverte de

vins et de fruits. Il était seul, et avait le visage enluminé par ses

libations bachiques.

Pendant qu’elle regardait, enchaînée sur la place par la terreur, il

jeta les yeux du côté de la fenêtre; la lumière donnait en plein sur la

figure d’Adeline: mais elle ne resta pas pour s’assurer s’il l’avait

aperçue; car elle quitta l’endroit avec la rapidité de l’éclair, et

s’enfuit sans savoir si elle était poursuivie. Après avoir fait beaucoup

de chemin, la lassitude la força enfin de s’arrêter, et elle se jeta sur

le gazon, presque évanouie de crainte et de langueur. Elle savait que,

si le marquis la surprenait tentant de s’échapper, il franchirait

probablement les bornes qu’il s’était imposées jusqu’alors; elle

redoutait donc les plus affreux dangers. Les palpitations de la terreur

étaient si fortes qu’elle avait peine à respirer.

Elle épia, elle écouta dans une attente craintive; mais nulle forme

humaine ne s’offrit à ses regards, nul bruit ne frappa son oreille; elle

resta un temps considérable dans cet état. Elle pleura, et ses larmes

soulagèrent son cœur oppressé. «O mon père! dit-elle, pourquoi avez-vous

abandonné votre enfant? Si vous saviez les périls où vous l’avez

exposée, sûrement vous auriez pitié d’elle, vous viendriez à son

secours. Hélas! ne trouverai-je jamais un ami! Suis-je toujours destinée

à donner ma confiance pour être abusée?--Pierre aussi aurait-il pu me

trahir?» Elle pleura encore, et revint au sentiment de son danger

actuel, et à la considération des moyens de s’y dérober;--mais elle n’en

voyait aucun.

A son imagination le parc semblait n’avoir point de limites; elle avait

erré d’esplanade en esplanade, de bosquet en bosquet, sans apercevoir

aucune clôture. Elle ne put retrouver le mur du jardin; mais elle

résolut de ne pas revenir au château, et de ne pas abandonner sa

recherche. Comme elle se levait pour s’en aller, elle vit une ombre se

mouvoir à une certaine distance; elle resta tranquille pour l’observer.

L’ombre avançait lentement, et disparut soudain; mais elle vit

sur-le-champ une personne sortir de l’obscurité, et s’approcher de

l’endroit où elle était. Elle ne doutait point que le marquis ne l’eût

aperçue; elle courut avec toute la rapidité possible sous l’ombrage d’un

bosquet à sa gauche. Des pas la poursuivaient, et elle entendit répéter

son nom, pendant qu’elle s’efforçait vainement de précipiter sa course.

Tout d’un coup le bruit de la poursuite se détourna, et se perdit dans

une direction différente. Elle s’arrêta pour reprendre haleine; elle

regarda autour d’elle, personne ne parut. Alors elle s’avança lentement

le long de l’avenue, et touchait presque à son extrémité lorsqu’elle vit

la même figure sortir de dessous les arbres, et s’élancer au milieu de

l’allée. On la poursuit, et on l’approche. Une voix l’appelle; mais elle

ne pouvait l’entendre, car elle était tombée sur la terre sans

connaissance. Elle ne reprit ses sens que long-temps après, et ce fut

pour se trouver dans les bras d’un étranger; elle fit un effort pour

s’en débarrasser.

«Ne craignez rien, aimable Adeline, dit-il; ne craignez rien: vous êtes

dans les bras d’un ami qui affrontera tous les hasards pour vous servir,

qui vous protégera au péril de ses jours.» Il la pressa doucement contre

son cœur. «M’avez-vous donc oublié?» ajouta-t-il. Elle regarda

attentivement, et fut convaincue que c’était Théodore qui venait de lui

parler. La joie fut sa première émotion; mais se rappelant son départ

subit dans un moment aussi critique pour sa sûreté, et qu’il était ami

du marquis, mille sensations confuses se combattaient dans son sein, et

la plongeaient dans un abîme de défiance, d’appréhension et de

désespoir.

