dangers que je vais courir, afin que tout entier à mon ardeur
guerrière, je ne sois point abattu par la sueur du combat, et trouve de
nouvelles forces dans l’espoir de cette récompense.
CONSTANTIN.{0016}
Je ne vous ai jamais refusé, jamais je ne vous refuserai le prix que le
sénat tout entier regarde comme le plus désirable et le plus glorieux,
l’admission dans mon intimité et les premières charges du palais.
GALLICANUS.{0017}
J’en conviens; mais ce n’est pas là aujourd’hui le but de mon ambition.
CONSTANTIN.{0018}
Si vous désirez autre chose, il faut le déclarer.
GALLICANUS.{0019}
Oui, je désire autre chose.
CONSTANTIN.{0020}
Quoi?
GALLICANUS.{0021}
Si j’ose le dire....
CONSTANTIN.{0022}
Vous ferez bien.
GALLICANUS.{0023}
Vous vous irriterez.
CONSTANTIN.{0024}
Point du tout.
GALLICANUS.{0025}
Cela est certain.
CONSTANTIN.{0026}
Non.
GALLICANUS.{0027}
Vous serez transporté d’indignation.
CONSTANTIN.{0028}
Ne le craignez pas.
GALLICANUS.{0029}
Eh bien! je parlerai, puisque vous l’ordonnez. J’aime Constance, votre
fille....
CONSTANTIN.{0030}
Et il est juste, en effet, et convenable que vous aimiez
respectueusement la fille de votre maître, et la respectiez avec amour.
GALLICANUS.{0031}
Vous interrompez ma requête.
CONSTANTIN.{0032}
Je ne l’interromps pas.
GALLICANUS.{0033}
Et je désirerais, si votre bonté daigne y consentir, la recevoir de
vous pour fiancée.
CONSTANTIN, aux seigneurs de la cour.{0034}
Certes, il ne demande pas là une petite récompense: il aspire à une
faveur inouïe et jusqu’ici, mes seigneurs, sans exemple parmi vous.
GALLICANUS.{0035}
Hélas! hélas! il me dédaigne! Je l’avais prévu. (Aux seigneurs.)
Joignez, je vous prie, vos prières aux miennes.
LES SEIGNEURS.{0036}
Illustre empereur, il convient à votre dignité, et en considération de
son mérite, de ne pas rejeter sa demande.
CONSTANTIN.{0037}
Je ne la rejette pas, quant à moi; mais je crois devoir apporter le
plus grand soin à m’assurer du consentement de ma fille.
LES SEIGNEURS.{0038}
Cela est juste.
CONSTANTIN.{0039}
Je vais me rendre auprès d’elle, et, si vous le désirez, Gallicanus, je
la consulterai sur ce sujet.
GALLICANUS.{0040}
C’est là tout mon désir.
SCÈNE II(10).{0041}
CONSTANCE, CONSTANTIN.
CONSTANCE, à part.{0042}
L’empereur notre maître vient vers nous plus triste que de coutume. Je
cherche avec un extrême étonnement ce qu’il peut vouloir.
CONSTANTIN.{0043}
Approchez, Constance, ma fille, j’ai quelques mots à vous dire.
CONSTANCE.{0044}
Me voici, mon seigneur; dites, que me voulez-vous?
CONSTANTIN.{0045}
Je suis en proie à une grande anxiété de cœur, et j’éprouve une
profonde tristesse.
CONSTANCE.{0046}
Tout à l’heure en vous voyant venir, je me suis aperçue de cette
tristesse, et, sans en savoir la cause, j’en ai ressenti du trouble et
de la crainte.
CONSTANTIN.{0047}
C’est à cause de vous que je m’afflige.
CONSTANCE.{0048}
De moi?
CONSTANTIN.{0049}
De vous.
CONSTANCE.{0050}
Vous m’effrayez. Qu’y a-t-il, mon seigneur?
CONSTANTIN.{0051}
Je crains, en le disant, de vous affliger.
CONSTANCE.{0052}
Vous m’affligerez bien davantage en ne le disant pas.
CONSTANTIN.{0053}
Gallicanus, ce général(11) qu’une suite de triomphes a élevé au premier
rang parmi les seigneurs de ma cour, et dont l’aide nous est si souvent
nécessaire pour la défense de la patrie....
CONSTANCE.{0054}
Eh bien! Il....
