La conversation rapportée dans le chapitre précédent fut interrompue par
l’arrivée de Pierre, qui, en sortant de la chambre, regarda Adeline
très-intelligiblement, et lui fit presque signe. Elle était fort
inquiète de savoir ce qu’il lui voulait, et passa bientôt après dans la
salle, où elle le trouva qui ne se pressait pas de s’éloigner. Dès qu’il
la vit, il lui fit signe de ne rien dire, et de le suivre dans un coin.
«Eh bien! Pierre, lui dit-elle, qu’avez-vous à m’apprendre?
«--Chut! mamselle; pour l’amour de Dieu, parlez plus bas: si l’on nous
écoutait, nous serions perdus.»
Adeline le pria de s’expliquer. «Oui, mamselle, c’est ce qui m’a trotté
dans la tête toute la journée. Je n’ai pas cessé d’épier le moment; j’ai
regardé, et tant regardé encore, que j’ai craint que mon maître ne
m’aperçût; mais j’ai eu beau faire, vous n’avez pas voulu m’entendre.»
Adeline le conjura d’être prompt.
«--Oui, mamselle; mais j’ai tant de peur qu’on nous voie! Mais il n’y a
rien que je ne fasse pour une aussi bonne demoiselle; car je ne saurais
songer au danger qui vous a menacée, sans vous en parler.»
«--Au nom de Dieu, dit Adeline, dépêchez-vous, sans quoi nous serons
interrompus.»
«--Eh bien! donc...; mais il faut que vous me juriez, par la sainte
Vierge, que vous ne direz jamais que c’est moi qui vous l’ai dit, car
mon maître me...»
«--Je le jure, je le jure, dit Adeline.»
«--Eh bien! donc...., lundi soir, comme je.... Paix! n’ai-je pas entendu
marcher? Mamselle, allez-vous-en vite par-là dans le cloître. Je ne
voudrais pas, pour tout au monde, qu’on nous aperçût. Je vais sortir à
la porte de la salle, et vous viendrez par le passage. Pour tout au
monde, je ne voudrais pas qu’on nous aperçût.»
Adeline fut très-effrayée de ce discours de Pierre, et se hâta d’aller
dans le cloître. Il parut bientôt; et, regardant avec précaution autour
de lui, il reprit de la sorte: «Comme je vous disais donc, mamselle,
lundi soir, que le marquis coucha ici, vous savez qu’il veilla fort
tard, et je crois peut-être en deviner la raison. Il s’est passé
d’étranges choses; mais ce n’est pas mon affaire de dire tout ce que je
pense.»
«--Venez au fait, je vous prie, dit Adeline avec impatience. Quel est ce
danger qui me menace, dites-vous? Dépêchez, ou nous serons aperçus.»
«--Un grand danger, mamselle, si vous saviez tout; et, quand vous le
sauriez, qu’est-ce que cela ferait, s’il n’y a pas moyen de vous en
tirer? Mais je n’y vais pas par deux chemins: j’ai résolu de vous le
dire, quand je devrais m’en repentir après.»
«--Vous avez bien plutôt résolu de ne point le dire, car vous n’avez pas
encore avancé d’une ligne. Mais expliquez-vous donc? Vous parliez du
marquis.»
«--Chut! mamselle; pas si haut. Le marquis, comme je vous disais, a
veillé fort tard, et mon maître a veillé avec lui. Un de ses gens était
venu coucher avec moi dans la chambre boisée, et l’autre était resté
pour déshabiller son maître. Sitôt que nous fûmes assis tous deux....
Seigneur, ayez pitié de moi! cela m’a fait dresser les cheveux! j’en
tremble encore. Sitôt donc que nous fûmes assis tous les deux... Mais,
sur ma vie, voici mon maître: je l’ai entrevu à travers les arbres; s’il
me voit, c’est fait de nous. Je vous dirai le reste une autre fois.» A
ces mots, il courut dans l’abbaye, laissant Adeline dans un état
inexprimable d’alarme, de curiosité et de souffrance. Elle alla se
promener dans la forêt, rêvant au discours de Pierre, et s’efforçant de
deviner quel en était l’objet. Madame La Motte la rejoignit alors, et
elles s’entretinrent de différentes choses jusqu’à leur rentrée dans
l’abbaye.
Adeline chercha vainement, ce jour-là, l’occasion de parler à Pierre. A
souper, pendant qu’il servait, elle regardait de temps en temps son
visage avec beaucoup d’inquiétude, dans l’espoir qu’elle pourrait y
démêler quelque chose au sujet de ses craintes. Lorsqu’elle se retira,
madame La Motte l’accompagna dans sa chambre, et continua de causer avec
elle fort long-temps, de manière qu’elle ne trouva pas moyen de voir
Pierre en particulier.--Madame La Motte semblait affectée de quelque
grand chagrin: Adeline s’en aperçut, et la conjura de lui dire la cause
de sa tristesse; mais les larmes lui vinrent aux yeux, et elle sortit
brusquement de la chambre.
