Thaïs, la courtisane?
PAPHNUCE.{1101}
Elle-même.
LES DISCIPLES.{1102}
Sa vie infâme est connue de tous.
PAPHNUCE.{1103}
Il ne faut pas s’en étonner, car il ne lui suffit pas de courir à
sa perte avec un petit nombre d’amants; il n’y a personne qu’elle ne
s’efforce de séduire par ses charmes et d’entraîner à sa perte.
LES DISCIPLES.{1104}
Calamité funeste!
PAPHNUCE.{1105}
Non-seulement les étourdis dissipent avec elle le peu de biens qui
leur reste; mais les riches citoyens de la ville consument ce qu’ils
possèdent de plus précieux, pour l’enrichir à leurs dépens.
LES DISCIPLES.{1106}
Cela fait frémir d’horreur.
PAPHNUCE.{1107}
Des troupeaux d’amants affluent chez elle.
LES DISCIPLES.{1108}
Ils se perdent eux-mêmes.
PAPHNUCE.{1109}
Ces insensés, aveuglés par leurs désirs, se disputent l’entrée de sa
maison, et s’emportent en querelles.
LES DISCIPLES.{1110}
Un vice en engendre un autre.
PAPHNUCE.{1111}
Puis ils en viennent aux mains; tantôt ils se meurtrissent le visage
à coups de poing, tantôt ils se repoussent les uns les autres par les
armes et inondent de sang le seuil de cette demeure impure.
LES DISCIPLES.{1112}
O excès détestables!
PAPHNUCE.{1113}
Voilà l’injure au Créateur que je déplorais; voilà la cause de ma
douleur.
LES DISCIPLES.{1114}
Ce n’est pas sans motif que vous vous affligez, et nous ne doutons
pas que les citoyens de la patrie céleste n’en soient contristés comme
vous.
PAPHNUCE.{1115}
Si j’allais la trouver sous les dehors d’un amant, peut-être
pourrais-je l’amener à renoncer à ces désordres?
LES DISCIPLES.{1116}
Puisse celui qui a versé ce dessein dans votre pensée vous donner le
pouvoir de l’accomplir!
PAPHNUCE.{1117}
Prêtez-moi cependant l’appui de vos prières assidues, pour que je
puisse vaincre les ruses du serpent maudit.
LES DISCIPLES.{1118}
Que celui qui a terrassé le roi des habitants des ténèbres vous fasse
triompher de l’ennemi du genre humain!
SCÈNE II.{1119}
PAPHNUCE, LES AMANTS DE THAÏS.
PAPHNUCE.{1120}
J’aperçois des jeunes gens dans le forum. Je vais les aborder et leur
demander où je trouverai celle que je cherche.
LES JEUNES GENS.{1121}
Cet inconnu semble vouloir nous aborder; voyons ce qu’il nous veut.
PAPHNUCE.{1122}
Holà! jeunes gens, qui êtes-vous?
LES JEUNES GENS.{1123}
Des habitants de cette ville.
PAPHNUCE.{1124}
Je vous salue.
LES JEUNES GENS.{1125}
Nous vous saluons aussi, qui que vous soyez, étranger ou citoyen.
PAPHNUCE.{1126}
Je suis étranger.
LES JEUNES GENS.{1127}
Pourquoi venez-vous ici? que cherchez vous?
PAPHNUCE.{1128}
Ce n’est pas une chose à dire.
LES JEUNES GENS.{1129}
Pourquoi?
PAPHNUCE.{1130}
C’est mon secret.
LES JEUNES GENS.{1131}
Vous feriez mieux de nous parler avec confiance; car, n’étant pas de
cette ville, vous aurez de la peine à faire ce que vous désirez, sans
les conseils des habitants.
PAPHNUCE.{1132}
Et si je parle, et qu’en parlant j’élève un obstacle à mes desseins?
LES JEUNES GENS.{1133}
Aucun ne viendra de nous.
PAPHNUCE.{1134}
Je cède à vos promesses bienveillantes et me fie à votre loyauté. Je
vais vous communiquer mon secret.
LES JEUNES GENS.{1135}
Vous ne rencontrerez de notre part ni infidélité ni entrave.
PAPHNUCE.{1136}
J’ai appris, par de nombreux rapports, qu’il habite parmi vous une
femme que tout le monde est forcé d’aimer, et qui est affable pour tout
le monde.
