Il n’y a pas de tentation plus à craindre que la séduction des yeux.

CONSTANTIN.{0261}

Je ne puis le nier.

GALLICANUS.{0262}

Il n’est pas à propos que je voie trop souvent une vierge que j’aime,

vous le savez, plus que mes parents, plus que ma vie, plus que mon âme.

CONSTANTIN.{0263}

Faites votre volonté.

GALLICANUS.{0264}

Aujourd’hui, grâce à Jésus-Christ et à mes soins, vous avez une armée

quadruple. Permettez donc que je serve à présent sous le drapeau de

l’Empereur, par la protection duquel j’ai vaincu, et à qui je dois tout

ce que j’ai eu de succès dans ma vie.

CONSTANTIN.{0265}

A lui sont dues la louange et les actions de grâces. Toute créature

doit le servir.

GALLICANUS.{0266}

Surtout celles qu’il a assistées le plus généreusement dans les dangers.

CONSTANTIN.{0267}

Cela est vrai.

GALLICANUS.{0268}

De tout ce que je possède, je fais d’abord une part de ce qui

appartient à mes filles; je m’en réserve une autre pour le soulagement

des pèlerins; avec le reste, je veux enrichir mes esclaves rendus à la

liberté, et subvenir aux besoins des pauvres(19).

CONSTANTIN.{0269}

Vous disposez sagement de vos richesses; aussi ne serez-vous pas privé

de la récompense éternelle.

GALLICANUS.{0270}

Quant à moi, je brûle de me rendre à Ostie, auprès du saint homme

Hilarianus, et de me faire son compagnon inséparable, afin de pouvoir

passer là le reste de ma vie à louer Dieu et à soulager les pauvres.

CONSTANTIN.{0271}

Que l’Être unique, à qui la puissance ne manque jamais, vous permette

d’exécuter heureusement vos projets et de vivre selon sa volonté! Qu’il

vous conduise à la possession des joies éternelles, celui qui règne et

se glorifie dans l’unité de la Trinité!

GALLICANUS.{0272}

Amen.

SECONDE PARTIE DE GALLICANUS(20),

ou

LE MARTYRE DE JEAN ET PAUL.

PERSONNAGES.

JULIEN, empereur.

GALLICANUS.

TÉRENTIANUS.

JEAN et PAUL.

Les consuls.

Soldats romains.

Une troupe de chrétiens.

Le fils de Térentianus, personnage muet.

SCÈNE PREMIÈRE.{0273}

JULIEN, LES CONSULS, GARDES.

JULIEN.{0274}

Il m’est bien démontré que le malaise de notre empire vient de

l’extrême liberté dont jouissent les chrétiens, qui prétendent suivre

les lois qu’ils ont reçues du temps de Constantin.

LES CONSULS.{0275}

Il serait honteux pour vous de le souffrir.

JULIEN.{0276}

Je ne le souffrirai pas.

LES CONSULS.{0277}

Vous agirez ainsi d’une manière convenable.

JULIEN.{0278}

Soldats! prenez les armes et dépouillez les chrétiens de ce qu’ils

possèdent, en leur objectant la maxime de Jésus-Christ qui a dit:

«Celui qui ne renoncera pas pour moi à tout ce qu’il possède ne peut

être mon disciple(21).»

LES GARDES.{0279}

Nous vous obéirons sans retard.

SCÈNE II.{0280}

Les mêmes.

LES CONSULS.{0281}

Voici les soldats qui reviennent.

JULIEN.{0282}

Est-ce un heureux retour que le vôtre?

LES GARDES.{0283}

Heureux.(22)

JULIEN.{0284}

Et pourquoi si prompt?

LES GARDES.{0285}

Nous allons vous le dire. Nous avions résolu d’enlever les châteaux

forts que Gallicanus possède, et de les occuper pour vous(23); mais

à peine un des nôtres avait-il posé le pied sur le seuil, qu’il était

frappé tout à coup de lèpre ou de frénésie.

JULIEN.{0286}

Retournez, et forcez Gallicanus à quitter sa patrie ou à sacrifier aux

idoles.

SCÈNE III.{0287}

GALLICANUS, GARDES.

GALLICANUS.{0288}

Soldats, ne perdez pas vos peines à me donner d’inutiles conseils; je

ne fais, en comparaison de la vie éternelle, nul cas de tout ce qui

existe sous le soleil. Je vais donc abandonner ma patrie; et, banni

pour le Christ, je me rendrai à Alexandrie, où j’espère recevoir la

couronne du martyre.