Cette conduite de madame La Motte concourait avec le discours de Pierre
pour alarmer Adeline. Elle resta sur son lit, absorbée dans ses
réflexions, et n’en fut tirée que par le timbre d’une horloge qui était
dans la chambre au-dessous, et qui sonna minuit. Elle se préparait à
reposer, lorsque se rappelant le manuscrit, il lui fut impossible de
passer la nuit sans le lire. Les premiers mots qu’elle put distinguer
étaient les suivans:
«Je reviens à cette triste consolation.--On m’a promis de voir encore un
autre jour. Il est à présent minuit! ma lampe solitaire brûle à côté de
moi, le moment est terrible; mais pour moi, le silence de midi est comme
le silence de minuit: ils ne diffèrent que par une obscurité plus
profonde. Les heures taciturnes, invariables, ne sont comptées que par
mes tourmens! Grand Dieu! quand doivent-ils finir?
* * * * *
* * * * *
»Mais pourquoi cette étrange détention? Jamais je ne l’offensai. Si l’on
me destine la mort, pourquoi ce retard? et pourquoi m’a-t-on conduit
ici, si ce n’est pour y mourir? Cette abbaye.... hélas!»... En cet
endroit, le manuscrit était encore illisible; et pendant plusieurs
pages, Adeline n’en put tirer que des phrases décousues.
«O calice amer! Quand donc, quand trouverai-je le repos? O mes amis!
aucun de vous ne volera-t-il à mon secours? aucun de vous ne
vengera-t-il mes tourmens? Ah! quand il sera trop tard,--quand j’aurai
disparu pour toujours, vous tâcherez de les venger.
* * * * *
* * * * *
»La nuit est encore revenue pour moi. J’ai encore passé un jour dans la
solitude et dans la souffrance. J’ai gravi à la fenêtre dans l’idée que
l’aspect de la nature rafraîchirait mon âme, et me donnerait quelque
force pour supporter mes afflictions. Hélas! jusqu’à cette faible
consolation qui m’est ravie! La croisée donne sur des parties
intérieures de cette abbaye, et ne reçoit qu’une portion de ce jour que
je ne dois jamais revoir pleinement. Cette nuit! cette nuit!»
* * * * *
Adeline frissonna d’horreur. Elle tremblait de lire la phrase suivante;
mais la curiosité la pressait de poursuivre. Elle n’osa pas: une frayeur
indicible s’empara d’elle. «Quelque horrible forfait a été consommé dans
ces lieux, dit-elle; le récit des paysans est véritable. On a commis un
assassinat.» Cette idée la fit tressaillir d’épouvante. Elle se rappela
le poignard qui avait embarrassé ses pas dans les appartemens dérobés,
et cette circonstance servait à la confirmer dans ses plus terribles
conjectures. Elle désirait examiner ce poignard; mais il était dans une
de ces chambres, et elle tremblait d’aller le chercher.
«Malheureuse, malheureuse victime! s’écria-t-elle; aucun de tes amis ne
pouvait-il te garantir de la mort? Oh! que n’étais-je près de toi! Mais
qu’aurais-je pu faire pour te sauver? Hélas! rien. J’oublie qu’en ce
moment peut-être, je suis, comme toi, livrée à des dangers dont aucun
ami ne viendra me défendre. Je ne prévois que trop quel est l’auteur de
tes misères!» Elle s’arrête, et croit entendre un sanglot pareil à celui
qui s’était prolongé dans l’appartement la nuit précédente. Son sang se
glace; elle reste immobile. Elle était alors dans sa chambre que lui
avait rendue madame La Motte. Éloignée du reste de la famille, laquelle
se trouvait presque hors de la portée de la voix, cet isolement frappa
son imagination à tel point, qu’elle eut bien de la peine à ne pas
s’évanouir. Elle se tint sur son séant pendant un temps considérable;
mais tout était tranquille. Après s’être un peu remise, son premier
mouvement fut d’appeler la famille; mais ses réflexions l’en
empêchèrent.
Elle tâcha de calmer ses esprits, et adressa une courte prière à cet
Etre qui jusqu’alors l’avait garantie de tout danger. Son âme rassurée
se releva par degrés; une sublime satisfaction remplit son cœur, et elle
reprit la lecture du manuscrit.
Plusieurs des lignes suivantes étaient effacées.--«............
