— Note de transcription —
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
L’original se présente avec le latin sur les pages de gauche, et la
traduction en français à droite. Pour des raisons de place, il n’a pas
été possible de garder cette présentation. Toutefois, chaque dialogue a
un numéro à 4 chiffres entre accolades (comme {0015}), et il suffit de
chercher ce même numéro pour trouver la traduction du dialogue.
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
RELIGIEUSE ALLEMANDE
DU Xème SIÈCLE
TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS AVEC LE TEXTE LATIN
REVU SUR LE MANUSCRIT DE MUNICH
PRÉCÉDÉ
D’une introduction et suivi de notes
PAR
CHARLES MAGNIN
Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
A PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Rue du Cloître-Saint-Benoit, 77
1845
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
=CAUSERIES= ET MÉDITATIONS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 2 vol. in-8º.
=LES ORIGINES DU THÉATRE MODERNE=, t. Ier, Introduction complète. 1
vol. in-8º.
* * * * *
=DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.= (Présentation des pièces,
comités de lecture, censure dramatique), _Revue des Deux-Mondes_, nᵒ
du 1er septembre 1839; (Distributions des rôles, directeur de troupes,
acteurs), nᵒ du 14 avril 1840; (Affiches, annonces, billets d’entrée),
nᵒ du 1er novembre 1840.
=LA COMÉDIE AU IVe SIÈCLE=; QUEROLUS. _Revue des Deux-Mondes_, nᵒ du 15
juin 1835.
=FRAGMENTS INÉDITS D’UN COMIQUE DU VIIe SIÈCLE.= _Bibliothèque de
l’École des Chartes_, t. Ier.
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
DE L’IMPRIMERIE DE CRAPELET
RUE DE VAUGIRARD, Nᵒ 9
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
RELIGIEUSE ALLEMANDE
DU Xe SIÈCLE
TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS
AVEC LE TEXTE LATIN REVU SUR LE MANUSCRIT DE MUNICH
PRÉCÉDÉ
D’UNE INTRODUCTION ET SUIVI DE NOTES
PAR
CHARLES MAGNIN
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
A PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
RUE DE CLOÎTRE SAINT-BENOÎT, Nᵒ 7
1845
Εἰ Σαπφὼ δεκάτη Μουσάων ἐστὶν ἀδόντων,
Ῥοσβὶθ' ἑνδεκάτη Μοῦσα καταγράφεται.
VILIBALDUS BIRKHAMMER.
Rara avis in Saxonia visa est.
HENRICUS BODO.
[Illustration]
HROTSVITHA,
SON TEMPS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
I.
Un recueil de drames portant la date du Xe siècle et signé, comme
celui-ci, d’un nom de femme, et, qui plus est, de religieuse, est un
phénomène des plus remarquables et qui intéresse à la fois les mœurs,
les lettres et la discipline de l’Église. Toutefois ce livre, quelque
singulier qu’il paraisse, n’est point une œuvre exceptionnelle, sans
antécédents et sans analogues. Le théâtre de Hrotsvitha confirme,
au contraire, tout un ensemble de faits récemment étudiés et mis en
lumière.
On avait cru jusqu’ici trop légèrement qu’entre le VIe et le XIIe
siècle de notre ère toute représentation scénique avait été abolie, et
qu’il fallait désespérer de rien trouver de ce genre en Europe, pendant
toute la durée du moyen âge. Dans une série de leçons présentées, il
y a dix ans, à la Faculté des lettres de Paris, j’ai essayé d’établir
la vérité contraire, en produisant un grand nombre de textes et
de monuments jusque-là négligés ou inconnus. Chaque siècle ainsi
patiemment interrogé est venu déposer de l’incessante activité du
génie scénique. La période féodale elle-même, cet âge de concentration
religieuse et de morcellement social, durant lequel il semble qu’il
ne pût exister pour le drame ni poëte, ni scène, ni spectateurs,
nous a fourni le plus inattendu et le plus riche contingent théâtral.
C’est en pleine féodalité, au milieu de la moins lettrée des époques
obscures, dans le Xe siècle, en un mot, à qui l’on refuse généralement
toute science, toute poésie, tout sentiment du beau, toute délicatesse
de pensée ou de langage, que s’est montré à nous le monument le plus
considérable et le moins imparfait de ce théâtre intermédiaire, dont
on avait jusqu’ici méconnu l’existence, parce qu’on s’obstinait à le
chercher par habitude dans des lieux et sous des formes qui depuis
longtemps n’existaient plus.
Éclairé par l’étude des origines de la tragédie grecque, que nous avons
vue sortir demi-lyrique des hiérons de Bacchus et des processions
dionysiaques[1], nous avons pensé que du VIe au XIIe siècle le
drame chrétien devait se montrer dans les parvis ou sous les arceaux
mêmes de nos plus anciennes cathédrales. En effet, depuis la chute
du polythéisme, et surtout depuis l’établissement des conquérants
barbares dans les provinces romaines, les théâtres antiques avaient
cessé peu à peu de recevoir la foule déshabituée des spectacles
sanglants ou obscènes qui charmaient la corruption payenne. La plupart
de ces édifices avaient été successivement transformés en citadelles
contre les invasions des Goths, des Francs, des Sarrasins et des
Normands. Plus tard, avec les pierres tirées de leurs ruines, la
société chrétienne et barbare éleva les seules constructions dont
elle eût besoin, à savoir, des donjons sur la crête des collines,
pour l’aristocratie militaire; dans la plaine et dans les villes,
des cathédrales et des abbayes pour l’aristocratie intellectuelle et
cléricale. A la place des cirques et des amphithéâtres, qui avaient
autrefois réuni d’immenses populations dans une même idée comme dans
une même enceinte, on vit s’élever les églises aux larges nefs,
véritables lieux d’assemblée, ainsi que leur nom l’indique, qui
recevaient, aux jours solennels, et réunissaient, sans les confondre,
les fidèles de tous les états, les barons et les clercs, les hommes
d’armes et les artisans, les manants des cités et les serfs de la
glèbe, et présentaient ainsi, malgré la séparation profonde de toutes
les classes, la chose dont le drame a besoin par-dessus toute autre, je
veux dire, un grand auditoire prêt à s’unir dans une pensée sympathique
et à palpiter sous une émotion commune.
[1] Voyez _Les origines du théâtre moderne_; t. Ier,
Introduction.
