CHAPITRE II.

Le manuscrit trouvé par Adeline la nuit précédente s’était souvent

retracé à sa mémoire pendant la durée du jour; mais elle avait pris

alors un trop grand intérêt aux circonstances du moment, ou bien elle

avait eu trop de crainte d’être interrompue pour essayer de le lire.

Elle le prit dans le tiroir où elle l’avait déposé, et s’assit à côté de

son lit, dans l’intention seulement de parcourir quelques-unes des

premières pages.

Elle l’ouvrit avec une curiosité impatiente, que l’encre décolorée et

presque effacée satisfaisait bien lentement. Les premiers mots de la

page étaient entièrement perdus; mais ceux qui semblaient commencer le

récit étaient ainsi conçus:

«O vous, qui que vous soyez! que le hasard ou l’infortune pourront un

jour conduire dans ce lieu... c’est à vous que je m’adresse... à vous

que je révèle mes outrages..... à vous que j’en demande vengeance. Vain

espoir! Je trouve pourtant quelque consolation à croire que ce que

j’écris maintenant pourra tomber un jour sous les yeux de mes

semblables; qu’un jour les mots qui disent mes souffrances pourront

émouvoir la pitié de quelque cœur sensible.

»Mais retenez vos larmes..... Votre pitié est maintenant superflue.

Depuis long-temps les angoisses de la misère ont cessé; depuis

long-temps le cri de la plainte ne se fait plus entendre. C’est

faiblesse que de désirer une compassion qui ne peut être excitée

qu’après que je me serai endormi du sommeil de la mort, et que je

commencerai, je l’espère, à jouir du bonheur éternel.

»Apprenez donc que, la nuit du 12 octobre 1742, je fus arrêté sur la

route de Caux par quatre scélérats qui, après avoir désarmé mon

domestique, me traînèrent à travers des bois et des lieux déserts dans

cette abbaye. Leur conduite n’était pas celle de brigands ordinaires, et

je démêlai bientôt qu’ils étaient mis en œuvre par un agent supérieur

pour accomplir quelque horrible projet. Aucune prière, aucune récompense

ne purent les engager à découvrir celui qui les employait, ni à se

départir de leur dessein: ils ne voulurent pas même révéler la moindre

circonstance de leurs intentions.

»Mais lorsqu’après une longue course, ils furent arrivés dans cet

édifice, ils déclarèrent aussitôt leur perfide commettant, et son

horrible complot ne fut que trop bien connu. Ah! quel moment! toutes les

foudres du ciel semblaient lancées sur cette tête sans défense. O

courage! donne à mon cœur la force de...»

La lumière d’Adeline expirait alors dans la bobèche, et l’encre était si

pâle et si faiblement éclairée, qu’elle fit de vains efforts pour

distinguer les caractères. Elle ne pouvait se procurer en bas une autre

lumière, sans découvrir qu’elle n’était pas encore couchée; circonstance

qui aurait excité l’étonnement, et entraîné des explications dans

lesquelles elle ne désirait pas entrer. Forcée de suspendre un examen

auquel le concours de tant de circonstances donnait un intérêt si

terrible, elle se retira dans son humble couche.

Ce qu’elle avait lu du manuscrit l’attachait par une affreuse curiosité

au sort de l’auteur, et présentait à son âme des images épouvantables.

«Dans ces appartemens! dit-elle.» Elle frissonna, et ferma les yeux.

Enfin, elle entendit madame La Motte entrer dans sa chambre; et les

fantômes de la terreur, commençant à se dissiper, lui permirent de

reposer.