* * * * *
......Il m’avait dit que je n’avais pas plus de trois jours à vivre, et
me donna le choix du fer ou du poison. Oh! quel moment d’agonie! Grand
Dieu! tu vis mes souffrances! Souvent, avec l’espoir momentané de
m’échapper, je regardais les barreaux élevés des fenêtres de ma
prison;--j’étais résolu de tenter l’impossible, et dans un élan de
désespoir je gravis à la croisée; mais le pied me manqua, je tombai sur
le plancher, et fus étourdi du coup. En revenant à moi, le premier bruit
que j’entends, ce sont les pas d’une personne qui entrait dans ma
prison. Je me rappelai le passé; ma situation était affreuse. Je
frémissais de ce qui allait m’arriver. Le même homme s’approche; il me
regarde d’abord avec pitié; mais son visage reprend bientôt sa férocité
naturelle. Il ne venait pas alors pour exécuter le dessein de celui qui
l’emploie; je suis destiné à vivre encore un jour.--Grand Dieu! que ta
volonté soit faite!»
Adeline ne put aller plus loin. Toutes les circonstances qui semblaient
confirmer le destin de ce malheureux se pressaient dans son âme; les
rapports concernant l’abbaye,--les songes qui avaient précédé sa
découverte des appartemens secrets,--l’étrange hasard qui lui avait fait
trouver le manuscrit, et l’apparition qu’elle croyait alors avoir vue
réellement. Elle se reprocha de n’avoir point parlé à La Motte du
manuscrit et des chambres, et elle se promit de le faire le lendemain
matin. Les soins pressans qui avaient occupé son âme, et la crainte de
perdre le manuscrit avant de l’avoir lu, l’en avaient empêchée
jusqu’alors.
Elle pensa qu’une pareille combinaison de circonstances ne pouvait avoir
été produite que par un pouvoir surnaturel pour opérer le châtiment du
coupable. Ces réflexions remplirent son cœur d’une crainte que la
solitude et la grandeur de la vieille chambre où elle était, ainsi que
l’heure avancée de la nuit, changèrent bientôt en épouvante. Elle
n’avait jamais été superstitieuse, mais un concours de circonstances
aussi extraordinaires ne pouvait lui paraître l’ouvrage du hasard. Son
imagination, travaillée par ces rapprochemens, redevint encore sensible
aux moindres impressions; elle tremblait de regarder autour d’elle dans
la crainte de revoir quelque horrible fantôme, et elle se figura presque
qu’elle entendait des voix gémir dans l’ouragan qui ébranlait alors
l’édifice.
Elle s’efforçait toujours de se rendre assez maîtresse de ses sensations
pour éviter de déranger la famille; mais elles devinrent si pénibles,
que la crainte même d’être tournée en ridicule par La Motte fut à peine
capable de la retenir dans sa chambre. Son âme était dans une telle
agitation, qu’il lui fut impossible de continuer le manuscrit,
quoiqu’elle l’eût essayé, pour se délivrer des tourmens de
l’incertitude. Elle le quitta encore, et chercha à se tranquilliser.
«Qu’ai-je à redouter? dit-elle. Je suis innocente, et je ne serai pas
punie pour le crime d’un autre.»
Une violente bouffée de vent, qui traversa toute la suite des
appartemens, secoua si fortement la porte qui conduisait de son ancienne
pièce à coucher dans les chambres secrètes, qu’impatiente de
s’éclaircir, elle courut voir d’où le bruit provenait. La tapisserie qui
couvrait la porte était violemment agitée: Adeline l’observa un moment
avec une terreur inexprimable; mais enfin, persuadée que le vent seul la
faisait mouvoir, elle fit un soudain effort pour maîtriser ses
sensations, et s’arrêta pour la soulever. Alors elle crut entendre une
voix. Elle prêta l’oreille, mais tout était tranquille; cependant la
crainte la saisit tellement, qu’elle n’avait la force ni d’examiner la
chambre, ni d’en sortir. Quelques instans après, la voix se fit encore
entendre, elle fut alors convaincue qu’elle ne s’était pas trompée; elle
l’entendait distinctement, quoique très-faible, et fut presque sûre
qu’elle répétait son nom. Son imagination était si frappée, qu’elle
pensa que c’était la même voix qu’elle avait entendue dans ses rêves.
Cette conviction acheva de lui ôter le peu de courage qui lui restait;
et, tombant dans un fauteuil, elle perdit toute connaissance.
Elle ne sut pas combien de temps elle avait demeuré dans cet état; mais,
en reprenant ses sens, elle rassembla toutes ses forces, et gagna
l’escalier tournant, d’où elle appela d’une voix très-forte. Personne ne
l’entendit; et elle courut aussi vite que le lui permettait sa
faiblesse, à la chambre de madame La Motte. Elle frappa doucement à la
porte; il lui fut répondu par madame La Motte, fort alarmée de
s’entendre éveiller à une heure aussi indue, et croyant que quelque
danger menaçait son mari. Ayant reconnu que c’était Adeline, et qu’elle
ne se trouvait pas bien, elle vint promptement à son secours. La
terreur, encore peinte sur le visage d’Adeline, provoqua ses questions,
et celle-ci lui en expliqua la cause.
