«Eh bien! qu'elle soit bénie! Tant pis pour nous; mais, quand je

devrais tout y perdre,[1] c'est pour elle que sont mes voeux.»

Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu'il eut

commencé, il n'en finit plus; ce n'est pas seulement

l'instruction des enfants qu'il demandait, lui, c'était le

bouleversement de tout de fond en comble. On n'aurait jamais cru

qu'un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.

«Je dis qu'il est honteux de vendre des régiments[2] comme des

troupeaux de boeufs, s'écriait-il d'un ton grave:--je dis qu'il

est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que

les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice;--je

dis que les Républicains ont bien fait d'abolir les couvents, où

s'entretiennent la paresse et tous les vices,--et je dis que

chacun doit être libre d'aller, de venir, de commercer, de

travailler, d'avancer dans tous les grades sans que personne s'y

oppose. Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas

s'en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s'en

débarrassent, ce qu'on verra toujours jusqu'à la fin des

siècles.»

Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu'il avait les

83 mêmes idées que le mauser et Koffel; et l'oncle, qui jusqu'alors

avait gardé son calme, ne put s'empêcher d'approuver ces

sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.

«Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il

vaudrait mieux aller lentement et progressivement; il faudrait

employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l'a fait

le Christ; ce serait plus sage; et l'on obtiendrait les mêmes

résultats.»

Madame Thérèse souriant alors, lui dit:

«Ah! monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde

vous ressemblait; mais depuis combien de centaines d'années le

Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux

hommes? Et pourtant, voyez si vos nobles l'écoutent; voyez s'ils

traitent les paysans[1] comme des frères... non ... non! C'est

malheureux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qui

viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits

de l'homme que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur

le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal,

elle donne de l'audace aux gueux et ne produit rien de bon.»

Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse.

«Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais,

c'est que les soldats républicains se battent bien, et que si les

Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j'ai

vus, j'ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée.»

Le mauser se baissa près du fourneau pour ramasser

une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux

84 Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils

sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de

l'oncle Jacob et saluant madame Thérèse.

XII

Le lendemain, madame Thérèse s'occupait déjà des soins du ménage;

elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes,

et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand'mère

Lehnel; elle mettait à part ce qu'on pouvait encore réparer,

tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau[1] plein de cendres

dans la buanderie. Il fallut faire bouillir de l'eau jusqu'à

minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants, ce fut bien

autre chose encore, lorsqu'il s'agit de[2] blanchir, de repasser

et de raccommoder tout cela.

Madame Thérèse n'avait pas son égale pour les travaux de

l'aiguille; cette femme, qu'on n'avait crue propre qu'à verser

des verres d'eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette

derrière un tas de sans-culottes,[3] en savait plus, touchant les

choses domestiques, que pas une commère d'Anstatt. Elle apporta

même chez nous l'art de broder des guirlandes, et de marquer en

lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée

jusqu'alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes

révolutions répandent la lumière.

De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine sans la

gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir

qu'on dérange leurs affaires.

«Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelque fois la

vieille servante, comme les idées changent; dans les premiers

temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre

85 République, et maintenant si vous partiez,[4] je croirais que

toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans

vous.

--Hé! lui répondait-elle en souriant, c'est tout simple, chacun

tient à ses habitudes; vous ne me connaissiez pas, je vous

inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eût été de

même.»

Puis elle ajoutait tristement:

«Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth, ma place n'est pas

ici, d'autres soins m'appellent ailleurs.»

Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth

s'écriait:

«Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter

maintenant. Vous saurez qu'on vous considère beaucoup[1] dans le

village, et que les gens de bien[2] vous respectent. Laissez là

vos sans-culottes; ce n'est pas la vie d'une honnête personne

d'attraper des balles ou d'autres mauvais coups à la suite des

soldats. Nous ne vous laisserons plus partir.»

Alors elle hochait la tête, et l'on voyait bien qu'un jour ou

l'autre elle dirait: «Aujourd'hui, je pars!» et que rien ne

pourrait la retenir.

D'un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix

continuaient toujours, et c'était l'oncle Jacob qui les

recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame

Thérèse, mais elle trouvait toujours de bonnes réponses.

Chaque fois que l'oncle entendait ces réponses, il devenait

grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à

cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles

et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il

86 revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait invincibles,

mais sa croyance ne durait pas longtemps; car cette femme simple,

au lieu de parler des Grecs et des Égyptiens, voyait tout de

suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques

de l'oncle par le bon sens.

Malgré tout cela, l'oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire,

il s'écriait d'un air d'admiration:

«Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la

logique, vous répondez à tout!»

Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait:

«Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis;

seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent

la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux.

Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de

bonne foi, et nous voulons la justice; mais les autres, il faut

bien les convertir à coups de canon, puisque c'est la seule voix

qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent.»

L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'étonnait

beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.

Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus

de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver, au retour de

ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame

Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout,

penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas

nous déranger, et s'asseyait en silence derrière le fourneau,

allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de

ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de

87 tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de

me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait:

«A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à

cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si bien. Quel

bonheur pour toi d'avoir un maître pareil! Tu ne sauras cela que

plus tard.»[1]

Il m'embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour

moi, il l'estimait plus que pour lui-même.

Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne

m'ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyait-elle mon

attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites

histoires qui me réveillaient; elle avait surtout un certain

catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants,

d'actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne

s'effacera jamais de ma mémoire.

Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et

Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame

Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir

durer[2] jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement

extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l'oncle

Jacob aux entreprises les plus audacieuses.

XIII

Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain

derrière le fourneau; madame Thérèse cousait prés de la fenêtre,

et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.

Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne

s'entendait au village.

88 La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup; de temps en

temps il levait sur nous un regard en disant:

«Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en

grand[1]... leurs principes élèvent l'âme... C'est vraiment beau!

Quel dommage que de pareilles gens[2] recourent sans cesse à la

violence!...»

Alors madame Thérèse souriait, et l'on se remettait à lire. Cela

durait depuis environ une demi-heure, lorsque tout à coup un

homme à cheval s'arrêta devant notre porte.

L'oncle venait de déposer son livre; nous regardions tous cet

inconnu par les fenêtres.

«On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le

docteur,» dit madame Thérèse.

L'oncle ne répondit pas.

L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar,

entrait dans l'allée.

«Monsieur le docteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.

--C'est moi, monsieur.

--Voici une lettre de la part de[3] M. le docteur Feuerbach, de

Kaiserslautern.

-- Veuillez vous asseoir, monsieur,» dit l'oncle.

L'homme resta debout.

L'oncle, en relisant la lettre, devint tout pâle et durant une

minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d'un oeil

vague.

«Je dois rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.

--Vous direz à Feuerbach que je le remercie; c'est toute la

réponse.»

Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager

89 que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval par

la bride, vers l'auberge du _Cruchon-d'Or_. Nous vîmes aussi

l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar.

Madame Thérèse parut alors inquiète.

«Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle.»

Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de long en

large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir

l'idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le

regardait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache; deux

ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.

Il faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait

déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la

fenêtre; moi, je m'assis derrière le fourneau sans avoir envie de

ressortir.

Je me rappelle bien que l'oncle rentra quelques instants après,

en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne

cherchaient qu'à se[1] nuire; qu'il s'assit à l'intérieur de la

petite fenêtre, non loin de la porte, et qu'il se mit à lire la

lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse l'écoutait

debout à gauche, droite et calme.

La lettre étant écrite en allemand de Saxe,[2] tout ce que je pus

y comprendre, c'est qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un

jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour

célébrer la Révolution;--que madame Thérèse était aussi dénoncée

comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de

son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné

d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la

diriger sur Mayence[3] avec les autres prisonniers.

90 Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une

grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de

Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous

les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à

deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon

exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c'est la façon dont l'oncle

Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s'indigna

contre l'avis et les conseils de son vieux camarade. L'oncle

accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous

l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat[1] et le

Hundsrück en[2] pays conquis; il s'écriait qu'il existait des

lois à Mayence, à Trèves,[3] à Spire, aussi bien qu'en France;

que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les

Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit de réclamer les personnes

et les choses abandonnées; qu'elle était libre; qu'il ne

souffrirait pas qu'on mît la main sur elle; qu'il protesterait;

qu'il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg;

qu'il écrirait, qu'il se défendrait, qu'il remuerait le ciel et

la terre; qu'on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la

sorte; qu'on serait étonné de ce qu'un homme paisible était

capable de faire pour la justice et le droit.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure

maigre semblait rêveuse. Ce n'est qu'au bout d'une grande

demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, et qu'il

s'assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu'elle lui posa

doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement:

91 «N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile: avant que votre

lettre n'arrive, je serai déjà loin.»

L'oncle la regardait alors tout pâle.

«Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.

--Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir

était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils

me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est

autrement, il faut que je parte.

--Vous voulez partir! répéta l'oncle d'un ton désespéré.

--Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de

grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour

comprendre les dures lois de la guerre: vous ne voyez que la

justice! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force

est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils

m'emmèneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne

connaissent que leur consigne: la loi, la vie, l'honneur, la

raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout.»

