CHAPITRE IV.

Adeline attendait avec impatience, à la fenêtre de sa chambre, l’heure

où le soleil déclinant derrière les collines lointaines, hâtait le

moment de son départ. Son coucher était extraordinairement lumineux, et

dardait des rayons de feu à travers les arbres et sur quelques fragmens

épars de la ruine qu’elle ne pouvait regarder avec indifférence.

«Probablement, dit-elle, je ne reverrai jamais le soleil se cacher sous

ces coteaux, ou éclairer cette scène! Où serai-je à son premier

coucher?--Où serai-je demain à cette heure-ci? Peut-être au comble de

l’infortune!» A cette idée, elle pleura. «Encore quelques heures,

reprit-elle, et le marquis arrivera;--encore quelques heures, et cette

abbaye deviendra un théâtre de tumulte et de confusion: tous les yeux

vont me chercher, tous les réduits seront visités.» Ces réflexions lui

inspirèrent de nouvelles terreurs, et redoublèrent son empressement de

partir.

L’obscurité arriva par degrés; elle la jugea bientôt assez forte pour

risquer de sortir; mais auparavant elle se mit à genoux, et fit sa

prière au ciel. Elle implora l’appui du Dieu des miséricordes, et se

remit entre ses mains. Après cela elle quitta sa chambre, et descendit

avec précaution l’escalier tournant. Elle ne rencontra personne; et,

franchissant la porte de la tour, elle entra dans la forêt. Elle regarda

autour d’elle, tous les objets étaient couverts de l’ombre du soir.

Elle cherche en palpitant le sentier que Pierre lui avait montré, et qui

conduisait au tombeau: elle le trouve, et s’avance saisie de crainte.

Souvent elle tressaillit lorsque le zéphyr agitait le feuillage léger,

ou lorsque les chauve-souris voltigeaient dans le crépuscule; souvent

aussi, lorsqu’elle tournait ses regards du côté de l’abbaye, elle

croyait voir des figures d’hommes à travers les ombres qui redoublaient.

Après avoir fait quelque chemin, elle entendit tout d’un coup des pas de

chevaux, et bientôt après un bruit de voix; elle distingua celle du

marquis; on paraissait venir du côté où elle s’avançait, et le bruit

approchait. L’épouvante arrêta ses pas pendant quelques minutes; elle

demeura dans un état d’hésitation terrible. Aller en avant, c’était se

jeter entre les mains du marquis; rebrousser chemin, c’était tomber au

pouvoir de La Motte. Après quelque temps de cette incertitude, le bruit

prit soudain une autre direction, et la troupe tourna du côté de

l’abbaye. La terreur d’Adeline cessa pour quelques momens. Elle comprit

alors que le marquis n’avait passé en cet endroit que parce que c’était

sa route pour aller à l’abbaye, et elle se hâta pour aller se cacher

dans la ruine. Elle y arrive enfin après beaucoup de difficultés, car

l’épaisseur de l’ombre l’empêchait presque de se reconnaître. Elle

s’arrête à l’entrée, effrayée par le silence qui régnait au dedans, et

par la profonde obscurité du lieu; à la fin, elle se détermine à se

promener en dehors jusqu’à l’arrivée de Pierre. «Si quelqu’un

s’approche, dit-elle, j’entendrai avant qu’on puisse me voir, et alors

je me cacherai dans la cellule.»

Elle s’appuya contre un fragment du tombeau, dans une attente

craintive; elle avait beau écouter, aucun bruit ne troublait le

silence. On ne peut se faire une idée de l’état de son âme, qu’en

considérant que cet instant allait décider de son sort. «On a maintenant

découvert ma fuite, dit-elle, on me cherche partout dans l’abbaye.

J’entends leurs voix terribles m’appeler: je vois leurs regards

enflammés.» Elle céda presque au pouvoir de son imagination. Tandis

qu’elle regardait encore autour d’elle, elle vit des lumières s’agiter

dans l’éloignement; tantôt elles brillaient au travers des arbres, et

tantôt elles disparaissaient.