Le matin, elle fut réveillée par madame La Motte, et reconnut, à son

grand regret, qu’elle avait tellement excédé la durée ordinaire de son

sommeil, qu’il ne lui était pas possible de reprendre la lecture du

manuscrit.... La Motte paraissait singulièrement sombre, et madame La

Motte avait un air de tristesse qu’Adeline attribuait à l’intérêt

qu’elle prenait à son sort. Le déjeuner était à peine fini, qu’un bruit

de chevaux annonça l’arrivée d’un étranger; et Adeline, par une fenêtre

de la salle, vit le marquis mettre pied à terre. Elle se retira

précipitamment; et, oubliant la prière de La Motte, elle courait à sa

chambre; mais le marquis était déjà dans la salle, et voyant qu’elle

sortait, il se tourna vers La Motte avec l’air de l’examiner. La Motte

la rappela, et, par un coup d’œil trop intelligible, la fit ressouvenir

de sa promesse. Elle recueillit toutes ses forces, tous ses esprits; ce

qui ne l’empêcha pas de montrer, en s’approchant, beaucoup d’émotion,

pendant que le marquis lui adressait la parole à son ordinaire, toujours

avec la même gaîté sur sa figure, toujours avec la même aisance dans ses

manières.

Adeline fut surprise et offensée de cette confiance négligée, qui,

réveillant au surplus sa fierté, lui imprima un air de dignité qui le

déconcerta. Il parlait en hésitant, et semblait souvent n’être pas à la

conversation. Enfin, il se lève, et prie Adeline de lui accorder un

moment d’entretien. M. et madame La Motte sortaient de la chambre,

lorsqu’Adeline, se tournant du côté du marquis, lui dit qu’elle ne

voulait rien entendre qu’en présence de ses amis. Mais elle le dit en

vain, car ils étaient déjà partis; et La Motte, en se retirant, exprima

par ses regards combien elle lui déplairait si elle tentait de le

suivre.

Elle demeura quelque temps en silence, et dans une attente craintive.

«Je vois, dit enfin le marquis, que la conduite indiscrète à laquelle

m’a porté dernièrement l’excès de mon ardeur, m’a fait tort dans votre

opinion, et que vous ne me rendrez pas facilement votre estime; mais je

me flatte que l’offre que je vous fais maintenant de mon titre et de ma

fortune doit assez prouver la sincérité de mon attachement, et doit

assez expier une faute qui ne fut inspirée que par l’amour.»

Après cet étalage de lieux communs verbeux, que le marquis semblait

regarder comme le prélude de son triomphe, il tenta d’imprimer un baiser

sur la main d’Adeline; mais elle la retira promptement, et lui dit:

«Monseigneur, vous connaissez déjà mes sentimens sur cet article; il est

à peu près superflu que je répète ici que je ne puis accepter l’honneur

que vous m’offrez.»

«--Expliquez-vous, aimable Adeline, je ne sache pas vous avoir fait

cette offre jusqu’à présent.»

«Vous avez raison, Monsieur, dit Adeline, et vous faites bien de me le

rappeler, puisqu’après avoir entendu votre première proposition, j’ai pu

en écouter d’autres un seul instant.» Elle se leva pour sortir de la

chambre. «Arrêtez, mademoiselle, dit le marquis avec un regard où

l’orgueil offensé s’efforçait de se cacher; ne souffrez pas qu’un dépit

insensé agisse contre vos intérêts: rappelez-vous les dangers qui vous

environnent, et pesez la valeur d’une offre qui peut du moins vous

procurer un asile honorable.»

«--Quelles que soient mes infortunes, monseigneur, je ne vous en ai

jamais fatigué; vous me pardonnerez donc de vous observer que la mention

que vous en faites à présent a beaucoup plus l’apparence de l’insulte

que de la pitié.»

Le marquis, malgré son trouble manifeste, était sur le point de

répondre; mais Adeline refusa de s’arrêter, et se retira dans sa

chambre. Toute délaissée qu’elle était, son cœur fut révolté de la

proposition du marquis, et elle résolut de ne jamais l’accepter. Il est

vrai qu’à la répugnance qu’elle avait pour son caractère général, et à

l’aversion excitée par l’offre de sa main, se joignait l’influence d’un

premier attachement, et d’un souvenir qu’il lui était impossible

d’effacer de son cœur.

