Toute la vie est un mouvant prestige.
Des biens, des maux, des ombres, des clartés.
Chassez les maux dont l’aspect vous afflige!
Cueillez en fleurs les frêles voluptés.
Nous nous peignons de couleurs mensongères
La peine affreuse et le riant plaisir.
Si tous les deux ne sont que des chimères,
Rêver un bien, n’est-ce pas en jouir?
Que la sagesse enfin vous désabuse.
Elle vous dit: «Vos beaux jours sont comptés!
L’espoir promet et l’avenir refuse;
Cueillez en fleurs les frêles voluptés.»
La musique cessa, mais les sons vibraient sur son imagination, et elle
était tombée dans la charmante langueur qu’ils lui avaient inspirée.
Soudain la porte s’ouvrit, et le marquis de Montalte parut. Il
s’approcha du sofa où était assise Adeline, et lui adressa la parole;
elle ne l’entendit pas..., elle s’était évanouie. Il tâcha de la faire
revenir, et y réussit enfin; mais en ouvrant les yeux, et en le
revoyant, elle tomba dans un état d’insensibilité. Après avoir essayé
divers moyens pour lui rendre la connaissance, il fut forcé d’appeler du
secours. Deux jeunes femmes entrèrent; et, dès qu’elle commença à
reprendre ses sens, il les laissa avec elle pour la préparer à le
revoir. Lorsque Adeline s’aperçut que le marquis s’en était allé, et que
des femmes prenaient soin d’elle, ses esprits se ranimèrent par degrés;
elle regarda celles qui la servaient, et fut étonnée de voir tant
d’appas et tant d’élégance.
Elle fit quelques tentatives pour intéresser leur pitié; mais elles
parurent absolument insensibles à sa détresse, et se mirent à parler du
marquis dans le langage de la plus haute admiration. Elles l’assurèrent
qu’elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même si elle n’était pas
heureuse, et lui conseillèrent de le paraître en sa présence. Ce fut
avec une peine extrême qu’Adeline retint l’expression du mépris qui
venait au bord de ses lèvres, et qu’elle écouta leurs discours en
silence: mais elle sentait le danger et l’inutilité de s’y refuser, et
elle maîtrisa ses sensations.
C’est ainsi qu’elles continuaient leurs éloges du marquis, lorsqu’il se
montra lui-même. Il fit un signe de la main; elles quittèrent aussitôt
l’appartement. Adeline le regarda avec une sorte de désespoir muet. Il
s’approche, lui prend la main. Elle la retire vivement; et se détournant
avec un air de détresse inexprimable, elle fond en larmes. Il garda
quelque temps le silence, et parut touché de sa souffrance; mais
s’approchant de nouveau, et lui adressant la parole d’un ton aimable, il
la conjura de pardonner une démarche que lui avaient suggérée,
disait-il, le désespoir et l’amour. Elle était trop absorbée dans la
douleur pour répondre; mais lorsqu’il la pressa de payer sa passion de
quelque retour, l’accablement fit place à l’indignation, et elle lui
reprocha sa conduite. Il fit valoir qu’il l’avait long-temps aimée et
recherchée dans des vues honnêtes; il commençait à répéter l’offre de sa
main, mais, en levant les yeux sur Adeline, il lut dans ses regards le
mépris qu’elle méritait, d’après sa propre conscience.
Il fut interdit pour un moment, et sembla reconnaître que son projet
était découvert, et sa personne dédaignée; mais reprenant bientôt son
empire ordinaire sur les traits de son visage, il la pressa de nouveau,
avec les plus vives sollicitations, de lui accorder son amour. Un
instant de réflexion fit voir à Adeline le danger d’irriter son orgueil
par un aveu du mépris que lui inspirait cette offre prétendue de
mariage, et elle ne jugea pas convenable de descendre à la politique de
la dissimulation, dans une conjoncture qui intéressait l’honneur et le
repos de sa vie. Elle vit que le seul moyen d’échapper à ses desseins
criminels, c’était de les éloigner; elle lui laissa croire qu’elle
ignorait que la marquise était vivante, et que ses offres n’étaient
qu’un piège.
Il remarqua qu’elle hésitait; et, impatient de tirer avantage de cette
incertitude, il renouvela sa proposition avec un surcroît de
chaleur.--«Demain nous serons unis, aimable Adeline; demain vous
consentirez à devenir la marquise de Montalte. Alors vous répondrez à ma
flamme, et.....»
«--Il faut auparavant mériter mon estime, monsieur.»
«--Je la mériterai....; je la mérite. N’êtes-vous pas à présent en mon
pouvoir, et ne me suis-je pas défendu de profiter de votre situation? Ne
vous fais-je pas les propositions les plus honorables?»--Adeline
frissonna.--«Si vous désirez mon estime, monsieur, tâchez, s’il est
possible, de me faire oublier par quels moyens je suis tombée en votre
puissance. Si vos vues sont réellement honnêtes, prouvez-le, en me
rendant ma liberté.»
