Le temps est venu de lui faire espérer son pardon et de la consoler par

la promesse de la béatitude éternelle.

SCÈNE XII.{1345}

PAPHNUCE, THAÏS.

PAPHNUCE.{1346}

Thaïs! ma fille adoptive! ouvrez votre fenêtre, que je vous voie.

THAÏS.{1347}

Qui me parle?

PAPHNUCE.{1348}

Paphnuce, votre père.

THAÏS.{1349}

D’où me vient un si grand bonheur, que vous daigniez me visiter, moi,

pauvre pécheresse?

PAPHNUCE.{1350}

Quoique depuis ces trois ans j’aie été absent de corps, je n’ai pas

moins éprouvé une constante sollicitude pour votre salut.

THAÏS.{1351}

Je n’en doute pas.

PAPHNUCE.{1352}

Exposez-moi l’histoire de votre régime intérieur et les degrés de votre

repentir.

THAÏS.{1353}

Je ne puis vous dire qu’une seule chose, c’est que je sais n’avoir rien

fait qui soit digne du Seigneur.

PAPHNUCE.{1354}

Si Dieu scrutait toutes nos iniquités, nul ne pourrait soutenir cet

examen.

THAÏS.{1355}

Si cependant vous voulez savoir ce que j’ai fait: j’ai réuni dans ma

pensée, comme en un faisceau, la multitude de mes fautes; je n’ai pas

cessé de les contempler et de les repasser dans mon esprit. Aussi,

comme l’odeur infecte de ma cellule ne quittait point mes narines, de

même la crainte de l’enfer ne s’est pas éloignée un moment des yeux de

ma conscience.

PAPHNUCE.{1356}

Parce que vous vous êtes punie vous-même par le repentir, vous avez

mérité votre pardon.

THAÏS.{1357}

Oh! plût au ciel!

PAPHNUCE.{1358}

Donnez-moi la main, que je vous aide à sortir.

THAÏS.{1359}

Non, mon vénérable père! non, ne me retirez pas de ce fumier, souillée

comme je suis: laissez-moi dans ce lieu bien digne de mes mérites.

PAPHNUCE.{1360}

Le temps est venu pour vous de déposer la crainte et de commencer à

espérer la vie éternelle, car votre pénitence est agréable à Dieu.

THAÏS.{1361}

Que tous les anges louent sa miséricorde, puisqu’il n’a pas repoussé

l’humble repentir d’un cœur contrit!

PAPHNUCE.{1362}

Persistez dans la crainte de Dieu et maintenez-vous dans son amour;

car lorsque quinze jours se seront écoulés, vous dépouillerez votre

enveloppe humaine, et, votre course ici-bas étant heureusement achevée,

vous irez, avec le secours de la grâce suprême, habiter les astres.

THAÏS.{1363}

Oh! puissé-je échapper aux tourments de l’enfer, ou du moins être

brûlée par des flammes moins ardentes! car je ne saurais obtenir par

mes mérites la béatitude éternelle.

PAPHNUCE.{1364}

La grâce, ce don gratuit de la divinité, ne pèse point le mérite

des hommes; car, si elle n’était accordée qu’aux mérites, on ne

l’appellerait pas la grâce(77).

THAÏS.{1365}

Que le concert des cieux, que tous les arbrisseaux de la terre, que

toutes les espèces d’animaux, que les gouffres même des lacs et des

mers s’unissent pour louer celui qui non-seulement supporte les

pécheurs, mais qui prodigue encore généreusement des récompenses

gratuites à ceux qui se repentent!

PAPHNUCE.{1366}

Il a, de toute éternité, préféré la miséricorde aux châtiments(78).

SCÈNE XIII.{1367}

Les mêmes.

THAÏS.{1368}

Ne me quittez pas, mon vénérable père! restez auprès de moi, pour me

consoler à l’heure où mon corps va se dissoudre.

PAPHNUCE.{1369}

Non, je ne m’en irai point, je ne m’éloignerai point, jusqu’au moment

où votre âme se sera élancée triomphante au ciel, et où j’aurai livré

votre corps à la sépulture.

THAÏS.{1370}

Voici que je commence à mourir.

PAPHNUCE.{1371}

C’est à présent l’heure de prier.