LES JEUNES GENS.{1137}
Savez-vous son nom?
PAPHNUCE.{1138}
Oui.
LES JEUNES GENS.{1139}
Comment s’appelle-t-elle?
PAPHNUCE.{1140}
Thaïs.
LES JEUNES GENS.{1141}
C’est le feu qui embrase nos concitoyens.
PAPHNUCE.{1142}
On la dit la plus belle et la plus voluptueuse de toutes les femmes.
LES JEUNES GENS.{1143}
Ceux qui vous ont ainsi parlé d’elle ne vous ont pas trompé.
PAPHNUCE.{1144}
C’est pour elle que j’ai supporté la longueur d’un pénible voyage. Je
ne suis venu que pour la voir.
LES JEUNES GENS.{1145}
Rien ne s’oppose à ce que vous la voyiez.
PAPHNUCE.{1146}
Où demeure-t-elle?
LES JEUNES GENS.{1147}
Voyez, son logis est tout proche.
PAPHNUCE.{1148}
Est-ce cette maison que vous me montrez du doigt?
LES JEUNES GENS.{1149}
Oui.
PAPHNUCE.{1150}
J’y vais.
LES JEUNES GENS.{1151}
Si vous voulez, nous vous accompagnerons.
PAPHNUCE.{1152}
Je préfère y aller seul.
LES JEUNES GENS.{1153}
Comme il vous plaira.
SCÈNE III.{1154}
PAPHNUCE, THAIS.
PAPHNUCE.{1155}
Êtes-vous ici dedans, Thaïs, vous que je cherche?
THAÏS.{1156}
Qui est là? quel inconnu me parle?
PAPHNUCE.{1157}
Un homme qui vous aime.
THAÏS.{1158}
Quiconque m’aime est payé de retour.
PAPHNUCE.{1159}
O Thaïs! Thaïs! quel long et pénible voyage j’ai entrepris, pour avoir
le bonheur de vous parler et de contempler votre beauté!
THAÏS.{1160}
Je ne me dérobe point à vos regards; je ne refuse pas de m’entretenir
avec vous.
PAPHNUCE.{1161}
Une conversation aussi intime que celle que je désire demande un lieu
plus solitaire.
THAÏS.{1162}
Voici une chambre bien meublée, et qui offre une agréable habitation.
PAPHNUCE.{1163}
N’y a-t-il pas un réduit plus retiré, où nous puissions causer plus
secrètement?
THAÏS.{1164}
Oui, il y a encore dans ce logis un lieu plus reculé, et si secret,
qu’avec moi il n’y a que Dieu qui le connaisse.
PAPHNUCE.{1165}
Quel Dieu?
THAÏS.{1166}
Le vrai Dieu.
PAPHNUCE.{1167}
Vous croyez donc que Dieu sait quelque chose de ce qui nous concerne?
THAÏS.{1168}
Je n’ignore pas que rien ne lui est caché.
PAPHNUCE.{1169}
Pensez-vous qu’il reste indifférent aux actions des pécheurs, ou qu’il
les juge, au contraire, avec équité?
THAÏS.{1170}
Je crois que, dans la balance de sa justice, il pèse les actions de
tous les hommes, et qu’il dispense le châtiment ou la récompense à
chacun suivant ses œuvres.
PAPHNUCE.{1171}
O Christ! combien ta bonté pour nous est admirable et patiente! Ceux
même qui te connaissent, et que tu vois pécher, tu tardes encore à les
punir.
THAÏS.{1172}
Pourquoi tremblez-vous et changez-vous de couleur? Pourquoi versez-vous
des larmes?
PAPHNUCE.{1173}
Votre présomption me fait horreur, je déplore votre chute; car vous
saviez ces vérités, et, cependant, vous avez perdu un si grand nombre
d’âmes!
THAÏS.{1174}
Malheur, malheur à moi!
PAPHNUCE.{1175}
Vous serez damnée, avec d’autant plus de justice que vous avez, avec
une plus grande présomption, offensé sciemment la Majesté divine!
THAÏS.{1176}
Hélas! hélas! que dites-vous? Quelles menaces adressez-vous à une
malheureuse femme?
PAPHNUCE.{1177}
Les supplices de l’enfer vous atteindront, si vous persévérez dans le
crime.
THAÏS.{1178}
La sévérité de vos réprimandes ébranle profondément mon cœur effrayé.
