CHAPITRE PREMIER.

Lorsque Adeline parut au déjeuner, son air d’accablement et de langueur

frappa madame La Motte, qui lui demanda si elle était incommodée.

Adeline s’efforça de sourire, dit qu’elle n’avait pas bien passé la

nuit, parce qu’elle avait fait des rêves très-effrayans. Elle était sur

le point de les décrire, mais un mouvement involontaire l’en empêcha. En

même temps La Motte tourna tellement ces craintes en ridicule, qu’elle

fut presque honteuse d’en avoir parlé, et s’efforça de chasser le

souvenir de ce qui les avait causées.

Après le déjeuner, elle tâcha de distraire ses idées en conversant avec

madame La Motte; mais elles étaient entièrement occupées par les

incidens des deux derniers jours, par ses songes et par ses conjectures

sur les choses que Théodore devait lui communiquer. Ils avaient passé

quelques momens dans cet état, lorsqu’on entendit des voix s’élever du

côté de la grande porte de l’abbaye. Adeline, s’approchant de la

fenêtre, vit le marquis et sa suite sur l’esplanade. Le portail de

l’abbaye dérobait à ses regards plusieurs gens, parmi lesquels pouvait

se trouver Théodore. Elle continuait de le chercher des yeux, lorsque le

marquis entra dans la salle avec La Motte et quelques autres personnes;

bientôt après madame La Motte vint le recevoir, et Adeline se retira

dans son appartement.

La Motte ne tarda pas à lui envoyer dire de venir où l’on se

rassemblait; elle espérait en vain d’y trouver Théodore. Le marquis se

leva dès qu’elle parut; il lui fit quelques complimens généraux; après

quoi la conversation prit une tournure très-animée. Adeline, ne pouvant

contrefaire la gaîté au milieu des inquiétudes et de la consternation

où son cœur était plongé, y prit bien peu de part. Le nom de Théodore

n’y fut pas prononcé une seule fois. Elle eût bien demandé de ses

nouvelles, si elle avait pu le faire avec convenance; mais elle fut

forcée de se borner à espérer d’abord qu’il viendrait pour dîner,

ensuite qu’il paraîtrait avant le départ du marquis.

C’est ainsi que la journée se passa en attentes et en espérances

trompées. Le soir approchait, et elle était condamnée à demeurer en

présence du marquis, et à paraître écouter une conversation qu’elle

entendait à peine, tandis qu’elle manquait peut-être l’occasion qui

devait décider de son sort. Elle fut tout-à-coup tirée de cet état

déchirant, pour être jetée dans un autre plus cruel encore s’il était

possible.

Le marquis s’informa de Louis, et, ayant appris son départ, il dit que

Théodore Peyron était parti le matin pour joindre son régiment dans une

province éloignée. Il regretta beaucoup la perte que lui faisait

éprouver son absence, et donna des louanges très-flatteuses à ses

talens. Cette nouvelle fut pour Adeline une atteinte à laquelle

succombèrent ses esprits long-temps agités: ses joues pâlirent; elle fut

saisie d’une faiblesse soudaine dont elle ne revint qu’avec la certitude

d’avoir trahi son émotion, et avec la crainte de retomber dans une

seconde défaillance.

Elle passa dans sa chambre: là, se croyant encore seule, son cœur

oppressé trouva du soulagement dans les pleurs qu’elle répandit sans

contrainte. Les idées se pressaient tellement dans son âme, qu’il se

passa bien du temps avant qu’elle y mît assez d’ordre pour produire

quelque chose qui approchât du raisonnement. Elle tâcha de s’expliquer

la cause du prompt départ de Théodore. «Est-il possible, dit-elle, qu’il

s’intéresse à mon sort et qu’il me laisse pleinement exposée à un danger

qu’il a prévu lui-même; ou me faut-il croire qu’il s’est amusé de ma

simplicité par un frivole caprice, et pour m’abandonner ensuite aux

étonnantes appréhensions qu’il m’a inspirées? C’est impossible! une

figure si noble, des manières si aimables, ne peuvent jamais cacher un

cœur capable de former un projet aussi bas. Non!... quelque chose qui

m’arrive, je ne renoncerai pas à la satisfaction de le croire digne de

mon estime.»

Elle fut tirée de cette rêverie par un coup de tonnerre éloigné, et

s’aperçut alors que l’obscurité du soir était épaissie par l’approche de

l’orage. Il s’avançait en grondant, et bientôt les éclairs semblèrent

embraser la chambre. Adeline était au-dessus du sentiment d’une crainte

vulgaire. Cependant elle éprouvait de la peine à se trouver seule, et,

se flattant que le marquis aurait quitté l’abbaye, elle descendit dans

le salon: mais l’aspect menaçant des nuages l’avait retenu; et, la

tempête du soir arrivée, il se félicita de ne s’être pas éloigné.