Il en fut de même et mieux encore dans l’enceinte des monastères, ces
asiles privilégiés, qui s’ouvraient pourtant à toutes les conditions,
et, à de certains jours, conviaient les séculiers à leurs fêtes. A
l’abri de ces sanctuaires de la science, de la piété et des beaux-arts,
le drame au moyen âge put se développer plus hardi, plus poétique,
plus affranchi de l’inflexibilité des rites. Que l’on compare les
pièces de Hrotsvitha aux drames si sévèrement liturgiques qui, à cette
époque et même un peu plus tard, étaient offerts par le clergé à la
dévotion populaire; que l’on rapproche, par exemple, _Gallicanus_ ou
_Callimaque_, ces œuvres presque laïques et à demi mondaines, du rigide
et court Mystère _des Vierges sages et des Vierges folles_, espèce de
_séquence_ dialoguée qu’a publiée M. Raynouard[2], et qu’on nous dise
si ce dernier morceau n’a pas, dans sa concision toute hiératique,
un caractère de roideur ou, si l’on veut, de gravité sacerdotale,
qui le distingue, de la manière la plus tranchée, des six drames
que nous publions. Dans ceux-ci, on sent, à chaque scène, un auteur
non-seulement nourri de l’Écriture, des Pères et des agiographes,
mais familier avec les vers de Plaute et de Térence, d’Horace et de
Virgile; on sent un auteur qui écrit non pour être psalmodié du haut
d’un jubé, mais pour être joué avec apparat dans la grande salle d’un
noble Chapitre. En effet, nous savons, à n’en pas douter, que c’est
dans une illustre abbaye saxonne que furent représentés les drames de
Hrotsvitha, probablement en présence de l’évêque diocésain[3] et de
son clergé, devant plusieurs nobles dames de la maison ducale de Saxe
et quelques hauts dignitaires de la cour impériale, sans compter, au
fond de l’auditoire, la foule émerveillée des manants du voisinage et
(qui sait même?) plus loin, sur les marches du grand escalier, quelques
serfs ou gens mainmortables de la riche et puissante abbaye[4].
[2] Voy. _Choix de poésies des troubadours_, t. II, p. 139–143.
[3] L’abbaye de Gandersheim était placée sous la juridiction de
l’évêque d’Hildesheim.
[4] Pour les serfs de Gandersheim (_mancipii utriusque sexus_),
voyez une charte de 973 donnée à cette abbaye par Othon Ier, et
publiée par Leibnitz (_Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 375).
C’est une chose étrange à dire, et pourtant aussi vraie que singulière:
l’abbaye de Gandersheim est au Xe siècle, comme la royale maison de
Saint-Cyr au XVIIe, un sujet obligé d’étude pour tout historien sérieux
du théâtre. Ce célèbre monastère a été pour l’Allemagne une sorte
d’oasis intellectuelle, jetée au milieu des steppes de la barbarie.
Là fleurirent mieux qu’en aucun autre endroit du nord de l’Europe, la
piété, les arts, la civilisation et la poésie. Cette sainte demeure,
recommandable à tant de titres, a un droit particulier à la vénération
des amis des lettres. Je n’hésite pas, quant à moi, à la saluer, sinon
comme le plus ancien, du moins comme un des plus glorieux berceaux de
l’art des Lope de Vega, des Calderon et des Corneille.
II.
L’abbaye de Gandersheim ou de Gandesheim, de l’ordre de saint
Benoît, a été fondée ou plutôt restaurée en 852[5], par un des
arrière-petits-neveux de Witikind, Ludolfe, d’abord comte, puis duc
de Saxe, lequel entreprit cette œuvre pieuse à la prière de sa femme
Oda, princesse de race franque[6]. Le premier siége de ce monastère
fut à Brunshusen, ou Brunshausen; mais, dès 856, l’emplacement ayant
paru insuffisant, Ludolfe résolut de transférer cette sainte maison,
à laquelle il avait confié cinq de ses filles[7], sur les bords d’une
rivière voisine, nommée _Ganda_, au milieu de bruyères et de forêts,
devenues peu à peu la ville de Gandersheim. Ludolfe, mort en 859[8],
ne put achever cette entreprise, qui ne reçut son entière exécution
qu’en 881, par les soins et les libéralités de sa veuve. Celle-ci, âgée
alors de soixante-trois ans, se retira dans cet asile, et y vécut,
après la mort de presque tous les siens, jusqu’à l’âge de cent sept
ans. Ce monastère ne compte guère dans la liste de ses abbesses que des
princesses du sang impérial ou ducal. Les trois premières, Hathumoda,
Gerberge et Christine, étaient toutes trois filles des fondateurs,
et administrèrent l’illustre abbaye du vivant et d’après les conseils
de leur mère. Il y a, si je ne me trompe, un rapport frappant, et qui
n’est peut-être pas fortuit, entre cette vénérable centenaire, qui vit
disparaître presque tous les siens et ensevelit de ses mains affaiblies
quatre de ses filles mortes au service du Christ, et un des drames que
l’on va lire. Je veux parler de la dernière pièce du recueil, intitulée
_Sapience_, où nous voyons une mère, courbée par les ans, creuser la
tombe de ses trois filles, mortes pour la gloire de Jésus-Christ, et
exhaler ensuite pieusement son âme dans une fervente prière.
[5] Voy. _Annal. Quedlinburg._, ap. Pertz., _Monumenta Germaniæ_,
t. V, p. 46.—A toutes les autorités originales que j’allègue
pour l’histoire du monastère de Gandersheim et de ses abbesses,
il faut ajouter le livre de J. Chr. Harenberg, intitulé _Historia
ecclesiæ Gandersheim. diplomatica_, Hannoveræ, 1734, qui les
résume et les discute, malheureusement avec plus de prolixité que
de jugement et de critique. Cet ouvrage de 1758 pages in-folio
est destiné à former le supplément des _Scriptores rer. Brunsv._
de Leibnitz.
[6] Voy. Agii _Vit. Hathum._, ap. Pertz., _Monum. German._, t.
VI, p. 167, et Hrotsvith. _Carm. de primord. et construct. cœnob.
Gandesheim._, v. 22.
[7] Voy. Agii _Dialog._, v. 553, ap. Pertz., _ibid._, t. VI, p.
186.
[8] Le savant M. Pertz assigne (_ibid._, t. VI, p. 165 et 311),
d’après les _Annal. Xantenses_, publiées par lui (ibid., t.
II, p. 231), l’année 866 à la mort de Ludolfe, contrairement à
plusieurs témoignages réunis par Leuckfeld dans ses _Antiquitates
Gandesheimenses_, p. 20, lesquels fixent la mort du duc à l’année
859.