Le marquis demeura à dîner; et, par égard pour La Motte, Adeline se mit

à table. Pendant le repas, le premier la regardait en silence avec une

attention si fréquente, que son chagrin devint insupportable; et, dès

que la nappe fut enlevée, elle se retira. Madame La Motte la suivit de

près; et ce ne fut que sur le soir qu’elle trouva le moment de retourner

au manuscrit. Lorsque M. et madame La Motte furent dans leur chambre, et

que tout parut tranquille, elle prit le rouleau; et, après avoir garni

la lampe, elle lut ce qui suit:

«Les brigands me détachèrent de dessus mon cheval, et me conduisirent à

travers la salle à l’escalier tournant de l’abbaye: la résistance était

inutile; mais je regardais autour de moi, dans l’espérance de voir

quelque personne moins endurcie que les hommes qui m’avaient conduit

ici, un être qui fût sensible à la pitié, ou du moins capable de

quelques égards. Je cherchai vainement; personne ne parut, et cette

circonstance confirma mes affreuses appréhensions. Tout se passait dans

un mystère qui présageait une horrible catastrophe. Après avoir franchi

quelques chambres, ils s’arrêtèrent dans une qui était tendue d’une

vieille tapisserie. Je demandai pourquoi nous n’allions pas plus avant;

on me répondit que je le saurais bientôt.

»En ce moment je m’attendais à voir lever l’instrument mortel: tout bas,

je me recommandai à Dieu. Mais ce n’était pas encore l’instant marqué

pour mon trépas. Ils levèrent la tapisserie, sous laquelle était une

porte qu’ils ouvrirent; me saisissant par le bras, ils me conduisirent

en haut dans une suite de chambres affreuses. Arrivés à la dernière, ils

s’y arrêtèrent encore. L’horrible obscurité du lieu semblait sympathiser

avec l’assassinat, et inspirait des pensées de mort. Je regardai de

nouveau si je voyais l’instrument de mon trépas; j’eus encore un répit.

Je demandai en grâce de savoir ce qu’on me préparait; je n’avais pas

besoin alors de demander qui était l’auteur de cette trame. Ils ne

répondirent point à ma question; mais ils me dirent que cette chambre

était ma prison. Après m’avoir laissé une cruche d’eau, ils sortirent de

la chambre, et j’entendis fermer sur moi le verrou de la porte.

»O bruit du désespoir! ô moment d’angoisse indicible! L’agonie de mort

n’est certainement pas plus que celle que j’éprouvai. Privé du jour, de

mes amis, de la vie (car je prévoyais mon sort); dans la fleur de mes

années, dévoué à imaginer des horreurs plus effrayantes peut-être que

toutes celles que la certitude peut produire, je succombe à.....»

Ici plusieurs pages du manuscrit étaient ou endommagées par l’humidité,

ou absolument illisibles. Adeline eut beaucoup de peine à déchiffrer les

lignes suivantes:

«J’ai déjà passé trois jours dans la solitude et le silence; les

horreurs de la mort sont toujours devant mes yeux; essayons de nous

préparer à ce passage terrible! Quand je m’éveille le matin, je crois

que je ne vivrai pas assez pour voir la nuit prochaine; et quand la nuit

est de retour, que je ne rouvrirai pas les yeux sur le matin. Pourquoi

m’a-t-on conduit en ces lieux?... Pourquoi y suis-je cruellement

emprisonné?..... Pour y mourir! Mais quelle action de ma vie a mérité ce

traitement de la part d’un de mes semblables?--de....

* * * * *

»O mes enfans! ô mes amis! je ne vous reverrai plus; je ne recevrai plus

de vous le regard d’adieu de la tendresse!..... Je ne vous bénirai plus

en vous quittant! Vous ne connaissez pas mon sort misérable!.... Hélas!

il vous est impossible de le savoir. Vous me croyez heureux; sans quoi

vous voleriez à mon aide. Je sais bien que ce que j’écris ne peut me

servir de rien; mais c’est un soulagement que d’exhaler mes douleurs; et

je bénis cet homme, moins barbare que ses compagnons, qui m’a fourni les

moyens de les retracer. Hélas! il sait trop bien qu’il n’a rien à

craindre de sa condescendance. Ma plume ne peut appeler aucun ami à mon

secours, ni leur révéler mon danger avant qu’il n’en soit plus temps. O

vous qui, dans la suite, viendrez peut-être à lire ce que j’écris

maintenant, donnez une larme à mes souffrances: j’ai souvent pleuré sur

les détresses de mes semblables!»