L’orage continua, et la nuit survint. La Motte pressa son hôte

d’accepter un lit à l’abbaye: il y consentit enfin; circonstance qui

jeta madame La Motte dans quelque embarras relativement aux aisances

qu’il fallut lui procurer. Après y avoir songé, elle arrangea la chose à

sa propre satisfaction, en cédant son appartement au marquis, et celui

de Louis à deux des principales personnes de sa suite. Il fut en outre

convenu qu’Adeline donnerait sa chambre à M. et à madame La Motte, et

se retirerait dans une chambre intérieure, où l’on plaça pour elle un

petit lit qu’Annette occupait ordinairement.

Pendant le souper, le marquis fut moins gai que de coutume; il adressait

souvent la parole à Adeline; ses regards et ses manières semblaient

exprimer le tendre intérêt que lui avait inspiré son indisposition, car

elle avait toujours l’air pâle et languissant. Adeline, à son ordinaire,

fit un effort pour oublier ses inquiétudes, et pour paraître contente;

mais le voile d’une gaîté d’emprunt était trop léger pour cacher les

traits de la douleur, et ses faibles sourires ne faisaient que donner

une teinte de douceur à sa tristesse. Le marquis s’entretint avec elle

sur divers sujets, et développa des connaissances choisies. Les

remarques d’Adeline, qu’elle n’exprimait que lorsqu’elle en était

pressée, et avec une modeste répugnance, semblaient exciter en lui une

admiration qu’il trahissait souvent par des termes qui lui échappaient

comme par inadvertance.

Adeline se retira de bonne heure dans sa chambre, qui tenait d’un côté

à celle de madame La Motte, et de l’autre au cabinet dont on a déjà

parlé. Elle était spacieuse et élevée, et le peu de meubles qui s’y

trouvaient était en mauvais état. Peut-être aussi que la situation

actuelle de son âme contribuait à donner à l’appartement cet air de

mélancolie qu’elle semblait y voir régner. Elle n’était pas disposée à

se coucher, de peur de retomber dans les songes qui l’avaient poursuivie

dernièrement, et elle résolut de rester assise jusqu’à ce qu’elle se

trouvât accablée par le sommeil, et qu’elle pût compter sur un profond

repos. Elle posa sa lumière sur une petite table, prit un livre, et

prolongea sa lecture pendant près d’une heure. Alors son âme refusa de

se distraire plus long-temps de ses propres chagrins, et elle demeura

quelque temps appuyée sur son bras dans une attitude pensive.

Le vent était fort: lorsqu’il sifflait à travers l’appartement solitaire

et qu’il ébranlait les faibles portes, souvent elle tressaillait;

quelquefois même elle croyait entendre des soupirs dans l’intervalle des

bouffées; mais elle repoussait les illusions que la nuit et sa triste

imagination conspiraient à enfanter. Comme elle rêvait, les yeux fixés

sur le mur opposé, elle s’aperçut que la tapisserie, dont la chambre

était tendue, flottait en arrière et en avant. Elle la regarda pendant

quelques minutes, et puis elle se leva pour l’examiner de plus près:

c’est le vent qui la faisait mouvoir. Elle rougit de la crainte

passagère qu’elle en avait conçue. Mais elle observa que la tapisserie

était plus fortement agitée dans certain endroit qu’ailleurs, et qu’il

sortait de là un bruit qui semblait quelque chose de plus que le souffle

du vent. Le vieux bois de lit que La Motte avait trouvé dans cet

appartement avait été enlevé pour meubler Adeline; et c’est de derrière

l’endroit d’où il avait été enlevé que le vent semblait sortir avec une

force singulière. La curiosité lui fit poursuivre son examen. Elle

tâtonna sur la tapisserie, et sentant le mur céder sous sa main, elle

leva la tenture, et découvrit une petite porte dont les ferrures

ébranlées laissaient pénétrer le vent, et occasionnaient le bruit

qu’elle avait entendu.

La porte n’était retenue que par un verrou: elle le tire, et, prenant

la lumière, elle descend par quelques marches dans une autre chambre.

Aussitôt elle se rappelle ses songes. Cette chambre ne ressemblait pas

beaucoup à celle où elle avait vu le chevalier mourant, et ensuite la

bière; mais elle lui donnait un souvenir confus d’une autre pièce

qu’elle avait traversée. En élevant la lumière pour la mieux examiner,

elle fut convaincue, par sa structure, qu’elle faisait partie de

l’ancienne fondation. Une fenêtre délabrée, placée bien au-dessus du

plancher, semblait la seule ouverture qui dût admettre la clarté. Elle

remarqua une porte au côté opposé de l’appartement; et, après avoir

hésité quelques momens, elle reprit courage et résolut de poursuivre sa

recherche. «Il semble, dit-elle, qu’il y ait dans ces chambres un

mystère que je suis peut-être destinée à pénétrer: je verrai du moins où

conduit cette porte.» Elle s’avança, et, l’ayant ouverte, traversa d’un

pas chancelant une longue suite d’appartemens qui ressemblaient au

premier par leur état et leur structure, et qui se terminaient par une

pièce exactement conforme à celle où elle avait vu en songe la personne

mourante. Ce souvenir frappa si fortement son imagination, qu’elle fut

en danger de s’évanouir, et qu’en regardant autour de la chambre, elle

s’attendit presque à voir le fantôme de son rêve.