THAÏS.{1372}

Vous qui m’avez formée, ayez pitié de moi, et permettez que l’âme que

vous avez soufflée dans mon sein retourne heureusement vers vous.

PAPHNUCE.{1373}

Toi qui n’as point eu de créateur, forme vraiment immatérielle, dont

l’essence simple a formé de diverses parties l’homme qui n’est pas,

comme toi, celui qui est, permets que les éléments dont cette créature

humaine est composée rejoignent sans obstacle le principe de leur

origine; que l’âme venue du ciel participe aux joies célestes, et que

le corps trouve une couche paisible au sein de la terre d’où il est

sorti, jusqu’au jour où cette poussière se réunissant et le souffle de

la vie animant de nouveau ces membres, cette même Thaïs ressuscitera,

créature complète comme autrefois, pour prendre place parmi les

blanches brebis du Seigneur et entrer dans la joie de l’éternité(79);

ô toi, qui seul es ce que tu es, qui règnes dans l’unité de la Trinité,

et qui es perpétuellement glorifié dans les siècles des siècles.

[Illustration]

VI.

SAPIENCE.

ARGUMENT.{1374}

Passion des vierges saintes, Foi, Espérance et Charité, que l’empereur

Hadrien(80) fait périr par divers supplices sous les yeux de Sapience,

leur vénérable mère, qui les exhorte, au nom de l’autorité maternelle,

à supporter les tortures. Dès que le martyre est consommé, la sainte

mère réunit les corps de ses filles, les embaume et leur donne une

sépulture honorable à cinq milles de Rome. Elle-même, au bout de

quarante jours, rend son âme au ciel, en prononçant auprès de leurs

tombes les derniers mots d’une pieuse oraison(81).

SAPIENCE,{1375}

ou

FOI, ESPÉRANCE ET CHARITÉ.

PERSONNAGES.

ANTIOCHUS, préfet de Rome(82).

HADRIEN, empereur.

SAPIENCE, princesse grecque.

FOI, }

ESPÉRANCE, } filles de Sapience.

CHARITÉ, }

Matrones romaines.

Soldats et Bourreaux, personnages muets.

SCÈNE PREMIÈRE.{1376}

ANTIOCHUS, HADRIEN.

ANTIOCHUS.{1377}

Dans mon désir, ô empereur Hadrien, de voir tout succéder au gré de

vos vœux et les fondements de votre empire à l’abri des perturbations,

je m’efforce d’arracher promptement et d’anéantir dans leurs racines

toutes les causes de troubles qui pourraient ébranler la république et

porter atteinte au calme de votre esprit.

HADRIEN.{1378}

Et vous n’avez pas tort; car votre bonheur est attaché à ma prospérité.

Je vous élève, chaque jour, à de plus grands honneurs.

ANTIOCHUS.{1379}

J’en rends grâces à votre bonté paternelle. Aussi à peine vois-je

surgir quelque obstacle à votre pouvoir, que, loin de le dissimuler, je

vous le dénonce sans retard.

HADRIEN.{1380}

Et vous agissez comme il convient pour n’être pas accusé de

lèse-majesté, en cachant ce qui ne doit point être caché.

ANTIOCHUS.{1381}

Je n’ai jamais eu à craindre une pareille accusation.

HADRIEN.{1382}

Assurément; mais dites-moi si vous ne savez rien de nouveau.

ANTIOCHUS.{1383}

Une femme étrangère est arrivée depuis peu dans Rome, accompagnée de

trois jeunes enfants qui sont nés d’elle.

HADRIEN.{1384}

De quel sexe sont ces enfants?

ANTIOCHUS.{1385}

Tous trois du sexe féminin.

HADRIEN.{1386}

Pensez-vous que l’arrivée de ces faibles femmes puisse amener quelques

résultats nuisibles à la république?

ANTIOCHUS.{1387}

Oui; de très-grands.

HADRIEN.{1388}

Lesquels?

ANTIOCHUS.{1389}

Le renversement de la paix publique.

HADRIEN.{1390}

Comment?

ANTIOCHUS.{1391}

Et qu’y a-t-il de plus capable de rompre la concorde civile que les

différences de religion?