PAPHNUCE.{1179}
Oh! plût à Dieu qu’une si grande terreur pénétrât jusqu’au fond de vos
entrailles, que vous n’eussiez plus l’audace de céder à de dangereuses
voluptés!
THAÏS.{1180}
Et quelle place peut-il rester à présent pour les plaisirs corrompus
dans un cœur où règnent sans partage un repentir amer et l’épouvante
nouvelle que m’inspirent des crimes dont je connais l’énormité?
PAPHNUCE.{1181}
Ce que je souhaite, c’est que, coupant les épines du vice, vous fassiez
couler sur vos fautes le torrent de la componction.
THAÏS.{1182}
Oh! si vous pouviez croire, oh! si vous pouviez espérer qu’une
pécheresse souillée, comme je le suis, par la fange de mille et mille
impuretés, pût jamais expier ses crimes et mériter son pardon par une
pénitence, quelque dure qu’elle fût!...
PAPHNUCE.{1183}
Il n’est point de péché si grave, point de crime si énorme, que ne
puissent expier les larmes du repentir, pourvu qu’elles soient suivies
d’œuvres effectives.
THAÏS.{1184}
Montrez-moi, je vous prie, mon père, par quelles œuvres méritoires je
puis obtenir le bienfait de ma réconciliation.
PAPHNUCE.{1185}
Méprisez le siècle, et fuyez la compagnie de vos amants dissolus.
THAÏS.{1186}
Et que me faudra-t-il faire ensuite?
PAPHNUCE.{1187}
Vous retirer dans un lieu solitaire, où, en faisant votre examen
intérieur, vous puissiez pleurer sur l’énormité de votre péché.
THAÏS.{1188}
Si vous espérez que cela puisse être utile à mon salut, je ne tarde pas
un seul instant.
PAPHNUCE.{1189}
Je ne doute pas que cela ne vous soit utile.
THAÏS.{1190}
Accordez-moi seulement un court délai, pour réunir les richesses que
j’ai si mal acquises et que j’ai trop longtemps conservées.
PAPHNUCE.{1191}
Ne vous inquiétez pas de ces choses; il ne manquera pas de gens qui
s’en serviront, quand ils les auront trouvées.
THAÏS.{1192}
Je ne m’inquiète de ces biens ni pour les garder, ni pour les donner à
mes amis: je ne songe pas même à les distribuer aux indigents; car je
ne crois pas que le prix de ce qui demande une expiation puisse être
convenablement employé en bonnes œuvres(71).
PAPHNUCE.{1193}
Vous avez raison. Et qu’avez-vous résolu de faire de ces monceaux de
richesses?
THAÏS.{1194}
Je veux les livrer aux flammes et les réduire en cendres.
PAPHNUCE.{1195}
Pourquoi?
THAÏS.{1196}
Pour ne rien laisser dans le monde de ce que je n’ai acquis qu’en
péchant et en outrageant le Créateur du monde.
PAPHNUCE.{1197}
Oh! que vous êtes différente de cette Thaïs qui brûlait naguère de
passions impures, et qui était altérée d’or(72)!
THAÏS.{1198}
Peut-être deviendrai-je meilleure, si cela plaît à Dieu.
PAPHNUCE.{1199}
Il n’est pas difficile à son essence immuable de changer toutes choses
à son gré.
THAÏS.{1200}
Je vais mettre à exécution le projet que j’ai conçu.
PAPHNUCE.{1201}
Allez en paix, et hâtez-vous de revenir vers moi.
SCÈNE IV.{1202}
THAÏS, SES AMANTS.
THAÏS.{1203}
Venez tous ici; accourez, amants insensés!
LES AMANTS.{1204}
C’est la voix de Thaïs qui nous appelle; allons vite, pour ne pas
l’offenser par nos lenteurs.
THAÏS.{1205}
Approchez! accourez! j’ai à échanger avec vous quelques paroles.
LES AMANTS.{1206}
O Thaïs! Thaïs! que signifie ce bûcher que vous élevez? Pourquoi y
entassez-vous ce nombre infini d’objets précieux?
THAÏS.{1207}
Vous le demandez?
LES AMANTS.{1208}
Nous sommes frappés de surprise.
THAÏS.{1209}
Je vais vous le dire sans délai.
LES AMANTS.{1210}
Nous le désirons.
THAÏS.{1211}
Regardez! (Elle met le feu au bûcher.)