N’ayant pas la force de se retirer, elle s’assit sur quelque vieux

meuble, pour reprendre ses sens; car son âme était sur le point d’être

accablée par une terreur superstitieuse, telle qu’elle n’en avait jamais

éprouvé de semblable. Elle voyait avec étonnement à quelle partie de

l’abbaye appartenaient ces chambres; elle était surprise qu’on eût été

si long-temps sans les découvrir. Toutes les fenêtres étaient trop

élevées pour lui procurer du dehors quelque éclaircissement. Quand elle

fut suffisamment calmée pour considérer la direction des chambres et la

situation de l’abbaye, elle ne douta plus qu’elles n’eussent formé une

partie intérieure du premier bâtiment.

Pendant que ces réflexions se succédaient dans son esprit, une lueur

subite du clair de lune frappa sur quelque objet en dehors de la

fenêtre. Etant alors assez tranquille pour continuer sa recherche, et

croyant que cet objet pourrait lui donner quelque moyen de connaître la

situation des chambres, elle combattit les craintes qui lui restaient;

et, pour le distinguer plus clairement, elle porta sa lumière dans une

pièce plus éloignée: mais, avant de pouvoir revenir, un nuage épais

cacha le disque de la lune, et tout fut dans l’obscurité au-dehors. Elle

attendit quelques momens si la lueur reparaîtrait, mais l’obscurité

continua. En retournant doucement pour reprendre sa lumière, son pied

heurta contre quelque chose sur le plancher; et pendant qu’elle

s’arrêtait pour l’examiner, la lune brilla de nouveau, de sorte qu’elle

put distinguer à travers la fenêtre les tours orientales de l’abbaye.

Cette découverte confirma ses premières conjectures concernant la

situation intérieure de ces appartemens. L’obscurité du lieu l’empêcha

de reconnaître ce qui avait embarrassé ses pas; mais, ayant approché la

lumière, elle aperçut sur le plancher un vieux poignard: elle le leva

d’une main tremblante, et en l’examinant de plus près, elle vit qu’il

était couvert de rouille.

Frappée d’étonnement, elle regarde autour de la chambre si elle verra

quelque objet qui puisse confirmer ou détruire les affreux soupçons qui

s’élevaient alors dans son âme; mais elle ne voit rien, si ce n’est,

dans le coin de la pièce, un grand fauteuil dont les bras étaient

rompus, et une table tout aussi délabrée. Enfin elle aperçut d’un autre

côté un amas confus de choses qui semblaient être de vieux meubles. Elle

s’en approcha, et distingua un bois de lit brisé, avec quelques lambeaux

d’ameublemens couverts de poussière et de toiles d’araignée, et qui

paraissaient en effet n’avoir pas été remués depuis un grand nombre

d’années. Désirant pousser son examen plus loin, elle essaya de soulever

ce qui paraissait avoir fait partie du bois de lit; mais l’objet échappa

de sa main, et, roulant sur le plancher, entraîna avec soi quelques

débris de meubles. Adeline s’écarta en tressaillant, et se mit à fuir.

Mais quand le bruit de cette chute fut passé, elle entendit un

frottement léger; et, sur le point de sortir de la chambre, elle vit

quelque chose tomber doucement parmi les meubles.

C’était un petit rouleau de papier lié avec une ficelle, et couvert de

poussière. Adeline le prit, et en l’ouvrant aperçut de l’écriture. Elle

essaya de la lire; mais la partie du manuscrit qu’elle regardait était

si effacée, qu’elle y trouva de la difficulté. Cependant le peu de mots

qui étaient lisibles lui avaient inspiré de la curiosité et de la

terreur, et l’engagèrent à l’emporter tout de suite dans sa chambre.

Lorsqu’elle y fut rentrée, elle ferma la fausse porte, et laissa tomber

la tapisserie dessus, comme auparavant. Il était alors minuit. La

tranquillité du milieu de la nuit qu’interrompaient seulement, par

intervalles, les gémissemens sourds de l’ouragan, exaltait la terreur

des sensations d’Adeline. Elle eût voulu n’être pas seule; et, avant de

se mettre à lire le manuscrit, elle écouta si madame La Motte était

encore dans sa chambre. On n’entendait pas le moindre bruit; et elle

ouvrit doucement la porte. Le silence profond qui régnait dans

l’intérieur, lui persuada presque qu’il n’y avait personne; mais,

voulant mieux s’en assurer, elle apporta sa lumière et trouva la place

vide. Elle était étonnée que madame La Motte ne fût pas encore dans sa

chambre à une heure aussi avancée; et elle vint en haut de l’escalier de

la tour pour écouter si personne ne bougeait.

Elle entendit en bas plusieurs voix, et, entre autres, celle de madame

La Motte parlant avec son ton accoutumé. Certaine alors que tout allait

bien, elle reprenait le chemin de son appartement, lorsque elle entendit

le marquis prononcer son nom avec une emphase extraordinaire. Elle

s’arrêta. «Je l’adore, continua-t-il, et je jure...» Il fut interrompu

par La Motte: «Monseigneur, souvenez-vous de votre promesse.»

«Je m’en souviens, répliqua le marquis, et je la tiendrai; mais brisons

là-dessus. Demain je me déclarerai, et je saurai alors ce que je dois

espérer, et ce que je dois faire.»