CONSTANTIN.{0055}
Il désire vous avoir pour femme.
CONSTANCE.{0056}
Moi?
CONSTANTIN.{0057}
Vous-même.
CONSTANCE.{0058}
J’aimerais mieux mourir.
CONSTANTIN.{0059}
Je l’avais prévu.
CONSTANCE.{0060}
Cela ne peut vous étonner, puisqu’avec votre permission et votre
consentement, j’ai voué à Dieu ma virginité.
CONSTANTIN.{0061}
Je me le rappelle.
CONSTANCE.{0062}
Aucun supplice ne m’empêchera jamais de garder mon serment pur de toute
atteinte.
CONSTANTIN.{0063}
Cette résolution est convenable; mais je me vois par là jeté dans une
extrême perplexité. Car si, comme le veut mon devoir de père, je vous
permets d’exécuter votre dessein, la république n’en souffrira pas
médiocrement; et si, au contraire, ce qu’à Dieu ne plaise! je mets
obstacle à vos projets, je m’expose à souffrir les peines éternelles.
CONSTANCE.{0064}
Si je désespérais de l’assistance divine, ce serait moi surtout, moi,
plus que nulle autre, qui aurais sujet de me livrer à la douleur.
CONSTANTIN.{0065}
C’est la vérité.
CONSTANCE.{0066}
Mais il ne peut y avoir de place pour la tristesse dans un cœur qui se
fie en la bonté divine.
CONSTANTIN.{0067}
Que vous parlez bien, ma Constance!
CONSTANCE.{0068}
Si vous daignez prendre mon conseil, je vous indiquerai un moyen
d’échapper à ce double danger.
CONSTANTIN.{0069}
Oh! plût au ciel!
CONSTANCE.{0070}
Feignez d’être disposé à satisfaire les vœux de Gallicanus, aussitôt
après l’heureuse issue de la guerre; et, pour lui faire croire que ma
volonté s’accorde avec la vôtre, persuadez-le de laisser auprès de moi,
pendant son absence, ses deux filles Attica et Artémia, comme gage de
l’amour qui nous doit unir; de son côté, qu’il se fasse accompagner de
Paul et Jean, mes primiciers.
CONSTANTIN.{0071}
Et que ferai-je s’il revient victorieux?
CONSTANCE.{0072}
Il nous faudra invoquer, avant son retour, le créateur de toutes
choses, pour qu’il détourne Gallicanus de ce dessein.
CONSTANTIN.{0073}
O ma fille, ma fille! le charme de vos paroles a si bien adouci l’amer
chagrin de votre père, que je n’éprouve plus désormais d’inquiétude à
ce sujet.
CONSTANCE.{0074}
Il n’y a pas lieu d’en avoir.
CONSTANTIN.{0075}
Je vais rejoindre Gallicanus, et je le séduirai par cette agréable
promesse.
CONSTANCE.{0076}
Allez en paix, mon seigneur.
SCÈNE III.{0077}
GALLICANUS, Seigneurs.
GALLICANUS.{0078}
O princes, je mourrai de curiosité avant d’apprendre le résultat
du long entretien de notre auguste seigneur avec sa fille, notre
maîtresse.
LES SEIGNEURS.{0079}
Il l’engage à se rendre à vos désirs.
GALLICANUS.{0080}
Oh! puisse la persuasion prévaloir!
LES SEIGNEURS.{0081}
Elle prévaudra, nous l’espérons.
GALLICANUS.{0082}
Paix, silence! l’empereur revient, non plus le front soucieux, comme il
est parti, mais avec un visage tout à fait serein.
LES SEIGNEURS.{0083}
La fortune est favorable!
GALLICANUS.{0084}
Si, comme on le dit, le visage est le miroir de l’âme, la sérénité qui
paraît sur le sien annonce les sentiments bienveillants de son cœur.
LES SEIGNEURS.{0085}
Nous le croyons.
SCÈNE IV.{0086}
Les précédents, CONSTANTIN, Gardes.
CONSTANTIN.{0087}
Gallicanus!
GALLICANUS.{0088}
Qu’a-t-il dit?
LES SEIGNEURS, à Gallicanus.{0089}
Avancez, avancez; il vous appelle.
GALLICANUS.{0090}
Dieux propices! prêtez-moi votre aide!
CONSTANTIN.{0091}
Partez sans crainte pour la guerre, Gallicanus. A votre retour, vous
recevrez le prix que vous désirez.