HADRIEN.{1392}

Il n’y a rien de plus fâcheux, rien de plus funeste, comme le prouve

assez la situation du monde romain, qui est partout souillé par des

flots impurs de sang chrétien.

ANTIOCHUS.{1393}

Cette femme donc, que je vous signale, exhorte les citoyens à

abandonner le culte de nos ancêtres et à se vouer à la religion

chrétienne.

HADRIEN.{1394}

Est-ce que ses exhortations font des prosélytes?

ANTIOCHUS.{1395}

Beaucoup trop; car déjà nos femmes nous traitent avec tant de hauteur

et de mépris, qu’elles ne daignent plus prendre place à nos tables,

encore bien moins partager nos lits.

HADRIEN.{1396}

Je l’avoue, le péril est sérieux.

ANTIOCHUS.{1397}

C’est votre devoir, empereur, de veiller au salut de l’État(83).

HADRIEN.{1398}

J’en conviens. Qu’on appelle cette femme, et nous verrons si, en ma

présence, elle ne consent pas à se soumettre.

ANTIOCHUS.{1399}

Vous désirez que je la fasse venir?

HADRIEN.{1400}

Oui, sans aucun doute.

SCÈNE II.{1401}

ANTIOCHUS, SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE et CHARITÉ.

ANTIOCHUS.{1402}

Quel est votre nom, femme étrangère?

SAPIENCE.{1403}

Je me nomme Sapience.

ANTIOCHUS.{1404}

L’empereur Hadrien vous ordonne de comparaître devant lui dans son

palais.

SAPIENCE.{1405}

Je n’ai aucune crainte d’entrer dans le palais, avec la noble escorte

de mes filles; et je ne redoute nullement de voir de près le visage

menaçant de l’empereur.

ANTIOCHUS.{1406}

Cette odieuse race des sectateurs du Christ est toujours prête à

résister aux princes.

SAPIENCE.{1407}

Le prince de l’univers, qui l’emporte sur tous, ne permet pas que ses

serviteurs soient vaincus par l’ennemi.

ANTIOCHUS.{1408}

Trêve à ce flux de paroles, et venez sur-le-champ au palais.

SAPIENCE.{1409}

Marchez devant, et montrez-nous la route; nous vous suivrons en toute

hâte.

SCÈNE III.{1410}

Les mêmes, HADRIEN, GARDES.

ANTIOCHUS, à Sapience.{1411}

Voici l’empereur en personne: vous le voyez assis sur son trône. Pesez

bien vos paroles.

SAPIENCE.{1412}

Les préceptes du Christ nous défendent d’user de telles précautions et

nous promettent, en retour, le don d’une invincible sagesse(84).

HADRIEN.{1413}

Approchez, Antiochus.

ANTIOCHUS.{1414}

Me voici à vos ordres, seigneur.

HADRIEN.{1415}

Sont-ce là les femmes que vous m’avez dénoncées comme chrétiennes?

ANTIOCHUS.{1416}

Oui, ce sont elles.

HADRIEN.{1417}

Je suis frappé de leur beauté, et je ne puis surtout assez admirer la

sage dignité de leur maintien.

ANTIOCHUS.{1418}

Cessez, ô mon seigneur, de vous livrer à l’admiration, et forcez-les

d’adorer les dieux.

HADRIEN.{1419}

Si je commençais à leur demander avec douceur si elles ne voudraient

pas céder?

ANTIOCHUS.{1420}

C’est là le meilleur moyen; car la fragilité de leur sexe ne cède

jamais plus facilement qu’à l’impression des douces paroles.

HADRIEN.{1421}

Illustre matrone, je vous invite doucement et sans colère à revenir au

culte des dieux; vous pourrez par là jouir des avantages de mon amitié.

SAPIENCE.{1422}

Je n’ai envie ni de satisfaire vos désirs en revenant au culte de vos

dieux, ni de contracter avec vous aucune amitié.

HADRIEN.{1423}

Jusqu’ici je retiens ma colère, et loin de donner cours à mon

indignation, je montre une affectueuse et paternelle sollicitude pour

votre bien et celui de vos enfants.