Madame La Motte fut si troublée de ce récit, qu’elle appela son mari. La
Motte, plus fâché d’être dérangé qu’inquiet de l’émotion dont il était
témoin, gronda Adeline d’avoir écouté ses prestiges plutôt que sa
raison. Elle lui fit part alors de sa découverte des chambres
intérieures et du manuscrit; circonstances qui excitèrent si fort
l’attention de La Motte, qu’il voulut voir le manuscrit, et aller tout
de suite dans les appartemens qu’Adeline venait de lui décrire.
Madame La Motte s’efforça de le détourner de cette résolution; mais La
Motte, sur qui la contrariété avait toujours un effet opposé à celui
qu’on se proposait, et qui désirait jeter un nouveau ridicule sur les
terreurs d’Adeline, persista dans son dessein. Il ordonna à Pierre de le
suivre avec une lumière, insista pour être accompagnée de madame la
Motte et d’Adeline: la première s’en défendait, et Adeline déclara
d’abord qu’elle n’irait point; mais il voulut être obéi.
Ils montèrent dans la tour, et entrèrent dans la première pièce tous à
la fois; chacun répugnait à demeurer le dernier. Dans la seconde
chambre, tout était en silence et en ordre. Adeline présenta le
manuscrit, et montra la tapisserie qui cachait la porte. La Motte leva
la tapisserie, et ouvrit la porte; mais madame La Motte et Adeline le
conjurèrent de ne pas aller plus loin. Il leur dit de nouveau de le
suivre. Tout était tranquille dans la première pièce; il témoigna sa
surprise d’avoir été si long-temps sans découvrir ces chambres, et
marchait vers la seconde; mais il s’arrêta subitement. «Nous différerons
notre visite jusqu’à demain, dit-il; l’humidité de ces appartemens est
malsaine à toute heure, mais elle est encore plus pénétrante pendant la
nuit. Je suis glacé. Pierre, souviens-toi d’ouvrir les fenêtres de bon
matin, afin que l’air puisse circuler.»
«Eh mon Dieu! monsieur, dit Pierre, ne voyez-vous pas que je ne saurais
y atteindre? D’ailleurs, je ne les crois pas faites pour être ouvertes,
voyez ces grosses barres de fer: en vérité, cette chambre a tout l’air
d’une prison; je crois que c’est là cet endroit qu’entendaient nos gens,
lorsqu’ils disaient qu’aucun de ceux qui y étaient entrés n’en était
sorti.» Pendant ce discours de Pierre, La Motte regarda attentivement
les fenêtres élevées, qu’il avait peut-être vues d’abord, mais qu’il
n’avait certainement pas examinées; il interrompit l’éloquence de son
valet, et lui ordonna de marcher devant avec la lumière. C’est de bon
cœur qu’ils sortirent tous de ces chambres, et retournèrent dans la
pièce en bas, où l’on alluma du feu, et où tout le monde demeura quelque
temps.
La Motte, pour des raisons à lui connues, essaya de ridiculiser la
découverte et les craintes d’Adeline; à la fin, elle le pria de cesser
avec un ton sérieux qui lui en imposa. Il garda le silence. Bientôt
après, Adeline, rassurée par le retour de l’aurore, remonta dans sa
chambre, et goûta pendant quelques heures le charme d’un repos
ininterrompu.
Le lendemain, le premier soin d’Adeline fut de se procurer une entrevue
avec Pierre, qu’elle avait quelque espoir de rencontrer en descendant
l’escalier. Il ne parut pas, et elle se rendit au salon, où elle trouva
La Motte qui avait l’air fort troublé. Adeline lui demanda s’il avait
regardé le manuscrit. «J’ai jeté les yeux dessus, dit-il; mais le temps
l’a si fort endommagé, qu’à peine peut-on le déchiffrer. Il me paraît
contenir une histoire étrange et romanesque; je ne m’étonne plus
qu’après avoir laissé votre imagination se frapper de ces récits
terribles, vous vous soyez figuré voir des spectres, entendre des voix.»
Adeline crut que La Motte ne voulait pas être convaincu; elle s’abstint
donc de lui répliquer. Au déjeuner, pendant que Pierre servait, elle
fixait souvent sur lui ses regards avec une impatiente curiosité; et sa
figure l’assurait de plus en plus qu’il avait quelque chose d’important
à lui communiquer. Dans l’espérance d’avoir un entretien avec lui, elle
sortit du salon dès qu’il lui fut possible, et se rendit dans son allée
favorite; elle y était à peine lorsque Pierre se montra. «Mon Dieu!
dit-il, mamselle, je suis bien fâché de vous avoir fait peur la nuit
dernière.»
«--De m’avoir fait peur! dit Adeline; et quel rapport avez-vous avec ma
frayeur?»