SCÈNE IV.{0289}

JULIEN, GARDES.

LES GARDES.{0290}

Gallicanus exilé, suivant vos ordres, s’est retiré à Alexandrie. Arrêté

dans cette ville par le comte Rautianus, il a péri par le glaive.

JULIEN.{0291}

Oh! la bonne action!

LES GARDES.{0292}

Mais Jean et Paul vous bravent.

JULIEN.{0293}

Que font-ils?

LES GARDES.{0294}

Ils parcourent librement les provinces et distribuent les trésors que

leur a laissés Constance.

JULIEN.{0295}

Qu’on les fasse venir.

LES GARDES.{0296}

Les voici.

SCÈNE V.{0297}

Les mêmes, PAUL et JEAN.

JULIEN.{0298}

Je n’ignore pas, Jean et Paul, que, dès le berceau, vous avez été

attachés au service des empereurs qui m’ont précédé.

JEAN.{0299}

Nous l’avons été.

JULIEN.{0300}

Il convient dès lors que, toujours à mes côtés, vous serviez dans le

palais, où vous avez été nourris dès l’enfance.

PAUL.{0301}

Nous ne servirons pas.

JULIEN.{0302}

Refusez-vous de me servir?

JEAN.{0303}

Nous l’avons dit.

JULIEN.{0304}

Ne me reconnaissez-vous pas pour un Auguste?

PAUL.{0305}

Oui; mais pour un Auguste bien différent de ses prédécesseurs.

JULIEN.{0306}

En quoi?

JEAN.{0307}

En religion et en mérite.

JULIEN.{0308}

Je souhaite que vous développiez plus amplement votre pensée.

PAUL.{0309}

Nous voulons dire que les très-glorieux et très-renommés empereurs

Constantin, Constant et Constance, dont nous étions les officiers,

furent des princes très-chrétiens et se glorifiaient de servir le

Christ.

JULIEN.{0310}

Je ne l’ai pas oublié; mais je n’ai nulle envie de suivre en cela leur

exemple.

PAUL.{0311}

Vous n’imitez que le mal. Ils fréquentaient les églises, et, déposant

leur diadème, ils adoraient à genoux Jésus-Christ.

JULIEN.{0312}

Vous ne me forcerez point d’agir comme eux.

JEAN.{0313}

Aussi ne leur ressemblez-vous pas.

PAUL.{0314}

En offrant leur encens au Créateur, ils rehaussaient la dignité

impériale; ils la béatifiaient par l’éclat de leur vertu et de leur

sainteté, et méritaient que le succès couronnât tous leurs vœux.

JULIEN.{0315}

Et moi de même.

JEAN.{0316}

Par des moyens bien différents; car, eux, la grâce divine les

accompagnait.

JULIEN.{0317}

Niaiseries! Moi aussi, je fus assez simple jadis pour suivre de telles

pratiques. J’ai été clerc dans l’Église.

JEAN.{0318}

Que t’en semble, Paul? Il a été clerc!

PAUL.{0319}

Chapelain du diable.

JULIEN.{0320}

Mais lorsque je vis qu’il n’y avait là rien à gagner, je me tournai

vers le culte des dieux, dont la bonté m’a élevé au faîte du pouvoir.

JEAN.{0321}

Vous nous avez interrompus, pour ne pas entendre la louange des justes.

JULIEN.{0322}

En quoi cela me regarde-t-il?

PAUL.{0323}

En rien; mais ce que nous allons ajouter vous regarde. Lorsque ce monde

ne fut plus digne de les posséder, Dieu les plaça dans le chœur des

anges, et la malheureuse république tomba sous votre pouvoir.

JULIEN.{0324}

Pourquoi l’appelez-vous à présent malheureuse?

JEAN.{0325}

A cause du caractère de son souverain.

PAUL.{0326}

Vous avez déserté toute religion et imité les superstitions de

l’idolâtrie. Cette iniquité nous a obligés de fuir votre présence et la

société de vos courtisans.

JULIEN.{0327}

Quoique vous ayez manqué gravement au respect qui m’est dû, je veux

bien encore pardonner à votre audace, et désire vous élever au premier

rang des dignitaires du palais.