SAPIENCE.{1424}

Gardez-vous, mes filles, d’ouvrir vos cœurs aux fallacieuses et

sataniques paroles de ce serpent tentateur; méprisez-les, à mon

exemple.

FOI.{1425}

Nous dédaignons et nous méprisons de toute notre âme ces propos

frivoles.

HADRIEN.{1426}

Que murmurez-vous?

SAPIENCE.{1427}

J’adressais quelques mots à mes filles.

HADRIEN.{1428}

Vous me semblez d’une haute naissance; mais je voudrais que vous me

fissiez connaître plus complétement votre patrie, votre famille et

votre nom.

SAPIENCE.{1429}

Quoiqu’il faille mépriser l’orgueil du sang, je ne nie pas, néanmoins,

que je ne sois sortie d’une souche illustre.

HADRIEN.{1430}

Je le crois volontiers.

SAPIENCE.{1431}

J’ai eu, en effet, pour parents les plus grands princes de la

Grèce(85). Mon nom est Sapience.

HADRIEN.{1432}

L’éclat de votre naissance brille dans tous vos traits, et la vertu

dont vous portez le nom éclate sur votre visage.

SAPIENCE.{1433}

En vain vous me flattez; nous ne céderons pas à vos séductions.

HADRIEN.{1434}

Dites-moi ce qui vous amène et pourquoi vous venez parmi nos

concitoyens.

SAPIENCE.{1435}

La seule cause de mon voyage est le désir de connaître la vérité,

d’apprendre plus à fond la croyance que vous combattez, et de consacrer

mes filles au Christ.

HADRIEN.{1436}

Apprenez-moi le nom de chacune d’elles.

SAPIENCE.{1437}

La première s’appelle Foi, la seconde Espérance et la troisième Charité.

HADRIEN.{1438}

Combien ont-elles accompli d’années?

SAPIENCE.{1439}

Ne vous plaît-il pas, ô mes filles! que je fatigue cet esprit grossier

par quelques problèmes d’arithmétique(86)?

FOI.{1440}

Oui, ma mère, et nous vous prêterons l’oreille avec grand plaisir.

SAPIENCE.{1441}

O empereur! puisque vous désirez savoir l’âge de ces jeunes filles,

Charité a accompli un nombre d’années diminué pairement pair; Espérance

un nombre aussi diminué, mais pairement impair; Foi, au contraire, un

nombre superflu et impairement pair.

HADRIEN.{1442}

Par une semblable réponse, vous me laissez complétement ignorer ce que

je vous demandais.

SAPIENCE.{1443}

Cela n’est pas étonnant, car une définition de cette sorte ne

s’applique pas à un seul nombre, mais à plusieurs.

HADRIEN.{1444}

Expliquez-vous avec plus de clarté; sans cela, mon esprit ne vous peut

comprendre.

SAPIENCE.{1445}

Charité a vu la révolution de deux olympiades, Espérance de deux

lustres et Foi de trois olympiades.

HADRIEN.{1446}

Et pourquoi appelez-vous diminué le nombre huit, qui forme deux

olympiades, ainsi que le nombre dix, qui compose deux lustres? Enfin,

pourquoi le nombre douze, qui contient trois olympiades, reçoit-il le

nom de superflu?

SAPIENCE.{1447}

C’est qu’on appelle diminué tout nombre dont les parties additionnées

forment un total inférieur au nombre qu’elles composent, comme 8, par

exemple; car la moitié de 8 est 4, le quart 2 et le huitième 1; or 4,

2 et 1 réunis font 7. De même, la moitié de 10 est 5, le cinquième

2, le dixième 1; additionnez, vous obtiendrez 8. On appelle, au

contraire, superflu le nombre dont les parties additionnées forment un

total supérieur à ce nombre même, comme 12. En effet, la moitié de 12

est 6, le tiers 4, le quart 3, le sixième 2, le douzième 1, lesquels

additionnés donnent 16. Et pour ne point passer sous silence le nombre

principal, qui tient le milieu entre les deux inégalités contraires,

on appelle parfait le nombre que ses parties additionnées reproduisent

exactement, sans différence en plus ni en moins, comme 6, dont les

parties, c’est-à-dire 3, 2 et 1, forment le nombre 6. Par la même

raison, 28, 496 et 8128 sont des nombres parfaits(87).

