Adeline attendait avec impatience, à la fenêtre de sa chambre, l’heure
où le soleil déclinant derrière les collines lointaines, hâtait le
moment de son départ. Son coucher était extraordinairement lumineux, et
dardait des rayons de feu à travers les arbres et sur quelques fragmens
épars de la ruine qu’elle ne pouvait regarder avec indifférence.
«Probablement, dit-elle, je ne reverrai jamais le soleil se cacher sous
ces coteaux, ou éclairer cette scène! Où serai-je à son premier
coucher?--Où serai-je demain à cette heure-ci? Peut-être au comble de
l’infortune!» A cette idée, elle pleura. «Encore quelques heures,
reprit-elle, et le marquis arrivera;--encore quelques heures, et cette
abbaye deviendra un théâtre de tumulte et de confusion: tous les yeux
vont me chercher, tous les réduits seront visités.» Ces réflexions lui
inspirèrent de nouvelles terreurs, et redoublèrent son empressement de
partir.
L’obscurité arriva par degrés; elle la jugea bientôt assez forte pour
risquer de sortir; mais auparavant elle se mit à genoux, et fit sa
prière au ciel. Elle implora l’appui du Dieu des miséricordes, et se
remit entre ses mains. Après cela elle quitta sa chambre, et descendit
avec précaution l’escalier tournant. Elle ne rencontra personne; et,
franchissant la porte de la tour, elle entra dans la forêt. Elle regarda
autour d’elle, tous les objets étaient couverts de l’ombre du soir.
Elle cherche en palpitant le sentier que Pierre lui avait montré, et qui
conduisait au tombeau: elle le trouve, et s’avance saisie de crainte.
Souvent elle tressaillit lorsque le zéphyr agitait le feuillage léger,
ou lorsque les chauve-souris voltigeaient dans le crépuscule; souvent
aussi, lorsqu’elle tournait ses regards du côté de l’abbaye, elle
croyait voir des figures d’hommes à travers les ombres qui redoublaient.
Après avoir fait quelque chemin, elle entendit tout d’un coup des pas de
chevaux, et bientôt après un bruit de voix; elle distingua celle du
marquis; on paraissait venir du côté où elle s’avançait, et le bruit
approchait. L’épouvante arrêta ses pas pendant quelques minutes; elle
demeura dans un état d’hésitation terrible. Aller en avant, c’était se
jeter entre les mains du marquis; rebrousser chemin, c’était tomber au
pouvoir de La Motte. Après quelque temps de cette incertitude, le bruit
prit soudain une autre direction, et la troupe tourna du côté de
l’abbaye. La terreur d’Adeline cessa pour quelques momens. Elle comprit
alors que le marquis n’avait passé en cet endroit que parce que c’était
sa route pour aller à l’abbaye, et elle se hâta pour aller se cacher
dans la ruine. Elle y arrive enfin après beaucoup de difficultés, car
l’épaisseur de l’ombre l’empêchait presque de se reconnaître. Elle
s’arrête à l’entrée, effrayée par le silence qui régnait au dedans, et
par la profonde obscurité du lieu; à la fin, elle se détermine à se
promener en dehors jusqu’à l’arrivée de Pierre. «Si quelqu’un
s’approche, dit-elle, j’entendrai avant qu’on puisse me voir, et alors
je me cacherai dans la cellule.»
Elle s’appuya contre un fragment du tombeau, dans une attente
craintive; elle avait beau écouter, aucun bruit ne troublait le
silence. On ne peut se faire une idée de l’état de son âme, qu’en
considérant que cet instant allait décider de son sort. «On a maintenant
découvert ma fuite, dit-elle, on me cherche partout dans l’abbaye.
J’entends leurs voix terribles m’appeler: je vois leurs regards
enflammés.» Elle céda presque au pouvoir de son imagination. Tandis
qu’elle regardait encore autour d’elle, elle vit des lumières s’agiter
dans l’éloignement; tantôt elles brillaient au travers des arbres, et
tantôt elles disparaissaient.
