La première de ces comédies, intitulée _Gallicanus_, est tirée de

deux légendes[60] et forme deux pièces ou, du moins, une pièce en

deux parties. M. Villemain, qui le premier a cité les productions de

Hrotsvitha dans une chaire française[61], a fait remarquer que l’action

de _Gallicanus_ ne dure pas moins de vingt-cinq ans. «C’est une pièce

libre, dit l’illustre critique, écrite dans une prose assez correcte,

et où il y a un sentiment vrai de l’histoire[62].» Il a même fait à

Hrotsvitha l’honneur de traduire une scène entière de _Gallicanus_,

avec cette exactitude pleine d’élégance, dont il possède si bien le

secret. Il s’agit, dans la première partie de la pièce, d’un général,

homme consulaire, qui mérite par ses exploits la main de Constance,

fille de l’empereur Constantin, et qui, devenu chrétien, renonce à la

possession de cette princesse, pour pouvoir se consacrer, comme elle,

au célibat. C’est la contre-partie de l’histoire du comte Bernhard et

de l’abbesse de Gandersheim, Gerberge Ire. La seconde partie, qui ne se

lie qu’assez indirectement à la première, nous fait assister au martyre

de Jean et Paul, aumôniers de Constance, qui ont converti Gallicanus au

christianisme, et sont mis à mort, par ordre de l’empereur Julien.

[60] Voy. note 20, à la fin du volume.

[61] A la Faculté des lettres, en 1829.—Un peu avant les grandes

préoccupations politiques de 1789, l’attention littéraire

longtemps dédaigneuse des origines, commença à s’occuper de

Hrotsvitha. En 1785, _Paphnuce_ était brièvement analysé dans un

article du _Mercure_, que reproduisit l’_Esprit des Journaux_.

En 1788, don Maugerard adressa au _Journal Encyclopédique_ une

notice sur Hrotsvitha, que répéta encore l’_Esprit des Journaux_,

dans le cahier d’avril 1788.

[62] Voy. _Tableau de la littérature au moyen âge_; t. II, p.

252.

_Dulcitius_, qui vient ensuite, est le seul drame de Hrotsvitha

qui, par la singularité plaisante de divers incidents, ait quelque

rapport avec ce que nous appelons _comédie_. En effet, cet ouvrage,

bien que composé, comme tous ceux du même écrivain, dans une pensée

d’édification et de piété, remplit néanmoins la plus indispensable des

conditions imposées à l’auteur comique, celle d’exciter le rire et la

gaieté. On peut même dire qu’à cet égard _Dulcitius_ dépasse quelque

peu les bornes du genre. Cette pièce est plus qu’une comédie, c’est une

farce religieuse, une bouffonnerie dévote, une parade sacrée, qui se

déploie, chose étonnante! sans trop de disparate, à côté du martyre des

trois héroïques sœurs, Agape, Chionie et Irène. Dans cette pièce, où

les prestiges et le merveilleux dominent, les persécuteurs ne sont pas

simplement représentés, selon l’usage, comme des bourreaux farouches

et sanguinaires, mais comme des hommes ineptes, des niais en butte aux

plus ridicules illusions et livrés aux mystifications d’une main cachée

qui se joue d’eux. Certes, les burlesques déconvenues qui assaillent

tour à tour Dulcitius et Sisinnius, n’ont pas dû moins divertir la

grave assemblée réunie au monastère de Gandersheim, que les grotesques

tribulations qui pleuvent sur Monsieur de Pourceaugnac n’ont diverti,

au XVIIe siècle, la cour joyeuse de Chambord et de Saint-Germain.