Adeline tremblait si fort, qu’à peine pouvait-elle se soutenir. Elle

voulait retourner à sa chambre; mais les paroles qu’elle venait

d’entendre la concernaient de trop près pour qu’elle ne fût pas

inquiète d’en avoir une plus ample explication. Il y eut un intervalle

de silence, après lequel ils se parlèrent d’un ton plus bas. Adeline se

rappela les avis de Théodore, et résolut de sortir, s’il était possible,

de l’inquiétude qu’elle éprouvait alors. Elle descendit doucement

quelques marches, afin de mieux saisir les accens des interlocuteurs;

mais ils parlaient si bas, qu’elle n’entendait que quelques mots de

temps à autre. «Son père, dites-vous? dit le marquis.--Oui, monseigneur,

son père. Je suis très-bien informé de ce que je vous dis.» Adeline

frémit d’entendre parler de son père; elle fut saisie d’une nouvelle

terreur, et poussée d’une curiosité plus vive. Elle tâcha de distinguer

leurs paroles; mais cela lui fut impossible pendant quelques instans.

«Il n’y a pas de temps à perdre, dit le marquis: à demain donc.» Elle

entendit La Motte se lever; et, croyant que c’était pour sortir de la

chambre, elle précipita ses pas, et étant arrivée chez elle, tomba

presque sans vie dans un fauteuil.

Elle ne pensait uniquement qu’à son père. Elle ne doutait pas qu’il

n’eût cherché et découvert sa retraite; et quoique cette conduite ne

parût point du tout conséquente avec ses premiers procédés, lorsqu’il

l’avait abandonnée à des étrangers, ses craintes lui faisaient croire

qu’il lui réservait quelque nouvelle barbarie. Elle ne balança point à

prononcer que c’était là le danger dont Théodore l’avait avertie; mais

il lui était impossible d’imaginer comment il en avait eu connaissance,

ou comment il avait été informé de ses aventures, à moins que ce ne fût

par La Motte, son ami et son protecteur en apparence, mais qu’elle

soupçonnait alors, quoique malgré elle, de l’avoir trahie. En effet,

pourquoi La Motte ne cachait-il qu’à elle seule la connaissance des

intentions de son père, à moins qu’il n’eût le projet de la livrer entre

ses mains? Mais il lui fallut encore long-temps pour croire cette

conséquence possible. Découvrir le crime dans ceux que nous avons aimés,

c’est un des tourmens les plus cruels pour une âme vertueuse, et l’on

repousse souvent la conviction avant de s’y rendre.

Les paroles de Théodore, par lesquelles il la prévenait qu’elle était

trompée, confirmèrent cette affreuse appréhension sur La Motte, ainsi

qu’une autre encore plus affligeante; savoir, que madame La Motte

conspirait aussi contre elle. Cette pensée surmonta ses craintes pour un

moment, et la laissa toute entière à la douleur. Elle pleura amèrement.

«Est-ce donc là, s’écria-t-elle, la nature humaine? Suis-je condamnée à

ne rencontrer que des perfides? La découverte imprévue du vice chez ceux

que nous avons admirés, nous porte à étendre notre censure de l’individu

à l’espèce: c’est alors que nous concluons qu’il ne faut se fier à

personne.»

Adeline résolut de se jeter aux pieds de La Motte le lendemain matin, et

d’implorer sa pitié et sa protection. Son âme était alors trop agitée

par ses propres intérêts, pour lui permettre d’examiner le manuscrit, et

elle continua de rêver jusqu’à ce qu’elle entendit les pas de madame La

Motte qui allait se coucher. Bientôt après La Motte monta dans sa

chambre; et Adeline, la bonne et persécutée Adeline, qui venait de

passer deux jours dans une anxiété déchirante, et une nuit dans des

visions affreuses, tâcha de calmer son âme, et de la préparer au repos.

Dans l’état actuel de ses esprits, elle prenait aisément l’alarme. A

peine s’était-elle assoupie, qu’elle fut éveillée par un bruit

très-extraordinaire. Elle prêta l’oreille, et crut que le son venait des

appartemens d’en-bas; mais au bout de quelques minutes, on frappa

précipitamment à la porte de la chambre de La Motte.

Il venait de s’endormir, et on ne pouvait pas l’éveiller facilement;

mais le bruit redoubla avec tant de violence, qu’Adeline, extrêmement

épouvantée, se leva et vint à la porte qui donnait de sa chambre dans la

sienne, avec le dessein de l’appeler. Elle fut arrêtée par la voix du

marquis, qu’elle vit alors distinctement à la porte. Il disait à La

Motte de se lever sur-le-champ, et madame La Motte s’efforçait en même

temps de réveiller son mari. A la fin, il s’éveilla très-alarmé; et

bientôt après, ayant joint le marquis, ils descendirent ensemble

l’escalier. Alors Adeline s’habilla autant que ses mains tremblantes le

lui permirent, et passa dans la pièce adjacente, où elle trouva madame

La Motte singulièrement surprise et épouvantée.