Elles semblaient être dans la même direction que l’abbaye; et Adeline se
ressouvint alors que le matin elle avait aperçu une partie de la
fabrique par une clairière de la forêt. Elle ne douta donc plus que ces
lumières ne vinssent des gens qui la cherchaient: elle craignait que, ne
la trouvant pas à l’abbaye, ils ne prissent le chemin du tombeau. Elle
regarda cet asile comme trop voisin de ses ennemis pour y être en
sûreté, et aurait voulu gagner un endroit de la forêt plus éloigné; mais
elle se rappela que Pierre ne saurait plus où la trouver.
Pendant que ces pensées se succédaient dans son âme, elle entendit dans
l’air des voix éloignées, et allait promptement se cacher dans la
cellule, lorsqu’elle vit les lumières disparaître tout-à-coup. Bientôt
régnèrent partout le silence et l’ombre; elle tâcha néanmoins de trouver
le chemin de la cellule. Elle se rappela la position de la porte
extérieure et du passage; et après les avoir traversés, elle ouvrit la
porte de la cellule. En dedans, tout était dans la plus noire obscurité.
Elle frissonnait, mais elle entra; et après avoir tâtonné le long des
murs, elle s’assit sur une pierre détachée.
Elle se recommanda de nouveau à Dieu, et s’efforça de ranimer ses
esprits jusqu’à l’arrivée de Pierre. Elle avait passé environ une
demi-heure dans ce sombre caveau, et aucun bruit n’annonçait son
approche. Elle perdit courage; elle trembla qu’une partie de leur projet
n’eût été découverte ou contrariée, ou qu’il ne fût retenu par La Motte.
Cette persuasion redoubla ses craintes, au point de la résoudre à sortir
seule de la cellule, et à chercher dans la fuite la seule chance de
salut qui lui restât.
Pendant que ce dessein flottait dans son âme, elle distingua par la
grille d’en haut les pas d’un cheval. Le bruit approche, et s’arrête
enfin au tombeau. Le moment d’après elle entendit trois coups de fouet;
le cœur lui battait, et son agitation était si forte, qu’elle ne fit
aucun effort pour quitter la cellule. Les coups se répètent: alors elle
ranime ses esprits, elle s’avance, et monte dans la forêt. Elle appelle:
«Pierre!» car l’épaisseur de l’obscurité ne lui laissait distinguer ni
l’homme ni le cheval. On lui répondit tout de suite: «Paix, mamselle!
nos voix nous trahiront.»
Ils montèrent à cheval, et coururent aussi vite que l’obscurité le
permettait. Adeline sentait son cœur renaître à chaque pas. Elle demanda
ce qui s’était passé à l’abbaye, et comment il avait fait pour
s’échapper.--«Parlez bas, mamselle; vous saurez tout, mais je ne peux
pas vous le dire à présent.» A peine finissait-il, qu’ils virent des
lumières se mouvoir à une certaine distance; et arrivant alors dans un
endroit de la forêt plus ouvert, il partit au grand galop, et continua
du même train tant que le cheval y put tenir. Ils regardèrent derrière;
mais aucune lumière ne paraissant, la terreur d’Adeline se calma. Elle
demanda encore ce qui s’était passé à l’abbaye, quand on eut découvert
sa fuite. «Vous pouvez parler sans crainte d’être entendu, dit-elle:
nous voilà, j’espère, assez loin pour qu’on ne puisse nous rejoindre.»
«--Vraiment, mamselle, dit-il, il n’y avait pas long-temps que vous
étiez partie lorsque le marquis est arrivé; c’est alors que monsieur La
Motte s’est aperçu de votre évasion. Sur cela, grand tumulte, et il a eu
une longue conversation avec le marquis.--Parlez plus haut, dit Adeline;
je ne vous entends pas.»
«--Oui, mamselle....»
«--O ciel! interrompit Adeline, quelle est cette voix? ce n’est pas
celle de Pierre. Au nom de Dieu, dites-moi qui vous êtes, et où nous
allons?»
«--Vous le saurez assez tôt, ma jeune dame, répondit l’étranger (car en
effet ce n’était pas Pierre); j’exécute les ordres de mon maître.»