Adeline s’arrêta. Ici, le malheureux écrivain en appelait directement à

son cœur: il parlait avec l’énergie de la vérité; et, par un long

prestige de l’imagination, le récit de ses souffrances passées semblait

les reproduire comme présentes. Elle fut quelque temps hors d’état de

continuer, et resta plongée dans une profonde et triste rêverie. «C’est

dans ces mêmes appartemens, dit-elle, que cette pauvre victime était

renfermée..... C’est ici qu’il....» Adeline frissonna, et crut entendre

du bruit; mais rien ne troublait le calme de l’obscurité. «C’est dans

ces mêmes chambres, dit-elle, que ces lignes furent écrites.... Ces

lignes dont il tirait alors une consolation, en se figurant qu’elles

seraient lues un jour par un œil compatissant. Il est arrivé ce jour!

Etre infortuné, vos misères sont pleurées aux lieux où vous les avez

subies. Ici, vous souffriez; ici, je gémis sur vos souffrances!»

Son imagination était alors vivement frappée, et les illusions d’une âme

égarée se présentaient à ses sens troublés avec toute la force de la

réalité. Elle tressaillit encore, prêta l’oreille, et crut entendre

_ici_ répété tout bas immédiatement derrière elle. Toutefois la terreur

de cette idée ne fut que passagère: elle savait que cela était

impossible; convaincue de l’erreur de son imagination, elle prit le

manuscrit, et continua de lire.

«A quoi suis-je réservé! pourquoi ce retard? Si je dois mourir....

pourquoi pas tout à l’heure? J’ai passé déjà trois semaines entre ces

murs, sans qu’un regard de pitié ait adouci mes afflictions, sans qu’une

autre voix que la mienne ait frappé mon oreille. Le visage des brigands

qui me gardent est dur et inflexible, leur taciturnité opiniâtre. Que ce

silence est terrible! O vous qui savez ce que c’est que de vivre dans

les profondeurs de la solitude, qui avez passé vos jours affreux sans

être réjouis par aucun son; vous, vous seuls pouvez dire ce que

j’éprouve, et vous seuls pouvez savoir tout ce que j’endurerais pour

entendre les accens d’une voix humaine!

«O dure extrémité! ô mort vivante! quel affreux silence! autour de moi

tout est mort; et moi existé-je, réellement, ou ne suis-je qu’un marbre?

Est-ce un songe? Tout ceci est-il véritable? Hélas! je m’y perds!--Ce

silence mortel et sans fin,--cette chambre affreuse,--la crainte de

nouveaux tourmens,--ont troublé mon imagination. Oh! le sein d’un ami

pour y reposer ma tête! le cordial de quelques accens pour revivifier

mon âme!.................

* * * * *

J’écris à la dérobée. Je tremble que celui qui m’en a procuré les moyens

n’ait été puni pour avoir manifesté quelques marques de pitié sur mon

sort. Je ne l’ai pas vu depuis plusieurs jours: peut-être est-il porté à

me secourir; peut-être l’empêche-t-on de venir par cette raison. Oh!

quelle espérance, mais qu’elle est vaine! Non, je ne dois plus quitter

ces murs de ma vie. Un autre jour est venu, et je respire encore! Demain

soir, à cette heure-ci, mes souffrances seront peut-être ensevelies dans

la mort. Je continuerai mon journal pendant la nuit, jusqu’à ce que la

main qui l’écrit soit arrêtée par le trépas: quand ce journal sera

interrompu, le lecteur saura que je ne suis plus. Peut-être ces lignes

sont-elles les dernières que j’écrirai jamais.»....