GALLICANUS.{0092}
Ne vous jouez-vous pas de moi?
CONSTANTIN.{0093}
Pouvez-vous bien demander si je me joue?
GALLICANUS.{0094}
Mon bonheur serait au comble, si je savais seulement une chose.
CONSTANTIN.{0095}
Quelle est cette seule chose?
GALLICANUS.{0096}
Sa réponse.
CONSTANTIN.{0097}
La réponse de ma fille?
GALLICANUS.{0098}
Oui, d’elle-même.
CONSTANTIN.{0099}
Il n’est pas juste de demander qu’une vierge pudique réponde à
une telle question. La suite des événements prouvera assez son
consentement.
GALLICANUS.{0100}
Si je le savais, je m’inquiéterais fort peu de sa réponse.
CONSTANTIN.{0101}
Vous en aurez la preuve.
GALLICANUS.{0102}
Je le souhaite avec ardeur.
CONSTANTIN.{0103}
Elle a décidé que ses primiciers Paul et Jean demeureront auprès de
vous, jusqu’au jour de vos noces.
GALLICANUS.{0104}
Pour quelle raison?
CONSTANTIN.{0105}
Pour qu’en vous entretenant souvent avec eux, vous puissiez connaître à
l’avance sa vie, ses mœurs, ses habitudes.
GALLICANUS.{0106}
Cette pensée est excellente et me plaît infiniment.
CONSTANTIN.{0107}
Elle désire aussi qu’à votre tour vous permettiez à vos deux filles
d’habiter, pendant le même temps, auprès d’elle, pour qu’elle apprenne
dans leur société à faire tout ce qui peut vous être agréable.
GALLICANUS.{0108}
Ah! bonheur! bonheur! Tout répond à mes vœux.
CONSTANTIN.{0109}
Donnez ordre qu’on amène vos filles au plus vite.
GALLICANUS, aux Gardes.{0110}
Quoi! vous n’êtes pas partis, soldats? Allez, courez, amenez mes filles
aux pieds de leur souveraine.
SCÈNE V.{0111}
CONSTANCE, Gardes; ensuite ATTICA et ARTÉMIA.
LES GARDES.{0112}
O Constance, notre maîtresse! Voici que se présentent les illustres
filles de Gallicanus qui, par l’éclat de leur beauté, de leur sagesse
et de leur vertu, sont tout à fait dignes de votre intimité.
CONSTANCE.{0113}
Bien. (On les introduit avec honneur(12).)—O Christ! Amant de la
virginité, toi qui souffles la chasteté dans nos cœurs, et qui,
exauçant les prières de ta sainte martyre Agnès, m’as préservée à la
fois de la lèpre du corps et des erreurs païennes; toi qui m’as montré
pour exemple le lit virginal de ta mère, où tu t’es manifesté vraiment
Dieu; toi qui, avant le commencement des choses, naquis de Dieu le
père, et qui, dans le temps, es né du sein d’une mère, homme véritable;
je t’en supplie, vraie sagesse, co-éternelle à celle du Père, qui
créas, maintiens et gouvernes l’univers; fais que Gallicanus, qui
veut éteindre, en se l’appropriant, l’amour que je te porte, renonce
à son injuste dessein et soit attiré vers toi; daigne aussi prendre
ses filles pour épouses, et fais pénétrer goutte à goutte dans leurs
pensées la douceur infinie de ton amour, en sorte qu’abhorrant tous
liens charnels, elles méritent d’être admises dans la société des
vierges qui te sont consacrées.
ARTÉMIA.{0114}
Salut, Constance, notre auguste maîtresse!
CONSTANCE.{0115}
Salut, mes sœurs, Attica et Artémia! Restez, restez debout; ne vous
prosternez point: donnez-moi plutôt le baiser d’amour.
ARTÉMIA.{0116}
Nous venons avec joie vous offrir nos hommages, madame; nous nous
mettons, avec un entier dévouement, à votre discrétion, seulement pour
jouir de la plénitude de vos grâces.
CONSTANCE.{0117}
Le Seigneur seul, qui est aux cieux, doit être servi par nous avec
un dévouement d’esclave. L’amour et la fidélité que nous lui devons
exigent qu’unies de cœur avec lui, nous conservions la parfaite
intégrité de notre corps, pour mériter d’entrer dans le palais de la
céleste patrie, avec la palme des vierges.