Il lui apprit alors que sitôt qu’il avait cru M. et madame La Motte
endormis, il s’était coulé à la porte de sa chambre, dans l’intention de
lui dire la suite de ce qu’il avait commencé le matin: qu’il avait
appelé plusieurs fois aussi haut qu’il l’osait; mais que, ne recevant
point de réponse, il avait cru qu’elle dormait, ou ne voulait point lui
parler; et qu’en conséquence il s’était retiré. Cette explication de la
voix qu’elle avait entendue ranima ses esprits; elle fut même étonnée de
ne pas l’avoir reconnue: mais, en se rappelant le désordre de son âme
quelque temps auparavant, sa surprise cessa.
Elle conjura Pierre d’être court en lui exposant le danger dont elle
était menacée.--«Si vous voulez me laisser dire à ma guise, mamselle,
vous le saurez bientôt; mais, lorsqu’on me trouble, et qu’on me fait des
questions à tort et à travers, je ne sais plus ce que je dis.»
«--A la bonne heure, dit Adeline; souvenez-vous seulement que nous
pouvons être aperçus.»
«--Oui, mamselle, j’en ai tout autant de peur que vous, car je crois que
je passerais presque aussi mal mon temps; au reste, je ne vois personne;
mais je suis sûr que, si vous restez encore une nuit dans cette abbaye,
il vous arrivera malheur; car, comme je vous le dis, je suis au fait de
tout.»
«--Et de quoi donc, Pierre?»
«--Vraiment! du complot qui va son train.»
«--Quoi! serait-ce mon père?...»
«--Votre père? interrompit Pierre. Eh mon Dieu! tout cela n’est que pour
vous effrayer; ni votre père ni personne n’est venu vous demander; je
vous jure qu’il n’a pas plus de vos nouvelles que le pape.--Non,
vraiment.»
Adeline parut fâchée. «Vous badinez, dit-elle; si vous avez quelque
chose à me dire, dites-le promptement; je suis pressée.»
«Mon Dieu, mamselle, je n’y entendais pas malice; j’espère que vous
n’êtes pas en colère; mais je suis sûr que vous ne nierez pas que votre
père soit cruel. Mais, comme je vous disais, le marquis de Montalte vous
aime, et lui et mon maître (Pierre regarda de côté et d’autre) ont tenu
conseil ensemble sur votre compte.» Adeline pâlit; elle comprit une
partie de la vérité, et le conjura de poursuivre.
«--Ils ont tenu conseil sur votre compte. Voici ce que Jacques, le
laquais du marquis, m’a conté.--Pierre, me dit-il, vous ne savez guère
ce qui se passe; je vous dirais bien tout si je voulais, mais ce n’est
pas bien de dire ce qu’on nous confie. Je gage à présent que votre
maître est fort discret avec vous.--Là-dessus, je me suis piqué, et j’ai
voulu lui persuader que l’on pouvait se confier à moi aussi bien qu’à
lui.--Peut-être que non, lui dis-je, peut-être que j’en sais tout autant
que vous, quoique je ne m’en vante pas.--Oui-dà! dit-il; en ce cas,
vous êtes plus discret que je ne croyais. C’est une jolie fille, dit-il
en parlant de vous, mamselle; mais, au bout du compte, ce n’est qu’un
pauvre enfant trouvé,--ainsi ce n’est pas grand’chose. J’avais envie de
mieux savoir ce qu’il voulait dire. En faisant semblant d’en savoir
autant que lui, j’ai si bien fait, qu’il a tout découvert; il m’a
dit....--Mais vous êtes pâle, mamselle, vous trouveriez-vous mal?»
«--Non, dit Adeline d’une voix tremblante, pouvant à peine se soutenir;
continuez, je vous prie.»
«--Il m’a dit que le marquis vous avait fait la cour fort long-temps,
mais que vous ne vouliez pas l’écouter; qu’il avait même prétendu
vouloir vous épouser, et qu’il n’y avait pas eu moyen. Pour ce qui est
du mariage, ai-je dit, je suppose qu’elle sait que la marquise est
vivante, et je suis bien sûr qu’elle n’est pas faite pour être avec lui
sur un autre pied.»
«--La marquise est donc réellement vivante? dit Adeline.»
«--Eh oui! mamselle; nous savons tout, et je croyais que vous saviez
cela aussi.--C’est ce qu’il faut voir, répliqua Jacques; du moins je
crois qu’il sera plus fin qu’elle.--Je fus étonné; je ne pus m’en
empêcher.--Oui, dit-il, vous savez que votre maître est convenu de la
livrer à monseigneur.»
«--Grand Dieu! que vais-je devenir! s’écria Adeline.»
«--Oui, mamselle, j’en suis fâché pour vous; mais écoutez jusqu’à la
fin. Quand Jacques m’eut dit cela, je m’oubliai tout-à-fait.--Je ne le
croirai jamais, lui dis-je; je ne croirai jamais que mon maître se rende
coupable d’une action aussi lâche; il ne la livrera pas, ou je ne suis
pas chrétien.--Oh! dit Jacques, je croyais que vous saviez tout, sans
quoi je n’aurais pas soufflé le mot. Au surplus, vous pouvez en avoir le
cœur net, en allant écouter à la porte du salon, comme j’ai fait; ils
sont maintenant en consultation là-dessus.»