JEAN.{0328}

Ne vous fatiguez pas en vain! nous ne céderons ni aux séductions ni aux

menaces.

JULIEN.{0329}

Je vous accorde un délai de dix jours, pour que vous ayez le temps de

revenir à résipiscence et de regagner notre faveur impériale. S’il en

arrive autrement, je ferai ce qu’il conviendra pour ne pas vous servir

plus longtemps de jouet.

PAUL.{0330}

Ce que vous méditez contre nous, faites-le dès ce moment, car vous ne

nous ramènerez jamais ni à votre cour, ni à votre service, ni au culte

de vos dieux.

JULIEN.{0331}

Allez; retirez-vous, et obéissez à mes conseils.

JEAN.{0332}

Nous acceptons volontiers le délai que vous nous donnez; mais c’est

pour consacrer toutes nos facultés au ciel et nous recommander à Dieu,

dans cet intervalle, par les jeûnes et les prières.

PAUL.{0333}

Cette conduite est seule raisonnable(24).

SCÈNE VI.{0334}

JULIEN, TÉRENTIANUS.

JULIEN.{0335}

Allez, Térentianus, prenez avec vous quelques soldats, et forcez

Jean et Paul de sacrifier au dieu Jupiter. S’ils s’obstinent dans

leur refus, qu’ils soient mis à mort, non pas en public, mais aussi

secrètement que vous pourrez, parce qu’ils ont exercé la charge

d’officiers du palais.

SCÈNE VII.{0336}

TÉRENTIANUS, PAUL et JEAN, GARDES.

TÉRENTIANUS.{0337}

Paul, et vous Jean, l’empereur Julien, mon maître, vous envoie, dans sa

clémence, cette statue d’or de Jupiter, et vous ordonne de lui offrir

de l’encens. Si vous refusez d’obéir, vous subirez la peine capitale.

JEAN.{0338}

Puisque Julien est votre maître, vivez en paix avec lui et jouissez

de ses faveurs. Quant à nous, nous n’avons nul autre maître que Notre

Seigneur Jésus-Christ, pour l’amour duquel nous désirons mourir, afin

de mériter une part des joies éternelles.

TÉRENTIANUS.{0339}

Que tardez-vous, soldats? tirez vos épées et tuez ces rebelles aux

dieux et à l’empereur. Quand ils auront rendu le dernier soupir,

inhumez-les secrètement dans cette maison, et ne laissez aucune trace

du sang versé.

LES GARDES.{0340}

Et que dirons-nous si l’on nous interroge?

TÉRENTIANUS.{0341}

Vous direz qu’ils ont été envoyés en exil.

JEAN ET PAUL.{0342}

O toi, Christ! qui règnes avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu

unique! nous t’invoquons dans ce péril nous proclamons tes louanges en

expirant; daigne, ô Dieu! recevoir nos âmes, qui pour toi sont chassées

de leur habitation de boue!

SCÈNE VIII.{0343}

TÉRENTIANUS, TROUPE DE CHRÉTIENS.

TÉRENTIANUS.{0344}

Hélas! ô chrétiens? quel mal a saisi mon fils unique?

LES CHRÉTIENS.{0345}

Il grince les dents; sa bouche écume; il roule les yeux comme un

insensé. Il est la proie du démon.

TÉRENTIANUS.{0346}

Malheur à son père! Et en quel lieu souffre-t-il ces tourments?

LES CHRÉTIENS.{0347}

Auprès des tombeaux des martyrs Jean et Paul. Il se roule par terre, et

déclare que leurs prières sont la cause de ses tortures.

TÉRENTIANUS.{0348}

C’est ma faute, c’est mon crime; car à ma voix et par mon ordre,

l’infortuné a porté ses mains impies sur les saints martyrs.

LES CHRÉTIENS.{0349}

Si vous avez partagé la faute par vos conseils, vous partagez le

châtiment par vos souffrances.

TÉRENTIANUS.{0350}

Hélas! je n’ai fait qu’obéir aux ordres de l’impie Julien.

LES CHRÉTIENS.{0351}

Lui-même a été frappé par la colère divine.

TÉRENTIANUS.{0352}

Je le sais, et ma frayeur en redouble; car je n’ignore pas que nul

ennemi des serviteurs de Dieu n’est demeuré impuni.

LES CHRÉTIENS.{0353}

La justice le voulait ainsi.