Lorsqu’en 874 (année funeste, signalée par la peste et par la famine),
la première abbesse de Gandersheim, Hathumoda, fut rappelée à Dieu, à
l’âge de trente-trois ans, il se passa dans l’intérieur de cette pieuse
maison, un spectacle dont le souvenir doit occuper une place notable
dans l’histoire littéraire. C’était alors l’usage aux obsèques des
abbés et des abbesses, de réciter et souvent même d’improviser, sur
leurs tombes, des dialogues funèbres, espèces de _nénies_ dramatiques,
dont il nous est parvenu plus d’un curieux exemple. A la mort de
Hathumoda, Wichbert, d’abord moine au couvent de Corbie en Saxe,
puis religieux dans l’abbaye de Lampspring[9], et, enfin, évêque
d’Hildesheim, Wichbert qui, en cette qualité, devait bientôt (en 881)
faire la dédicace des nouvelles constructions de Gandersheim, et qui
paraît avoir été allié par le sang à la maison de Saxe[10], vint à
Brunshusen présider aux funérailles de la jeune abbesse et échangea
avec les religieuses éplorées des gémissements et des consolations
pieuses. Nous possédons encore le dialogue, sorte de drame funéraire,
où Wichbert remplit le principal rôle, sous le nom d’Agius, traduction
grecque de son nom théotisque[11].
[9] Voyez Pertz, _Monum. German._, t. VI, p. 165.
[10] M. Pertz soutient même (_ibidem_) que Wichbert devait être
fils de Ludolfe et d’Oda, et par conséquent frère de Hathumoda.
Cette assertion est purement conjecturale.
[11] C’est l’opinion d’Eccard, qui a publié le premier ce
poëme (_Veterum monument. Quaternio_, p. 27), opinion que
combat Bernard Pez. Voyez Agii _Dialog._, in _Thesaur. anecdot.
noviss._, t. I, pars IIIe, p. LXXXIII et 311, et Pertz.,
_Monument. Germ._, t. VI, p. 165, seqq.—Ce dialogue et le
prologue en prose qui le précède contiennent plusieurs détails
intéressants sur le monastère de Gandersheim et sur la famille
ducale de Saxe.
Cependant Gerberge succéda à sa sœur Hathumoda; mais la vocation de
cette princesse eut à soutenir de bien pénibles épreuves. Elle était
mariée au comte Bernhard, quand elle prit la résolution de se retirer
à Gandersheim, sous l’aile de sa sainte mère. Le rude Saxon vint l’y
réclamer et menaçait d’employer la violence. Forcé de partir pour
une expédition militaire, il jura qu’à son retour il saurait bien
contraindre sa femme à rentrer dans le manoir commun et à partager
le lit conjugal; mais il fut tué avant la fin de la campagne. Dans
cette aventure, racontée avec complaisance par Hrotsvitha dans un de
ses ouvrages[12], il est difficile de ne pas reconnaître ce qui lui
a inspiré le choix de sa première pièce de théâtre. Il est vrai que,
bien différent du comte Bernhard, Gallicanus renonce volontairement à
la possession de sa fiancée; mais il n’en existe pas moins entre la
délicate situation de Constance et celle de Gerberge, une frappante
analogie, qui ne pouvait manquer de doubler, pour les chastes
habitantes de Gandersheim, l’intérêt qu’offrait déjà par elle-même
l’histoire de Constance et de Gallicanus.
[12] _Carmen de primord. et construct. cœnobii Gandesh._, v. 320,
seqq.
Après vingt-deux ans de fonctions abbatiales, l’an 896, Gerberge alla
rejoindre Hathumoda[13]. Alors Christine, la plus jeune des filles de
la duchesse Oda, alors âgée de cent-un ans, lui succéda. Six années
après, en 903[14], les descendantes directes des fondateurs venant à
manquer, une savante religieuse du monastère, nommée Hrotsvitha[15],
fut élue quatrième abbesse. On a souvent confondu cette première
Hrotsvitha avec la simple nonne du même couvent, qui, soixante ans
plus tard, rendit ce nom si célèbre. Suivant les uns, Hrotsvitha
l’abbesse sortait de la seconde branche de la famille ducale de Saxe,
et était fille du duc Othon l’Illustre, second fils de Ludolfe et père
de l’empereur Henri l’Oiseleur[16]. Selon d’autres, Hrotsvitha était
fille d’un roi de Grèce[17]; origine romanesque, et d’autant moins
vraisemblable, que les filles allemandes étaient seules admises dans le
couvent de Gandersheim. Au reste, quelle que fût sa naissance, cette
première Hrotsvitha était digne par ses talents de gouverner la noble
abbaye. Elle excellait en plusieurs sciences, notamment dans la logique
et la rhétorique. Elle avait même composé un traité de logique fort
estimé, qui ne nous est pas parvenu[18]. Il serait possible que les
Vies en prose de saint Willibald et de saint Wunibald attribuées par
Casimir Oudin à l’illustre nonne Hrotsvitha[19], mais qui sont d’une
main certainement plus ancienne, comme Oudin l’a reconnu ailleurs[20],
fussent l’ouvrage de la première Hrotsvitha. Elle mourut en 906[21],
d’autres disent en 926.
[13] Un ancien catalogue abbatial cité par Leuckfeld (_Antiquit.
Gandesh._, p. 213) fait mourir Gerberge l’an 881, ne lui
attribuant que sept années de gouvernement. D’autres historiens
placent sa mort à l’an 883 ou 884. La date que j’ai adoptée a
pour autorité Hrotsvith. _Carm. de Constr. cœn. Gandesh._, v.
480, et Thangmar. _Vit. Bernw. episc. Hildesh._, ap. Pertz.,
_Monum. German._, t. VI, p. 763.
[14] Voy. _Chron. episc. Hild. et abb. S. Mich._ ap. Leibn.,
_Script. rer. Brunsv._, t. II, p. 786.—M. Pertz assigne la date
de 913 au lieu de 903 à la mort de la duchesse Oda, et celle de
919 à la mort de Christine (_Carm. de Constr. cœnob. Gandesh._
v. 530). Les auteurs qu’il a suivis (_Annal. Quedlinburg._,
_ibid._, t. V, p. 45 et Thangmar. _Vit. Bernward. episc. Hild._,
_ibid._, t. VI, p. 763) attribuent à Christine vingt-deux
ans d’administration, comme à sa sœur Gerberge. Christine,
suivant moi, mourut en 903, la même année que sa mère et ne
lui survécut que de sept mois et non sept ans, comme le dit
Thangmar.—Leuckfeld (_Antiq. Gand._, p. 20) fait mourir Oda en
898.—Cf. Leuckfeld, _ibid._, p. 216 et 217, et Gasp. Brusch.
_Chronolog. monast. German._, p. 233, 499.
[15] Son nom se trouve écrit _Ruitsuinda_, _Rotsuinda_,
_Rothsmuda_ et de plusieurs autres manières plus ou moins
fautives.
[16] Voy. _Chronic. episcop. Hildesh. et abbat. S. Mich._, ap.