Théodore la releva; et en la soutenant: «Fuyons sur-le-champ de ce lieu,

dit-il: une voiture nous attend; elle suivra le chemin que vous

indiquerez, et vous conduira auprès de vos amis.» Cette dernière phrase

pénétra son cœur: «Hélas! je n’ai point d’amis, dit-elle, et je ne sais

où aller.» Théodore serra tendrement sa main dans la sienne, et lui dit

du ton de la plus douce pitié: «Eh bien! mes amis seront les vôtres,

laissez-moi vous conduire auprès d’eux. Mais je suis dans des transes

mortelles tant que vous resterez en ces lieux; hâtons-nous d’en sortir.»

Adeline allait répondre, lorsqu’ils entendirent des voix à travers les

arbres. Théodore, la soutenant avec son bras, l’entraîna le long de

l’avenue: ils continuèrent de fuir jusqu’à ce qu’Adeline, perdant la

respiration, ne put aller plus avant.

Après s’être reposés un moment sans entendre aucun pas à leur poursuite,

ils reprirent leur course. Théodore savait qu’ils n’étaient pas éloignés

des murs du jardin; mais il songeait aussi que, dans l’espace

intermédiaire, divers sentiers venant des parties de l’enclos les plus

éloignées, aboutissaient dans l’allée où il fallait passer, et que les

gens du marquis pouvaient en sortir pour le croiser. Toutefois il cacha

ses craintes à Adeline, et s’efforça de calmer et de rassurer ses

esprits.

Enfin ils arrivèrent à la clôture, et Théodore la conduisait à une

partie basse de la muraille, vers l’endroit où était la voiture,

lorsqu’ils entendirent encore des voix dans les airs. Les esprits et la

force d’Adeline étaient presque épuisés; mais elle fit un dernier effort

pour avancer, et vit bientôt, à quelque distance, l’échelle dont

Théodore s’était servi pour descendre dans le jardin. «Encore un peu de

courage, dit-il, et vous êtes sauvée.» Il tint l’échelle pendant qu’elle

montait; le haut de la muraille était large et uni: Adeline y étant

arrivée attendit Théodore; il la suivit, et tira l’échelle de l’autre

côté.

Lorsqu’ils furent descendus, ils virent la voiture, mais le conducteur

n’y était plus. Théodore tremblait d’appeler, de peur que sa voix ne le

découvrît; il mit donc Adeline dans la chaise, et alla lui-même pour

chercher le postillon; il le trouva endormi sous un arbre à quelques

pas. L’ayant éveillé, ils retournèrent à la voiture, et partirent ventre

à terre. Adeline n’osait pas encore se croire hors de danger; mais après

qu’ils eurent marché assez long-temps sans interruption, la joie de son

cœur éclata, et elle remercia son libérateur dans les termes de la plus

vive reconnaissance. Théodore lui répondit avec un ton de voix et des

manières dont la sympathie prouvait que son bonheur en cette occasion

égalait celui de sa compagne.

A mesure que la réflexion s’emparait de l’âme d’Adeline, l’anxiété y

suspendait l’allégresse: dans ces instans d’agitation, elle ne songeait

qu’à fuir; mais les circonstances de sa situation présente la

frappèrent. Elle devint silencieuse et pensive: elle n’avait point

d’amis près desquels elle pût se réfugier, et elle s’en allait sans

savoir en quels lieux, avec un jeune militaire qui lui était presque

étranger. Elle se rappela combien de fois elle avait été abusée et

trahie par ceux à qui elle avait accordé le plus de confiance, et elle

tomba dans l’accablement: elle se rappelait aussi les premières

attentions que Théodore lui avait témoignées, et tremblait que cette

conduite n’eût été inspirée par une passion égoïste. Elle voyait que

cela était possible, mais elle se refusait à le croire probable, et

sentait que rien ne pouvait l’affliger davantage que de soupçonner

l’honnêteté de Théodore.