TÉRENTIANUS.{0354}

Si, en expiation de mon crime, j’allais me jeter à genoux devant les

saints tombeaux?

LES CHRÉTIENS.{0355}

Vous mériteriez votre pardon, pourvu que vous fussiez purifié par le

baptême.

SCÈNE IX.{0356}

TÉRENTIANUS, TROUPE DE CHRÉTIENS, le fils de Térentianus.

TÉRENTIANUS.{0357}

Glorieux confesseurs du Christ, Jean et Paul, suivez l’exemple et

le commandement de votre maître, et priez pour les péchés de vos

persécuteurs. Compatissez aux angoisses d’un père qui craint d’être

privé de son enfant; ayez pitié des souffrances d’un fils tombé dans la

frénésie; faites que tous les deux, purifiés par les eaux du baptême,

nous persévérions dans la foi de la sainte Trinité.

LES CHRÉTIENS.{0358}

Séchez vos larmes, Térentianus, et calmez les angoisses de votre cœur.

Voyez, votre fils a recouvré la santé et la raison par l’intercession

des martyrs(25).

TÉRENTIANUS.{0359}

Grâces soit rendues au roi de l’éternité qui accorde tant de gloire

à ses soldats, que non-seulement leurs âmes se réjouissent au ciel,

mais qu’au fond du sépulcre leurs os inanimés opèrent encore les plus

éclatants miracles, en témoignage de leur sainteté, et par la grâce de

Notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles.

Amen(26).

[Illustration]

II.

DULCITIUS.

ARGUMENT DE DULCITIUS.{0360}

Martyre des saintes vierges Agape, Chionie et Irène. Le gouverneur

Dulcitius va trouver furtivement ces pieuses filles pendant le silence

de la nuit, dans une intention criminelle; mais à peine est-il entré,

que, perdant tout à coup la raison, il saisit, au lieu des vierges, des

marmites et des poêles à frire, et les couvre de baisers, au point que

son visage et ses vêtements en sont horriblement noircis. Ensuite, par

ordre de Dioclétien, il livre les pieuses vierges au comte Sisinnius,

chargé de les punir. Celui-ci, ayant été à son tour le jouet des plus

étonnantes illusions, fait enfin brûler Agape et Chionie, et percer

Irène à coups de flèches(27).

DULCITIUS.{0361}

PERSONNAGES.

DIOCLÉTIEN.

AGAPE.

CHIONIE.

IRÈNE.

DULCITIUS, gouverneur de Thessalonique.

SISINNIUS.

La femme de Dulcitius.

Huissiers du palais impérial.

Gardes.

Suivantes de la femme de Dulcitius.

SCÈNE PREMIÈRE.{0362}

DIOCLÉTIEN, AGAPE, CHIONIE, IRÈNE, GARDES.

DIOCLÉTIEN.{0363}

L’illustration de votre famille, votre haute naissance, l’éclat de

votre beauté, exigent que vous soyez unies par les lois de l’hymen aux

premiers officiers de mon palais. Ma puissance ne s’opposera pas à ce

qu’il en soit ainsi, pourvu que vous consentiez à renier le Christ et à

sacrifier à nos dieux.

AGAPE.{0364}

Vous pouvez vous épargner de pareils soucis et ne pas vous fatiguer des

apprêts de nos noces, car rien au monde ne pourra nous forcer à renier

un nom que nous devons confesser, ni à souiller notre pureté virginale.

DIOCLÉTIEN.{0365}

Que signifie, Agape, la folie qui vous agite?

AGAPE.{0366}

Quel signe de folie découvrez-vous en moi?

DIOCLÉTIEN.{0367}

Un signe évident et considérable.

AGAPE.{0368}

En quoi suis-je folle?

DIOCLÉTIEN.{0369}

D’abord en ce que, renonçant à la pratique de notre antique religion,

vous suivez les nouveautés futiles de la superstition chrétienne.

AGAPE.{0370}

Votre témérité calomnie la majesté du Dieu tout-puissant. Il y a péril!

DIOCLÉTIEN.{0371}

Pour qui?

AGAPE.{0372}

Pour vous et pour la république que vous gouvernez.

DIOCLÉTIEN.{0373}

Cette fille extravague; qu’on l’éloigne!

CHIONIE.{0374}

Ma sœur n’extravague point; elle blâme votre égarement insensé; elle a

raison.