Leibn. _Script. rer. Brunsv._, t. II, p. 786. L’histoire ne
donne au duc Othon l’Illustre qu’une fille nommée Adélaïde, morte
abbesse de Quedlinbourg. D’autres chroniqueurs attribuent la même
extraction à Luitgarde, qui succéda, comme abbesse, à Hrotsvitha.
[17] Selneccer, _Pædagogia_, part. I, titul. I, _de usuris_, cité
par Leuckfeld, _ibid._, p. 217.
[18] Meibomius, _Vita Roswithæ_ Panegyrico Oddonum præfixa, inter
_Script. rerum German._, t. I, p. 706.
[19] _Supplem. de scriptor. ecclesiast. a Bellarmino omissis_,
ad ann. 890.—Ces Vies ont été plusieurs fois imprimées. Voy.
Mabillon, _Sæcul. III. Sanctor. S. Bened._, t. II, p. 176.
[20] _Comment. de scriptor. ecclesiast._, t. II, p. 508.
[21] Voy. _Chron. episc. Hildesh. et abbat. monast. S. Mich._ ap.
Leibn., t. II, p. 786.—M. Pertz a adopté la date de 927 (_Monum.
Germ._, t. VI, p. 302), d’après les _Annal. Hild._, publiées
par lui (_ibid._, t. V, p. 54), date que je crois fautive,
quoiqu’elle ait des autorités.
Comme l’histoire de ces époques est rarement exempte de légendes
superstitieuses, on a raconté que cette savante abbesse eut le pouvoir
d’arracher au démon un pacte ou cédule qu’un jeune imprudent avait
souscrit de son sang[22]. Cette tradition, glorieuse pour Gandersheim
et pour la mémoire de son abbesse, me paraît avoir pu engager notre
Hrotsvitha à traiter deux fois indirectement ce sujet fantastique dans
ses légendes en vers.
[22] Selneccer, _Pædagogia_, pars Iº, titul. I, _de Usuris_, ut
supra.
L’abbaye de Gandersheim, dont l’abbesse avait le titre de _Fürstäbtin_
et siégeait à la diète, a été sécularisée au commencement de ce siècle.
Cependant, sa magnifique église, ainsi que les bâtiments du monastère
et leurs dépendances, sont encore debout. Il serait bien désirable
que la gravure se hâtât de reproduire, pendant qu’il en est temps,
tous les détails de construction et de disposition tant intérieures
qu’extérieures de cette vénérable abbaye, à laquelle se rattachent tant
et de si précieux souvenirs. Leuckfeld et Harenberg ont joint à leurs
volumineux ouvrages sur Gandersheim quelques planches (vues, sceaux,
cartes, etc.) qui, bien qu’insuffisantes, ne sont pourtant point sans
intérêt.—Passons maintenant à Hrotsvitha.
III.
Nous ne possédons guère sur la vie de cette femme illustre d’autres
renseignements que ceux qu’elle nous fournit elle-même dans ses
ouvrages, et notamment dans ses préfaces et ses épîtres dédicatoires,
dont elle est, par bonheur, assez prodigue. Cette merveille de
l’Allemagne a été pour la plupart de ses biographes une occasion
d’erreurs d’autant plus graves, que ses écrits, source à peu près
unique où il soit possible de puiser avec certitude, ont été plus
longtemps moins étudiés et moins bien connus.
On ne s’accorde même pas sur son nom; les variantes sont nombreuses.
Cependant, en plusieurs endroits du beau manuscrit de Munich, le seul
qui nous reste, et qui paraît de la fin du Xe siècle ou du commencement
du XIe siècle, c’est-à-dire, à peu près contemporain, elle se nomme
elle-même _Hrotsvith_[23]. Henri Bodo, moine de Cluse, un des plus
anciens historiens qui l’ait citée, l’appelle _Hrosvita_[24], en
élidant le _t_ médial. Il n’est donc pas douteux que tel ait été son
nom ou son surnom; je dis surnom, car elle-même traduit, avec une
certaine jactance poétique, cette sonore appellation de _Hrotsvitha_
par _clamor validus_: «Ego clamor validus Gandesheimensis;» _moi la
voix forte, la voix retentissante de Gandersheim_. Tel paraît être, en
effet, le sens du vieux mot _Hruodsuind_, d’où sont venus _Hrothsuit_
et _Hrotsuitha_. Cette interprétation fournie par elle-même, et que
confirme Jacques Grimm[25], détruit l’explication plus gracieuse, et
moins solide, de J.-Chr. Gottsched, qui avait proposé de traduire le
nom de Hrotsvitha par _Rose blanche_[26], et renverse, du même coup,
une autre hypothèse, encore moins admissible du conseiller Martin
Frédéric Seidel[27], qui prétend, d’après Knesebeck (mais sans faire
connaître l’ouvrage où ce paradoxe est consigné), que l’H initial de
Hrotsvitha n’est pas le signe d’aspiration ajouté si fréquemment,
au moyen âge, devant certains noms germaniques, tels que Hrabanus,
Hrodolphus, Hcarolus, mais l’abréviation de _Helena_. Sur cette
supposition, Seidel a soutenu que le nom de Hrotsvitha cachait celui
de _Helena a Rossow_, rattachant ainsi notre auteur, à une ancienne
famille saxonne mentionnée dans la chronique d’Enzelt, mais que
Gottsched ne croit pas remonter, à beaucoup près, au Xe siècle. Ce
qu’il y a de plus étrange, c’est qu’une aussi chimérique conjecture ait
été reçue sans difficulté dans un grand nombre d’histoires littéraires
estimées, notamment dans celles de Saxius[28] et de Wachler[29].
[23] Voy. la note _c_[92] de la page 8 du présent volume.
[24] Henr. Bodo, _Syntagm. de eccles. Gandeshian._, ap. Leib.,
inter _Scriptor. rer. Brunsv._, t. III, p. 712.
[25] _Lateinische Gedichte des X und XI Jh._, 1838, p. IX.
[26] Voy. _Nöthiger Vorrath zur Gesch. der deutschen dramatischen
Dichtkunst_, t. II, p. 13.—Les Bollandistes ont accepté, en
partie, cette étymologie: «Vixit Rosvitha sive Hroswitha, formato
ab equis pascendis vel rubro alboque coloribus nomine... (_Acta
Sanct._, Jun. t. V, p. 205).»—Harenberg en indique encore une
autre. Voy. _Hist. eccles. Gandersh. diplomatic._, p. 589.
[27] _Icones et elogia virorum aliquot præstantium_, etc., 1670,
in-fol.
[28] _Onomast. litter._, t. II, p. 157.
[29] _Handb. der Gesch. d. Litter._, nouv. édit., t. II, p. 254.