Il interrompit sa rêverie, en lui parlant de sa situation à l’abbaye.

«Vous avez dû être bien étonnée, dit-il, et sans doute bien offensée, de

ne point me voir à mon rendez-vous, après les avis alarmans que je vous

avais donnés dans notre dernière entrevue. Cette circonstance m’a

peut-être fait tort dans votre estime, si toutefois j’avais été assez

heureux pour l’avoir obtenue; mais mes desseins ont été dominés par ceux

du marquis de Montalte; et je crois pouvoir vous assurer qu’en cette

conjoncture, ma douleur a été pour le moins égale à vos appréhensions.»

Adeline dit: «Qu’elle avait été très-alarmée de ses avis, et de ne point

recevoir d’informations ultérieures concernant le danger qui la

menaçait; et que.....» Elle retint les paroles qu’elle avait sur les

lèvres; car elle s’aperçut que, sans y prendre garde, elle manifestait

le penchant que renfermait son cœur. Il y eut un silence de quelques

momens, et ni l’un ni l’autre n’étaient tranquilles. Enfin, Théodore

renoua la conversation: «Permettez-moi, dit-il, de vous instruire des

circonstances qui m’ont privé de l’entrevue que je vous avais demandée;

je suis impatient de me justifier.» Sans attendre la réponse d’Adeline,

il lui raconta que le marquis avait, par des moyens inexplicables,

appris ou soupçonné le sujet de leur dernière conversation, et que,

voyant ses projets en péril d’être déjoués, il avait pris des mesures

efficaces pour l’empêcher d’en être plus amplement informée. Adeline se

rappela aussitôt que Théodore avait été vu avec elle dans la forêt par

La Motte, qui, sans doute, avait soupçonné leur inclination naissante,

et avait eu soin d’avertir le marquis que, selon toute apparence, il

avait un rival dans son ami.

«Le lendemain de notre dernière entrevue, dit Théodore, le marquis, qui

est mon colonel, m’ordonna de me préparer à rejoindre mon régiment, et

fixa mon départ au lendemain matin. Cet ordre subit ne laissa pas de me

surprendre, mais je ne fus pas long-temps à en savoir le motif. Un

domestique du marquis, que j’avais eu long-temps à mon service, entra

dans ma chambre aussitôt après que j’eus quitté son maître, et

m’exprimant son regret de me voir partir si précipitamment, laissa

échapper quelques indices qui excitèrent ma surprise. Je lui fis des

questions, et je fus confirmé dans les soupçons que j’avais conçus

depuis quelque temps des projets du marquis sur votre personne.

«Jacques m’apprit que notre dernière entrevue avait été remarquée, et

rapportée au marquis. Il savait cela d’un de ses camarades; et j’en fus

si effrayé, que je l’engageai à me donner de temps en temps des avis sur

la conduite du marquis. Dès-lors j’attendis avec un redoublement

d’impatience le soir qui devait me ramener auprès de vous: mais

l’adresse du marquis déconcerta entièrement mes efforts et mes vœux. Il

s’était engagé à passer la journée à la maison de campagne d’un homme de

qualité, éloignée de quelques lieues; et, malgré toutes les excuses que

je pus donner, il me fallut l’accompagner. Forcé d’obéir, je passai la

journée dans l’agitation et l’anxiété la plus affreuse. Il était minuit

avant que nous fussions de retour au château du marquis. Je me levai le

lendemain de bonne heure, pour me mettre en route, et je résolus de

chercher à vous voir avant de quitter le pays.