Cependant le marquis dit à La Motte, avec une grande émotion, qu’il se

rappelait avoir donné rendez-vous à quelques personnes de grand matin,

pour des affaires importantes, et que par conséquent il était nécessaire

qu’il se rendît sans délai à son château. Pendant qu’il disait cela, et

qu’il recommandait qu’on appelât ses gens, La Motte ne put s’empêcher de

remarquer la pâleur livide de son visage, ni de témoigner quelque

crainte qu’il ne fût indisposé. Le marquis l’assura qu’il était

très-bien portant, mais désira pouvoir partir tout de suite.

Pierre reçut l’ordre d’appeler les autres domestiques. Le marquis, après

avoir refusé de prendre aucun rafraîchissement, se hâta de dire adieu à

La Motte; et dès que ses gens furent prêts, il s’éloigna de l’abbaye.

La Motte rentra dans sa chambre, rêvant au départ subit de son hôte,

dont l’agitation paraissait beaucoup trop forte pour provenir de la

cause qu’il avait indiquée. Il calma les inquiétudes de madame La Motte,

et en même temps excita sa surprise en lui apprenant le motif de la

dernière alerte. Adeline, qui était sortie de la chambre à l’arrivée de

La Motte, regarda par sa fenêtre lorsqu’elle entendit les pas des

chevaux. C’était le marquis et sa suite qui passaient alors à peu de

distance. Ne pouvant distinguer qui c’était, elle fut effrayée de voir

tant de monde près de l’abbaye à une pareille heure; et ayant appelé La

Motte pour l’informer de cet incident, elle apprit ce qui s’était passé.

Enfin elle alla se coucher; et cette nuit, son sommeil ne fut point

interrompu par des rêves.

Le matin, lorsqu’elle se leva, elle vit La Motte qui se promenait seul

dans l’avenue, et elle s’empressa de saisir l’occasion qui se présentait

de plaider sa cause. Elle l’aborda d’un pas tremblant. Ses regards

timides, son visage pâle découvrirent le désordre de son âme. Du premier

mot, sans entrer en explication, elle implora sa pitié. La Motte

s’arrêta, et la regardant fixement, lui demanda si quelque partie de sa

conduite à son égard méritait le soupçon que sa prière supposait.

Adeline rougit un instant d’avoir douté de sa probité; mais les paroles

qu’elle avait entendues revinrent dans sa mémoire.

«Je reconnais, dit-elle, monsieur, que votre conduite a été bienfaisante

et généreuse au-dessus de tout ce que j’étais en droit d’espérer;

mais.....» Elle s’interrompit. Elle ne savait comment parler de ce

qu’elle rougissait de croire. La Motte continua de la regarder dans une

attente silencieuse, et enfin la pria de poursuivre et de s’expliquer.

Elle le conjura de la protéger contre son père. La Motte eut l’air

surpris et troublé. «Votre père? dit-il.--Oui, monsieur, reprit Adeline.

Je n’ignore point qu’il a découvert ma retraite. J’ai tout à redouter

d’un parent qui m’a traitée avec la barbarie dont vous avez été témoin;

et je vous supplie de nouveau de me préserver de tomber en son pouvoir.»

La Motte demeura absorbé dans ses réflexions, et Adeline redoubla

d’efforts pour intéresser sa pitié. «Quelle raison avez-vous de

supposer, ou plutôt comment avez-vous appris que votre père vous

cherche?» La question déconcerta Adeline. Elle rougissait de convenir

qu’elle avait épié ses discours, et ne pouvait se résoudre à imaginer

ou à dire un mensonge; enfin elle avoua la vérité. Le visage de La Motte

prit tout-à-coup un air sauvage et courroucé; et, lui reprochant

durement une conduite qui était plus l’ouvrage du hasard que d’aucun

dessein prémédité, il lui demanda ce qu’elle avait entendu pour en être

si fort alarmée. Elle répéta fidèlement les phrases incohérentes qui

avaient frappé son oreille. Pendant qu’elle parlait, il la fixa d’un

regard attentif. «C’est donc là tout ce que vous avez entendu? Et c’est

de ce peu de paroles que vous tirez une conséquence aussi positive?

Pesez-les, et vous verrez qu’elles ne la justifient pas.»

Elle aperçut alors ce que la vivacité de ses craintes ne lui avait pas

d’abord permis d’examiner; savoir, que ces mots, tels qu’elle les avait

entendus, sans aucune liaison, signifiaient peu de chose, et que son

imagination avait rempli le vide des phrases, de manière à lui présenter

les malheurs qu’elle redoutait. Néanmoins ses craintes n’étaient pas

trop calmées. «Vos appréhensions sont sans doute dissipées, reprit La

Motte; mais, pour vous donner des preuves d’une franchise que vous avez

osé soupçonner, je vous dirai tout. Vous paraissez alarmée, et c’est

avec raison. Votre père a découvert votre résidence, et vous a déjà

réclamée. Il est vrai que, par un motif de compassion, j’ai refusé de

vous livrer; mais je n’ai ni le droit de vous retenir, ni les moyens de

vous défendre lorsqu’il viendra vous redemander lui-même. Vous serez

forcée d’en convenir. Préparez-vous donc à un malheur qui, vous le

voyez, est inévitable.»