On s’est trompé d’une manière moins excusable sur le temps où elle a
vécu. D’abord, il faut citer comme un mémorable exemple d’infatuation
nationale, l’opinion de l’Anglais Laurent Humphrey, qui jaloux de
conquérir cette muse à sa patrie, n’a rien trouvé de mieux que de la
confondre avec la poëtesse anglaise Hilda Heresvida, qui vécut au VIIe
siècle[30]. Il ne servirait de rien à ce critique trop patriote, de
prouver, comme il s’efforce en vain d’y parvenir, que Hilda vivait au
IXe siècle[31], puisque Hrotsvitha ne vécut pas plus au IXe siècle,
comme le dit Trithème[32], qu’au XIIe, comme on pourrait l’induire de
l’_index scriptorum mediæ et infimæ Latinitatis_ de notre illustre du
Cange.
[30] Martin Fréd. Seidel et les autres écrivains qui ont réfuté
cette extravagante prétention de Laurent Humphrey, ont négligé
de nous faire connaître dans quel ouvrage de l’auteur elle est
émise.
[31] Voy. pour Hilda, Beda, _Histor. ecclesiast._, lib. III, cap.
33.
[32] Trithème (_Liber de script. ecclesiast._, in-4º, 1512, p.
89) fait, ainsi que H. Bodo, Hrotsvitha contemporaine de Johannes
Anglicus, «_quæ_ doctrina sua papatum meruit,» c’est-à-dire,
contemporaine de la prétendue papesse Jeanne; ce qui revient
à faire vivre Hrotsvitha vers l’an 854. Trithème a évité cette
faute dans deux autres ouvrages: _De viris illustr. German._, p.
129, Francf., et _Annal. Hirsaugiens._, t. I, p. 113.
Il résulte, avec la dernière évidence, d’un poëme de Hrotsvitha
(_Historia sive panegyris Oddonum_), qu’elle écrivait dans la dernière
moitié du Xe siècle. Il est plus difficile de déterminer exactement
la date de sa naissance et celle de sa mort. Hrotsvitha nous apprend
elle-même[33] qu’elle vint au monde longtemps après la mort d’Othon
l’Illustre, duc de Saxe, père de Henri l’Oiseleur, arrivée le 30
novembre 912. Ailleurs (préface de ses légendes en vers), elle se dit
un peu plus âgée que la fille de Henri, duc de Bavière, Gerberge II,
sacrée abbesse de Gandersheim l’an 959[34], et née, suivant toutes
les apparences, vers l’an 940[35]. Il résulte de ces deux indices
combinés, que Hrotsvitha a dû naître entre les années 912 et 940,
et beaucoup plus près de la seconde date que de la première, par
conséquent, vers 930 ou 935[36]. La date de sa mort est encore plus
incertaine. Un seul point est hors de doute, c’est qu’elle poussa sa
carrière fort au delà de l’an 968, puisque le fragment qui nous reste
du _Panégyrique des Othons_ comprend les événements de cette année[37],
et que postérieurement à ce poëme, Hrotsvitha en composa un autre sur
la fondation du monastère de Gandersheim[38]. Casimir Oudin dit qu’elle
mourut l’an 1001[39]; elle aurait eu soixante-sept ans, si nous ne nous
sommes pas trompés dans nos précédents calculs. Oudin fonde son opinion
sur ce que Hrotsvitha a célébré les trois premiers Othons. Il est vrai
que le premier livre du poëme, le seul qui subsiste, finit à la mort
d’Othon Ier; mais le titre même de l’ouvrage (_Panegyris Oddonum_),
prouve que nous n’en possédons que la première partie. La seconde
dédicace adressée à Othon, roi des Romains, qui devint bientôt Othon
II[40], formait probablement le préambule du second livre, consacré aux
actions de ce prince. Ajoutons qu’on lit dans une chronique des évêques
d’Hildesheim[41], que Hrotsvitha a célébré _les trois Othons_. De ce
dernier fait, s’il était bien établi, il résulterait que notre auteur
aurait vécu au delà de l’an 1002, ce qui n’aurait, d’ailleurs, rien que
de très-vraisemblable.
[33] _Carm. de primord. et construct. cœnob. Gandesh._, v. 562,
seqq.
[34] Voy. _Annal. Hildesh._, ap. Pertz., _Monum. German._; t. V,
p. 92.—Cf. Leuckfeld, _Antiq. Gandersh._, p. 220.
[35] Le mariage du duc Henri, père de Gerberge II, est de 938.
[36] Cette opinion que j’ai émise dans la _Revue des Deux-Mondes_
du 15 novembre 1839, se trouve en partie confirmée par M. Pertz
dans ses _Monument. German._, t. VI, p. 302.
[37] Dans la préface qui précède la première partie de ce poëme,
Hrotsvitha s’en remet au jugement de l’archevêque de Mayence,
Wilhelmus, fils d’Othon Ier, lequel mourut l’an 968.
[38] Il est certain que le _Carmen de primordiis et construct.
cœnobii Gandesheimensis_ est postérieur au _Panégyrique des
Othons_, puisque Hrotsvitha y fait allusion à ce dernier poëme.
Voyez v. 80 et 81.
[39] _Comment. de script ecclesiast._, t. II, p. 506.—Hrotsvitha
serait morte la même année que l’abbesse Gerberge II. Voy.
_Annal. Hildesh._, ap. Pertz., _Monum. German._, t. V, p. 92.
[40] M. Pertz dans le titre de cette dédicace, qualifie ce prince
d’Othon II, empereur, prématurément, je crois. Voy. _Monument.
German._, t. VI, p. 318.
[41] _Chron. episc. Hildesh. et abb. monast. S. Mich._, ap.
Leibn., inter _Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 787 et 788.
La vie de cette femme illustre avant son entrée à Gandersheim nous
est absolument inconnue. Cependant, elle montre dans ses écrits trop
de connaissance du monde et des passions, pour que nous puissions
supposer qu’elle leur soit demeurée entièrement étrangère. Quant à
sa vie monastique, elle-même nous en révèle quelques particularités
fort simples, mais qui sont intéressantes dans leur simplicité. Elle
entra au monastère de Gandersheim un peu après Gerberge, c’est-à-dire,
avant 959, à l’âge d’environ vingt-trois ans. Elle y perfectionna
son éducation religieuse et littéraire. En effet, dans cette pieuse
et docte maison, comme dans presque toutes celles de l’ordre de
saint Benoît, on mêlait à l’étude des Livres Saints la lecture des
chefs-d’œuvres de l’antiquité. Plusieurs écrivains assurent que
Hrotsvitha était versée dans les lettres grecques[42], ce dont il nous
semble permis de douter. Elle parle avec une modestie naïve de ses
premiers essais poétiques. Dans la préface en prose placée à la tête de
ses légendes, composées vers l’an 960, elle sollicite l’indulgence pour
les fautes qu’elle a pu commettre contre la prosodie, et la grammaire,
alléguant pour excuse la solitude du cloître, la faiblesse de son sexe
et _son âge encore éloigné de la maturité_. Elle devait avoir à peu
près vingt-cinq ans. «Elle ne s’est proposé, dit-elle, d’autre but en
écrivant ses vers, que d’empêcher le faible génie que lui a départi le
ciel de croupir dans son sein et de se rouiller par sa négligence; elle
a voulu le forcer à rendre, sous le marteau de la dévotion, un faible
son à la louange de Dieu.» Dans une invocation en vers élégiaques qui
précède le premier de ses récits en vers (_l’Histoire de la nativité
de la Sainte Vierge_), elle demande à la mère de Dieu de lui délier la
langue, et rappelle humblement, à cette occasion, l’exemple de l’ânesse
de l’Ancien Testament, à laquelle Dieu daigna accorder la parole.