* * * * *

Adeline s’arrêta en versant un torrent de larmes. «L’infortuné!

s’écria-t-elle, et il n’y eut pas une âme pitoyable pour te sauver!

Grand Dieu! tes voies sont incompréhensibles!» En continuant de rêver,

son imagination, qui s’égarait dans les régions de la terreur, triompha

par degrés de sa raison. Elle avait devant elle un miroir sur sa table,

et elle tremblait de lever les yeux dessus, de peur qu’il n’offrît à ses

regards une autre figure que la sienne. D’autres effrayantes idées,

d’autres images fantastiques se croisaient alors dans sa pensée.

Elle crut entendre pousser près d’elle un profond gémissement. «Vierge

sainte, protége-moi! s’écria-t-elle, en jetant un coup d’œil effrayé

autour de la chambre; il y a ici quelque chose de plus que de

l’imagination.» Ses terreurs la dominaient tellement, qu’elle fut

plusieurs fois sur le point d’appeler une partie de la famille; mais

elle fut retenue par sa répugnance à les déranger, et par la crainte du

ridicule. Elle n’osait non plus bouger, ni presque respirer. En prêtant

l’oreille au vent qui murmurait à la fenêtre de sa chambre solitaire,

elle crut entendre encore un sanglot. Son imagination refusa de se

soumettre plus long-temps à sa raison; elle tourna la tête, et une

figure dont elle ne pouvait distinguer exactement la forme, sembla

traverser une partie obscure de la chambre. Elle fut saisie d’un

horrible frisson, et demeura immobile sur son siége. A la fin, un long

soupir soulagea un peu ses esprits accablés, et elle reprit

connaissance.

Tout demeurant tranquille, elle commença, après quelques momens, à se

demander si son imagination ne l’avait pas trompée, et elle se rendit

assez maîtresse de sa terreur pour ne pas appeler madame La Motte.

Cependant son âme était si troublée, que de la nuit elle n’osa plus

reprendre le manuscrit; mais, après avoir passé quelque temps à prier et

à calmer ses sens, elle se coucha.

Lorsqu’elle s’éveilla le matin, les doux rayons du soleil jouèrent à

travers sa croisée, et dissipèrent les illusions de l’obscurité. Son

âme, tranquillisée et raffermie par le sommeil, repoussa les

superstitieuses et turbulentes chimères de l’imagination. Elle se leva

ranimée et rendant grâces au ciel; mais en descendant pour déjeuner, ce

calme s’évanouit à la vue du marquis, dont les fréquentes visites,

après ce qui s’était passé, non-seulement lui déplaisaient, mais lui

causaient encore beaucoup d’alarmes. Elle vit qu’il était résolu à

continuer de lui faire la cour: l’effronterie et l’insensibilité de

cette conduite, en excitant son indignation, augmentaient sa répugnance.

Par pitié pour La Motte, elle s’efforçait de cacher ces émotions,

quoiqu’alors elle crût qu’il avait trop exigé de sa complaisance,

quoiqu’elle commençât sérieusement à considérer comment elle pourrait se

soustraire à la nécessité d’avoir les mêmes égards. Le marquis eut pour

elle les attentions les plus respectueuses; mais Adeline garda le

silence, fut très-réservée, et saisit la première occasion de se

retirer.

Comme elle passait dans l’escalier tournant, Pierre entra dans la salle

en bas; en voyant Adeline, il s’arrêta, et la regarda avec empressement:

elle ne le remarquait pas; mais il l’appela doucement, et alors elle lui

vit faire un signe, comme s’il avait quelque chose à lui communiquer. Au

même instant La Motte ouvrit la porte de la chambre voûtée, et Pierre

disparut bien vite. Elle remonta dans sa chambre, en rêvant à ce signe

et à l’air de précaution dont Pierre l’avait accompagné.