Cette bouffonnerie, dont la valeur poétique et littéraire n’est

assurément pas très-grande, ne nous en paraît pas moins un monument

d’un intérêt considérable pour l’histoire du théâtre antérieur à

la renaissance. Elle prouve jusqu’à l’évidence, que les pièces de

Hrotsvitha n’étaient pas seulement destinées à être lues, comme l’ont

avancé quelques critiques, notamment M. Price[63]; mais qu’elles ont dû

être représentées. En effet, tout le mérite comique de ce petit drame

consiste en une suite de jeux de théâtre qui s’adressent bien plus aux

yeux qu’à l’esprit. Peut-on voir autre chose qu’une parade calculée

pour divertir des _spectateurs_, dans la scène où le triste gouverneur

de Thessalonique, noirci comme un Éthiopien par le contact des

chaudrons et des lèchefrites, méconnu par ses propres gardes, repoussé

et gourmé par les huissiers du palais, se demande avec une intrépidité

de bonne opinion vraiment risible, ce qu’il manque à sa toilette et

s’il n’est pas vêtu de ses habits les plus splendides? Certes, quand de

futurs érudits viendront à lire, dans quelques mille ans, les canevas

de nos pièces bouffonnes, _Le docteur barbouillé_, _Crispin médecin_,

ou ces farces de la comédie italienne dans lesquelles Arlequin ne

manque jamais de plonger son masque noir dans une jatte de crème, ils

affirmeront, à coup sûr, que de pareils jeux de scène ont été arrangés

pour les yeux et nullement pour la lecture. Eh bien! entre le comique

de _Dulcitius_ et celui de nos arlequinades ou de nos comédies-féeries,

la ressemblance est complète.

[63] Voyez note 12, à la fin du volume, p. 457.

Le sujet de la troisième pièce, intitulée _Callimaque_, n’est pas

moins singulier que celui du drame précédent; mais il est d’une nature

entièrement différente. C’est de tous les ouvrages de Hrotsvitha

celui qui, par la délicatesse passionnée des sentiments, l’exaltation

du langage et le romanesque de la légende, se rapproche le plus du

drame de nos jours. Poésie, mouvement, passion, couleur générale

plus empreinte des idées germaniques, tels sont les caractères qui

recommandent à notre examen cette originale et intéressante production.

On a dit souvent que l’amour est un sentiment moderne, né en Occident

du mélange de la mysticité chrétienne et de l’enthousiasme naturel aux

races du Nord. Toujours est-il bien remarquable que ce soit Hrotsvitha,

une religieuse allemande, contemporaine des deux premiers Othons, qui

nous ait légué la première et une des plus vives peintures de cette

passion, peinture sur laquelle près de neuf cents ans ont passé et

qu’on dirait d’hier, tant nous y trouvons déjà les subtilités, la

mélancolie, le délire fébrile de l’âme et des sens, et jusqu’à cette

fatale inclination au suicide et à l’adultère, attributs presque

inséparables de l’amour au XIXe siècle. Aussi, ne voit-on dans

_Callimaque_ aucun de ces jeunes ou vieux débauchés des comédies de

Plaute et de Térence, qui se disputent une belle esclave ou marchandent

une courtisane; ce que peint Hrotsvitha dans _Callimaque_, c’est la

passion effrénée, aveugle, furieuse d’un jeune homme encore païen, pour

une jeune femme chrétienne et mariée, femme chaste, mais sensible, et

qui craint sa propre faiblesse, au point de demander en grâce à Dieu de

la faire mourir, pour la soustraire aux dangers d’une tentation trop

vive. Et en même temps que la vertu élève de si délicats scrupules

dans la conscience de Drusiana, l’amour bouillonne si violemment

dans les veines de Callimaque, qu’après la mort de celle qu’il aime,

il ose, comme Roméo, violer sa tombe à peine fermée et chercher les

embrassements qu’elle lui a refusés vivante, dans la couche de pierre

où gisent ses restes inanimés. En vérité, quand cet ouvrage n’aurait

d’autre mérite que de nous montrer un échantillon des sentiments

et des paroles qu’échangeaient, au Xe siècle, les amants dans leurs

tête-à-tête, et de soulever ainsi un pan du voile qui nous a caché

jusqu’ici la vie intime et passionnée de ces temps encore mal connus,

ce drame, par cela seul, serait pour nous d’une valeur inappréciable.

Toutefois, dans _Callimaque_ la peinture des passions et des mœurs du

temps est plutôt occasionnelle et fortuite, que volontaire et directe.

L’action de la pièce n’est point contemporaine de l’écrivain. Drusiana

est une habitante d’Éphèse, disciple de l’apôtre saint Jean et, par

conséquent, elle est censée vivre à la fin du Ier siècle. C’est par un

procédé constamment suivi par les dramatistes de tous les pays et de

toutes les époques, que Hrotsvitha prête à ses personnages les idées et

le langage qui avaient cours de son temps dans les relations plus ou

moins intimes des classes les plus polies, langage qu’elle même avait

dû parler, et certainement entendre bien des fois, si je ne me trompe,

avant d’avoir été chercher le repos du cœur sous les paisibles voûtes

de l’abbaye de Gandersheim.