[42] Ces écrivains sont Henr. Bodo (_Syntagma de eccles.
Gandesh._, ap. Leibn., _Script. rer. Brunsv._, t. III, p.
712); Trithème (_Liber de script. ecclesiast._, p. 89), Gesner
(_Bibliothec. univers._) et autres.—Ce qui m’empêche d’admettre
leur opinion, c’est que Hrotsvitha, qui travaille sans cesse sur
des agiographes, emploie exclusivement des légendes latines ou
traduites du grec en latin.
Hrotsvitha mentionne avec reconnaissance ses deux principales
maîtresses[43]. La première fut une religieuse de Gandersheim, nommée
Rikkarde; la seconde, la jeune abbesse Gerberge II, elle-même,
qui, quoique moins âgée que son élève, avait cependant sur elle
la supériorité d’éducation qui convenait à une princesse du sang
impérial. Hrotsvitha lui a dédié respectueusement plusieurs de ses
ouvrages; mais bientôt l’écolière surpassa ses maîtresses et même ses
maîtres; car, si elle gémit dans la préface de son premier recueil
poétique d’être privée des conseils des hommes habiles, on verra dans
l’épître qui précède ses comédies (_Epistola ad quosdam sapientes_),
que l’attention et les suffrages des hommes les plus éminents ne lui
manquèrent pas longtemps, et qu’elle reçut bientôt, de toutes parts,
des encouragements et des éloges.
[43] Dans les couvents de l’ordre de saint Benoît, un frère,
sous le titre de _Scholasticus_ ou _d’Écolâtre_, présidait à
l’instruction des moines. Il paraît que cet article de la règle
s’appliquait aux couvents de femmes, aussi bien qu’aux couvents
d’hommes.
A tous les mérites qui placent Hrotsvitha au premier rang des femmes
célèbres du moyen âge, quelques écrivains ont voulu joindre un
talent d’un autre genre. On lit dans une _Encyclopédie musicale_,
dirigée par M. le docteur Gust. Schilling[44], un article, d’ailleurs
très-incomplet, où l’on range Hrotsvitha parmi les musiciens
compositeurs de l’Allemagne. L’auteur de cette notice prétend que son
illustre compatriote a mis en musique le _Panégyrique des Othons_,
ainsi que plusieurs récits héroïques, et il ajoute: «On a encore d’elle
le martyre d’une sainte mis en vers et en musique.» Comme il n’existe,
à ma connaissance, aucune trace de notation musicale dans le manuscrit
de Hrotsvitha, il est fort à craindre que cette assertion dénuée de
toutes preuves, ne soit le résultat d’une méprise. Hrotsvitha emploie
fréquemment, en parlant de ses poésies, les expressions _modulari_,
_componere_. Il est probable que le biographe dont nous parlons aura
été induit en erreur par ces mots d’une signification fort complexe, et
leur aura attribué le sens précis et technique qu’ils n’ont point dans
l’occasion présente. Hrotsvitha a bien assez de sa gloire réelle, sans
qu’il soit besoin de lui en créer une imaginaire.
[44] _Universal-Lexicon der Tunkunst_, Stuttg., 1834–1839; 6 vol.
in-8º.
Martin Frédéric Seidel, celui-là même qui, dans ses _Icones et elogia
virorum aliquot præstantium_, a si malheureusement transformé le nom de
Hrotsvitha en celui de Helena a Rossow, a joint à la notice de cette
femme illustre un portrait dont il ne fait pas connaître l’origine.
Cette image, qui se retrouve dans Leuckfeld, dans Schurzfleisch[45],
dans le _Diarium theologicum_[46] et même dans le _Mercure allemand_
de Wieland[47], n’en est pas pour cela plus authentique. Il nous
a paru sans intérêt de la reproduire, et nous avons de beaucoup
préféré emprunter la belle gravure sur bois qui se trouve à la tête
de la première édition de Hrotsvitha, donnée par Conrad Celtes, et
qui représente l’illustre nonne dans l’habit de son ordre, offrant à
genoux ses poésies au vieil empereur Othon Ier. La ressemblance n’est
probablement pas fort exacte; mais la scène a de l’intérêt et les
traits du moins offrent, à un degré remarquable, le caractère ascétique
et passionné, qui convient si bien au temps et à la personne[48].
[45] A la tête de son édition des œuvres de Hrotsvitha, in-4º,
1717, dont nous parlerons plus loin.
[46] _Fortgesetzte sammlung von alt. und neuen theolog. Sachen_,
Leips., 1732, p. 678.
[47] _Der neue deutsche Merkur_, Weimar, april 1803, t. I, p.
258.
[48] On a attribué cette gravure et les six autres qui ornent
l’édition de 1501, à Albert Durer ou à Cranach. Ces planches ne
portent ni signature ni monograme, et rien n’indique leur auteur
avec certitude. Nous les avons fait réduire, pour les insérer
dans notre édition.
IV.
Tous les ouvrages de Hrotsvitha (je pourrais me dispenser de le dire)
sont écrits en latin, seule langue usitée au Xe siècle en Occident,
pour les compositions littéraires. Il existe deux éditions de ses
œuvres, qui toutes deux sont incomplètes. La première a été imprimée
en 1501 à Nuremberg, en un volume petit in-folio, par les soins de
Conrad Celtes (Meissel), littérateur érudit[49] et poëte lauréat de
l’empereur Maximilien, le même à qui l’on doit, dit-on, la découverte
des fables de Phèdre et celle de la carte dite de Peutinger. La seconde
édition donnée par Schurzfleisch, n’est que la réimpression de celle de
Conrad Celtes, augmentée de quelques éclaircissements biographiques et
philologiques. Elle parut in-quarto, à Wittenberg, en 1717, et non en
1707, comme porte le titre.
[49] Je dis _Celtes_, pour me conformer à l’usage; mais lui-même
signait _Conradus Celtis_. Le mot _Celtis_, traduction du nom
allemand _Meissel_, qui signifie _burin_, est, avec ce sens,
d’une latinité très-douteuse.