ARTÉMIA.{0118}
Nous n’opposons aucune résistance; au contraire, nous nous efforcerons
d’obéir à tous vos préceptes, surtout en ce qui touche la connaissance
de la vérité et la résolution de conserver notre pureté virginale.
CONSTANCE.{0119}
Cette réponse est convenable et tout à fait digne de votre vertu(13);
aussi ne douté-je pas que par l’inspiration de la grâce divine, vous ne
soyez déjà parvenues à croire.
ARTÉMIA.{0120}
Comment pourrions-nous, servantes des idoles, avoir aucune sage pensée,
sans l’illumination de la bonté céleste?
CONSTANCE.{0121}
La fermeté de votre foi me donne l’espoir que Gallicanus aussi croira
bientôt.
ARTÉMIA.{0122}
Il ne faut que l’instruire, et il est certain qu’il croira.
CONSTANCE, aux Gardes.{0123}
Faites venir Jean et Paul.
SCÈNE VI.{0124}
Les mêmes, PAUL et JEAN.
JEAN.{0125}
Voici devant vous, madame, ceux que vous avez mandés.
CONSTANCE.{0126}
Allez sur-le-champ trouver Gallicanus, et, vous attachant à sa
personne, instruisez-le peu à peu du mystère de notre foi. Peut-être
Dieu daignera-t-il se servir de nous pour le gagner à lui.
PAUL.{0127}
Que Dieu nous donne le succès! Pour nous, nous offrirons à Gallicanus
de continuelles exhortations.
SCÈNE VII.{0128}
GALLICANUS, PAUL et JEAN, LES TRIBUNS, L’ARMÉE ROMAINE.
GALLICANUS.{0129}
Vous arrivez à propos, Jean et vous Paul; je vous, attendais depuis
longtemps avec inquiétude.
JEAN.{0130}
Dès que nous avons entendu les ordres de notre souveraine, nous sommes
accourus tous deux pour vous offrir nos services.
GALLICANUS.{0131}
Je reçois vos offres de services avec beaucoup plus de joie que
d’aucune autre part.
PAUL.{0132}
Ce n’est pas sans raison; car on dit vulgairement: Celui qui accueille
bien nos amis devient notre ami lui-même.
GALLICANUS.{0133}
Cela est vrai.
JEAN.{0134}
L’affection que vous porte la maîtresse qui nous envoie nous conciliera
votre bienveillance.
GALLICANUS.{0135}
Certainement.—Venez, tribuns et centurions, rassemblez les troupes!
Venez vous tous, soldats, sous mes ordres! Voici Jean et Paul, dont
l’absence m’empêchait de me mettre en route.
LES TRIBUNS.{0136}
Précédez-nous. (Les tribuns suivent en troupe Gallicanus(14).)
GALLICANUS.{0137}
Montons d’abord au Capitole, entrons dans les temples, et apaisons
la majesté des dieux par les sacrifices accoutumés: c’est le moyen
d’obtenir pour nos armes un heureux succès.
LES TRIBUNS.{0138}
L’accomplissement de ces rites est nécessaire.
JEAN.{0139}
Retirons-nous en attendant.
PAUL.{0140}
La bienséance le commande.
SCÈNE VIII.{0141}
Les mêmes.
JEAN.{0142}
Voici le général qui sort du temple; montons à cheval et allons à sa
rencontre.
PAUL.{0143}
Sans perdre un instant.
GALLICANUS.{0144}
D’où venez-vous? Où étiez-vous?
JEAN.{0145}
Nous venons de préparer nos bagages; nous les avons envoyés devant,
pour pouvoir vous accompagner en liberté.
GALLICANUS.{0146}
C’est bien.
SCÈNE IX.{0147}
Les mêmes, BRADAN, SOLDATS SCYTHES.
GALLICANUS.{0148}
Par Jupiter! ô tribuns! j’aperçois les légions d’une innombrable armée.
La diversité de leurs armes offre un spectacle effrayant(15).
LES TRIBUNS.{0149}
Par Hercule! ce sont les ennemis!
GALLICANUS.{0150}
Résistons avec courage et combattons en hommes.
LES TRIBUNS.{0151}
A quoi peut-il nous servir de combattre une telle multitude?
GALLICANUS.{0152}
Et qu’aimez-vous mieux faire?