J’ai rapproché involontairement Roméo et Callimaque. C’est qu’en

effet il est impossible de n’être pas vivement frappé de plusieurs

points de ressemblance qui existent entre cette première exquisse

du drame passionné et le véritable chef-d’œuvre du genre, _Roméo et

Juliette_. Un simple coup d’œil suffit pour faire apercevoir dans ces

deux ouvrages des rapports, qui, pour être extérieurs et, en quelque

sorte, matériels, n’en sont ni moins surprenants ni moins notables.

Ainsi le denoûment des deux pièces présente aux yeux un tableau presque

pareil. Dans l’un et l’autre, on voit un caveau sépulcral, une tombe

de femme ouverte, une jeune morte, fraîche encore, dont le suaire

a été écarté par la main égarée de son amant, un jeune homme étendu

mort au pied d’un cercueil. Sur le lieu de cette scène douloureuse et

tragique surviennent, dans l’un et l’autre drame, deux hommes navrés

de douleur, mais qui sont maîtres de leurs passions: dans Shakespeare,

le père de la jeune fille et le moine Laurence; dans _Callimaque_, le

mari de la jeune défunte et l’apôtre saint Jean, qui, plus heureux

que le franciscain, aura le double pouvoir de ressusciter Drusiana

et Callimaque, et de rendre celui-ci à la sagesse, aussi bien qu’à la

vie. Ce sont là, il faut l’avouer, des coïncidences de personnages et

de situations incontestables, mais qui ne sont, après tout, peut-être

que secondaires et accidentelles. Ce qui mérite d’être vraiment et

sérieusement remarqué, c’est le ton de mysticité sophistique, qui donne

aux plaintes amoureuses de Callimaque un air de si proche parenté avec

celles de Roméo. Chose étrange! la langue de l’amour au Xe siècle est

aussi raffinée, aussi quintessenciée, aussi _précieuse_ qu’aux XVI

et XVIIes siècles! Ouvrez les deux pièces: elles commencent l’une et

l’autre par un entretien de l’amant mélancolique avec ses amis. Eh

bien! dans ces deux scènes, l’affectation des idées et la recherche

des expressions sont égales des deux parts. Seulement, dans le poëte

de la cour d’Élisabeth, le jeune amoureux se perd en _concetti_ à la

mode italienne, tandis que, dans Hrotsvitha, il s’épuise, suivant le

goût de l’époque, en arguties scolastiques et en distinctions tirées

de la doctrine des _universaux_. On serait vraiment tenté de conclure

de cette ressemblance que la subtilité de la pensée, aussi bien que

le raffinement du langage sont dans la nature même de ce sentiment

si tumultueux, si complexe, si indéfinissable, de ce sentiment qui ne

serait plus l’amour, s’il cessait d’être une énigme de vie ou de mort

pour le cœur sanglant et l’imagination bouleversée qui l’éprouvent. En

résumé, _Callimaque_ nous offre au plus haut degré ce qui constitue le

caractère spécial et le charme particulier des comédies de cette femme

illustre, le mélange piquant d’une culture demi-érudite et d’une langue

à demi barbare.

Les deux pièces qui suivent, _Abraham_ et _Paphnuce_, sont comme deux

variantes d’une même histoire. L’auteur a su pourtant y introduire les

nuances les plus délicates. Le sujet d’_Abraham_ est tiré d’une légende

écrite au IVe siècle, et qu’Arnauld d’Andilly a traduite dans ses

_Vies des Pères des déserts_. Malgré la source respectable où a puisé

l’auteur, l’action de ce drame pourra bien n’en pas paraître moins

hasardée à quelques personnes, et choquera peut-être la pruderie de nos

mœurs[64]. Un saint homme, un pieux solitaire qui quitte son ermitage,

s’habille en cavalier, couvre sa tonsure d’un large chapeau militaire

et se rend dans un lieu plus que suspect, afin d’en retirer sa nièce,

jeune sainte déchue, qui s’est envolée un matin de sa cellule, pour

mener la vie honteuse de courtisane; c’est là une étrange histoire!

Et, cependant, cette pièce qui repose sur une donnée si voisine de la

licence, a été écrite par une religieuse enthousiaste de la chasteté,

jouée par des religieuses, en présence de graves prélats, et n’a sans

doute pas moins édifié la noble assemblée réunie à Gandersheim, que

les tragédies d’_Esther_ et d’_Athalie_ n’ont édifié le pieux auditoire

réuni à Saint-Cyr, autour de Louis XIV et de madame de Maintenon.

[64] J’exprimais ce doute en 1835, dans le _Théâtre européen_;

nous nous sommes bien aguerris depuis cette époque.