Elles semblaient être dans la même direction que l’abbaye; et Adeline se

ressouvint alors que le matin elle avait aperçu une partie de la

fabrique par une clairière de la forêt. Elle ne douta donc plus que ces

lumières ne vinssent des gens qui la cherchaient: elle craignait que, ne

la trouvant pas à l’abbaye, ils ne prissent le chemin du tombeau. Elle

regarda cet asile comme trop voisin de ses ennemis pour y être en

sûreté, et aurait voulu gagner un endroit de la forêt plus éloigné; mais

elle se rappela que Pierre ne saurait plus où la trouver.

Pendant que ces pensées se succédaient dans son âme, elle entendit dans

l’air des voix éloignées, et allait promptement se cacher dans la

cellule, lorsqu’elle vit les lumières disparaître tout-à-coup. Bientôt

régnèrent partout le silence et l’ombre; elle tâcha néanmoins de trouver

le chemin de la cellule. Elle se rappela la position de la porte

extérieure et du passage; et après les avoir traversés, elle ouvrit la

porte de la cellule. En dedans, tout était dans la plus noire obscurité.

Elle frissonnait, mais elle entra; et après avoir tâtonné le long des

murs, elle s’assit sur une pierre détachée.

Elle se recommanda de nouveau à Dieu, et s’efforça de ranimer ses

esprits jusqu’à l’arrivée de Pierre. Elle avait passé environ une

demi-heure dans ce sombre caveau, et aucun bruit n’annonçait son

approche. Elle perdit courage; elle trembla qu’une partie de leur projet

n’eût été découverte ou contrariée, ou qu’il ne fût retenu par La Motte.

Cette persuasion redoubla ses craintes, au point de la résoudre à sortir

seule de la cellule, et à chercher dans la fuite la seule chance de

salut qui lui restât.

Pendant que ce dessein flottait dans son âme, elle distingua par la

grille d’en haut les pas d’un cheval. Le bruit approche, et s’arrête

enfin au tombeau. Le moment d’après elle entendit trois coups de fouet;

le cœur lui battait, et son agitation était si forte, qu’elle ne fit

aucun effort pour quitter la cellule. Les coups se répètent: alors elle

ranime ses esprits, elle s’avance, et monte dans la forêt. Elle appelle:

«Pierre!» car l’épaisseur de l’obscurité ne lui laissait distinguer ni

l’homme ni le cheval. On lui répondit tout de suite: «Paix, mamselle!

nos voix nous trahiront.»

Ils montèrent à cheval, et coururent aussi vite que l’obscurité le

permettait. Adeline sentait son cœur renaître à chaque pas. Elle demanda

ce qui s’était passé à l’abbaye, et comment il avait fait pour

s’échapper.--«Parlez bas, mamselle; vous saurez tout, mais je ne peux

pas vous le dire à présent.» A peine finissait-il, qu’ils virent des

lumières se mouvoir à une certaine distance; et arrivant alors dans un

endroit de la forêt plus ouvert, il partit au grand galop, et continua

du même train tant que le cheval y put tenir. Ils regardèrent derrière;

mais aucune lumière ne paraissant, la terreur d’Adeline se calma. Elle

demanda encore ce qui s’était passé à l’abbaye, quand on eut découvert

sa fuite. «Vous pouvez parler sans crainte d’être entendu, dit-elle:

nous voilà, j’espère, assez loin pour qu’on ne puisse nous rejoindre.»

«--Vraiment, mamselle, dit-il, il n’y avait pas long-temps que vous

étiez partie lorsque le marquis est arrivé; c’est alors que monsieur La

Motte s’est aperçu de votre évasion. Sur cela, grand tumulte, et il a eu

une longue conversation avec le marquis.--Parlez plus haut, dit Adeline;

je ne vous entends pas.»

«--Oui, mamselle....»

«--O ciel! interrompit Adeline, quelle est cette voix? ce n’est pas

celle de Pierre. Au nom de Dieu, dites-moi qui vous êtes, et où nous

allons?»

«--Vous le saurez assez tôt, ma jeune dame, répondit l’étranger (car en

effet ce n’était pas Pierre); j’exécute les ordres de mon maître.»