LES AMANTS.{1212}
Arrêtez! arrêtez, Thaïs! que faites-vous? Avez-vous perdu la raison?
THAÏS.{1213}
Je ne l’ai pas perdue; je l’ai recouvrée!
LES AMANTS.{1214}
Pourquoi sacrifiez-vous ainsi quatre cents livres d’or et tant de
richesses de toutes sortes?
THAÏS.{1215}
Je veux consumer dans les flammes tout ce que j’ai arraché de vous
par de mauvaises actions, afin qu’il ne vous reste plus la moindre
espérance de me voir jamais céder à votre amour.
LES AMANTS.{1216}
Arrêtez, un moment! arrêtez! et découvrez-nous la cause du trouble où
vous êtes.
THAÏS.{1217}
Je ne veux ni rester, ni vous parler plus longtemps.
LES AMANTS.{1218}
D’où viennent ces dédains et ce mépris? Nous reprochez-vous quelque
infidélité? N’avons-nous pas toujours satisfait vos désirs? et voilà
que vous nous accablez injustement d’une haine imméritée!
THAÏS.{1219}
Laissez-moi; ne déchirez pas mes vêtements pour me retenir! Qu’il vous
suffise que jusqu’à ce jour j’aie consenti à pécher avec vous. Il est
temps de mettre un terme à mes fautes. Le moment de nous séparer est
venu.
LES AMANTS.{1220}
Où va-t-elle?
THAÏS.{1221}
Dans un lieu où nul d’entre vous ne me verra.
LES AMANTS.{1222}
Grand Dieu! quel est ce prodige? Thaïs, nos délices, elle qui ne
songeait qu’à s’enrichir, elle qui n’eut jamais d’autre pensée que le
plaisir, et qui s’était livrée tout entière à la volupté, voilà qu’elle
sacrifie sans retour tant de monceaux d’or et de pierreries! Elle nous
méprise, nous ses amants, et nous a privés tout à coup de sa présence!
SCÈNE V.{1223}
THAÏS, PAPHNUCE.
THAÏS.{1224}
Me voici, Paphnuce mon père. Je viens à vous toute prête à vous obéir.
PAPHNUCE.{1225}
Votre retard commençait à m’inquiéter; je craignais que vous ne vous
fussiez engagée de nouveau dans les distractions du siècle.
THAÏS.{1226}
N’ayez pas cette crainte: les pensées qui roulent dans mon esprit sont
bien différentes. J’ai disposé de ma fortune comme je le voulais, et
j’ai renoncé publiquement à mes amants.
PAPHNUCE.{1227}
Puisque vous avez renoncé à eux, vous pouvez maintenant vous unir à
votre amant qui est au ciel.
THAÏS.{1228}
C’est à vous de me tracer, comme avec une règle, la conduite que je
dois tenir.
PAPHNUCE.{1229}
Suivez-moi.
THAÏS.{1230}
Mes pas vous suivront, et plût à Dieu que je pusse vous suivre de même
par mes actions!
SCÈNE VI.{1231}
Les précédents.
PAPHNUCE.{1232}
Vous voyez ce monastère; il est habité par un noble collége de vierges
consacrées à Dieu. C’est là que je désire que vous passiez le temps de
votre pénitence.
THAÏS.{1233}
Je ne résiste point à vos ordres.
PAPHNUCE.{1234}
Je vais entrer et prier l’abbesse, directrice de cette maison, de
vouloir bien vous y recevoir.
THAÏS.{1235}
Que dois-je faire en attendant?
PAPHNUCE.{1236}
Entrez avec moi.
THAÏS.{1237}
J’obéis.
PAPHNUCE.{1238}
L’abbesse vient à notre rencontre. Je ne comprends pas qui l’a si
promptement instruite de notre arrivée.
THAÏS.{1239}
C’est la renommée, dont nul retard n’arrête la course.
SCÈNE VII.{1240}
Les mêmes, L’ABBESSE.
PAPHNUCE.{1241}
Je vous rencontre à propos, illustre abbesse; c’est vous que je cherche.
L’ABBESSE.{1242}
Vous êtes le bien-venu, Paphnuce notre vénérable père. Bénie soit votre
arrivée, vous que chérit le Seigneur!
PAPHNUCE.{1243}
Que la grâce du souverain Créateur répande sur vous la béatitude de sa
bénédiction éternelle!