HADRIEN.{1448}

Et les autres nombres?

SAPIENCE.{1449}

Sont ou superflus ou diminués.

HADRIEN.{1450}

Quel est le nombre pairement pair?

SAPIENCE.{1451}

Celui qu’on peut diviser en deux parties égales, qui elles-mêmes

peuvent se diviser en deux autres parties, et ainsi de suite, jusqu’à

ce qu’on atteigne l’unité indivisible, comme 8, 16 et les nombres qu’on

obtient en doublant ceux-là.

HADRIEN.{1452}

Et quel est le nombre pairement impair?

SAPIENCE.{1453}

Celui qu’on peut diviser en parties égales, lesquelles sont

indivisibles, comme 10 et tous les nombres qu’on obtient en doublant un

nombre impair; car ce nombre est d’une nature contraire à celui dont

nous venons de parler, en ce sens que dans le premier (_le pairement

pair_), le terme mineur est divisible, et que dans le second (_le

pairement impair_), le terme majeur peut seul être divisé. De plus,

dans celui-là toutes les parties sont pairement paires, quant à la

dénomination et à la quantité des parties; et dans celui-ci, lorsque la

dénomination est paire, la quantité des parties est impaire, et si la

quantité des parties est paire, la dénomination est impaire.

HADRIEN.{1454}

Je ne sais ce que signifie le mot terme que vous venez d’employer, ni

ceux de dénomination ou de quantité des parties.

SAPIENCE.{1455}

Lorsque des nombres aussi grands qu’on voudra sont rangés dans un

ordre croissant, le premier est appelé terme mineur et le dernier

terme majeur; et lorsque faisant une division nous disons que

tel nombre forme telle partie d’un autre nombre, nous faisons une

dénomination(88); et quand nous énumérons combien il y a d’unités dans

chaque partie, nous exposons ce qu’on appelle la quantité des parties.

HADRIEN.{1456}

Et quel est le nombre impairement pair?

SAPIENCE.{1457}

Celui qui est non-seulement divisible une fois, mais deux fois, trois

fois et plus, comme le nombre pairement pair, et dont cependant la

division ne peut descendre jusqu’à l’unité indivisible.

HADRIEN.{1458}

Oh! quelle difficile et inextricable question s’est élevée à propos de

l’âge de ces petites filles!

SAPIENCE.{1459}

C’est en cela qu’il faut admirer la suprême sagesse du Créateur et

la science merveilleuse de l’auteur de l’univers, qui non-seulement

au commencement des choses a créé le monde du néant, et en a disposé

toutes les parties avec nombre, équilibre et mesure; mais qui encore

nous a permis d’arriver à l’admirable connaissance des arts, à travers

la série des temps et des générations qui se succèdent.

HADRIEN.{1460}

Longtemps j’ai supporté vos divagations, dans l’espoir que je vous

trouverais plus docile.

SAPIENCE.{1461}

A quoi?

HADRIEN.{1462}

Au culte des dieux.

SAPIENCE.{1463}

Je n’y consens pas, assurément.

HADRIEN.{1464}

Si vous résistez, vous subirez la torture.

SAPIENCE.{1465}

Vous pourrez tourmenter mon corps par des supplices; mais vous n’aurez

pas le pouvoir de forcer mon âme à fléchir.

ANTIOCHUS.{1466}

Le jour disparaît, la nuit étend ses voiles; ce n’est plus le moment de

discuter, car l’heure du souper est venue.

HADRIEN.{1467}

Qu’on enferme ces femmes dans la prison attenante au palais. Je leur

accorde trois jours pour réfléchir.

ANTIOCHUS.{1468}

Soldats! veillez soigneusement sur elles, et ne leur laissez aucune

occasion de s’évader.

SCÈNE IV.{1469}

SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE et CHARITE.

SAPIENCE.{1470}

O mes tendres filles, enfants bien aimées! que le séjour de cette

étroite prison ne vous contriste pas! que les menaces d’un prochain

supplice ne vous inspirent point d’effroi!

FOI.{1471}

Nos faibles corps pourront pâlir devant les tortures; mais nos âmes ne

cesseront d’aspirer à la récompense céleste.