«Aimable Adeline, voulez-vous donc fuir loin de celui qui vous adore?
répliqua le marquis, avec un air de tendresse étudiée. Pourquoi exiger
de moi une preuve aussi cruelle de désintéressement, d’un
désintéressement incompatible avec l’amour? Non, charmante Adeline; que
je goûte au moins le plaisir de vous contempler jusqu’au moment où des
nœuds solennels écarteront tout obstacle à mon amour! Demain....»
Adeline vit le danger qu’elle courait, et l’interrompit. «--Méritez mon
estime, monsieur, et vous l’obtiendrez; faites un premier pas pour y
parvenir, en me délivrant d’une captivité qui me force de ne vous
regarder qu’avec crainte et aversion. Comment puis-je croire à vos
protestations d’amour, tant que vous ne paraîtrez prendre aucun intérêt
à mon bonheur?» C’est ainsi qu’étrangère jusqu’alors aux artifices de la
dissimulation, Adeline se permit d’y avoir recours, en déguisant son
indignation et son mépris; mais bien que ce ne fût que pour se garantir
du plus grand péril, elle n’employa cette ruse qu’avec répugnance,
presque avec horreur; et, quoique sa dissimulation eût certainement une
bonne fin, à peine pouvait-elle se persuader que cette fin pût justifier
les moyens.
Le marquis persista dans ses sophismes.--«Pouvez-vous mettre en doute la
réalité d’une passion qui, pour vous obtenir, m’a exposé au risque de
vous déplaire? Mais n’ai-je pas consulté votre bonheur jusque dans cette
même conduite que vous me reprochez? D’un séjour affreux et solitaire je
vous ai transportée dans une brillante maison de plaisance, où tous les
objets de luxe sont à vos ordres, où tout le monde va se conformer à vos
vœux.»
«--Le premier de mes vœux, dit Adeline, c’est de sortir d’ici. Je vous
supplie, je vous conjure de ne pas m’y retenir plus long-temps. Je suis
une malheureuse orpheline, sans amis, exposée à mille dangers, et
peut-être abandonnée à l’infortune. Je ne voudrais pas vous offenser;
mais permettez-moi de dire qu’il n’est point pour moi de malheur
au-dessus de celui que j’éprouverai, si je demeure dans ces lieux, ou
si je suis encore poursuivie partout ailleurs par les offres que vous me
faites!» Adeline avait déjà oublié sa politique; des larmes
l’empêchèrent de poursuivre, et elle détourna la tête pour cacher son
émotion.
«Au nom du ciel, Adeline, vous me faites injure, dit le marquis en se
levant et en lui saisissant la main. Je vous aime, je vous adore; mais
vous doutez de ma passion, et vous êtes insensible à mes vœux. Vous
partagerez tous les plaisirs de cette demeure, mais vous n’en sortirez
pas.» Elle dégagea sa main, et, dans une angoisse silencieuse, elle
gagna une des extrémités du salon. De profonds soupirs s’échappèrent de
son cœur; et, presqu’en défaillance, elle s’appuya sur une fenêtre pour
se soutenir.
Le marquis la suivit. «Pourquoi, dit-il, persister aussi obstinément
dans le refus de votre bonheur? Songez aux propositions que je vous ai
faites, et acceptez-les, tandis que vous le pouvez encore. Demain, un
prêtre nous unira;--assurément, lorsque je vous tiens ainsi en ma
puissance, votre intérêt doit être d’y consentir!»
Adeline ne put répondre que par des larmes. Elle désespérait d’amener
son cœur à la pitié, et tremblait d’irriter son orgueil par le mépris.
Elle souffrit qu’il la conduisît à un siége auprès de la collation. Il
la pressa de goûter de plusieurs confitures, et surtout de certaines
liqueurs dont il but lui-même fort cavalièrement. Adeline n’accepta
qu’une pêche.
Le marquis, interprétant son silence comme un acquiescement secret à ses
propositions, reprenait tout son enjouement et sa vivacité; tandis que
les regards enflammés qu’il ne cessait de jeter sur Adeline, la
remplissaient de trouble et d’indignation. Au milieu du banquet, une
douce musique joua de nouveau les airs les plus tendres et les plus
passionnés; mais elle n’avait plus aucun pouvoir sur Adeline: son âme
était trop gênée et trop attristée par la présence du marquis, pour
recevoir même les adoucissemens de l’harmonie. Une chanson se fit
entendre; elle était écrite avec cet art impuissant sous lequel les
poètes voluptueux croient pouvoir cacher et recommander tout ensemble
les principes du vice. Adeline la reçut avec mépris et mécontentement.
Le marquis s’en aperçut, et fit signe d’exécuter un autre morceau, qui,
en réunissant la force de la poésie aux charmes de la musique, pût
détourner son âme des objets présens, et la plonger dans un agréable
délire.