«--Vous n’avez pas besoin de me rien dire de plus de cette conversation,
dit Adeline; mais apprenez-moi le résultat de ce que vous avez entendu
dire dans le salon?»
«--Vraiment, mamselle, je l’ai pris au mot, et je suis allé à la porte,
où, j’en suis bien sûr, j’ai entendu mon maître et le marquis qui
parlaient de vous. Ils ont dit bien des choses dont je n’ai rien
compris; mais, à la fin, j’ai entendu le marquis dire:--Vous savez de
quoi nous sommes convenus; ce n’est qu’à ces conditions que je veux bien
ensevelir le passé dans l’ou.... l’ou.... l’oubli,--c’est le mot. M. La
Motte a dit alors au marquis que, s’il voulait revenir à l’abbaye le
soir (il entendait ce soir même, mamselle),--tout serait préparé suivant
ses désirs.--Adeline sera en votre pouvoir, monseigneur, a-t-il dit.....
vous savez déjà où est sa chambre.»
A ces mots, Adeline joignit les mains, et leva les yeux au ciel dans un
désespoir silencieux.--Pierre continua: «Quand j’entendis cela, je ne
pus douter davantage de ce que Jacques m’avait dit.--Eh bien! dit-il,
qu’en pensez-vous maintenant?--Eh mais! que mon maître est un coquin,
ai-je dit.--Il est heureux que vous n’en disiez pas autant du
mien.--Pour ce qui est de cela, ai-je dit....» Adeline, l’interrompant,
lui demanda s’il n’en avait pas entendu davantage. «A l’instant même,
dit Pierre, nous entendîmes madame La Motte venir d’une autre chambre,
et nous courûmes vite à la cuisine.»
«--Elle n’était donc pas présente à cette conversation? dit
Adeline.--Non, mamselle; mais je gage bien que mon maître lui en a
parlé.» Adeline fut presque aussi désolée de cette apparente perfidie de
madame La Motte, que du sort dont elle était menacée. Après avoir rêvé
quelque temps dans une agitation extrême: «Pierre, dit-elle, vous avez
un bon cœur, et vous sentez une juste indignation de la trahison de
votre maître.--Voulez-vous m’aider à me sauver?»
«--Ah! mamselle, dit-il, comment vous y aider? Et puis, où irions-nous?
je n’ai point d’amis à l’entour d’ici, pas plus que vous.»
«Oh! reprit Adeline vivement émue, nous fuyons nos ennemis; des
étrangers peuvent devenir nos amis. Aidez-moi seulement à sortir de
cette forêt, et vous mériterez mon éternelle reconnaissance; dès que
j’en serai dehors, je n’aurai plus de crainte.»
«--Oh! pour ce qui est de la forêt, répliqua Pierre, j’en suis moi-même
fort ennuyé. En y arrivant, je crus que nous y mènerions une bonne vie,
au moins une vie comme je n’en avais jamais mené auparavant. Mais ces
morts qui reviennent dans l’abbaye! je ne suis pas plus poltron qu’un
autre, mais je ne les aime pas; et puis, il court des bruits si
étranges! Et mon maître,--je crois que je l’aurais suivi au bout du
monde; mais à présent il me tarde de le quitter, à cause de sa conduite
à votre égard, mamselle.»
«--Vous consentez donc à favoriser mon évasion? dit Adeline avec
vivacité.»
«Oh! quant à cela, mamselle, de tout mon cœur, si je savais où aller.
J’ai bien une sœur en Savoie, mais il y a bien loin; j’ai bien épargné
quelque argent sur mes gages, mais cela ne suffirait pas pour une aussi
longue route.»
«Que cela ne vous arrête point, dit Adeline; si j’étais une fois hors de
cette forêt, je tâcherais de pourvoir à mes besoins, et de vous
témoigner ma reconnaissance.»
«--Oh! quant à cela, mamselle...»
«--Eh bien! mon cher Pierre, songeons aux moyens de nous sauver. Ce
soir, dites-vous; ce soir,--le marquis doit revenir?»
«--Oui, mamselle, ce soir, à la brune. J’ai imaginé un moyen: les
chevaux de mon maître pâturent dans la forêt, nous pouvons en prendre
un, et le renvoyer à la première poste. Mais comment éviter d’être
aperçus? D’ailleurs, si nous fuyons de jour, il va nous poursuivre et
nous rattraper; si vous attendez la nuit le marquis sera venu, et il n’y
aura plus de ressource. S’ils voient que nous sommes absens tous les
deux, ils se douteront de la chose, et partiront sur-le-champ. Ne
pourriez-vous pas vous en aller la première, et m’attendre quelque
temps? Alors, tandis qu’ils vous chercheront dans l’abbaye, moi je
m’esquiverai, et nous serons hors de leur portée avant qu’ils songent à
nous poursuivre.»