Adeline, ne doutant plus que ce ne fût un domestique du marquis, essaya

de se laisser couler à terre; mais le valet descendit et l’attacha sur

le cheval. Son âme entrevit une faible lueur d’espérance; elle tâcha

d’émouvoir la pitié de cet homme, et le conjura avec toute l’éloquence

de la douleur; mais il entendait trop bien ses intérêts pour céder, même

un instant, à la compassion que ses prières sans art lui inspiraient

malgré lui.--Alors elle s’abandonna au désespoir, et, dans un silence

forcé, elle se soumit à sa destinée. Ils continuèrent ainsi leur marche,

jusqu’à ce qu’une forte averse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs,

leur fit gagner l’épaisseur d’un bosquet touffu. Le valet s’y croyait en

sûreté, et Adeline se souciait trop peu de la vie pour le dissuader de

son erreur. L’orage fut long et violent; mais, dès qu’il fut passé, ils

se remirent au grand galop. Après avoir couru environ deux heures, ils

arrivèrent aux bords de la forêt, et bientôt à un mur élevé et solitaire

qu’Adeline ne pouvait distinguer qu’à la clarté de la lune qui se

montrait alors entre les nuages.

Là, ils s’arrêtèrent: l’homme descendit; et, ayant ouvert une petite

porte pratiquée dans le mur, il détacha Adeline qui jetait des cris

involontaires et superflus pendant qu’il l’enlevait de dessus le

cheval. La porte s’ouvrait sur un passage étroit obscurément éclairé par

une lampe suspendue à l’autre extrémité. Il la conduit; ils arrivent à

une autre porte; elle s’ouvre, et montre un magnifique salon superbement

éclairé, et meublé dans le goût le plus frivole et le plus recherché.

Sur les murs étaient peintes à fresque les métamorphoses d’Ovide; une

tenture de soie régnait au-dessus avec une garniture de franges et de

riches festons. Les ottomanes étaient d’une étoffe assortie aux

tapisseries. Du centre du plafond, représentant une scène de l’Armide du

Tasse, descendait une lampe d’argent d’une forme étrusque: elle

répandait une vive lumière qui, réfléchie par deux larges glaces

pareilles, illuminait le salon complètement. Des bustes d’Horace,

d’Ovide, d’Anacréon, de Tibulle et de Pétrone, ornaient les encoignures,

et des fleurs rassemblées dans des vases étrusques exhalaient les plus

délicieuses odeurs. Au milieu de l’appartement était une petite table

couverte d’une collation de fruits, de glaces et de liqueurs. Personne

ne se montrait. Tout cela paraissait l’ouvrage de l’enchantement, et

ressemblait plutôt à un palais de fée, qu’à rien de ce qui sort de la

main des hommes.

Adeline fut saisie d’étonnement, et demanda où elle était; mais le valet

refusa de répondre à ses questions; et, après l’avoir engagée à prendre

quelques rafraîchissemens, il la laissa. Elle s’approcha des croisées:

la clarté de la lune lui découvrit un jardin spacieux, où les bosquets,

les clairières et les eaux, brillantées par le clair de lune,

composaient une scène d’une beauté variée et romantique. «Que peut

signifier cela? dit-elle. Est-ce un charme pour m’entraîner à ma perte?

Dans l’espoir de s’échapper, elle s’efforça d’ouvrir les fenêtres, mais

elles étaient toutes condamnées; ensuite elle tenta d’ouvrir différentes

portes, et les trouva pareillement fermées.

Voyant qu’on lui avait ôté tout moyen de se sauver, elle demeura quelque

temps plongée dans le chagrin et dans la réflexion; mais elle fut à la

fin tirée de sa rêverie par les accens d’une douce musique, dont les

sons enchanteurs suspendaient les souffrances, et disposaient l’âme à la

tendresse et aux délices de la contemplation. Adeline écouta avec

surprise, se calma insensiblement, et se laissa intéresser; une tendre

mélancolie s’empara de son cœur, et triompha de toutes les sensations

pénibles: mais au moment où cessa la mélodie, l’enchantement s’évanouit,

et elle revint au sentiment de sa situation.

La musique recommence:--elle cède encore par degrés à sa douce magie.

Une voix de femme, accompagnée par un luth, un hautbois, et un petit

nombre d’autres instrumens, fit alors entendre des sons si célestes,

qu’ils ravissaient l’attention en extase. La voix s’affaiblissait

graduellement, et ne rendait que quelques notes simples avec une douceur

pathétique; tout-à-coup le mouvement change, et sur un air léger et gai,

Adeline distingue les paroles suivantes:

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 10 / 19 题