Celtes a reproduit assez fidèlement un beau manuscrit de la fin du
Xe siècle ou du commencement du XIe, qu’il découvrit et copia dans un
monastère de l’ordre de saint Benoît. Ce manuscrit a passé du couvent
de Saint-Emméran de Ratisbonne, dans la bibliothèque royale de Munich,
où il est aujourd’hui. Personne n’en a fait usage depuis Celtes, qui
l’a publié en entier, jusqu’à M. Pertz, qui s’en est servi pour sa
nouvelle édition du _Panegyris Oddonum_[50]. M. Gust. Freytag, qui
a donné en 1839 une notice sur Hrotsvitha et une réimpression de la
comédie d’_Abraham_, a regretté d’en avoir perdu la trace[51].
[50] Voy. _Monument. German._, t. VI, p. 317.
[51] _De Hrosvitha poetria_, Vratislaviæ, 1839, in-8º, p. 5.
Ce précieux manuscrit est divisé en trois livres ou parties. Le premier
livre renferme huit poëmes ou légendes; le second contient nos six
comédies en prose rimée. Puis vient un poëme ou long fragment de
poëme, intitulé _Panégyrique des Othons_. Celtes, qui a reproduit ce
manuscrit avec assez d’exactitude, a eu pourtant le tort d’en changer
sans motif la disposition, qui nous paraît offrir l’ordre véritable
et chronologique, dans lequel les productions de Hrotsvitha ont été
composées. En effet, l’auteur montre dans la préface du _Panégyrique_,
qui termine le recueil, moins de timidité et de défiance en ses talents
que dans la préface de ses drames, et beaucoup moins surtout que dans
la préface de ses histoires en vers. Nous allons faire connaître en
détail le contenu des trois parties.
LE PREMIER LIVRE, _Opera carmine conscripta_, se compose de huit
récits, savoir: 1º _L’Histoire de la nativité de l’immaculée Vierge
Marie, mère de Dieu_, tirée du protévangile de saint Jacques,
frère de Jésus[52]; 859 vers hexamètres léonins, comme le sont
tous les hexamètres de Hrotsvitha; 2º _L’Histoire de l’ascension
de Notre-Seigneur_, pièce de 150 vers hexamètres, composée sur un
récit traduit du grec en latin par Jean l’Évêque; 3º _La passion de
saint Gandolfe, martyr_; 564 vers élégiaques. L’auteur a employé dans
cette pièce un mètre moins grave que dans celles qui précèdent et qui
suivent, sans doute parce que le sujet est plutôt comique qu’héroïque.
Gandolfe, qui vivait au milieu du VIIIe siècle, sortait de la tige
royale des Burgondes. La sainteté du jeune prince était si grande,
qu’il reçut le don des miracles. Il épousa une fort belle femme,
que Hrotsvitha nomme _Ganea_, probablement par allusion à ses mœurs
dissolues. Elle s’abandonna bientôt à un clerc de la maison de son
mari. L’adultère fut prouvé par l’épreuve de l’eau: Ganea se brûla la
main et le bras, en les plongeant dans une cuve d’eau tiède. Au lieu
d’accepter le pardon que lui offrait généreusement son mari, elle le
fit assassiner à Varennes en Bourgogne. Plusieurs miracles opérés
sur le tombeau de saint Gandolfe furent racontés à cette méchante
femme, qui s’en moqua en des termes fort immodestes: «_Miracula_,
dit la légende, _non secus ut ventris crepitum existimavit._» Elle
fut aussitôt punie de cet impur blasphème par un châtiment digne
de sa faute: «_in pœnæ perfidiam_ (in pœnam perfidiæ) _venter illi
quoad viveret perpetuo crepabat._» Ce sujet de poésie singulier,
surtout dans un couvent de femmes, prouve que le badinage et une
gaieté, même assez grossière, n’étaient pas entièrement bannis de
ces pieux asiles[53]; 4º _Le martyre de saint Pélage à Cordoue_. Ce
poëme, composé de 404 hexamètres, est le récit d’une aventure que
Hrotsvitha a mise en vers, d’après une relation orale qu’elle tenait
d’un Espagnol, témoin de l’événement. Cette circonstance dénote
des rapports remarquables, au Xe siècle, entre l’Allemagne et les
royaumes d’Espagne[54]. Aussi rencontre-t-on dans cette pièce quelques
_hispanismes_ singuliers, entre autres, le mot _rostrum_ employé
pour _facies_. Le fait s’est passé du temps d’Abdalrahman, ou, comme
nous disons, d’Abderame III. Lors de l’expédition de ce prince contre
les peuples de la _Galice_[55], entre les années 940 et 943, le père
de Pélage ayant été fait prisonnier par les Maures, ce jeune homme
obtint d’être emmené captif à Cordoue, à la place de son père; sa
beauté l’exposa aux outrages des Sarrasins. Ayant refusé de servir aux
plaisirs infâmes de leur chef, il fut précipité du haut des remparts
dans le fleuve. Recueilli vivant par des pêcheurs, il fut achevé par
les soldats d’Abderame. Le poëme de Hrotsvitha obtint une si grande
célébrité, qu’il a été cité par plusieurs agiographes, notamment par
ceux d’Espagne et de Portugal[56]; il a été inséré en entier dans
le recueil des Bollandistes, sous la date du 4 février[57]; 5º _La
chute et la conversion de Théophile, vidame ou archidiacre d’Adona en
Cilicie_, et non _en Sicile_, comme le disent à tort les deux éditions
de Celtes et de Schurzfleisch. Cette légende est l’histoire d’un clerc
qui, vers l’an 538, ayant été nommé très-jeune aux fonctions de vidame
de l’église d’Antioche et révoqué peu après, se voua au diable par
dépit et par ambition. Cette aventure fantastique a été, pendant le
moyen âge, le texte de beaucoup d’ouvrages d’imagination: tout le monde
connaît le _Miracle de Théophile_, drame du XIIIe siècle, composé par
le trouvère Rutbeuf[58]. Lors de la sécularisation des sciences au XVIe
siècle, le clerc Théophile est devenu le docteur Faust; 6º _L’Histoire
de la conversion d’un jeune esclave exorcisé par saint Basile_. Dans ce
poëme, composé de 249 vers, ce n’est pas par ambition, mais par amour,
que l’esclave d’un habitant de Césarée se voue au diable. Éperdument
amoureux de la fille de Proterius, que son père destinait au cloître,
il parvint, avec l’aide de l’esprit malin, à se faire aimer d’elle, et
l’épousa au grand déplaisir de sa famille. Cependant, la jeune femme,
s’étant bientôt aperçue que son mari n’osait pas entrer dans l’église,
devina la vérité. Elle sollicita aussitôt et obtint le divorce, et,
suivant son premier dessein, embrassa la vie monastique. De son côté,
le jeune homme, repentant de son crime, fut exorcisé par saint Basile,
qui força le démon à rendre la cédule que l’imprudent avait souscrite.