Adeline, ne doutant plus que ce ne fût un domestique du marquis, essaya
de se laisser couler à terre; mais le valet descendit et l’attacha sur
le cheval. Son âme entrevit une faible lueur d’espérance; elle tâcha
d’émouvoir la pitié de cet homme, et le conjura avec toute l’éloquence
de la douleur; mais il entendait trop bien ses intérêts pour céder, même
un instant, à la compassion que ses prières sans art lui inspiraient
malgré lui.--Alors elle s’abandonna au désespoir, et, dans un silence
forcé, elle se soumit à sa destinée. Ils continuèrent ainsi leur marche,
jusqu’à ce qu’une forte averse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs,
leur fit gagner l’épaisseur d’un bosquet touffu. Le valet s’y croyait en
sûreté, et Adeline se souciait trop peu de la vie pour le dissuader de
son erreur. L’orage fut long et violent; mais, dès qu’il fut passé, ils
se remirent au grand galop. Après avoir couru environ deux heures, ils
arrivèrent aux bords de la forêt, et bientôt à un mur élevé et solitaire
qu’Adeline ne pouvait distinguer qu’à la clarté de la lune qui se
montrait alors entre les nuages.
Là, ils s’arrêtèrent: l’homme descendit; et, ayant ouvert une petite
porte pratiquée dans le mur, il détacha Adeline qui jetait des cris
involontaires et superflus pendant qu’il l’enlevait de dessus le
cheval. La porte s’ouvrait sur un passage étroit obscurément éclairé par
une lampe suspendue à l’autre extrémité. Il la conduit; ils arrivent à
une autre porte; elle s’ouvre, et montre un magnifique salon superbement
éclairé, et meublé dans le goût le plus frivole et le plus recherché.
Sur les murs étaient peintes à fresque les métamorphoses d’Ovide; une
tenture de soie régnait au-dessus avec une garniture de franges et de
riches festons. Les ottomanes étaient d’une étoffe assortie aux
tapisseries. Du centre du plafond, représentant une scène de l’Armide du
Tasse, descendait une lampe d’argent d’une forme étrusque: elle
répandait une vive lumière qui, réfléchie par deux larges glaces
pareilles, illuminait le salon complètement. Des bustes d’Horace,
d’Ovide, d’Anacréon, de Tibulle et de Pétrone, ornaient les encoignures,
et des fleurs rassemblées dans des vases étrusques exhalaient les plus
délicieuses odeurs. Au milieu de l’appartement était une petite table
couverte d’une collation de fruits, de glaces et de liqueurs. Personne
ne se montrait. Tout cela paraissait l’ouvrage de l’enchantement, et
ressemblait plutôt à un palais de fée, qu’à rien de ce qui sort de la
main des hommes.
Adeline fut saisie d’étonnement, et demanda où elle était; mais le valet
refusa de répondre à ses questions; et, après l’avoir engagée à prendre
quelques rafraîchissemens, il la laissa. Elle s’approcha des croisées:
la clarté de la lune lui découvrit un jardin spacieux, où les bosquets,
les clairières et les eaux, brillantées par le clair de lune,
composaient une scène d’une beauté variée et romantique. «Que peut
signifier cela? dit-elle. Est-ce un charme pour m’entraîner à ma perte?
Dans l’espoir de s’échapper, elle s’efforça d’ouvrir les fenêtres, mais
elles étaient toutes condamnées; ensuite elle tenta d’ouvrir différentes
portes, et les trouva pareillement fermées.
Voyant qu’on lui avait ôté tout moyen de se sauver, elle demeura quelque
temps plongée dans le chagrin et dans la réflexion; mais elle fut à la
fin tirée de sa rêverie par les accens d’une douce musique, dont les
sons enchanteurs suspendaient les souffrances, et disposaient l’âme à la
tendresse et aux délices de la contemplation. Adeline écouta avec
surprise, se calma insensiblement, et se laissa intéresser; une tendre
mélancolie s’empara de son cœur, et triompha de toutes les sensations
pénibles: mais au moment où cessa la mélodie, l’enchantement s’évanouit,
et elle revint au sentiment de sa situation.
La musique recommence:--elle cède encore par degrés à sa douce magie.
Une voix de femme, accompagnée par un luth, un hautbois, et un petit
nombre d’autres instrumens, fit alors entendre des sons si célestes,
qu’ils ravissaient l’attention en extase. La voix s’affaiblissait
graduellement, et ne rendait que quelques notes simples avec une douceur
pathétique; tout-à-coup le mouvement change, et sur un air léger et gai,
Adeline distingue les paroles suivantes: