O ma vénérable mère! dites un dernier adieu à votre enfant; donnez

un baiser à l’aînée de vos filles, et ne vous abandonnez à aucune

tristesse de cœur, car je vais recevoir la couronne de l’éternité.

SAPIENCE.{1544}

O ma fille, ma fille! je n’éprouve ni trouble, ni chagrin; au

contraire, je te dis adieu avec allégresse; je baise tes yeux et tes

joues en pleurant de joie, et je prie le ciel que, sous le fer du

bourreau, tu conserves intact le mystère de ton nom.

FOI.{1545}

O mes sœurs sorties du même sein! donnez-moi le baiser de paix, et

préparez-vous à soutenir le combat qui approche.

ESPÉRANCE.{1546}

Aidez-nous continuellement de vos prières, pour que nous méritions de

suivre vos traces.

FOI.{1547}

Soyez dociles aux conseils de notre sainte mère, qui nous a toujours

enseigné le mépris des biens présents, pour mériter de jouir de ceux

qui n’ont pas de fin.

CHARITÉ.{1548}

Nous obéissons de grand cœur aux avis de notre mère, qui nous feront

obtenir la félicité éternelle.

FOI.{1549}

Avance, bourreau, et remplis l’office qui t’est imposé, en me donnant

la mort.

SAPIENCE.{1550}

O Christ! en embrassant la tête coupée de ma fille expirante, en la

couvrant de mes plus tendres baisers, je vous remercie d’avoir accordé

la victoire à cette faible vierge.

HADRIEN.{1551}

Espérance, cédez à mes exhortations; je vous le conseille avec les

sentiments d’un père.

ESPÉRANCE.{1552}

A quoi m’exhortez-vous? Que me conseillez-vous?

HADRIEN.{1553}

Je vous conseille de ne pas imiter l’obstination de votre sœur, afin de

ne point mourir dans les mêmes supplices.

ESPÉRANCE.{1554}

Puisse Dieu m’accorder d’imiter son courage, pour que j’obtienne un

prix égal au sien!

HADRIEN.{1555}

Déposez cette dureté de cœur, prosternez-vous et offrez de l’encens

à la grande Diane; et je vous élève aux honneurs et je vous comble de

tendresse, comme mes propres enfants.

ESPÉRANCE.{1556}

Je répudie les sentiments de père que vous m’offrez; vos bienfaits

n’excitent nullement mes désirs; aussi vous flattez-vous d’un vain

espoir, si vous pensez que je vous cède.

HADRIEN.{1557}

Ménagez vos paroles, pour ne pas m’irriter.

ESPÉRANCE.{1558}

Je me soucie peu de votre colère.

ANTIOCHUS.{1559}

Je m’étonne, auguste empereur, de vous voir supporter si longtemps

les injures de cette jeune fille. Pour moi, je sens éclater ma fureur,

quand je l’entends aboyer aussi insolemment contre vous.

HADRIEN.{1560}

Jusqu’ici j’ai eu pitié de son enfance; mais je ne l’épargnerai pas

davantage, et je lui infligerai le châtiment qu’elle mérite.

ANTIOCHUS.{1561}

Oh! plût aux dieux!

HADRIEN.{1562}

Licteurs, approchez et déchirez à coups de fouet cette fille rebelle,

jusqu’à ce qu’elle expire.

ANTIOCHUS.{1563}

Il convient qu’elle ressente les effets de votre sévérité, puisqu’elle

dédaigne le bienfait de votre indulgence.

ESPÉRANCE.{1564}

Je souhaite cette douceur; je désire cette indulgence.

ANTIOCHUS.{1565}

O Sapience, quelles paroles murmurez vous, les yeux levés au ciel, et

debout auprès du corps inanimé de votre fille?

SAPIENCE.{1566}

J’invoque le Créateur de l’univers pour qu’il accorde à Espérance

autant de fermeté et de courage qu’il en a donné à sa sœur.

ESPÉRANCE.{1567}

O ma mère, ma mère! j’éprouve en ce moment combien vos prières sont

efficaces. Elles sont exaucées: voyez, pendant que vous priez, les

bourreaux hors d’haleine me frappent à coups redoublés, et je ne sens

aucune atteinte.

HADRIEN.{1568}

Si vous êtes insensible aux coups de fouet, nous vous infligerons des

supplices plus pénétrants.

ESPÉRANCE.{1569}

Employez, employez tout ce que vous pourrez inventer d’atroce et de

mortel! plus vous aurez été cruel, plus grande sera la confusion de

votre défaite.

HADRIEN.{1570}

Qu’on la suspende en l’air, et qu’on la déchire avec des ongles de

fer, jusqu’à ce que, les entrailles arrachées et les os mis à nu, elle

expire membre par membre.

ANTIOCHUS.{1571}

Ordre digne d’un empereur, et punition proportionnée au délit!

ESPÉRANCE.{1572}

Antiochus, vous parlez avec la fausseté du renard, et vous flattez avec

l’astuce du caméléon.

ANTIOCHUS.{1573}

Silence, malheureuse! il est temps de mettre fin à votre bavardage.

ESPÉRANCE.{1574}

L’événement trompera votre espoir. Vous et votre maître, vous allez

être couverts de confusion.

HADRIEN.{1575}

Qu’est ceci? Je sens une odeur nouvelle et suave; je respire un parfum

d’une surprenante douceur.

ESPÉRANCE.{1576}

Les lambeaux de mon corps déchiré exhalent les plus délicieux aromes du

Paradis, pour vous contraindre à confesser, en dépit de vous-même, que

vos supplices me trouvent invulnérable.

HADRIEN.{1577}

Antiochus, que dois-je faire?

ANTIOCHUS.{1578}

Il faut avoir recours à de nouvelles tortures.

HADRIEN.{1579}

Qu’on pose sur ce brasier un vase d’airain rempli d’huile et de

graisse, de cire et de poix, et qu’on l’y plonge, les pieds et les

mains liés.

ANTIOCHUS.{1580}

Si on la livre au pouvoir de Vulcain, peut-être ne trouvera-t-elle pas

d’issue pour lui échapper.

ESPÉRANCE.{1581}

Le Christ a prouvé souvent qu’il a le pouvoir d’ôter au feu sa violence

et de changer sa nature.

HADRIEN.{1582}

Qu’est-ce? Antiochus, j’entends comme le bruit d’un torrent qui cause

une inondation.

ANTIOCHUS.{1583}

Hélas! hélas! seigneur.

HADRIEN.{1584}

Que nous est-il arrivé?

ANTIOCHUS.{1585}

L’eau bouillante a fait éclater le vase; elle a brûlé vos serviteurs,

et cette magicienne est demeurée sans blessure.

HADRIEN.{1586}

Je le confesse, nous sommes vaincus.

ANTIOCHUS.{1587}

Complétement.

HADRIEN.{1588}

Qu’on lui tranche la tête.

ANTIOCHUS.{1589}

C’est le seul moyen de lui ôter la vie.

ESPÉRANCE.{1590}

O Charité! ô ma sœur bien-aimée et maintenant unique, ne vous effrayez

pas des menaces de ce tyran; ne redoutez pas les supplices; tâchez

d’imiter l’inébranlable fidélité de vos sœurs, qui vous précèdent dans

le palais du ciel.

CHARITÉ.{1591}

Je n’ai que dégoût pour la vie présente, dégoût pour cette habitation

terrestre, qui me sépare encore de vous pour un peu de temps.

ESPÉRANCE.{1592}

Oubliez ces dégoûts, et ne pensez qu’à la palme que vous allez

cueillir; car nous ne serons pas longtemps séparées, et nous allons

tout à l’heure être réunies dans le ciel.

CHARITÉ.{1593}

Arrive, arrive ce moment!

ESPÉRANCE.{1594}

Courage et joie, ô mon illustre mère! Que la douleur de mon martyre

n’afflige pas votre cœur maternel. L’espoir doit l’emporter sur la

tristesse, quand vous me voyez mourir pour le Christ.

SAPIENCE.{1595}

Oui, je me livre à la joie; mais cette joie pourtant ne sera complète

que lorsque j’aurai envoyé au ciel votre plus jeune sœur, morte pour la

même cause que vous, et que je vous suivrai la dernière.

ESPÉRANCE.{1596}

La Trinité immortelle vous rendra pour l’éternité autant de filles que

vous en aurez perdu.

SAPIENCE.{1597}

Affermissez votre courage, ma fille; le bourreau s’élance vers nous

l’épée nue.

ESPÉRANCE.{1598}

Je me livre avec joie au glaive; et vous, Christ, recevez mon âme, qui,

pour confesser votre nom, est chassée de son habitation corporelle.

SAPIENCE.{1599}

O Charité, ma sainte fille, aujourd’hui unique espoir de mes flancs,

n’affligez pas votre mère, qui attend une heureuse issue du combat que

vous allez soutenir. Méprisez le bien-être présent, pour parvenir à la

joie éternelle, dans laquelle déjà vos sœurs resplendissent couronnées

de leur virginité sans tache.

CHARITÉ.{1600}

Mère, soutenez-moi par vos saintes prières, jusqu’au moment où j’aurai

mérité de partager les joies de mes sœurs!

SAPIENCE.{1601}

Je demande à Dieu que vous persévériez jusqu’au bout dans la foi, et je

ne doute pas que vous ne soyez admise aux fêtes éternelles.

HADRIEN.{1602}

Charité, je suis excédé de l’insolence de vos sœurs et fort courroucé

de leurs prolixes arguties. Je ne disputerai donc pas longuement avec

vous. Si vous obtempérez à mes désirs, je vous comblerai de toutes

sortes de biens; si vous me résistez, je vous accablerai de mille maux.

CHARITÉ.{1603}

C’est le bien que j’embrasse de toute mon âme; j’ai le mal en horreur.

HADRIEN.{1604}

Rien ne peut vous être plus salutaire et n’est plus propre à

m’apaiser. Aussi, dans ma clémence, je n’exigerai de vous qu’une chose

très-facile.

CHARITÉ.{1605}

Quoi?

HADRIEN.{1606}

Dites seulement: «Grande Diane!» et je ne vous force plus à lui

sacrifier.

CHARITÉ.{1607}

Très-certainement je ne le dirai pas.

HADRIEN.{1608}

Pourquoi?

CHARITÉ.{1609}

Parce que je ne veux point mentir. Mes sœurs et moi, nous sommes nées

des mêmes parents, nous avons reçu l’onction des mêmes sacrements;

nous nous reposons fermes et constantes dans une seule et même foi.

Sachez donc que nous n’avons aussi qu’une seule volonté, une seule et

même manière de sentir et de connaître nos devoirs, et que jamais je ne

diffèrerai d’elles en rien.

HADRIEN.{1610}

O honte! une si jeune et si faible créature me brave!

CHARITÉ.{1611}

Quoique je sois d’un âge bien tendre, je suis cependant assez savante

pour vous confondre par mes arguments.

HADRIEN.{1612}

Emmenez-la, Antiochus; faites-la hisser sur un chevalet, et qu’on la

batte de verges sans pitié.

ANTIOCHUS.{1613}

Je crains que les coups ne puissent point la faire céder.

HADRIEN.{1614}

S’il en est ainsi, que pendant trois jours et trois nuits on tienne

une fournaise continuellement allumée, et qu’on la jette au milieu des

flammes.

CHARITÉ.{1615}

O impuissance de ce juge, qui craint de ne pouvoir vaincre un enfant de

huit ans sans le secours du feu!

HADRIEN.{1616}

Allez, Antiochus, et exécutez l’ordre dont je vous ai chargé.

CHARITÉ.{1617}

Oui, il obéira et fera ce que votre cruauté exige; mais il ne me

causera aucun mal: car les coups ne pourront déchirer mon faible corps,

et les flammes ne noirciront ni mes cheveux ni mes vêtements.

HADRIEN.{1618}

C’est ce qu’il faudra voir.

CHARITÉ.{1619}

Soit; vous verrez.

SCÈNE VI.{1620}

HADRIEN, ANTIOCHUS.

HADRIEN.{1621}

Antiochus, quel mal vous est-il arrivé? Pourquoi revenez-vous plus

triste que de coutume?

ANTIOCHUS.{1622}

Vous ne serez pas moins affligé que moi, quand vous connaîtrez la cause

de ma tristesse.

HADRIEN.{1623}

Parlez, ne me cachez rien.

ANTIOCHUS.{1624}

Cette fille impudente que vous m’aviez donnée à torturer, a été

flagellée en ma présence; mais elle n’a pas même eu l’épiderme

effleuré. Ensuite, je l’ai fait jeter dans une fournaise, que l’excès

de la chaleur avait fait devenir rouge....

HADRIEN.{1625}

Pourquoi hésitez-vous à continuer. Exposez-moi la fin de tout ceci.

ANTIOCHUS.{1626}

La flamme s’est élancée, et a consumé cinq mille hommes.

HADRIEN.{1627}

Et que lui est-il arrivé?

ANTIOCHUS.{1628}

A Charité?

HADRIEN.{1629}

Oui.

ANTIOCHUS.{1630}

Elle se promenait, comme en se jouant, au milieu des tourbillons de

flammes et de fumée, et chantait les louanges de son Dieu. Ceux qui

l’ont observée avec le plus d’attention, prétendaient que trois jeunes

hommes vêtus de blanc se promenaient avec elle.

HADRIEN.{1631}

Je rougirais de la rappeler en ma présence, puisque je n’ai pas le

pouvoir de la punir.

ANTIOCHUS.{1632}

Il ne reste plus qu’à la faire périr par le glaive(90).

HADRIEN.{1633}

Faites-le sans différer.

SCÈNE VII.{1634}

ANTIOCHUS, CHARITÉ, SAPIENCE, LE BOURREAU.

ANTIOCHUS.{1635}

Charité, découvrez votre tête aussi dure que le marbre, et livrez-la à

l’épée du bourreau.

CHARITÉ.{1636}

Pour cela, loin de vous résister, j’obéis avec joie à vos ordres.

SAPIENCE.{1637}

C’est à présent, ma fille, à présent qu’il faut nous réjouir dans le

Christ. Pour moi, je n’ai plus aucun souci au cœur, assurée comme je le

suis de votre victoire.

CHARITÉ.{1638}

Donnez-moi un baiser, ma mère, et recommandez au Christ mon âme qui

doit retourner vers lui.

SAPIENCE.{1639}

Que celui qui vous a donné la vie dans mes entrailles daigne reprendre

votre âme, souffle céleste, qu’il a fait descendre en vous.

CHARITÉ.{1640}

Gloire vous soit rendue, ô Christ, qui m’appelez à vous avec la palme

du martyre!

SAPIENCE.{1641}

Adieu, ma fille bien-aimée; et, lorsque dans le ciel tu seras l’épouse

du Christ, souviens-toi de ta mère, qui t’a enfantée quand déjà tes

sœurs aînées avaient épuisé ses forces.

SCÈNE VIII.{1642}

SAPIENCE, MATRONES ROMAINES, les corps des trois jeunes filles.

SAPIENCE.{1643}

Venez, illustres matrones, et ensevelissez avec moi les restes mortels

de mes filles.

LES MATRONES.{1644}

Nous répandons des aromates sur ces corps délicats, et nous leur

rendons les honneurs funèbres.

SAPIENCE.{1645}

Grande est la bonté, admirable est la compassion que vous me témoignez

à moi et à mes mortes.

LES MATRONES.{1646}

Nous faisons avec dévouement tout ce qui peut alléger votre peine.

SAPIENCE.{1647}

Je n’en doute pas.

LES MATRONES.{1648}

Quel lieu avez-vous choisi pour la sépulture?

SAPIENCE.{1649}

Un lieu à trois milles de Rome, si la longueur du chemin ne vous

effraie pas.

LES MATRONES.{1650}

Nullement; nous désirons les suivre jusqu’à l’endroit que vous avez

choisi.