L'oncle, renversé[1] dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de

larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main

de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire;

puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à

marcher, en déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains

avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il

le voyait maintenant. Il disait que tout devait être aboli de

fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait

seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme

extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les

92 joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle

sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un

bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les

deux mains et disait:

«Partons... allons-nous-en... vous serez très bien chez le vieux

Ganglof.... C'est un homme qui m'est tout dévoué ... Je les ai

sauvés, lui et son fils... ils vous cacheront.... Les Prussiens

n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz!»

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la

trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et

qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur

la grande route que d'exposer à un tel malheur l'homme qui

l'avait sauvée d'entre les morts.

Elle dit cela d'une voix très ferme, mais l'oncle ne tenait plus

compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui

l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec

des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie;

il ne pouvait supporter cette idée et s'écriait:

«Vous êtes faible... vous êtes encore malade.... Ces Prussiens ne

respectent rien... c'est une race pleine de jactance et de

brutalité.... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs

prisonniers... je l'ai vu, moi... c'est une honte pour mon

pays.... J'aurais voulu cacher, mais il faut que je l'avoue

maintenant: c'est affreux!

--Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par

d'anciens[1] prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à

deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent

brutalisés et pressés par l'escorte. Mais les gens de la campagne

93 sont bons chez vous, ce sont de braves gens... ils ont de la

pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur...il n'y

aura que la route de pénible,[2] et encore je trouverai dix,

vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français

ont des égards pour les femmes.»

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à

mesure qu'elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la

file des prisonniers, et mon coeur se fendait. Oh! c'est alors

que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait

de peine d'être forcés de la voir partir; car tout à coup je me

pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son

secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence;

mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son

poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se

défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement,

et me donnait de gros baisers en me disant:

«Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi.... Vous penserez

quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai

jamais!»

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et

nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth

allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de

calme.

Alors l'oncle, se mouchant avec force, dit:

«Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir

absolument; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces

Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous

emmènent au milieu de tout le village.

94 Si l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou

insolente, je m'oublierais... car maintenant ma patience est à

bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque

grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à

Kaiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de

grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau; nous

prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous

serons là-bas. Y consentez-vous?

--Oh! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière

marque de votre affection? dit-elle tout attendrie. J'accepte

avec reconnaissance.

--Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et

maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces

pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers

instants que nous passerons ensemble.»

Il vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:

«Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent coeur.

Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour:

c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la

satisfaction à ceux qui nous aiment!»

XIV

Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun

songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela

ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant

des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions

95 passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux

Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait,

plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.

Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami

Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait

partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le

village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais

plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais

comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le

bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans

gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation.

Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume,[1] c'est que

Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me

regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi

chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les

siècles des siècles.[2] Oh! quand je pense à ces choses, encore

aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes

cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces

réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma

douleur était cruelle; je restais le nez en l'air, mes grosses

lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.

L'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps

il toussait tout bas en redoublant de marcher.

Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux

rouges, avait ouvert l'armoire du vieux linge, et se[3] taillait,

dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles

pour mettre ses effets de route.

Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta

et lui dit:

96 «Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse

part.»

Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:

«Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont

la force pour eux... il faut obéir.»

Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous

regardant l'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa tête,

comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit:

«Madame Thérèse part... ça n'est pas possible... je ne croirai

jamais cela.

--Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse

tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me

chercher.

--Les Prussiens?

--Oui, les Prussiens.»

Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit:

«J'ai toujours pensé que ces Prussiens n'étaient pas grand'chose:

des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une

honnête femme! Si les hommes avaient pour deux liards[1] de

coeur, est-ce qu'ils souffriraient ça?

-- Et que ferais-tu? lui demanda l'oncle, dont la face se

ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir

intérieurement.

--Moi, je chargerais mes _kougelreiter_,[2] s'écria Lisbeth je

leur dirais par la fenêtre: «Passez votre chemin, bandits!

n'entrez pas, ou gare!» Et le premier qui dépasserait la porte,

je l'étendrais raide. Oh! les gueux!

--Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des

gens pareils; mais nous ne sommes pas les plus forts.»

97 Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça

les couverts.

Madame Thérèse ne disait rien.

La table mise, nous dînâmes tout rêveurs.

Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de

ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi

Richter et tous les gueux d'Anstatt seraient là le lendemain de

bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de

notre humiliation. Elle le comprit très bien et lui promit de

modérer sa langue. Puis l'oncle sortit pour aller voir le mauser.

Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame

Thérèse continua ses préparatifs de départ.

Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle

adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales,

sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi;

mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.

La nuit était venue, lorsque l'oncle ouvrit la porte, en

demandant:

«Êtes-vous là, madame Thérèse?

--Oui, monsieur le docteur.

Madame Thérèse Introduction and notes by Edward Manley · 第 6 / 13 段