L’ABBESSE.{1244}
D’où me vient ce bonheur, que votre Sainteté daigna visiter aujourd’hui
mon humble habitation?
PAPHNUCE.{1245}
J’ai besoin de votre assistance dans une nécessité pressante.
L’ABBESSE.{1246}
Vous n’avez qu’à m’apprendre, d’un mot, ce que vous désirez de moi;
je m’empresserai de vous obéir et de satisfaire à vos vœux, selon mon
pouvoir.
PAPHNUCE.{1247}
Je vous apporte une chèvre demi-morte, que j’ai arrachée à la
dent du loup; je vous prie de lui accorder, pour la guérir, votre
miséricordieuse sollicitude, jusqu’à ce qu’elle ait échangé sa rude
peau de chèvre contre une douce toison de brebis.
L’ABBESSE.{1248}
Expliquez-vous plus clairement.
PAPHNUCE.{1249}
Cette femme que vous voyez a mené la vie d’une courtisane.
L’ABBESSE.{1250}
Cela est déplorable.
PAPHNUCE.{1251}
Elle s’est abandonnée tout entière aux plaisirs sensuels.
L’ABBESSE.{1252}
Elle s’est perdue elle-même.
PAPHNUCE.{1253}
Mais enfin, par mes conseils, et avec le secours du Christ, elle n’a
plus à présent que de l’aversion pour les vanités qui la séduisaient,
et elle a résolu de vivre chaste.
L’ABBESSE.{1254}
Grâces soient rendues à l’auteur de cette conversion!
PAPHNUCE.{1255}
Les maladies de l’âme, comme celles du corps, se guérissent par
l’emploi des contraires. Il faut donc que cette pécheresse, séquestrée
des agitations du siècle, soit renfermée seule dans une cellule
étroite, où elle puisse, avec plus de loisir, méditer sur ses fautes.
L’ABBESSE.{1256}
Rien n’est plus utile.
PAPHNUCE.{1257}
Donnez des ordres pour qu’une cellule soit construite le plus tôt
possible.
L’ABBESSE.{1258}
Elle le sera dans un court délai.
PAPHNUCE.{1259}
Il faut n’y laisser ni entrée, ni sortie, mais seulement une petite
fenêtre, par laquelle elle puisse recevoir un peu de nourriture, que
vous lui ferez donner discrètement à des jours et des heures marqués.
L’ABBESSE.{1260}
Je crains que la faiblesse de cette femme habituée au luxe n’ait peine
à supporter la rigueur d’une pénitence aussi dure.
PAPHNUCE.{1261}
N’ayez pas cette inquiétude: il faut pour de grandes fautes recourir à
des remèdes proportionnés.
L’ABBESSE.{1262}
Cela est vrai.
PAPHNUCE.{1263}
Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les délais; je crains qu’elle ne
retombe dans la société corrompue des hommes.
L’ABBESSE.{1264}
Pourquoi cette inquiétude? Que ne la renfermez-vous? La cellule que
vous avez demandée est prête.
PAPHNUCE.{1265}
Tant mieux. Entrez, Thaïs, dans ce réduit, où vous pourrez
convenablement pleurer vos désordres.
THAÏS.{1266}
Que cette cellule est étroite et obscure! Que ce séjour est incommode
pour une femme délicate!
PAPHNUCE.{1267}
Pourquoi maudissez-vous cette habitation? Pourquoi frémissez-vous d’y
entrer? Indomptée jusqu’à ce jour, vous avez erré sans contrainte; il
convient aujourd’hui que vous receviez un frein dans la solitude.
THAÏS.{1268}
L’âme accoutumée aux plaisirs des sens ne peut se défendre de quelques
retours vers sa première vie.
PAPHNUCE.{1269}
C’est pourquoi les rênes de la discipline doivent la retenir, jusqu’à
ce que la révolte ait cessé.
THAÏS.{1270}
Avilie, comme je le suis, je ne refuse pas d’obéir aux ordres de votre
paternité; mais il y a dans cette habitation un inconvénient bien
difficile à supporter pour ma faiblesse.
PAPHNUCE.{1271}
Quel est cet inconvénient?
THAÏS.{1272}
Je rougis de le dire.
PAPHNUCE.{1273}
Ne rougissez pas, et parlez sans détour.
THAÏS.{1274}
Qu’y a-t-il de plus pénible, de plus révoltant que d’être forcée de
satisfaire dans un même lieu à toutes les nécessités corporelles? Il
est certain que cette cellule sera bientôt infecte et inhabitable.