Pendant quelque temps, Adeline ne put s’exprimer que par ses larmes.

Enfin, avec le courage du désespoir, elle dit: «Je me résigne à la

volonté du ciel.» La Motte la regardait en silence, et son visage

décelait une vive émotion. Il s’abstint cependant de continuer la

conversation, et regagna l’abbaye, laissant Adeline abîmée dans la

douleur.

Appelée pour déjeuner, elle se hâta de rentrer au salon, où elle passa

la matinée à s’entretenir avec madame La Motte. Elle lui dit toutes ses

craintes, lui exprima tous ses chagrins. Quoique madame La Motte parût

très-affectée du discours d’Adeline, une consolation superficielle était

tout ce qu’elle lui pouvait offrir. Ainsi coulaient tristement les

heures, tandis que les inquiétudes d’Adeline augmentaient, et que son

moment fatal semblait approcher rapidement. Le dîner finissait à peine,

qu’Adeline fut étonnée de voir arriver le marquis. Il entra dans la

chambre avec l’aisance qui lui était familière; et, s’excusant de

l’embarras qu’il avait occasioné la nuit précédente, il répéta ce qu’il

avait déjà dit à La Motte.

Le souvenir de la conversation qu’Adeline avait écoutée, ne laissa pas

que de la troubler d’abord, et détourna son âme du sentiment des maux

qu’elle redoutait de la part de son père. Le marquis, qui avait toujours

les mêmes attentions pour Adeline, parut affecté de son apparente

indisposition, et témoigna prendre beaucoup de part à cet accablement

que son extérieur trahissait en dépit de tous ses efforts. Quand madame

La Motte se retira, Adeline voulut la suivre; mais le marquis la pria de

lui accorder un moment d’attention, et la reconduisit à son fauteuil.

Tout d’un coup La Motte s’éclipsa.

Adeline savait trop bien à quoi pourraient tendre les discours du

marquis; et ses premières paroles redoublèrent bientôt le désordre où

ses craintes l’avaient jetée. Il commençait à lui déclarer sa passion

avec cette chaleur que l’on ne prend que trop souvent pour la franchise.

Supposée honnête, cette déclaration affligeait Adeline; supposée

malhonnête, elle la révoltait. Elle interrompit le marquis, et le

remercia de l’offre d’une distinction qu’elle prétendit devoir refuser;

et cela, d’un air aussi modeste que décidé. Elle se leva pour se

retirer: «Demeurez, trop aimable Adeline! dit-il; et si quelque pitié ne

vous intéresse pas à mes souffrances, que la considération de vos

propres dangers vous y rende sensible. M. La Motte m’a prévenu de vos

malheurs et de ceux qui vous menacent aujourd’hui: recevez de moi la

protection qu’il ne peut vous donner.»

Adeline continuait de gagner la porte. Le marquis se jette à ses pieds,

et lui saisissant la main la couvre de baisers. Elle se débat pour se

dégager. «Ecoutez-moi, charmante Adeline, écoutez-moi! s’écria le

marquis. Je n’existe que pour vous. Rendez-vous à mes instances, et ma

fortune vous appartient. Ne me réduisez pas au désespoir par une rigueur

mal entendue, ou parce que....»

«Monseigneur, interrompit Adeline avec un air de dignité inexprimable,

et affectant toujours de croire ses propositions honnêtes, je sens toute

la générosité de votre procédé, et suis flattée de la distinction que

vous m’offrez. C’est pourquoi je dirai quelque chose de plus qu’il ne

serait nécessaire, pour la simple expression d’un refus dans lequel je

dois persister. Je ne puis disposer de mon cœur. Vous ne pouvez obtenir

rien de plus que mon estime; et rien ne saurait vous l’attirer

davantage, que de vous abstenir dorénavant de toute proposition de cette

nature.»

Elle s’efforça encore de s’en aller, mais le marquis l’en empêcha; et,

après avoir hésité quelque temps, renouvela ses sollicitations dans des

termes qu’elle ne pouvait plus avoir l’air de ne pas comprendre. Ses

yeux se remplirent de larmes, mais elle tâcha de les retenir; et, avec

un regard où la douleur et l’indignation semblaient disputer d’énergie,

elle dit: «Monseigneur, ceci ne mérite pas de réponse: laissez-moi

passer.»

Il fut un instant contenu par la dignité de ses manières, et tomba à ses

genoux pour implorer sa grâce. Mais elle détourna sa main sans rien

dire, et sortit de la salle. Rentrée dans la chambre, elle ferma la

porte, se jeta dans un fauteuil en soupirant, et succomba aux chagrins

qui accablaient son cœur. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis,

que de soupçonner La Motte indigne de sa confiance; car il était presque

impossible qu’il ignorât les véritables desseins du marquis. Elle

croyait que madame La Motte était la dupe du prétexte spécieux d’un

attachement honnête, et elle s’épargnait ainsi la douleur de douter de

sa délicatesse.