Cette histoire et la précédente devaient, comme on voit, rappeler
agréablement aux pieuses habitantes de Gandersheim le miracle attribué
à Hrotsvitha, leur quatrième abbesse; 7º _L’Histoire de la passion de
saint Denis_; 266 vers hexamètres. Ce poëme est calqué sur la légende
que l’on peut lire dans les Bollandistes, sous la date du 9 octobre. La
scène principale, c’est-à-dire le voyage miraculeux du saint décapité,
est peinte par Hrotsvitha en traits qui ne manquent ni de poésie ni
de grandeur; 8º _L’Histoire de la passion de sainte Agnès, vierge et
martyre_. Le sujet de cette pièce, composée de 459 vers et tirée d’un
récit de saint Ambroise[59], est plus scabreux que celui d’aucun des
poëmes précédents. Agnès, jeune Romaine d’une grande beauté, avait
embrassé le christianisme et fait vœu de chasteté. Le fils du comte
Simpronius, préfet de la ville, s’éprit de cette belle chrétienne et,
n’ayant pu la gagner ni par ses prières, ni par ses présents, tomba
dans une mélancolie, qui fit craindre pour ses jours. Les médecins,
ayant découvert la cause de son mal, en informèrent Simpronius, qui
commanda, avec emportement, à la jeune Agnès de céder aux désirs de son
fils. Celle-ci étant restée inexorable, Sempronius la fit traîner au
temple de Vesta, pour y adorer le feu sacré. Sur le refus d’Agnès, il
ordonna qu’on la dépouillât de ses vêtements et qu’on la conduisît dans
un lieu de prostitution; mais au moment où on commençait à exécuter
cet ordre, le ciel, pour garantir la pudeur d’Agnès, permit que ses
cheveux grandissent, au point de tomber jusqu’à ses pieds, comme un
voile. Le fils du préfet l’ayant poursuivie dans cette demeure infâme,
n’eut pas plus tôt porté la main sur elle, qu’il tomba mort à ses
pieds. Le père, au désespoir, accusa la jeune vierge de magie. Agnès,
pour se disculper, demande au ciel et obtient la résurrection du jeune
insensé. Le père et le fils se font chrétiens. Cependant, les prêtres
païens poursuivent la condamnation d’Agnès. Celle-ci, qui consent au
martyre, meurt sous l’épée du bourreau et va prendre place auprès de
Jésus-Christ, dans le chœur immortel des vierges.
[52] Voy. J. Alb. Fabricius, _Codic. apocryph. Novi Testam._, t.
I, p. 40, seqq.
[53] Cette histoire est très-sérieusement rapportée par les
Bollandistes. Voy. _Act. Sanctor._, Maii t. II, p. 642, seqq.—Le
Duchat croit que Rabelais a fait allusion à cette légende
(_Pantagruel_, liv. II, chap. 7), et il se permet lui-même, à
cette occasion, une note très-pantagruélique.
[54] Othon Ier entretint même des relations avec les califes de
Cordoue. On peut lire dans Mabillon (_Act. Sanctor. ordin. S.
Benedicti_, t. V, p. 404), le récit de l’ambassade de Jean, moine
de Gorze, récit très-bien analysé par M. Ch. Romey dans le t. IV
de son _Histoire d’Espagne_, p. 213 et suiv.
[55] C’est l’expression de Hrotsvitha, v. 81.—Abderame III n’a
point fait d’expédition dans ce que nous appelons proprement
_la Galice_.—L’argument qui précède ce poëme n’est point de
Hrotsvitha; il est, je crois, comme tous les arguments des
légendes, l’œuvre d’une main plus récente et ordinairement peu
exacte.
[56] Voyez, entre autres, dans Ambrosius Morales (_Addit. ad
divi Eulogii opera_, p. 112 seqq.), et surtout dans Jorge Cardoso
(_Agiologio Lusitano_, t. III, in-folio, p. 829–832), la légende
de Sam Payo, où l’auteur s’appuie de l’autorité de Hrotsvitha.
[57] _Acta Sanctor._, februar. t. I, p. 480, seqq.
[58] Voy. l’édition des œuvres de ce poëte donnée par M. Achille
Jubinal, t. II, p. 79 et 105.
[59] Voy. _Act. Sanct._, Januar. t. II, p. 351, seqq.
Entre le premier livre et le second, on trouve dans le manuscrit un
court morceau en prose, servant à la fois d’épilogue aux récits en
vers, et de prologue aux drames. Cet avertissement, commun aux légendes
et aux comédies, semble indiquer que ces deux recueils avaient été
disposés pour la lecture par Hrotsvitha elle-même, et rangés par elle
dans l’ordre où les présente le manuscrit.
Le SECOND LIVRE (_liber dramatica serie contextus_), celui qui fait la
matière du présent volume, contient six comédies, toutes composées,
comme l’auteur nous l’apprend dans sa préface, à l’imitation de
Térence. Ces pièces sont: _Gallicanus_, _Dulcitius_, _Callimaque_,
_Abraham_, _Paphnuce_, _Sapience ou Foi, Espérance et Charité_. Il
est aisé de deviner, d’après le caractère des poésies qui précèdent,
quelle doit être la couleur générale du théâtre de Hrotsvitha. Honorer
et recommander la chasteté, tel est le but presque unique que s’est
proposé la pieuse nonne. C’est à une aussi louable intention qu’il
faut attribuer ce qu’il y a ordinairement d’un peu chatouilleux dans
les sujets qu’elle s’impose. Elle-même explique ingénument sa pensée
dans la préface des comédies: elle a voulu, dit-elle, substituer
d’édifiantes histoires de vierges pudiques aux déportements des femmes
païennes; elle s’est efforcée, dans la mesure de son faible génie, de
célébrer les triomphes de la chasteté, particulièrement ceux où l’on
voit la faiblesse des femmes l’emporter sur les passions brutales
des hommes. Or, pour montrer ces victoires féminines dans tout leur
éclat, il était nécessaire que ces vertus de femmes fussent exposées
aux plus grands périls. De là un choix de légendes, toutes au fond
très-édifiantes et très-morales, mais qui roulent la plupart sur des
aventures propres à alarmer un peu la modestie. Il est juste d’ajouter
que, si les sujets traités par Hrotsvitha sont pris ordinairement dans
un ordre de faits et d’idées qui semblent inquiétants pour la pudeur,
la plume de la discrète religieuse demeure toujours aussi chaste et
aussi réservée que ses intentions sont candides et irréprochables.