On reconnaîtra, si je ne m’abuse, dans la comédie d’_Abraham_ un

enchaînement de scènes bien liées, beaucoup de clarté dans l’action, un

dialogue rapide et juste, un extrême naturel tant dans les sentiments

que dans le langage, et, pour tout dire, beaucoup plus d’art que ne le

suppose l’âge inculte où vivait l’écrivain. La tristesse que la jeune

pécheresse éprouve au milieu de ses désordres, les larmes furtives

qui lui échappent pendant le repas qu’elle devrait égayer, enfin la

belle scène de la reconnaissance, au moment où, retiré dans un réduit

secret et les portes bien closes, l’oncle jette à terre son chapeau

de cavalier et montre à sa nièce foudroyée ses cheveux blanchis dans

le jeûne et les veilles, les paroles compatissantes du saint ermite,

la contrition profonde, les soupirs étouffés de la jeune pénitente,

ce sont là des beautés de tous les lieux et de tous les temps. En

vérité, on reste confondu, quand on songe qu’un dialogue si vrai et si

touchant, sur un sujet si délicat et si mondain, a été écrit, il y a

plus de huit cents ans, par une sainte fille, modeste habitante d’un

couvent de la Basse-Saxe.

On verra dans _Paphnuce_, comme dans _Abraham_, un pieux ermite quitter

sa solitude, pour aller, sous des habits séculiers, convertir une

courtisane. Celle-ci, touchée de componction, jette dans un brasier

toutes ses richesses mal acquises et pleure ses fautes pendant trois

ans, au fond d’une étroite cellule. Ce qui rend peut-être ce drame

moins pathétique que le précédent, c’est qu’il n’existe pas entre Thaïs

et Paphnuce les mêmes liens d’affection et de parenté qu’entre Abraham

et Marie; mais l’auteur a su compenser cette cause réelle d’infériorité

par l’effusion la plus abondante des sentiments de la plus angélique

charité. Je serais bien surpris que la mort de Thaïs ne parût pas à

tous les lecteurs une scène à la fois des plus naturelles et des plus

touchantes. Je ne fais nulle difficulté de convenir, en revanche, que

dans aucune autre pièce, Hrotsvitha ne s’est montrée aussi pédante et

n’a étalé un appareil d’érudition aussi formidable et aussi déplacé.

Dans aucune autre occasion, non plus, elle n’a aussi bizarrement

substitué les mœurs de son temps à celles de l’époque où l’action du

drame est supposée avoir lieu; mais on me permettra de faire remarquer

que certaines maladresses de composition et quelques anachronismes

de costume, ne sont dans des œuvres aussi anciennes que celles de

Hrotsvitha, ni moins piquantes ni moins instructives que ne le seraient

des beautés.

Le sujet de ces deux pièces, tout étrange qu’il peut paraître, a

été traité de plusieurs manières par les modernes, et, si je l’ose

dire, avec bien moins de délicatesse et de goût que par Hrotsvitha.

D’abord, dans la chaire, Barelette, le fameux prédicateur jacobin

de la fin du XVe siècle, a fait usage, à sa façon, de la légende de

saint Paphnuce[65]. Érasme, à son tour, a glissé dans ses _Colloques_

une petite scène, demi-badine et demi-morale, intitulée _Adolescens

et scortum_, laquelle roule sur le même texte. Enfin Decker, poëte

anglais contemporain de Jacques Ier, a traité ce sujet sur le théâtre

de Londres, sous le titre grossier de _The honest whore_. Dans cette

pièce, comme dans celle d’_Abraham_, un père (mais un père véritable

et selon la chair, et non pas seulement un père spirituel) franchit

le seuil d’un lieu de débauche, pour en arracher sa fille tombée

au dernier degré du vice et de l’abjection. S’il est vrai, comme on

l’a dit souvent, que la comédie soit l’expression de la société, la

comparaison que nous sommes à portée de faire entre les deux pièces de

Hrotsvitha, le colloque d’Érasme et le drame de Decker, nous offrirait

un moyen sûr et piquant d’apprécier la valeur morale des trois

époques. Quant à moi, pour la pureté des sentiments, pour l’inspiration

religieuse et la délicatesse du langage, les comédies d’_Abraham_ et de

_Paphnuce_ me paraissent incontestablement supérieures au bel esprit

libertin et médiocrement sérieux d’Érasme, aussi bien qu’au cynisme

déclamatoire et aux prédications lourdement vertueuses du dramaturge

anglais; de sorte que s’il nous fallait juger des Xe, XVIe et XVIIe

siècles par ces ouvrages, tout l’avantage (je le dis à regret, mais je

le dis sans hésiter) appartiendrait, suivant moi, au Xe siècle.