Elle jeta un regard tremblant sur la perspective qui l’entourait. D’un

côté, son père, dont la barbarie s’était déjà trop clairement

manifestée; et de l’autre, le marquis la persécutant par l’outrage et

par une passion vicieuse, elle résolut de faire part à madame La Motte

de sa dernière conversation, dans l’espoir de la toucher, et d’en être

protégée. Elle essuya ses larmes, et allait sortir de la chambre,

justement lorsque madame La Motte y entra. Tandis qu’Adeline racontait

ce qui s’était passé, son amie pleurait, et semblait éprouver une grande

agitation. Elle s’efforça de rassurer Adeline, et promit de se servir de

son influence pour persuader à La Motte d’empêcher le marquis de

renouveler ses propositions. «Vous savez, ma bonne amie, ajouta madame

La Motte, que notre position présente nous oblige à ménager le marquis.

Vous ferez bien de laisser paraître le moins de ressentiment possible

dans vos manières envers lui; comportez-vous à ses yeux avec votre

aisance ordinaire, et je ne doute point que tout ceci ne se passe sans

vous exposer à de nouvelles sollicitations.»

«--Ah! madame, dit Adeline, quelle tâche difficile vous m’imposez! Je

vous en conjure, que je ne sois plus exposée à l’humiliation de me

trouver en sa présence! Toutes les fois qu’il viendra dans l’abbaye,

souffrez que je ne sorte pas de ma chambre.»

«--J’y consentirais de tout mon cœur, dit madame La Motte, si notre

position le permettait. Mais vous savez que l’asile dépend de la

bienveillance du marquis, bienveillance que nous ne devons pas hasarder

légèrement; et certes la conduite que vous proposez nous en ferait

courir le danger. Prenons des mesures plus douces, et nous conserverons

son amitié, sans vous exposer à aucun risque sérieux. Montrez-vous avec

votre complaisance accoutumée: la tâche n’est pas aussi difficile que

vous l’imaginez.»

Adeline soupira. «Je vous obéis, madame, dit-elle: c’est mon devoir;

mais vous me pardonnerez de vous dire.... que c’est avec une extrême

répugnance.» Madame La Motte promit d’aller trouver son mari

sur-le-champ; et Adeline se retira, non pas convaincue qu’elle n’avait

plus rien à craindre, mais un peu plus tranquillisée.

Bientôt après, elle vit partir le marquis. Comme rien ne paraissait plus

alors s’opposer au retour de madame La Motte, elle l’attendit avec la

plus grande impatience. Après avoir ainsi demeuré près d’une heure dans

sa chambre, on vint enfin lui dire de descendre au salon. Elle y trouva

monsieur La Motte tout seul. Il se leva à son approche, et marcha

quelques minutes sans parler. Alors il s’assit, et lui adressant la

parole: «Ce que vous avez rapporté à madame La Motte, dit-il,

m’inquiéterait beaucoup, si je voyais la conduite du marquis sous un

point de vue aussi sérieux qu’elle le considère. Je sais que les jeunes

personnes sont disposées à mésinterpréter l’insignifiante galanterie des

gens du monde. Et vous, Adeline, vous ne sauriez jamais mettre trop

d’attention à distinguer une légèreté de ce genre d’une sollicitation

plus sérieuse.»

Adeline fut surprise et offensée que La Motte pût apprécier son

intelligence et ses dispositions aussi légèrement que le supposait son

discours. «Est-il possible, monsieur, lui dit-elle, que vous soyez

informé de la conduite du marquis?»

«--Cela est très-possible et très-sûr, répliqua La Motte un peu

sèchement; et il est aussi très-possible que je voie cette affaire avec

un jugement moins trompé que le vôtre par la prévention. Quoiqu’il en

soit, je ne conteste pas sur ce point. Je vous demanderai seulement,

puisque vous connaissez les dangers de ma situation, de vous y

conformer, et de ne pas vous exposer, par un ressentiment déplacé, au

courroux du marquis. Il est à présent mon ami; et, pour ma sûreté, il

faut qu’il continue de l’être. Mais, si je souffre que quelqu’un de ma

famille le traite avec grossièreté, je dois m’attendre à le voir mon

ennemi. Il vous est certainement facile d’avoir pour lui des égards.

Adeline trouva bien dur le mot de _grossièreté_ dans le sens que lui

donnait La Motte; mais elle s’interdit toute expression de

mécontentement.

«J’aurais désiré, monsieur, lui dit-elle, avoir le droit de me retirer

dès que le marquis paraîtrait; mais, puisque vous pensez que cette

conduite peut compromettre vos intérêts, je dois me résigner.»

«--Cette prudence et cette docilité m’enchantent, dit La Motte; et,

puisque vous désirez m’être utile, sachez que vous ne pouvez mieux y

parvenir qu’en traitant ce seigneur comme un ami.» L’expression _ami_,

rapprochée de l’idée du marquis, forma une dissonnance à l’oreille

d’Adeline. Elle hésita, et regarda La Motte. «En qualité de _votre_ ami,

monsieur, je m’efforcerai de le traiter....» Elle eût voulu dire, «comme

le mien;» mais il lui fut impossible de terminer la phrase.--Elle

implora sa protection contre l’autorité de son père.