PAPHNUCE.{1275}
Craignez les douleurs de la torture éternelle, et ne redoutez pas les
maux passagers.
THAÏS.{1276}
C’est ma faiblesse qui me force à craindre.
PAPHNUCE.{1277}
Il est convenable que vous expiiez par des incommodités rebutantes la
mollesse et les jouissances coupables de votre vie passée.
THAÏS.{1278}
Je ne résiste pas: je conviens qu’il est juste que, souillée par
l’impureté, j’habite une fosse impure et fétide. Je gémis seulement de
voir qu’il ne me restera aucune place où je puisse convenablement et
décemment invoquer le nom de la redoutable Majesté.
PAPHNUCE.{1279}
Et d’où vous vient cette présomption d’oser prononcer de vos lèvres
salies le nom de la Divinité sans tache?
THAÏS.{1280}
Et de qui puis-je espérer mon pardon? qui me sauvera par sa
miséricorde, s’il m’est défendu d’invoquer celui contre qui seul j’ai
péché, et à qui seul je dois offrir mes prières ferventes?
PAPHNUCE.{1281}
Vous devez prier non par des paroles, mais par des larmes; non par le
son plaintif de votre voix, mais par le râle de votre cœur repentant.
THAÏS.{1282}
S’il n’est pas permis à ma voix de prier Dieu, comment puis-je espérer
mon pardon?
PAPHNUCE.{1283}
Vous l’obtiendrez d’autant plus vite, que votre humilité sera plus
parfaite. Dites seulement: «O mon Créateur, ayez pitié de moi!»
THAÏS.{1284}
J’ai bien besoin qu’il m’accorde sa pitié, pour n’être pas vaincue dans
ce périlleux combat.
PAPHNUCE.{1285}
Combattez avec courage, et vous obtiendrez une heureuse victoire.
THAÏS.{1286}
C’est à vous de prier pour me faire obtenir la palme du triomphe.
PAPHNUCE.{1287}
Cette recommandation n’est pas nécessaire.
THAÏS.{1288}
J’ai l’espérance. (Elle entre dans la cellule.)
PAPHNUCE.{1289}
Il est temps de reprendre le chemin désiré de ma solitude, et d’aller
revoir mes disciples chéris. Vénérable abbesse, je confie cette captive
à votre sollicitude et à votre charité. Je vous prie de lui donner
le nécessaire, avec un peu d’indulgence pour son corps délicat, et de
régénérer abondamment son âme par vos salutaires exhortations.
L’ABBESSE.{1290}
Soyez sans inquiétude, j’aurai pour elle une tendresse et des soins de
mère.
PAPHNUCE.{1291}
Je pars.
L’ABBESSE.{1292}
Allez en paix(73).
SCÈNE VIII.{1293}
PAPHNUCE, LES DISCIPLES.
LES DISCIPLES.{1294}
Qui heurte à la porte?
PAPHNUCE.{1295}
Moi.
LES DISCIPLES.{1296}
C’est la voix de Paphnuce notre père!
PAPHNUCE.{1297}
Otez le verrou.
LES DISCIPLES.{1298}
Salut, ô notre père!
PAPHNUCE.{1299}
Salut.
LES DISCIPLES.{1300}
La durée de votre absence nous inquiétait beaucoup.
PAPHNUCE.{1301}
Je me félicite de m’être absenté.
LES DISCIPLES.{1302}
Qu’avez-vous fait de Thaïs?
PAPHNUCE.{1303}
Ce que j’avais projeté.
LES DISCIPLES.{1304}
Où l’avez-vous conduite?
PAPHNUCE.{1305}
Dans une étroite cellule, où elle pleure ses péchés.
LES DISCIPLES.{1306}
Gloire à la sainte Trinité!
PAPHNUCE.{1307}
Et que béni soit son nom redoutable, maintenant et dans tous les
siècles!
LES DISCIPLES.{1308}
Amen.
SCÈNE IX.{1309}
PAPHNUCE, seul.{1310}
Il y a trois ans(74) que Thaïs subit sa pénitence, et j’ignore si son
repentir est agréable à Dieu. Je vais aller trouver mon frère Antoine,
afin que, par son intervention, la vérité se manifeste à moi.
SCÈNE X.{1311}
Le même, ANTOINE.