Mais ses pensées revinrent bientôt à leurs objets accoutumés. Déjà trois

jours étaient écoulés, et elle n’entendait point parler de son père;

elle commença d’espérer qu’il s’était départi des mesures violentes dont

La Motte l’avait prévenue, et qu’il voulait suivre un plan plus modéré;

mais, lorsqu’elle réfléchissait à son caractère, cela ne lui paraissait

pas probable, et elle retombait dans ses premières alarmes. La

persévérance du marquis, et la conduite que La Motte la forçait à tenir,

lui rendaient très-pénible son séjour à l’abbaye; et cependant elle ne

pouvait songer, sans effroi, à en sortir pour retourner auprès de son

père.

L’image de Théodore s’insinuait souvent au milieu de ses pensées

tumultueuses, et y mêlait une angoisse occasionnée par son étrange

départ. Elle avait un pressentiment confus que son sort était lié au

sien de quelque manière; et tous ses efforts pour le repousser de son

souvenir ne servaient qu’à lui montrer les progrès qu’il avait faits

dans son cœur.

Pour détourner sa pensée de ces objets, et satisfaire une curiosité si

vivement excitée la nuit précédente, elle reprit le manuscrit; mais au

moment de l’ouvrir, elle en fut empêchée par l’arrivée de madame La

Motte, qui venait lui dire que le marquis était parti. Elles passèrent

ensemble leur matinée à travailler, et à s’entretenir de choses

indifférentes. La Motte ne parut pas jusqu’au dîner: il y parla peu, et

Adeline encore moins. Elle lui demanda pourtant s’il avait des nouvelles

de son père? «Aucune, dit La Motte; mais, d’après ce que m’a dit le

marquis, j’ai de bonnes raisons de croire qu’il n’est pas loin d’ici.»

Adeline fut saisie; mais elle prit sur elle de répondre avec une fermeté

apparente: «Monsieur, je vous ai déjà trop long-temps enveloppé dans mes

infortunes, et je vois aujourd’hui que ma résistance vous perdrait sans

me servir; je demande donc à retourner auprès de mon père, et à vous

éviter par-là de nouveaux malheurs.»

«C’est un parti très-inconsidéré, reprit La Motte; et si vous y

persistez, je crains bien que vous ne vous en repentiez cruellement. Je

vous parle en ami, Adeline, et je souhaite que vous tâchiez de m’écouter

sans prévention. Je vois que le marquis vous offre sa main. Je ne sais

ce qui doit me surprendre le plus, qu’un homme de ce rang et de cette

importance fasse la demande d’une personne sans fortune et sans relation

remarquables, ou que cette personne puisse un moment refuser l’avantage

qu’on lui présente. Vous pleurez, Adeline! permettez-moi d’espérer que

vous êtes convaincue de l’absurdité d’une pareille conduite, et que vous

ne vous jouerez plus de votre bonheur. La tendresse que je vous ai

montrée vous a prouvé combien je m’intéresse à vous, et qu’en vous

donnant ce conseil, je n’ai d’autre vue que votre bien. Je dois

néanmoins vous le dire: quand même votre père n’insisterait pas pour

vous retirer d’ici, je ne sais combien de temps ma position me

laisserait les moyens de vous procurer les faibles secours que vous y

recevez. Vous gardez toujours le silence?»

La peine que lui fit éprouver ce discours l’empêchait de parler; elle

continua de pleurer. A la fin, elle dit: «Souffrez, monsieur, que je

retourne vers mon père; ce serait certainement bien mal reconnaître les

bontés dont vous me parlez, que de vouloir demeurer après ce que vous

venez de me dire: quant à la main du marquis, je sens qu’il m’est

impossible de l’accepter.» Le souvenir de Théodore s’éveilla dans son

âme, et ses larmes redoublèrent.

La Motte resta long-temps pensif. «Étrange aveuglement! dit-il.

Pouvez-vous persister dans cet héroïsme romanesque, et préférer un père

aussi barbare que le vôtre au marquis de Montalte; un sort aussi rempli

de dangers, à une vie de magnificence et de délices?»

«--Pardonnez-moi, dit Adeline; un mariage avec le marquis serait

magnifique, mais jamais heureux. Son caractère excite mon aversion; et

je vous supplie, monsieur, de ne plus me parler de lui.»

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 8 / 19 题