Adeline convint de la justesse de ces observations, et fut étonnée de la
sagacité de Pierre. Elle lui demanda s’il savait quelque endroit dans
le voisinage de l’abbaye où elle pût se cacher jusqu’à ce qu’il arrivât
avec un cheval. «Vraiment oui, mamselle, maintenant que j’y songe, il y
a un endroit où vous serez très en sûreté, car personne n’en approche;
mais on dit qu’il y a des revenans, et peut-être ne voudrez-vous pas y
aller?» Adeline, se ressouvenant de la nuit dernière, fut un peu
effrayée; mais le sentiment de son danger actuel se réveilla dans son
âme, et triompha de toutes ses autres appréhensions. «Où est cet
endroit, dit-elle? si je puis m’y cacher, je n’hésiterai point à m’y
rendre.»
«--C’est un vieux tombeau qui est dans la partie du bois la plus
épaisse, à un quart de mille de la route la plus prochaine, et presque à
un mille de l’autre. Quand mon maître avait coutume de se cacher
lui-même dans la forêt, je l’ai suivi dans les environs; mais ce n’est
que d’avant-hier que j’ai trouvé le tombeau. Au surplus, qu’à cela ne
tienne; si vous osez y venir, mamselle, je vais vous enseigner le chemin
le plus court.» A ces mots, il lui montra, sur la gauche, un sentier
tournant. Adeline, ayant regardé à l’entour sans voir personne, dit à
Pierre de la conduire au tombeau. Ils suivirent le sentier; et bientôt,
s’enfonçant dans la forêt sous les ombrages romantiques, sombres et
presque impénétrables aux rayons du soleil, ils arrivèrent à l’endroit
où Louis, précédemment, avait suivi les pas de son père.
Le repos et la solennité de la scène frappèrent d’épouvante le cœur
d’Adeline; elle s’arrêta, et la contempla quelque temps en silence.
Enfin Pierre la mena dans l’intérieur de la ruine, où ils descendirent
par plusieurs marches. «Un ancien abbé, dit-il, a été enterré ici, à ce
que prétendent les gens du marquis, et il y a toute apparence qu’il
était de notre monastère. Mais je ne sais pas pourquoi il s’est mis dans
la tête de revenir; certainement il n’a pas été assassiné.»
«--J’espère que non, dit Adeline.»
«--On n’en pourrait pas dire autant de tous ceux qui sont entrés à
l’abbaye, et...»--Adeline l’interrompit: «Paix, dit-elle, à coup sûr
j’entends du bruit: que le ciel nous garde d’être découverts!» Ils
prêtèrent l’oreille; mais tout était paisible, et ils avancèrent. Pierre
ouvrit une porte basse, ils entrèrent dans un passage sombre et
fréquemment obstrué par des fragmens de pierre le long desquels ils ne
marchaient qu’avec précaution. «Où allez-vous? dit Adeline.--J’ai bien
de la peine à me reconnaître, dit Pierre, car je n’ai jamais été aussi
avant; mais tout paraît assez tranquille.» Quelque chose lui barra le
chemin; c’était une porte qui céda sous sa main, et découvrit une espèce
de cellule qui ne recevait qu’un jour obscur par une grille dans le
haut; un faible rayon traversait la pièce, et en laissait la plus grande
partie dans l’ombre.
Adeline soupira. «Cet endroit est horrible, dit-elle; mais, s’il m’offre
un asile, c’est un palais. Pierre, souvenez-vous que mon repos et mon
honneur dépendent de votre fidélité; soyez à la fois discret et
courageux. Ce soir, sur la brune (c’est le moment où je puis m’échapper
de l’abbaye avec le moins de danger d’être aperçue), je viendrai vous
attendre dans cette cellule. Aussitôt que monsieur et madame La Motte
seront occupés à chercher sous les voûtes, vous m’amènerez ici un
cheval; trois coups frappés sur le tombeau m’informeront de votre
arrivée. Au nom de Dieu, soyez prudent et ponctuel.»
«--Oui, mamselle, quoi qu’il puisse en arriver.»
Ils remontèrent dans la forêt. Adeline, tremblant d’être observée, dit à
Pierre de courir le premier à l’abbaye; et, si l’on avait eu besoin de
lui, d’imaginer quelque excuse pour son absence. Lorsqu’elle fut seule,
elle répandit un torrent de larmes, et s’abandonna à l’excès de sa
douleur. Elle se voyait sans amis, sans parens, sans secours; abandonnée
au plus affreux des dangers, et trahie par les personnes même à qui elle
avait donné si long-temps des consolations, qu’elle avait aimées comme
ses protecteurs, et respectées comme les auteurs de ses jours. Cette
pensée frappa son cœur des plus affligeantes sensations; et celle de son
péril imminent absorba pendant quelque temps la douleur d’avoir
découvert dans autrui des desseins aussi criminels.