DIOCLÉTIEN.{0375}

Cette seconde ménade est encore plus violente que la première; qu’on

l’éloigne aussi de ma présence, et interrogeons la troisième.

IRÈNE.{0376}

Vous trouverez la troisième également rebelle à vos ordres et prête à

vous résister opiniâtrement.

DIOCLÉTIEN.{0377}

Irène, bien que tu sois la dernière en âge, deviens la première en

dignité.

IRÈNE.{0378}

Montrez-moi comment, je vous prie.

DIOCLÉTIEN.{0379}

Courbe la tête devant nos dieux, et sois pour tes sœurs un exemple qui

les corrige et les sauve.

IRÈNE.{0380}

Que ceux qui veulent encourir la colère du Très-Haut se souillent

en sacrifiant aux idoles; moi, je ne déshonorerai pas ma tête, sur

laquelle a coulé l’onction du Roi céleste, en l’abaissant aux pieds de

ces vains simulacres.

DIOCLÉTIEN.{0381}

Le culte des dieux, loin d’apporter la honte, honore extrêmement ceux

qui le pratiquent.

IRÈNE.{0382}

Y a-t-il bassesse plus honteuse, y a-t-il turpitude plus grande que de

rendre à des esclaves l’hommage que l’on doit aux maîtres?

DIOCLÉTIEN.{0383}

Je ne vous engage pas à adorer des esclaves, mais les dieux des maîtres

et des princes.

IRÈNE.{0384}

N’est-il pas l’esclave du premier venu, le dieu qu’un artisan vend

comme une marchandise pour un vil prix?

DIOCLÉTIEN.{0385}

Il faut que les supplices mettent fin à ce présomptueux verbiage.

IRÈNE.{0386}

Notre souhait, notre désir le plus ardent est de subir les plus

cruelles tortures pour l’amour du Christ.

DIOCLÉTIEN.{0387}

Que ces femmes opiniâtres, qui luttent contre nos édits, soient

chargées de chaînes et retenues dans les horreurs d’un cachot, pour

être examinées par le gouverneur Dulcitius.

SCÈNE II.{0388}

DULCITIUS, AGAPE, CHIONIE, IRÈNE, GARDES.

DULCITIUS.{0389}

Amenez, soldats, amenez ici vos prisonnières.

LES GARDES.{0390}

Voici celles que vous demandez.

DULCITIUS.{0391}

Dieux! qu’elles sont belles! que ces jeunes filles ont de grâces et

d’attraits!

LES GARDES.{0392}

Elles sont d’une beauté parfaite.

DULCITIUS.{0393}

Je suis épris de leurs charmes.

LES GARDES.{0394}

Cela est facile à croire.

DULCITIUS.{0395}

Je brûle de les amener à partager mon amour.

LES GARDES.{0396}

Il nous paraît douteux que vous réussissiez.

DULCITIUS.{0397}

Pourquoi?

LES GARDES.{0398}

Parce qu’elles sont inébranlables dans la foi.

DULCITIUS.{0399}

Qu’importe, si je les persuade par de douces paroles?

LES GARDES.{0400}

Elles les méprisent.

DULCITIUS.{0401}

Et si je les effraie par les supplices?

LES GARDES.{0402}

Elles les dédaignent.

DULCITIUS.{0403}

Que faire donc?

LES GARDES.{0404}

C’est à vous d’y penser.

DULCITIUS.{0405}

Enfermez-les dans la salle intérieure de l’office, dont le vestibule

contient les ustensiles de cuisine.

LES GARDES.{0406}

Pourquoi dans ce lieu?

DULCITIUS.{0407}

Pour que je puisse les visiter plus fréquemment.

LES GARDES.{0408}

Nous obéissons à vos ordres.

SCÈNE III.{0409}

DULCITIUS, GARDES.

DULCITIUS.{0410}

Que peuvent faire nos captives à cette heure de la nuit?

LES GARDES.{0411}

Elles s’occupent à chanter des hymnes.

DULCITIUS.{0412}

Approchons.

LES GARDES.{0413}

Nous pourrons entendre dans l’éloignement le son de leurs voix

argentines.

DULCITIUS.{0414}

Restez en observation devant cette porte avec vos flambeaux; moi,

j’entrerai et je jouirai de leurs embrassements tant désirés.

LES GARDES.{0415}

Entrez; nous vous attendrons.