«Comptez sur toute la protection que je puis vous donner, dit La Motte;

mais vous savez combien je suis dénué du droit et des moyens de lui

résister. Puisqu’il a découvert votre retraite, il n’ignore probablement

pas les circonstances qui me retiennent ici; et, si je m’oppose à ses

desseins, il peut croire que la voie la meilleure pour vous avoir en sa

possession, c’est de me découvrir aux officiers de justice. Nous sommes

environnés de périls; que ne puis-je entrevoir quelques moyens de vous y

dérober!»

«--Quittez cette abbaye, dit Adeline, et cherchez un asile en Suisse ou

en Allemagne; vous serez alors délivré de toute obligation envers le

marquis, et de la persécution que vous redoutez. Pardonnez, si je vous

donne un conseil que, sans doute, m’inspire à certain point le désir de

ma propre sûreté, mais qui en même temps paraît offrir les seuls moyens

de consolider la vôtre.»

«--Votre plan serait raisonnable, dit La Motte, si j’avais de l’argent

pour l’exécuter. Quant à présent je dois me borner à rester ici autant

ignoré qu’il est possible, en me faisant des amis de ceux qui me

connaissent. Je dois surtout conserver la faveur du marquis; il pourrait

beaucoup, si votre père prenait contre vous des mesures extrêmes. Mais

que dis-je? Votre père s’y est peut-être déjà porté; et peut-être les

effets de sa vengeance sont-ils suspendus sur ma tête! Je m’y trouve

exposé, Adeline, par l’intérêt que je prends à vous. Si je vous eusse

remise entre ses mains, je n’aurais aucun sujet de crainte.»

Cette preuve de l’affection de La Molle, dont Adeline ne pouvait douter,

la pénétra si fort, qu’il lui fut impossible d’en exprimer le sentiment.

Dès qu’elle put parler, elle témoigna sa reconnaissance dans les termes

les plus animés. «Ces expressions sont-elles sincères? dit La Motte.»

«--Est-il possible que je ne sois pas vraie? répliqua Adeline en

pleurant, au soupçon d’ingratitude.--Il est facile, dit La Motte, de

prononcer des sentimens, sans qu’ils partent du cœur: je ne crois à leur

sincérité que lorsqu’ils influent sur nos actions.»

«--Que prétendez-vous? dit Adeline avec surprise.»

«--Je prétends vous demander si, dans le cas où l’occasion s’offrirait

de me prouver ainsi votre reconnaissance, vous seriez fidèle à vos

sentimens?»

«--Indiquez-en une que je puisse ne pas saisir, dit Adeline avec

énergie.»

«--Par exemple, si le marquis vous faisait désormais l’aveu d’une

passion sérieuse, et vous offrait sa main, quelque petit ressentiment,

quelque préoccupation secrète pour un amant plus heureux, ne vous

engageraient-ils point à refuser?»

Adeline rougit et baissa les yeux vers la terre. «--Vous avez en effet

indiqué la seule occasion où je refuserais de prouver ma sincérité. Je

ne puis jamais aimer le marquis, ni même l’estimer, à vous parler

franchement. J’avoue que le repos d’une vie entière est un trop grand

sacrifice, même pour la reconnaissance.»

La Motte parut mécontent. «Je l’avais bien prévu, dit-il. Ces sentimens

délicats figurent à merveille dans les discours, et rendent infiniment

aimable la personne qui les exprime; mais mettez-les à l’épreuve de

l’action, ils s’évaporent en fumée, et ne laissent après eux que le

naufrage de la vanité.»

Cet injuste sarcasme fit venir les larmes aux yeux d’Adeline. «Puisque

votre sûreté, monsieur, dépend de ma conduite, dit-elle, rendez-moi à

mon père. Je consens à retourner auprès de lui, dès que mon séjour ici

doit vous entraîner dans de nouveaux malheurs. Souffrez que je ne me

montre pas indigne de la protection que j’ai trouvée jusqu’à ce jour, en

préférant mon bien-être au vôtre. Quand je serai partie, vous n’aurez

plus aucun sujet de craindre de la part du marquis, au mécontentement

duquel vous seriez probablement exposé si je demeurais ici; car je sens

qu’il me serait impossible d’écouter ses sollicitations, quelque

honnêtes que puissent être ses vues.»

La Motte parut saisi et alarmé. «Cela ne sera pas, dit-il; ne nous

fatiguons point à nous représenter comme possibles des malheurs que nous

ne chercherions à éviter ensuite qu’en nous précipitant dans des

malheurs certains. Non, Adeline, quoique vous soyez prête à vous

sacrifier à ma sûreté, je n’y consentirai pas. Je ne vous rendrai pas à

votre père que je n’y sois forcé. Soyez donc tranquille sur ce point.

Tout ce que je vous demande en récompense, c’est de vous conduire

poliment avec le marquis.»

«--- Je tâcherai de vous obéir, monsieur, dit Adeline.» En ce moment

madame La Motte entra dans le salon, et cette conversation finit.

Adeline passa la soirée dans de tristes réflexions, et se retira dans sa

chambre le plus tôt possible, empressée de chercher au sein du sommeil

un refuge contre ses chagrins.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 7 / 19 题