SCÈNE IX.{1651}

Les mêmes.

SAPIENCE.{1652}

Voici le lieu.

LES MATRONES.{1653}

Il est convenable pour conserver leurs reliques.

SAPIENCE.{1654}

O terre! je te confie ces tendres fleurs nées de mes entrailles;

conserve-les avec tendresse dans ton sein formé de même matière

qu’elles, jusqu’au jour de la résurrection, où elles reverdiront, je

l’espère, avec plus de gloire. Et toi, Christ, remplis, en attendant,

leurs âmes des splendeurs célestes, et donne paix et repos à leurs

ossements!

LES MATRONES.{1655}

Amen.

SAPIENCE.{1656}

Je rends grâces à votre humanité pour les consolations que vous m’avez

données, après la mort de mes enfants.

LES MATRONES.{1657}

Voulez-vous que nous restions ici avec vous?

SAPIENCE.{1658}

Non.

LES MATRONES.{1659}

Pourquoi ce refus?

SAPIENCE.{1660}

De peur que l’intérêt que vous me témoignez ne vous cause trop de

fatigue. N’est-ce pas assez que vous ayez passé trois nuits avec moi?

Allez en paix, et retournez chez vous heureusement.

LES MATRONES.{1661}

Ne voulez-vous pas revenir avec nous à Rome?

SAPIENCE.{1662}

Nullement.

LES MATRONES.{1663}

Et qu’avez-vous dessein de faire?

SAPIENCE.{1664}

De rester ici, pour voir si ma prière et mes vœux seront exaucés.

LES MATRONES.{1665}

Que demandez-vous? que désirez-vous?

SAPIENCE.{1666}

Seulement de mourir en Jésus-Christ, aussitôt que j’aurai fini ma

prière.

LES MATRONES.{1667}

Notre devoir est d’attendre, jusqu’à ce que nous vous ayons donné aussi

la sépulture.

SAPIENCE.{1668}

Faites selon votre désir.—Adonaï Emmanuel, toi qu’avant le

commencement des temps la divinité du Créateur de toutes choses a

engendré, et qui, dans le temps, es né du sein d’une vierge; toi, dont

les deux natures forment miraculeusement un seul Christ, sans que

la diversité de ces natures détruise l’unité de ta personne, ni que

l’unité de ta personne confonde la diversité des natures; ô Christ!

que l’aimable sérénité des anges et la douce harmonie des astres te

réjouissent! Que la science de tout ce qu’on peut savoir et que tout

ce qui est composé de la matière des éléments, se réunissent pour

te louer! car, seul avec le Père et le Saint-Esprit, tu es une forme

immatérielle. Par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit,

tu n’as pas dédaigné de te faire homme, passible comme homme, et

impassible comme Dieu. Et pour qu’aucun de ceux qui croient en toi ne

périssent, et que tous, au contraire, jouissent de la vie éternelle,

tu n’as pas dédaigné d’approcher, comme un de nous, tes lèvres de la

coupe de mort et de consommer les prophéties par ta résurrection. Dieu

parfait, homme véritable, je me rappelle que tu as promis à tous ceux

qui, par respect pour ton saint nom, renonceraient à la jouissance

des biens terrestres et te préféreraient aux affections de parenté

charnelle, qu’ils seraient récompensés au centuple et recevraient pour

couronne le don de la vie éternelle(91). Encouragée par cette promesse,

j’ai fait ce que tu avais ordonné, et j’ai perdu sans murmure les

enfants à qui j’avais donné le jour. Ne tarde donc pas, ô Christ, de

tenir fidèlement ta promesse; fais qu’au plus tôt délivrée des liens

corporels, j’aie la joie de voir mes filles reçues dans le ciel, elles

que, sans balancer, je t’ai offertes en sacrifice, espérant que tandis

qu’elles te suivraient, ô agneau de la Vierge, et chanteraient le

nouveau cantique, j’aurais la joie de les entendre et de jouir de leur

gloire; espérant même que, bien que je ne puisse chanter comme elles

le cantique de virginité, je pourrais au moins mériter de te louer

avec elles éternellement; ô toi qui n’es point le Père, mais qui es de

même nature que lui; qui, avec le Père et le Saint-Esprit, es le seul

maître de l’univers, et qui, régulateur unique du système supérieur,

moyen et inférieur, règnes et gouvernes pendant la durée infinie des

siècles(92)! (Elle expire.)