ANTOINE.{1312}
Quel bonheur inespéré! quel sujet imprévu de joie! ne vois-je pas
Paphnuce, mon frère et mon compagnon de solitude? C’est lui-même.
PAPHNUCE.{1313}
C’est moi, en effet.
ANTOINE.{1314}
Vous êtes le bien-venu, mon frère, votre bonne arrivée me comble de
joie.
PAPHNUCE.{1315}
Je ne suis pas moins joyeux de vous voir que vous ne l’êtes de ma venue.
ANTOINE.{1316}
Quel événement si heureux, si agréable pour nous, vous a fait sortir de
votre retraite et vous amène ici?
PAPHNUCE.{1317}
Je vais vous le dire.
ANTOINE.{1318}
Je le souhaite.
PAPHNUCE.{1319}
Il y a plus de trois ans qu’une courtisane nommée Thaïs était venue
s’établir dans notre voisinage. Non-seulement elle courait à sa perte,
mais elle entraînait une foule d’âmes à la mort.
ANTOINE.{1320}
Oh! déplorable désordre!
PAPHNUCE.{1321}
J’allai la trouver sous les dehors d’un amant. Tantôt je m’efforçais de
ramener par de douces remontrances ce cœur livré à la volupté, tantôt
je l’effrayais par d’énergiques conseils et de terribles menaces.
ANTOINE.{1322}
Un semblable mélange était bien approprié à ce genre de faiblesse(75).
PAPHNUCE.{1323}
Elle céda enfin, et, renonçant à ses habitudes honteuses, elle se voua
à la chasteté et consentit à s’enfermer dans une étroite cellule.
ANTOINE.{1324}
Ce que vous m’apprenez me cause tant de satisfaction, que toutes les
fibres de mon cœur en ont tressailli de joie.
PAPHNUCE.{1325}
De tels sentiments sont dignes de votre sainteté. Pour moi, quoique je
me réjouisse infiniment de cette conversion, j’éprouve cependant une
fort grave inquiétude. Je crains que cette femme délicate n’ait trop de
peine à supporter une pénitence si longue.
ANTOINE.{1326}
La vraie charité est toujours accompagnée d’une pieuse compassion.
PAPHNUCE.{1327}
Je vous demande ces tendres sentiments pour Thaïs. Daignez, vous et vos
disciples, unir vos prières aux miennes, jusqu’à ce que le ciel nous
fasse connaître si les larmes de notre pénitente ont attendri et amené
à l’indulgence la miséricorde divine.
ANTOINE.{1328}
Nous consentons bien volontiers à votre demande.
PAPHNUCE.{1329}
Dieu dans sa clémence vous exaucera, j’en suis certain.
SCÈNE XI.{1330}
Les mêmes, ensuite PAUL.
ANTOINE.{1331}
Déjà la promesse évangélique s’est accomplie en nous.
PAPHNUCE.{1332}
Quelle promesse?
ANTOINE.{1333}
Celle qui nous assure qu’en unissant nos prières nous pourrons tout
obtenir de Jésus-Christ(76).
PAPHNUCE.{1334}
Qu’est-il arrivé?
ANTOINE.{1335}
Mon disciple Paul vient d’avoir une vision.
PAPHNUCE.{1336}
Appelez-le.
ANTOINE.{1337}
Paul, approchez, et racontez à Paphnuce ce que vous avez vu.
PAUL.{1338}
J’ai vu dans le ciel un lit magnifique, tendu de blanc, auprès duquel
se tenaient debout et comme en sentinelle, quatre jeunes vierges
brillantes de clarté. En admirant cette réjouissante splendeur, je
disais à part moi: une telle gloire n’appartient à personne autant qu’à
mon père et à mon maître Antoine.
ANTOINE.{1339}
Je ne me crois pas digne d’une semblable béatitude.
PAUL.{1340}
A peine avais-je achevé cette réflexion, qu’une voix divine et tonnante
me dit: «Ce n’est pas à Antoine, comme tu l’espères, mais à Thaïs la
courtisane, que cette gloire est réservée.»
PAPHNUCE.{1341}
Grâces soient rendues à la douceur de ta miséricorde, Christ,
fils unique de Dieu, qui as daigné accorder cette consolation à ma
tristesse!
ANTOINE.{1342}
Louons le Seigneur; il en est digne.
PAPHNUCE.{1343}
Je vais visiter ma captive.
ANTOINE.{1344}