»Lorsque j’entrai dans la salle à déjeuner, je fus très-étonné d’y

trouver déjà le marquis, lequel, en trouvant la matinée superbe, déclara

que son intention était de m’accompagner jusqu’à Chineau. Privé

tout-à-coup de ma dernière espérance, je crois que mon visage exprima ce

que je sentais; car les regards curieux du marquis passèrent aussitôt de

l’indifférence au mécontentement. Il y a au moins douze lieues de

Chineau à l’abbaye. J’eus d’abord l’intention de revenir de cet endroit,

mais je songeai que ce serait un bien grand hasard si je pouvais vous

trouver seule; et de plus que, si La Motte m’apercevait, cela

réveillerait tous ses soupçons, et le mettrait en garde contre tous les

plans que je croirais convenable de tenter à l’avenir: je continuai donc

ma route pour rejoindre mon régiment.

»Jacques me transmit de fréquens renseignemens sur les opérations du

marquis; mais sa manière de s’exprimer était si peu claire, qu’ils ne

servirent qu’à m’embarrasser et à me désoler. Sa dernière lettre

m’alarma à tel point, que le séjour de ma garnison me devint

insupportable; et comme il m’était impossible d’obtenir un congé, je

quittai le corps secrètement, et vins me cacher dans une chaumière,

environ à un mille du château, afin d’être plus tôt instruit des projets

du marquis. Jacques me donna chaque jour des informations, et enfin

m’annonça l’horrible complot tramé pour la nuit suivante.

»J’avais bien peu de probabilités de pouvoir vous prévenir de votre

danger. Si je me hasardais d’approcher de l’abbaye, La Motte pouvait me

découvrir, et rendre inutiles toutes mes tentatives pour vous sauver. Je

résolus pourtant d’en courir les risques dans l’espérance de vous voir;

et à la chute du jour je me préparais à gagner l’abbaye, lorsque Jacques

parut et m’apprit qu’on devait vous conduire au château. Mon plan en

devint d’une exécution moins difficile. J’appris encore que le marquis,

n’ayant plus aucune crainte de vous perdre, projetait, à l’aide de ces

raffinemens de luxe qui ne lui sont que trop familiers, de vous rendre

favorable à ses vœux, et de vous séduire par de fausses propositions de

mariage. M’étant procuré la connaissance de la chambre qui vous était

destinée, j’ai fait aposter une voiture pour nous attendre; et, avec

l’intention d’escalader votre fenêtre et de vous délivrer, je suis entré

à minuit dans le jardin.»

Théodore ayant achevé de parler: «Je ne connais point d’expressions, dit

Adeline, qui puissent vous rendre le sentiment des obligations que je

vous ai, ni la reconnaissance dont me pénètre votre générosité.»

«Ah! n’appelez pas cela de la générosité, répliqua-t-il; c’était de

l’amour.» Il s’arrêta. Adeline garda le silence. Après quelques momens

d’une émotion expressive, il reprit: «Pardonnez cette brusque

déclaration; mais pourquoi la nommer brusque, lorsque mes actions vous

ont déjà découvert ce que ma bouche n’a osé vous avouer jusqu’à cet

instant?» Il fit encore une pause. Adeline se taisait toujours.

«Rendez-moi cependant la justice de croire que je sens combien il est

déplacé de vous parler à présent de mon amour; mais l’aveu m’en a été

surpris. Je vous promets aussi de m’abstenir de renouveler ce discours,

jusqu’à ce que vous soyez dans une situation où vous puissiez accepter

ou refuser librement l’attachement sincère que je vous offre. Toutefois,

si je pouvais être assuré maintenant de posséder votre estime, je serais

délivré de l’inquiétude la plus cruelle.»

Adeline s’étonna qu’il eût douté de son estime après le service généreux

et signalé qu’il lui avait rendu; mais elle était encore étrangère à la

timidité de l’amour. «Pouvez-vous me croire ingrate? dit-elle d’une voix

tremblante. Est-il possible que j’envisage vos démarches amicales en ma

faveur, sans vous estimer?» Théodore lui prit aussitôt la main, et la

pressa en silence contre ses lèvres. Ils étaient tous les deux trop émus

pour converser, et ils continuèrent de marcher pendant plusieurs milles

sans s’adresser une parole.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 13 / 19 题