LES MATRONES.{1669}

Recevez-la, Seigneur, dans votre sein! Amen.

FIN.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

PROLOGUE.

Note 1, Page 3.

Par ces mots _le livre qui précède_, Hrotsvitha désigne le recueil

de ses légendes en vers, qui remplit les 76 premiers feuillets de ses

œuvres dans le manuscrit de la bibliothèque royale de Munich. Ce court

avertissement occupe dans le manuscrit une partie du verso de la page

77, entre le premier livre, qui contient les légendes, et le second

qui contient les drames. Conrad Celtes, en intervertissant l’ordre du

manuscrit et en commençant son édition par les comédies, a détruit le

sens de ce petit morceau, qui précède chez lui le poëme sur les Othons,

tandis qu’il était destiné à lier le livre des légendes à celui des

drames, et devait servir tout à la fois d’_épilogue_ au premier et de

_prologue_ au second.

Note 2, Page 3.

Si nous avons placé ici cette espèce d’avis aux lecteurs, c’est

surtout pour constater, par la déclaration même de Hrotsvitha, qu’elle

n’a aucune prétention à l’invention des sujets qu’elle traite. Bien

au contraire, comme tous les poëtes des époques religieuses, elle

s’interdit soigneusement de rien inventer, dans la crainte de profaner

ce qu’elle vénère. Elle se contente de reproduire, en les ornant avec

discrétion, les récits les plus accrédités des agiographes. Aussi,

pourrons-nous très-aisément reconnaître et indiquer les sources

authentiques où elle a puisé les sujets de ses six drames.

PRÉFACE DES COMÉDIES.

Note 3, Page 5.

Nulle part l’auteur ne donne à ses pièces le nom de _comédies_. C’est

une main plus moderne, probablement celle de Conrad Celtes, qui a

inséré dans le manuscrit les mots _Præfatio in comœdias_. On sait,

d’ailleurs, que dans le latin du moyen âge le mot _comœdia_ avait

un sens très-étendu et très-complexe, et qu’il s’appliquait plus

ordinairement à un récit épique qu’à une action en dialogue. De là le

titre de _commedia_ donné par Dante à son épopée.

Note 4, Page 5.

Le manuscrit porte partout _Gandesheim_, et nous avons respecté cette

orthographe dans le texte; mais nous avons dans la traduction adopté

_Gandersheim_, dont l’usage a prévalu.

Note 5, Page 9.

Il faut se garder de confondre ce que Hrotsvitha appelle ses vers

héroïques, c’est-à-dire, les huit histoires qu’elle a tirées des

légendes, et qui composent le premier livre de ses œuvres, avec le

poëme ou panégyrique des Othons, dont un fragment de 837 vers forme la

dernière partie du manuscrit de Munich.

ÉPITRE A CERTAINS SAVANTS.

Note 6, Page 11.

Nous trouvons, dès ces premières pages, un exemple frappant du

pédantisme et des subtilités aristotéliques, dans lesquels se complaît

la docte religieuse. On voit combien elle affectionne la langue de

l’école, et qu’elle ne s’abstient même pas de la terminologie la plus

prétentieusement scolastique.

GALLICANUS.

Note 7, Page 17.

Le primicier (_primus in cera_, ou le premier sur le tableau) était,

au Bas-Empire, le chef de la chapelle impériale. Il en fut de même

chez les princes francs et saxons. Cette dignité répondait à celle

de l’officier appelé depuis grand aumônier. Alcuin, dans sa 42e

lettre, donne à Angelbert le titre de primicier du palais du roi

Pépin. Hrotsvitha suppose Paul et Jean tous les deux primiciers de

la princesse Constance, quoiqu’il ne pût y avoir, ce nous semble,

auprès d’une même personne, qu’un seul primicier. Notre auteur n’a

pas suivi dans ce détail l’autorité des Actes. Ceux-ci font de Paul le

_præpositus_ et de Jean le _primicerius_ de la princesse Constance.