Elle recueillit enfin tout son courage, et, reprenant la route de
l’abbaye, s’efforça d’attendre avec patience le déclin du jour, et de
soutenir une apparence de calme en présence de monsieur et de madame La
Motte. Dans le premier moment, elle évita de les voir, ne comptant pas
assez sur son habileté à déguiser ses émotions; elle se rendit donc dans
sa chambre en rentrant à l’abbaye. Là, elle tâcha de fixer son attention
sur différens objets, mais ce fut en vain: le danger de sa situation, et
le regret de s’être si cruellement abusée sur le caractère de ceux
qu’elle estimait, qu’elle aimait tant, assiégeait ses pensées. Pour une
âme généreuse, peu de circonstances sont plus affligeantes que la
découverte de la perfidie dans les personnes qui avaient notre
confiance, quand même il n’en résulterait pour nous aucun préjudice. Ce
qui l’attristait le plus, c’est la conduite de madame La Motte, qui, en
se cachant d’elle, avait conspiré à la perdre.
«Combien mon imagination m’a trompée! dit-elle. Quel tableau elle
m’avait tracé de la bonté des hommes! Et me faut-il donc croire que tout
le monde est fourbe ou cruel? Non; que je sois toujours abusée,
toujours victime, plutôt que d’être condamnée à ce malheureux état de
défiance.» Alors elle essaya de pallier les torts de madame La Motte, en
les attribuant à la crainte qu’elle avait de son mari. «Elle n’ose pas
lui désobéir, dit-elle; autrement elle m’avertirait de mes périls, elle
m’aiderait à les éviter. Non, je ne la croirai jamais capable de tramer
ma ruine; la terreur seule lui a fermé la bouche.»
Adeline fut un peu consolée par cette réflexion; la bienveillance de son
cœur la rendait sophiste subtile. Elle ne s’apercevait pas que rapporter
à la crainte la conduite de madame La Motte, ce n’était que diminuer le
degré de son crime, en l’imputant à un motif moins dépravé, mais non pas
moins personnel. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’on l’avertît
pour dîner. Elle essuya ses larmes, et descendit au salon, le cœur
palpitant, et d’un pas mal assuré. A l’aspect de La Motte, malgré tous
ses efforts, elle trembla et devint pâle. Elle ne pouvait regarder même
avec un air d’indifférence l’homme qu’elle savait avoir conjuré sa
perte. Il remarqua son émotion, et lui demanda si elle était indisposée.
Elle vit le danger que son agitation lui faisait courir. Craignant que
La Motte n’en soupçonnât la véritable cause, elle recueillit toutes ses
forces, et répondit d’un air de contentement qu’elle se portait bien.
Pendant le dîner elle conserva assez de tranquillité pour cacher
réellement les nombreuses souffrances de son cœur. Lorsqu’elle regardait
La Motte, la terreur et l’indignation étaient ses sensations
prédominantes; mais, lorsqu’elle regardait madame La Motte, c’était tout
autre chose: la reconnaissance pour sa première amitié s’était tournée
depuis long-temps en affection, et son cœur se gonflait alors de
l’amertume de la douleur et de l’espérance trompée. Madame La Motte
avait l’air abattu, et parlait peu. La Motte semblait empressé
d’éloigner les réflexions, en feignant une gaîté peu naturelle: il
riait, jasait, et sablait de fréquentes rasades; c’était la joie du
désespoir. Madame La Motte prit l’alarme, et voulut le retenir; mais il
continua ses libations à Bacchus, jusqu’à ce qu’il parut avoir presque
étouffé toute réflexion.
Madame La Motte, craignant que dans cette insouciance du moment il ne se
trahît lui-même, se retira avec Adeline dans une autre chambre. Adeline
se rappelait les heures fortunées qu’elle avait passées autrefois avec
elle, lorsque la confiance bannissait la réserve, lorsque la sympathie
et l’estime dictaient les sentimens de l’amitié: ces heures étaient
écoulées pour jamais; elle ne pouvait plus épancher ses souffrances dans
le sein de madame La Motte, elle ne pouvait même plus l’estimer.
Cependant, malgré tous les dangers où l’exposait son criminel silence,
elle ne pouvait s’entretenir avec elle pour la dernière fois, sans
éprouver un chagrin que la philosophie traitera de faiblesse, mais que
la bienveillance appellera d’un nom plus doux.
Madame La Motte, dans sa conversation, paraissait presqu’aussi accablée
qu’Adeline; ses idées étaient disparates, et il y avait de longs et
fréquens intervalles de silence. Plus d’une fois Adeline la surprit
fixant sur elle un regard de tendresse, et vit ses yeux se remplir de
larmes. Elle en était si affectée, qu’elle fut plusieurs fois sur le
point de se jeter à ses pieds pour implorer sa pitié et sa protection.
La réflexion lui en fit sentir le danger, et elle réprima des émotions
qui la forcèrent à la fin de s’éloigner de la présence de madame La
Motte.