[65] Henri Étienne, dans son _Apologie pour Hérodote_ (t. III,

ch. 34, p. 120, éd. de Le Duchat), n’a pas manqué de signaler ce

passage de Barlette, lequel est d’une édification fort équivoque.

La sixième et dernière comédie, intitulée _Sapience_, ou _Foi,

Espérance et Charité_, m’avait semblé, au premier abord, offrir une

sorte de création idéale, un drame allégorique, dans le genre de ceux

qu’on a appelés plus tard _moralités_. Je me trompais; Hrotsvitha,

dans cette pièce, ne s’est pas départie de sa méthode habituelle. Ici,

comme toujours, la prudente nonne s’est bien gardée de rien inventer.

Elle se contente de dramatiser les récits des légendaires des Ve et

VIe siècles, comme les grands dramatistes de la fin du XVIe siècle ont

dramatisé les chroniqueurs et les nouvellistes des XIVe et XVe siècles.

Hrotsvitha conserve, comme eux, tout ce qu’elle a d’invention, pour

l’employer dans l’ordonnance de ses pièces et le répandre dans les

détails. Aussi, ce qu’il peut y avoir d’allégorique dans le martyre

de Sapience et de ses filles, appartient-il à l’imagination des

agiographes. Nous voyons dans ce drame trois vierges, Foi, Espérance

et Charité, arriver de Grèce à Rome, avec Sapience leur mère, pour

y propager le christianisme. L’empereur Hadrien essaie de ramener,

par des flatteries et des menaces, ces femmes au culte des idoles,

mais vainement: après avoir résisté aux séductions et aux tortures,

les trois jeunes filles périssent par le fer. La mère rassemble leurs

membres, et, aidée dans ce pieux office par des matrones chrétiennes,

elle les enterre à trois milles de Rome. Alors, elle ne forme plus

qu’un vœu, celui de mourir en Jésus-Christ, après avoir achevé sa

prière. Elle élève donc son âme vers le ciel dans un hymne magnifique,

et exhale sa vie dans cette sublime aspiration. Cette dernière scène,

d’un effet religieux et grandiose, rappelle un peu, si j’ose le dire,

le dénoûment d’_Œdipe à Colone_.

Ou je me trompe, ou le théâtre, dont nous venons de donner une idée

sommaire, a droit d’occuper une place éminente dans la littérature

du moyen âge. Ces six drames sont un dernier rayon de l’antiquité

classique, une imitation préméditée et assez peu reconnaissable, j’en

conviens, des comédies de Térence, sur lesquels le christianisme et

la barbarie ont déposé leur double empreinte; mais c’est précisément

par ce qu’ils ont de chrétien et même de barbare, c’est-à-dire, par

ce que leur physionomie nous offre de moderne, que ces drames m’ont

paru mériter d’être recueillis à part et traduits avec soin, pour

prendre rang à la suite du théâtre ancien, et à la tête des collections

théâtrales de toutes les nations de l’Europe. Nous recommandons

seulement à ceux qui ne craindront pas de braver la lecture de ce

singulier monument dramatique, de ne point oublier sa date. Pour

être juste envers de pareilles œuvres, il faut les considérer avec

l’affectueuse impartialité d’antiquaire, que nous apportons, surtout

depuis quelques années, devant les peintures des Cimabue, des Lucas de

Leyde ou devant les statues de Sabina de Steinbach.

La IIIe partie du manuscrit de Munich ne contient qu’un fragment de 837

vers, ayant pour titre _Panegyris sive historia Oddonum_. Ce poëme n’a

été composé, comme le déclare l’auteur, sur aucun document écrit, mais

d’après des rapports oraux et, pour ainsi dire, confidentiels. Ce sont,

en quelque façon, des _mémoires_ de la famille ducale et impériale de

Saxe. Bien que les troubles excités dans l’Empire par la révolte de

Henri, duc de Bavière, surnommé _Rixosus_, père de l’abbesse Gerberge

II, contre son frère Othon Ier, aient été fort atténués par la plume

officieuse de Hrotsvitha, cette chronique en vers n’en offre pas moins

un tableau intéressant, et véridique à beaucoup d’égards, des intrigues

intérieures qui, à la fin du Xe siècle, agitèrent l’Empire et la maison

de Saxe[66].