SCÈNE IV.{0416}

AGAPE, CHIONIE, IRÈNE.

AGAPE.{0417}

Quel bruit entends-je à la première porte?

IRÈNE.{0418}

C’est le misérable Dulcitius qui entre.

CHIONIE.{0419}

Dieu nous protége!

AGAPE.{0420}

Amen.

CHIONIE.{0421}

Que signifie ce cliquetis de marmites, de chaudrons et de poêles qui

s’entre-choquent?

IRÈNE.{0422}

Je vais voir ce que c’est.—Approchez, je vous prie; regardez à travers

les fentes de la porte.

AGAPE.{0423}

Qu’y a-t-il?

IRÈNE.{0424}

Voyez! cet insensé a perdu la raison; il croit jouir de nos

embrassements.

AGAPE.{0425}

Que fait-il?

IRÈNE.{0426}

Tantôt il presse tendrement des marmites sur son sein, tantôt il

embrasse des chaudrons et des poêles à frire, et leur donne d’amoureux

baisers.

CHIONIE.{0427}

Cela est risible!

IRÈNE.{0428}

Déjà son visage, ses mains, ses vêtements, sont tellement salis et

noircis, qu’il ressemble tout à fait à un Éthiopien.

AGAPE.{0429}

Il est juste que son corps apparaisse aussi noir que son âme possédée

du démon(28).

IRÈNE.{0430}

Voici qu’il se dispose à s’en aller; examinons ce que vont faire, quand

il sortira, les soldats qui l’attendent à la porte.

SCÈNE V.{0431}

DULCITIUS, GARDES.

LES GARDES.{0432}

Quel est ce démoniaque, ou plutôt ce démon qui sort? Fuyons!

DULCITIUS.{0433}

Soldats, où fuyez-vous? Restez, attendez; conduisez-moi avec vos

flambeaux à ma demeure.

LES GARDES.{0434}

C’est la voix de notre seigneur, mais c’est l’image du diable. Ne nous

arrêtons pas, pressons notre fuite; ce fantôme veut notre perte.

DULCITIUS.{0435}

Je cours au palais, et j’apprendrai aux princes comment on m’outrage.

SCÈNE VI.{0436}

DULCITIUS, LES HUISSIERS DU PALAIS.

DULCITIUS.{0437}

Huissiers, introduisez-moi dans le palais; j’ai à parler en particulier

à l’empereur.

LES HUISSIERS.{0438}

Quel est ce monstre affreux et dégoûtant, couvert de haillons noirs et

déchirés? Gourmons-le, et précipitons-le du haut des degrés; il ne faut

pas qu’il pénètre plus avant.

DULCITIUS.{0439}

Malheur, malheur à moi! Qu’est-il arrivé? Ne suis-je pas paré des

vêtements les plus riches(29)? toute ma personne n’est-elle pas

éclatante? Et cependant tous ceux que j’aborde témoignent à ma vue

autant de dégoût qu’à l’aspect d’un monstre horrible. Je vais retourner

auprès de ma femme; j’apprendrai d’elle ce qui m’est arrivé. Mais la

voici; elle accourt les cheveux épars, et toute sa maison la suit en

larmes.

SCÈNE VII.{0440}

DULCITIUS, la femme de Dulcitius, GARDES.

LA FEMME DE DULCITIUS.{0441}

Hélas! hélas! mon seigneur, à quel mal êtes-vous en proie? Vous n’avez

plus votre raison, Dulcitius. Vous êtes devenu un objet de risée pour

les chrétiens.

DULCITIUS.{0442}

Oui, je le sens enfin; j’ai été le jouet des maléfices de ces femmes.

LA FEMME DE DULCITIUS.{0443}

Ce qui me confondait surtout, ce qui me contristait le plus, c’est que

vous ne connussiez pas votre mal.

DULCITIUS, aux gardes.{0444}

J’ordonne qu’on expose en place publique ces filles impudiques,

qu’on leur arrache leurs vêtements et qu’on les livre nues à tous

les regards, afin qu’elles sachent, à leur tour, quels outrages nous

pouvons leur faire subir.

SCÈNE VIII.{0445}

DULCITIUS, endormi sur son tribunal, GARDES.