LES TRIBUNS.{0153}
Nous soumettre au joug.
GALLICANUS.{0154}
Qu’Apollon nous préserve de cette honte!
LES TRIBUNS.{0155}
Par Pollux! il faut bien le faire; voyez, nous sommes enveloppés de
toutes parts: on nous blesse, on nous massacre.
GALLICANUS.{0156}
Hélas! qu’arrivera-t-il si les tribuns méprisent mes ordres et se
rendent?
JEAN.{0157}
Faites vœu au Dieu du ciel d’embrasser la religion du Christ, et vous
serez vainqueur(16).
GALLICANUS.{0158}
Je fais ce vœu et je l’accomplirai.
LES ENNEMIS.{0159}
Hélas! roi Bradan, la fortune qui nous avait montré la victoire, se
joue de nous. Voyez, nos bras faiblissent, nos forces s’épuisent; une
incroyable faiblesse de cœur nous force d’abandonner la bataille.
BRADAN.{0160}
Je ne sais que vous dire: le même mal dont vous vous plaignez me
frappe. Il ne nous reste qu’à nous rendre au général romain.
LES ENNEMIS.{0161}
C’est notre unique voie de salut.
BRADAN.{0162}
Général Gallicanus, ne vous obstinez pas à notre perte; laissez-nous la
vie, et disposez de nous comme de vos esclaves.
GALLICANUS.{0163}
Cessez de craindre; ne tremblez point; donnez-moi seulement des otages,
reconnaissez-vous tributaires de l’empereur, et vivez heureux sous la
paix romaine.
BRADAN.{0164}
Vous n’avez qu’à fixer vous-même le nombre et la qualité des otages,
ainsi que le poids du tribut que vous exigez.
GALLICANUS.{0165}
Soldats, déposez vos armes; ne tuez, ne blessez personne; embrassons
comme alliés ceux que nous combattions comme ennemis publics.
JEAN.{0166}
Combien est plus efficace une prière fervente que toute la présomption
humaine!
GALLICANUS.{0167}
Cela est vrai.
PAUL.{0168}
Quel appui secourable la miséricorde divine accorde à ceux qui se
recommandent à elle par une humble dévotion!
GALLICANUS.{0169}
J’en ai la preuve évidente.
JEAN.{0170}
Mais le vœu qu’on a fait pendant la tourmente, il faut l’accomplir
lorsque le calme est revenu.
GALLICANUS.{0171}
C’est bien mon sentiment. Aussi désiré-je d’être baptisé le plus tôt
possible et de consacrer le reste de ma vie au service de Dieu.
PAUL.{0172}
Ce sera justice.
SCÈNE X.{0173}
Les mêmes.
GALLICANUS.{0174}
Voyez comme à notre entrée dans Rome tous les citoyens accourent et
nous apportent, selon l’usage, les insignes de la gloire(17).
JEAN.{0175}
Cet accueil est mérité.
GALLICANUS.{0176}
Ce n’est pourtant ni à notre valeur ni à la protection de leurs dieux
qu’est du l’honneur du triomphe.
PAUL.{0177}
Non, assurément; c’est au vrai Dieu.
GALLICANUS.{0178}
Je pense donc que nous devons passer devant les temples, sans nous y
arrêter....
JEAN.{0179}
Votre pensée est juste.
GALLICANUS.{0180}
Et entrer, au contraire, dans l’église des saints apôtres en humbles
confesseurs de la foi.
PAUL.{0181}
Oh! que vous êtes heureux de penser ainsi! Vous venez de témoigner que
vous êtes un vrai chrétien.
SCÈNE XI.{0182}
CONSTANTIN, SOLDATS ROMAINS.
CONSTANTIN.{0183}
Je m’étonne, ô soldats! que Gallicanus se dérobe aussi longtemps à nos
regards.
LES SOLDATS.{0184}
A peine entré dans Rome, il a porté ses pas vers l’église de
Saint-Pierre, et, prosterné jusqu’à terre, il a rendu grâce au
Tout-Puissant, qui lui a donné la victoire.
CONSTANTIN.{0185}
Gallicanus?
LES SOLDATS.{0186}
Lui-même.
CONSTANTIN.{0187}
Voilà qui est incroyable.
LES SOLDATS.{0188}
Il vient; vous pouvez l’interroger.
SCÈNE XII.{0189}
Les mêmes, GALLICANUS.