SAPIENCE.{1472}

Que la maturité de votre courageuse raison triomphe de la faiblesse

enfantine de votre âge.

ESPÉRANCE.{1473}

C’est à vous de nous aider de vos prières, pour que nous puissions

vaincre.

SAPIENCE.{1474}

Ma prière continuelle et la plus instante est de vous voir persévérer

dans la foi, qu’au milieu même des jouets de l’enfance je n’ai cessé de

faire pénétrer dans votre entendement.

CHARITÉ.{1475}

Ce qu’enfants à votre mamelle nous avons appris dans notre berceau,

nous ne pourrons jamais l’oublier.

SAPIENCE.{1476}

Je vous ai nourries de mon lait maternel, je vous ai prodigué les plus

tendres soins, dans la pensée de vous donner, non à un époux terrestre,

mais à l’époux céleste, et de mériter, à cause de vous, le titre de

belle-mère du roi éternel.

FOI.{1477}

Pour l’amour de cet époux, nous sommes toutes prêtes à mourir.

SAPIENCE.{1478}

J’ai plus de plaisir à vous voir dans cette disposition qu’à savourer

le plus doux nectar(89).

ESPÉRANCE.{1479}

Envoyez-nous devant le tribunal du juge, et vous verrez combien l’amour

de cet époux nous donnera d’intrépidité.

SAPIENCE.{1480}

Mon plus vif désir est de me parer de la couronne de votre virginité et

de la gloire de votre martyre.

CHARITÉ.{1481}

Marchons en enlaçant nos mains, et faisons rougir le front du tyran!

SAPIENCE.{1482}

Attendez que vienne l’heure où l’on nous appellera.

FOI.{1483}

Quoique les retards nous soient pénibles, nous devons nous résigner à

attendre.

SCÈNE V.{1484}

HADRIEN, ANTIOCHUS, ensuite SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE et CHARITÉ.

HADRIEN.{1485}

Antiochus, faites venir devant nous ces captives grecques.

ANTIOCHUS.{1486}

Approchez, Sapience, et comparaissez devant l’empereur avec vos filles.

SAPIENCE.{1487}

Marchez courageusement avec moi, mes filles; unies de cœur, persévérez

dans la foi, afin de pouvoir obtenir heureusement la palme du martyre.

ESPÉRANCE.{1488}

Marchons; nous aurons à nos côtés pour compagnon celui pour l’amour

duquel on nous mène à la mort.

HADRIEN.{1489}

Notre Sérénité vous a accordé trois jours; si vous avez su mettre ce

délai à profit, cédez à nos ordres.

SAPIENCE.{1490}

Ce délai nous a été très-profitable; il nous a affermies dans la

résolution de ne vous point obéir.

ANTIOCHUS à Hadrien.{1491}

Pourquoi daignez-vous parler à cette femme obstinée, qui vous fatigue

de son insolente présomption?

HADRIEN.{1492}

Dois-je donc la renvoyer impunie?

ANTIOCHUS.{1493}

Non, assurément.

HADRIEN.{1494}

Et que ferai-je?

ANTIOCHUS.{1495}

Exhortez ces jeunes filles; et si elles vous résistent, sans pitié pour

leur âge, faites-les périr. La vue de la mort de ses enfants sera le

plus cruel supplice pour cette mère rebelle.

HADRIEN.{1496}

Je ferai ce que vous me conseillez.

ANTIOCHUS.{1497}

Vous n’avez que ce moyen de la dompter.

HADRIEN.{1498}

Foi, regardez cette image vénérable de la grande Diane, et offrez des

libations à la déesse, afin d’obtenir sa protection.

FOI.{1499}

O l’absurde commandement de l’empereur, et bien digne de tout mon

mépris!

HADRIEN.{1500}

Que murmurez-vous d’un air railleur? De qui vous moquez-vous, en

fronçant le sourcil?

FOI.{1501}

Je me ris de votre sottise, je me moque de votre folie.

HADRIEN.{1502}

De ma folie?

FOI.{1503}

De votre folie.

ANTIOCHUS.{1504}

De la folie de l’empereur?

FOI.{1505}

De lui-même.

ANTIOCHUS.{1506}

O crime!