Note 8, Page 17.

L’histoire de la conversion de Gallicanus par Paul et Jean est

consignée dans les récits de plusieurs agiographes que les Bollandistes

ont discutés et insérés dans leur collection, sous la date du 24 juin.

Voyez _Acta Sanctorum_, Junii t. V, p. 35. On ne peut douter que

Hrotsvitha n’ait eu sous les yeux une de ces relations. La légende

ayant pour titre _Acta præfixa passioni S. S. Johannis et Pauli_,

présente non-seulement une complète ressemblance quant à l’ordre des

faits, mais jusqu’à des phrases entières empruntées textuellement par

notre auteur. La seconde partie, qui se rapporte à la résistance des

deux frères Paul et Jean et à la réaction tentée par l’empereur Julien,

est tirée d’une relation qu’on peut lire dans les Bollandistes, sous la

date du 25 juin (_Acta Sanctorum_, Junii t. V, p. 158). On la trouve

également dans le martyrologe romain, dans _Bede_, _Usuardus_, _Ado_,

etc.

Note 9, Page 19.

J’ai dans cette pièce et dans les suivantes complété la liste des

personnages, qui est très-abrégée dans le texte. J’ai, de plus, coupé

le dialogue en scènes, et indiqué au commencement de chacune d’elles,

le nom des acteurs qui y figurent, suivant l’usage actuel.

Note 10, Page 29.

Jamais l’auteur n’indique le lieu de la scène, qui d’ailleurs change

fort souvent. L’usage des tapisseries, très-répandu au Xe siècle,

rendait les changements de décorations assez faciles. J’ajouterai

qu’alors, comme aux XVIe et XVIIe siècles, l’imagination des

spectateurs dut suppléer facilement à l’imperfection de la mise en

scène. Les graves personnages réunis pour ces pieux divertissements

dans la grande salle du Chapitre de Gandersheim, ne durent pas se

montrer plus exigeants que les turbulents spectateurs du théâtre du

_Globe_ à Londres ou du théâtre _Del Principe_ à Madrid.

Note 11, Page 31.

Peut-être serais-je entré davantage dans l’esprit et la couleur de

l’original, en traduisant _Gallicanus dux_ par _le duc_ Gallicanus. En

effet, Hrotsvitha se sert volontiers des qualifications introduites par

la chancellerie byzantine et par les usages de la féodalité.

Note 12, Page 43.

Les notes indicatives du jeu des acteurs, que les grammairiens grecs

appelaient _didascalies_, se rencontrent, comme on sait, fort rarement

dans les ouvrages dramatiques anciens. Ces indications de mise en

scène sont également fort peu nombreuses dans le théâtre de Hrotsvitha.

Cependant, nous en signalerons dans _Gallicanus_ deux, qui ont échappé

à Celtes. Nous attachons, pour notre part, une grande importance à ces

_didascalies_, parce qu’elles prouvent, de la manière la plus formelle,

que ces drames n’ont pas été écrits seulement pour la lecture, comme

le prétend M. Price, un des récents éditeurs de Warton (_History of

English poetry_, édit. de 1824, t. II, p. 68).

Note 13, Page 47.

Le mot _ingenuitas_ a deux sens: vertu, puis noblesse de race. J’ai

préféré dans ce passage la première de ces significations, parce

que l’humilité toute chrétienne de la princesse qui l’emploie, ne

permet pas de supposer qu’elle attachât un grand prix aux avantages

de la naissance. Par la raison contraire, dans la dernière comédie de

Hrotsvitha, intitulée _Sapience_, où l’empereur Hadrien se sert du même

mot, j’ai cru devoir préférer la seconde acception. Voyez p. 390.

Note 14, Page 51.

Voici une nouvelle indication d’un jeu de théâtre.

Note 15, Page 55.

Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich · 第 18 / 20 段