[66] Le _Panégyrique des Othons_ a été réimprimé plusieurs fois,

depuis la première édition donnée par Celtes: 1º par Justus

Ruberus dans ses _Script. rerum German._; 2º par Henri Meibomius,

avec les _Wittechindi Annales_, 1621, in-4º; 3º par H. Meibomius,

neveu du précédent, dans les _Script. rerum German._; 4º par M.

Pertz dans les _Monumenta Germaniæ_, t. VI.

Outre ces divers ouvrages, contenus dans le manuscrit de Munich, et

qu’ont reproduits les deux éditions de Hrotsvitha (celle de Celtes et

celle de Schurzfleisch), on a imprimé d’après une copie plus récente,

un poëme ou fragment de poëme, de 837 hexamètres, sur la fondation du

monastère de Gandersheim (_Carmen de constructione sive de primordiis

cœnobii Gandesheimensis_), chronique en vers, précieuse pour l’histoire

littéraire et monastique des IXe et Xe siècles[67]. Hrotsvitha entre

dans son sujet par un récit étendu de la vie de deux vénérables patrons

du monastère, saint Innocent et saint Athanase. Quelques historiens,

notamment Bodo, ont mentionné ce début du poëme, de manière à induire

plusieurs critiques et, entre autres, Fabricius[68], à croire que

Hrotsvitha avait composé une Vie en vers de ces deux saints pontifes,

séparée de son poëme et aujourd’hui perdue[69]. Par une erreur du

même genre, plusieurs biographes, sur la foi de Trithème[70], ont

signalé comme un ouvrage à part de Hrotsvitha, un _livre_ d’épigrammes

qui, du moins sous cette forme, ne nous est pas parvenu. Il est

très-vraisemblable, comme l’a soupçonné Fabricius, que ces épigrammes

ne sont autre chose que les préfaces et les dédicaces en vers que

Hrotsvitha a placées en tête de la plupart de ses ouvrages, et qu’un

manuscrit, qui n’existe plus, avait peut-être rassemblées[71].

[67] Ce poëme, imprimé pour la première fois par Leuckfeld

dans ses _Antiquit. Gandesheimenses_, l’a été, l’année d’après,

par Leibnitz dans les _Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 319,

puis par J. Chr. Harenberg (_Histor. eccles. Gandesh._, 1734,

p. 469), et enfin par M. Pertz dans ses _Monumenta Germaniæ_,

t. VI, p. 306.—Il est regrettable que Schurzfleisch n’ait pas

ajouté ce poëme à son édition des œuvres de Hrotsvitha, donnée à

Wittemberg, en 1717 et non 1707, comme le titre le porte.

[68] Voy. _Biblioth. Latin, mediæ et infima ætatis_, t. II, p.

834.

[69] _Syntagma de eccles. Gandesh._, ap. Leibn. _Script. rer.

Brunsv._, t. III, p. 712.

[70] Trithem., _Liber de viris illustrib. German._, p. 129, et

_Chronic. Hirsing._, t. I, p. 113.

[71] Cette opinion que j’émettais en 1839 dans la _Revue des

Deux-Mondes_, a été confirmée par M. Pertz. Voy. _Monumenta

German._, t. VI, p. 303, n. 17.

C’est par la même absence de critique, que Leuckfeld, l’historien

allemand du monastère de Gandersheim, dans la liste des ouvrages en

vers de Hrotsvitha, cite les huit légendes et le panégyrique des

Othons, puis ajoute un dixième ouvrage purement imaginaire, qu’il

intitule: _De la chasteté des nonnes_. Cette erreur, répétée par

divers critiques, vient d’une phrase ambiguë et mal comprise de

Henri Bodo[72]. On a pris l’énoncé du caractère des productions de

Hrotsvitha pour le titre d’un de ses ouvrages particuliers. Il est

trop certain, d’ailleurs, que Leuckfeld, compilateur laborieux, qui a

donné judicieusement une large place à Hrotsvitha dans ses Antiquités

de Gandersheim, n’avait lu que bien superficiellement les œuvres qu’il

louait. Dans la liste des comédies de l’illustre nonne, il traduit le

titre de la première, _Conversio Gallicani principis_, par _Histoire de

la conversion d’un prince français_[73].

[72] _Syntagma de eccles. Gandesh._, ap. Leibn., ut supra.

[73] _Antiquit. Gandesheim._, p. 274.

Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich · 第 2 / 20 段