CONSTANTIN.{0190}
Depuis longtemps je vous attendais, Gallicanus, pour apprendre de vous
les circonstances et l’issue du combat.
GALLICANUS.{0191}
Je vous les raconterai de point en point.
CONSTANTIN.{0192}
C’est pourtant là ce qui m’intéresse le moins. Dites-moi d’abord ce que
je désire surtout d’apprendre.
GALLICANUS.{0193}
Qu’est-ce?
CONSTANTIN.{0194}
Pourquoi en partant êtes-vous entré dans les temples des dieux, et à
votre retour avez-vous visité l’église des saints apôtres?
GALLICANUS.{0195}
Vous le demandez!
CONSTANTIN.{0196}
Avec la plus vive curiosité.
GALLICANUS.{0197}
Je vais vous l’expliquer.
CONSTANTIN.{0198}
Je le souhaite.
GALLICANUS.{0199}
Empereur très-sacré, à mon départ, je le confesse, j’entrai dans les
temples, comme vous m’en faites le reproche, et je me présentai aux
dieux et aux démons en suppliant.
CONSTANTIN.{0200}
Cette coutume a été de toute antiquité reçue chez les Romains.
GALLICANUS.{0201}
Coutume funeste.
CONSTANTIN.{0202}
Déplorable.
GALLICANUS.{0203}
Ensuite, les tribuns arrivèrent avec leurs légions et accompagnèrent ma
marche.
CONSTANTIN.{0204}
Vous êtes sorti de Rome dans un très-pompeux appareil.
GALLICANUS.{0205}
Nous allâmes en avant, nous rencontrâmes les ennemis, nous combattîmes,
et nous fûmes vaincus(18).
CONSTANTIN.{0206}
Les Romains vaincus!
GALLICANUS.{0207}
Complétement.
CONSTANTIN.{0208}
O événement cruel et dont aucun siècle n’offre d’exemples!
GALLICANUS.{0209}
Je recommençai les sacrifices criminels; mais aucun dieu ne vint à mon
secours. Au contraire, la fureur du combat ne fit que s’accroître, et
beaucoup des nôtres périrent.
CONSTANTIN.{0210}
Ce récit me confond.
GALLICANUS.{0211}
Enfin, les tribuns cessèrent d’obéir à mes ordres et se rendirent.
CONSTANTIN.{0212}
A l’ennemi?
GALLICANUS.{0213}
A l’ennemi.
CONSTANTIN.{0214}
O ciel! et qu’avez-vous fait?
GALLICANUS.{0215}
Que pouvais-je faire que de prendre la fuite?
CONSTANTIN.{0216}
Non.
GALLICANUS.{0217}
Il est trop vrai.
CONSTANTIN.{0218}
Quelles angoisses dut alors souffrir votre courage?
GALLICANUS.{0219}
Les plus pénibles.
CONSTANTIN.{0220}
Et comment êtes-vous sorti de ce danger?
GALLICANUS.{0221}
Mes deux fidèles compagnons Jean et Paul me conseillèrent de faire un
vœu au Créateur.
CONSTANTIN.{0222}
Salutaire conseil!
GALLICANUS.{0223}
Je l’ai bien éprouvé. A peine avais-je ouvert la bouche pour prononcer
ce vœu, que je ressentis l’effet du secours céleste.
CONSTANTIN.{0224}
Comment cela?
GALLICANUS.{0225}
Un jeune homme de haute stature m’apparut. Il portait une croix sur son
épaule et m’ordonna de le suivre, l’épée à la main.
CONSTANTIN.{0226}
Ce jeune homme, quel qu’il fût, était un envoyé du ciel.
GALLICANUS.{0227}
J’en eus bientôt la preuve. A l’instant même, je vis à mes côtés des
soldats dont le visage m’était inconnu, et qui me promettaient leur
aide.
CONSTANTIN.{0228}
C’était la milice céleste.
GALLICANUS.{0229}
Je n’en doute point. Alors, suivant les pas de mon guide, je pénétrai
sans crainte au milieu des rangs ennemis, et je parvins jusqu’à leur
roi, nommé Bradan, qui, saisi tout à coup d’une incroyable terreur, et
se jetant à mes pieds, se rendit avec les siens et s’engagea à payer un
tribut perpétuel au maître du monde romain.
CONSTANTIN.{0230}
Grâces soient rendues à l’auteur de notre victoire, qui ne souffre pas
que ceux qui mettent leur espoir en lui soient confondus.