FOI.{1507}

Que peut-on voir de plus absurde, de plus insensé? Il nous exhorte à

adorer un vil métal, au mépris du Créateur de l’univers!

ANTIOCHUS.{1508}

Foi, vous extravaguez.

FOI.{1509}

Antiochus, vous mentez.

ANTIOCHUS.{1510}

N’est-ce pas le comble de l’extravagance et du délire, que de traiter

d’insensé le maître du monde?

FOI.{1511}

Je l’ai dit, je le répète, et je le redirai aussi longtemps que je

vivrai.

ANTIOCHUS.{1512}

Ce temps sera court; vous allez mourir sur-le-champ.

FOI.{1513}

Je ne souhaite que la mort en Jésus-Christ.

HADRIEN.{1514}

Que douze centurions lui déchirent les membres à coups de fouet; s’ils

sont fatigués, qu’ils se relayent.

ANTIOCHUS.{1515}

Elle mérite ce châtiment.

HADRIEN.{1516}

Braves centurions! approchez, et vengez l’insulte qu’elle m’a faite.

ANTIOCHUS.{1517}

La justice le commande.

HADRIEN.{1518}

Demandez-lui, Antiochus, si elle veut céder.

ANTIOCHUS.{1519}

Foi, persistez-vous à vouloir insulter l’empereur avec vos torrents

d’injures accoutumées?

FOI.{1520}

Pourquoi moins à présent que d’ordinaire?

ANTIOCHUS.{1521}

Parce que les coups de fouet vous en empêcheront.

FOI.{1522}

Vos coups ne peuvent me contraindre au silence, car ils ne me font

aucun mal.

ANTIOCHUS.{1523}

O déplorable obstination! incorrigible audace!

HADRIEN.{1524}

Son corps succombe sous les supplices, et son âme est toujours gonflée

d’orgueil.

FOI.{1525}

Vous vous trompez, Hadrien, si vous croyez lasser mon courage par

les tortures; ce n’est pas moi, ce sont vos faibles bourreaux qui

succombent; la fatigue inonde leurs membres de sueur.

HADRIEN.{1526}

Antiochus, ordonnez qu’on lui coupe les seins; peut-être que la honte

la fera céder.

ANTIOCHUS.{1527}

O plût aux dieux qu’il y eût un moyen de la contraindre!

HADRIEN.{1528}

Peut-être se soumettra-t-elle.

FOI.{1529}

Vous avez déchiré mon chaste sein; mais vous ne m’avez pas blessée.

Voyez, au lieu de sang, il en jaillit une source de lait.

HADRIEN.{1530}

Qu’on l’étende sur un gril placé au-dessus d’un feu ardent, pour que la

violence de la chaleur la brûle et l’étouffe.

ANTIOCHUS.{1531}

Elle est digne de la mort la plus misérable, cette fille obstinée, qui

ne craint pas de résister à vos ordres.

FOI.{1532}

Tout ce que vous inventez pour me faire souffrir se change pour moi en

douceur et en repos. Je me trouve aussi commodément étendue sur ce gril

que dans une barque tranquille.

HADRIEN.{1533}

Mettez sur ce brasier ardent une chaudière pleine de poix et de cire,

et plongez cette fille rebelle dans le liquide bouillant.

FOI.{1534}

Je m’y précipite moi-même.

HADRIEN.{1535}

J’y consens.

FOI.{1536}

Que deviennent vos menaces? Voyez, je nage en me jouant et sans

blessure dans ce liquide enflammé. Au lieu de brûlures, je ressens la

douce fraîcheur de la rosée du matin.

HADRIEN.{1537}

Antiochus, que faire après cela?

ANTIOCHUS.{1538}

Il faut empêcher qu’elle n’échappe.

HADRIEN.{1539}

Qu’on lui tranche la tête.

ANTIOCHUS.{1540}

Vous ne pourrez la vaincre autrement.

FOI.{1541}

Le moment est venu de me réjouir, et de triompher dans le Seigneur.

SAPIENCE.{1542}

Christ, vainqueur tout-puissant du démon, donne à ma fille la force de

supporter jusqu’au bout la douleur.

FOI.{1543}

Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich · 第 17 / 20 段