LES GARDES.{0446}

Nous nous fatiguons en vain; nos efforts sont inutiles: les vêtements

de ces vierges tiennent à leur corps autant que leur peau. Et voilà que

notre chef, Dulcitius lui-même, qui nous pressait de les dépouiller,

s’est endormi et ronfle sur son siége, sans qu’il y ait moyen de le

réveiller. Allons trouver l’empereur et informons-le des choses qui se

passent.

SCÈNE IX.{0447}

DIOCLÉTIEN, seul.{0448}

Il m’est pénible d’apprendre que le gouverneur Dulcitius ait été

en butte à tant d’insultes, d’outrages et de cruelles déceptions.

Mais pour que ces misérables femmelettes ne puissent pas se vanter

d’insulter impunément nos dieux et se jouer de ceux qui les adorent, je

chargerai le comte Sisinnius d’être l’exécuteur de ma vengeance.

SCÈNE X.{0449}

SISINNIUS, GARDES.

SISINNIUS.{0450}

Soldats, où sont les filles impudiques qui doivent subir la torture?

LES GARDES.{0451}

Elles sont dans cette triste prison.

SISINNIUS.{0452}

Mettez à part Irène, et amenez ici les autres.

LES GARDES.{0453}

Pourquoi exceptez-vous une d’elles?

SISINNIUS.{0454}

Par pitié pour son jeune âge. Peut-être sera-t-elle convertie plus

aisément, si la présence de ses sœurs ne l’intimide pas.

LES GARDES.{0455}

Cela est certain.

SCÈNE XI.{0456}

Les précédents, AGAPE, CHIONIE.

LES GARDES.{0457}

Voici celles que vous demandez.

SISINNIUS.{0458}

Agape et vous, Chionie, suivez mes conseils.

AGAPE.{0459}

Nous pourrions suivre vos conseils!

SISINNIUS.{0460}

Offrez des libations aux dieux.

CHIONIE.{0461}

Nous offrons un continuel sacrifice de louanges à Dieu, le père

véritable et éternel, à son fils coéternel et à leur saint Paraclet.

SISINNIUS.{0462}

Ce n’est point là ce que je vous conseille; je vous le défends même

sous les peines les plus sévères.

AGAPE.{0463}

Vos défenses sont impuissantes; jamais nous ne sacrifierons aux démons.

SISINNIUS.{0464}

Que votre cœur dépose son endurcissement; sacrifiez aux dieux, sinon je

vous ferai mettre à mort, suivant l’ordre de l’empereur Dioclétien.

CHIONIE.{0465}

Il faut bien, lorsque votre empereur ordonne notre mort, que vous lui

obéissiez, vous qui savez que nous méprisons ses édits; si même la

pitié vous faisait tarder à lui obéir, il serait juste qu’on vous punît

de mort.

SISINNIUS.{0466}

Ne tardez pas, soldats! ne tardez pas à saisir ces blasphématrices, et

jetez-les vivantes dans un brasier.

LES GARDES.{0467}

Hâtons-nous de construire un bûcher et livrons-les à la fureur des

flammes, afin de mettre un terme à leur insolence.

AGAPE.{0468}

Non, Seigneur, non, ce ne serait pas un effet sans exemple de votre

pouvoir que d’ordonner au feu d’oublier sa violence et de le forcer à

vous obéir. Mais tout ce qui nous retient ici-bas nous est à charge.

Nous vous supplions donc de rompre les liens qui enchaînent nos âmes,

afin que nos corps étant consumés, nous nous réjouissions avec vous

dans les régions célestes.

LES GARDES.{0469}

O prodige nouveau et inexplicable! les âmes de ces femmes viennent

de quitter leurs corps, sans qu’on puisse apercevoir aucune trace de

lésion. Ni leurs cheveux, ni leurs vêtements n’ont été atteints par le

feu, encore moins leurs corps.

SISINNIUS.{0470}

Faites approcher Irène.

LES GARDES.{0471}

La voici.

SCÈNE XII.{0472}

Les mêmes, IRÈNE.

SISINNIUS.{0473}

Redoutez, Irène, le sort de vos sœurs et craignez de périr en les

prenant pour exemple.

IRÈNE.{0474}

Je souhaite suivre leur exemple et mourir pour mériter de me réjouir

éternellement avec elles.

SISINNIUS.{0475}

Cède, cède à mes conseils.

IRÈNE.{0476}

Je ne céderai point à qui me conseille le crime.

SISINNIUS.{0477}

Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich · 第 12 / 20 段