GALLICANUS.{0231}
L’expérience me l’a bien prouvé.
CONSTANTIN.{0232}
Je voudrais savoir ce que firent ensuite les tribuns fugitifs.
GALLICANUS.{0233}
Ils s’empressèrent de se réconcilier avec moi.
CONSTANTIN.{0234}
Et les avez-vous reçus à merci?
GALLICANUS.{0235}
Moi! recevoir à merci des hommes qui m’avaient abandonné dans le péril,
et s’étaient rendus à l’ennemi! non, certes.
CONSTANTIN.{0236}
Et que fîtes-vous?
GALLICANUS.{0237}
Je leur proposai un moyen d’obtenir leur pardon.
CONSTANTIN.{0238}
Lequel?
GALLICANUS.{0239}
Je déclarai que ceux qui embrasseraient la religion chrétienne
rentreraient dans leur grade et recevraient même de nouveaux honneurs;
et que ceux qui s’y refuseraient n’obtiendraient point leur grâce et
seraient dégradés.
CONSTANTIN.{0240}
Cette condition était juste, et vous aviez le droit de l’imposer.
GALLICANUS.{0241}
Pour moi, purifié par les eaux du baptême, je me suis donné si
complétement à Dieu, que je renonce même à votre fille, que j’aimais
cependant plus que toutes choses au monde, afin qu’en m’abstenant du
mariage, je puisse plaire au fils de la Vierge.
CONSTANTIN.{0242}
Approchez, approchez, que je me jette dans vos bras! Aujourd’hui,
Gallicanus, le moment est venu de vous révéler ce que, pour un temps,
j’ai dû couvrir d’un voile.
GALLICANUS.{0243}
Et quoi?
CONSTANTIN.{0244}
Ma fille et les deux vôtres sont entrées dans la voie sainte que vous
avez choisie.
GALLICANUS.{0245}
Je m’en réjouis.
CONSTANTIN.{0246}
Et elles ont un si ardent désir de garder leur virginité, que ni les
prières, ni les menaces ne pourraient ébranler leur résolution.
GALLICANUS.{0247}
Qu’elles y persévèrent! je le désire.
CONSTANTIN.{0248}
Entrons dans l’appartement qu’elles occupent.
GALLICANUS.{0249}
Marchez devant, je vous suivrai.
CONSTANTIN.{0250}
Les voici; elles accourent, avec l’auguste Hélène, ma glorieuse mère.
Elles versent toutes des larmes de joie.
SCÈNE XIII.{0251}
Les mêmes, CONSTANCE, ATTICA, ARTÉMIA, HÉLÈNE, PAUL et JEAN.
GALLICANUS.{0252}
Vivez heureuses, ô vierges saintes! Persévérez dans la crainte de Dieu,
et conservez l’honneur intact de votre virginité! C’est ainsi que le
monarque éternel vous jugera dignes de ses embrassements.
CONSTANCE.{0253}
Nous garderons notre virginité d’autant plus aisément que nous vous
voyons disposé à ne pas contrarier notre désir.
GALLICANUS.{0254}
Je n’y mets ni opposition, ni empêchement, ni obstacle; au contraire,
je cède si volontiers à vos vœux, que je ne souhaite rien tant que de
vous voir achever ce que votre volonté a entrepris, ô ma Constance!
vous que j’ai achetée avec tant d’ardeur aux prix de mon sang.
CONSTANCE.{0255}
Dans ce changement apparaît la main du Très-Haut.
GALLICANUS.{0256}
Si Dieu ne m’avait changé et rendu meilleur, je ne pourrais consentir à
l’accomplissement de votre vœu.
CONSTANCE.{0257}
Que le protecteur de la pureté virginale, que le fauteur de toutes les
bonnes résolutions, que celui qui vous a fait renoncer à un mauvais
dessein, et qui s’est réservé ma virginité, daigne, pour prix de
notre séparation corporelle, nous réunir un jour dans les joies de
l’éternité.
GALLICANUS.{0258}
Puisse cela arriver!
CONSTANTIN.{0259}
A présent que le lien de l’amour du Christ nous unit dans une même
communion, il convient qu’on vous honore comme gendre des Augustes,
et que vous partagiez nos honneurs en venant habiter avec nous dans le
palais.
GALLICANUS.{0260}